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Interview : Plus qu'un Nougat Lisse

Par Raphaël Malkin, Photos Thibault Grabherr, DR

Interview : Plus qu'un Nougat Lisse
Par Raphaël Malkin, Photos Thibault Grabherr, DR

Égérie de mode (donc figure people) et comédienne, Anna Mouglalis est sur tous les fronts depuis plusieurs années. De fait, tout le monde sait qui elle est. Mais la connaît-on pour autant ?

Par Raphaël Malkin, Photos Thibault Grabherr, DR.

(Entretien réalisé en avril 2013)

Il y a un truc dont on est à peu près certain, à propos de cette chère Anna Mouglalis : elle est belle. Que l’on soit minet ou minette, gandin ou gandine et si l’on est normalement constitué, il y a fort à parier que l’on se soit tous retrouvé à un moment donné, au comptoir ou devant un écran, à faire l’éloge du reflet de la comédienne. Ses cheveux noirs, ses yeux clairs, ses pommettes saillantes, sa voix grave… Une figure, un personnage qui coupe le souffle et fait vriller la rétine. Anna Mouglalis, celle-là même. Pour ces affaires de formes et de contours, pour cette présence à l’image et devant les regards, la Belle s’est donc attirée un jour les faveurs de Karl Lagerfeld qui en fit l’égérie Chanel. Mouglalis sur les couvertures et dans les pages mode, rien d’étonnant, donc. Mais à des années lumières de cette unanimité, il reste une question que l’on se pose encore et toujours au sujet de notre héroïne : quel genre d’actrice est-elle ? Sa filmographie sinueuse, entre, notamment, un Chabrol, un téléfilm pour une immense histoire, un personnage de prostituée fatale dans un film noir rital, une grosse production pour un combo étoilé « Chanel, Jan Kounen et Festival de Cannes », un délire Groland dans les basques de Depardieu et des films indés avec son ex-mari Samuel Benchetrit, n’a jamais permis de cibler précisément qui est vraiment la comédienne Anna Mouglalis. Si elle joue dans un film plutôt discret avec un gros rôle, elle enchaînera assurément avec un gros projet et un petit rôle ; si elle tourne dans un gros projet avec un gros rôle, elle enchaînera avec un film plutôt discret et un petit rôle. Anna Mouglalis fait ce qu’elle veut, se fichant comme de son dernier fichu des chemins tracés pour les comédiennes qui ont les contours qu’il faut. Ce printemps (l’interview date d’avril 2013 –ndlr), l’actrice de 35 ans est à l’affiche d’un premier film, Photo, celui du vieux scénariste portugais Carlos Saboga, jusque-là plutôt habitué à écrire pour son vieux compère et compatriote Raoul Ruiz. Si le film est parfois brinquebalant et emprunté, avec les défauts d’un premier film et d’un petit budget, reste qu’il correspond parfaitement au style de l’actrice : il est tourné sans calcul ; le récit, le personnage, tout est instinctif. Anna Mouglalis y joue un personnage parti au Portugal, sur les traces de son père inconnu, ancien feu-follet de la Révolution des Œillets et victime de la dictature. Une quête en forme de reconquête de son identité. Le bon pitch pour développer l’angle de cette interview : derrière les couvertures de mode et les éloges physiques, quelle actrice est donc Anna Mouglalis ? Comment définirait- elle son cinéma ? Et finalement, qui est-elle tout court, derrière son regard noir de femme revolver ? Le jour de notre entretien cette dernière sentait le chocolat – elle venait de participer à un atelier cuisine avec sa fille. On a du faire avec. Sans trop de problème.

Votre dernier film s’appel Photo, il est le premier long métrage de son réalisateur, Carlos Saboga. Par le passé, vous avez joué dans de grosses productions, comme Coco Chanel et Igor Stravinsky, des long-métrages plus alternatifs, sous la direction de votre ancien mari Samuel Benchetrit, ou encore des téléfilms… Vous êtes un peu partout, sans être vraiment quelque part. Quel est le dénominateur commun de votre filmographie ? Y-a-t-il un fil rouge dans votre parcours ?

Disons que j’ai toujours privilégié la rencontre avec un metteur en scène – comme Claude Chabrol pour Merci pour le chocolat –, la singularité d’un projet et pas du tout un rôle et un personnage. J’ai envie de participer à quelque chose qui tente une autre forme. J’ai fait pas mal de films qui sont à la lisière de l’expérimental. J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit, par exemple, c’était un film très singulier, qui s’est tourné en noir et blanc, en pellicule. Quand c’est sorti, c’était très exotique dans le paysage du cinéma français. En fait, j’ai de la chance que l’on me propose des choses très différentes, d’un film à l’autre. J’ai même doublement de la chance : on ne m’a jamais fermé la porte aux plus grosses productions, parce que je joue parfois dans des petits films. Alors que normalement, le cinéma, qui est une industrie très violente, fonctionne selon la taille des films et le nombre d’entrées qu’ils peuvent, de fait, rapporter. Moi, je ne me suis jamais posé ces questions ; il y a des films dans lesquels j’ai joué dont on savait très bien qu’ils allaient exister en festivals, qu’ils pourraient marquer l’œuvre de leur metteur en scène mais qui, dans le même temps, n’allaient pas être des succès commerciaux. En fait, j’ai besoin de faire des choses qui m’altèrent. Les journées de tournage, les scènes, ce sont des moments de vie qui m’imprègnent totalement. J’aime bien les choisir, j’ai besoin que ça me nourrisse.

Pourquoi avoir accepté le rôle pour Photo ?

Carlos Saboga a écrit le rôle en pensant à moi, en ayant envie de me le proposer. C’était un scénario très beau, très délicat ; j’ai adhéré tout de suite. C’est rare. Le personnage n’était pas évident, fragile ; c’est une femme qui se balade en étrangère dans le film, qui est témoin, et ne génère pas grand-chose. Mais j’aime bien quand il y a un parallèle avec la réalité : il fallait que je joue une étrangère dans un pays, le Portugal, que moi-même je ne connaissais pas du tout. À Lisbonne, j’étais une étrangère totale, je regardais les gens comme une étrangère. La différence, l’opposition, c’est ce que j’aime ressentir et jouer.

Le coup du scénariste qui pense à vous pour le rôle, c’est un quelque chose qui flatte, non ?

Bien sûr. Mais c’est un atout : ça peut donner beaucoup de liberté. Carlos Saboga me faisait confiance, je pouvais aller plus loin que le rôle, si je le voulais. Et la transgression, ça m’intéresse. J’ai fait beaucoup de films sur lesquels il y avait, au contraire, des malentendus avec le metteur en scène. On pouvait me demander de venir faire la grande gigue mystérieuse ; j’ai une voix grave, je suis brune, je peux avoir l’air ténébreux. Mais justement, quand on se retrouve confiné dans un personnage de ce genre, on n’a rien à manger, ça n’est pas évident.

Justement, vous vous êtes déjà sentie confinée dans un personnage ?

Après avoir joué pour Claude Chabrol dans Merci pour le chocolat, on m’a proposé beaucoup de films dans lesquels il y avait systématiquement une scène de lit et pour lesquels je ne comprenais pas ce que ça venait faire là. Au début, j’ai refusé pas mal de ces propositions. Mais comme ça devenait récurrent, j’ai fini par me dire que c’était envisageable à partir du moment où cela pouvait être le sujet du film. La sexualité étant quelque chose de très intéressant… J’avais besoin que tout ça ait du sens. Je me suis retrouvée à faire pas mal de scènes de ce genre, mais toujours de façon légère. Et il se trouve qu’à force de faire ça, on me proposait encore plus des rôles du même type, ces femmes dangereuses, ces créatures sexuelles… Au final, ça m’a quand même un peu lassée.

Vous n’avez jamais gueulé pour dire que cela vous saoulait ?

Non. Et puis, il y a eu un vrai virage quand j’ai été prise pour tourner dans le téléfilm biopic de Simone de Beauvoir, en 2006. Jusqu’alors, j’avais juste l’image d’un être charnel. Du coup, j’avais été assez surprise que l’on me propose ce genre de projet. C’est une expérience qui a été tellement intéressante ! On s’est focalisé sur la partie de vie la moins documentée de Beauvoir. On n’avait pas d’enregistrement de sa voix de cette époque-là. Mais en revanche, on avait toute son autofiction ; du coup, j’ai choisi, en accord avec le metteur en scène, de raconter de Beauvoir comme elle s’était racontée. On a fait confiance à sa fiction et ça nous a donné plein de liberté.

Cela dit, bien avant ce rôle, les médias et le monde vous connaissaient déjà grâce à votre rôle d’égérie pour Chanel… Cette affaire- là n’a jamais vampirisé votre vie et votre image de comédienne ? Il n’y a pas un moment où vous n’étiez plus qu’une figure de mode et rien d’autre ?

Il y a un moment, évidemment, où l’on réalise qu’il y a des projections de ce type. Il ne faut pas les nier et faire avec. Mais de mon côté, Chanel n’est jamais intervenu dans le choix de mes films. La preuve, c’est que le premier film que j’ai fait après avoir signé pour la marque, c’est La Vie nouvelle de Phillipe Grandrieux où je joue le rôle d’une prostituée russe. Pas évident pour Chanel, non ? Être égérie m’a en fait donné une vraie liberté ; j’ai pu tourner dans des films où il n’y avait pas d’argent. Avec Chanel, j’avais une indépendance financière qui me laissait beaucoup de marge de manœuvre dans mes choix. Et puis j’aimais être avec Chanel. Je n’étais pas sous contrat avec une marque de pâtes ou de shampoing. Là, c’était de la mode, du beau. C’est Karl Lagerfeld qui m’a initié à tout ça.

Justement, comment ce dernier vous a-t-il remarqué ?

Je l’ai rencontré après la sortie du film de Chabrol ; je me suis retrouvée à poser pour lui, aux côtés d’acteurs, de metteurs en scènes et d’écrivains français pour le magazine américain Interview. Mais au lieu de faire une photo, on en a fait dix. Quand j’étais plus jeune, j’avais fait un peu de mannequinat ; j’étais une catastrophe, j’avais l’impression d’être une arnaque, que l’on allait se rendre compte que je n’étais pas faite pour ça, que j’avais triché. Ça me tuait. Intérieurement, j’étais complètement morte. J’avais l’impression de devoir prouver que je valais mieux que ce que je faisais. Aussi, pendant longtemps, j’ai eu le sentiment facile que le milieu de la mode était l’endroit de la superficialité absolue. Du coup, je rechignais vachement à poser. Et puis j’ai rencontré Karl Lagerfeld, qui était le contraire de tout ça.

« Et puis, je recevais des énormes bouquets de fleurs de la part de Karl Lagerfeld, au point de penser que c’était mon enterrement ! »

Vous étiez très jeune…

J’avais 23 ans. Faire des photos, c’était très compliqué pour moi. Une fois, je me suis retrouvée à poser nue pour Karl, en pleine rue ; je crois que ça m’a désinhibé. Il avait une façon de me regarder, il choisissait les angles de mon visage les plus étranges et les plus singuliers alors que l’on essayait généralement de faire en sorte que je sois un peu jolie. C’est assez rare, à cet âge-là, d’être traitée par quelqu’un comme ça, qui vous invite dans votre singularité.

À quoi ça ressemble la vie d’une égérie Chanel de 23 ans ?

 À partir du moment où Karl a décidé que j’incarnais une certaine forme de beauté, tout le monde s’est mis à me trouver belle. Être regardée par des gens comme ça, ça rend beau. C’est puissant de voir à quel point, de façon inconsciente, le corps se transforme soudainement en corps de mode. Je pense que le mien a changé quand je suis devenue égérie, oui. Soudainement, je rentrais dans toutes les robes que l’on me donnait. J’ai posé pour des publicités pendant quelques temps et je faisais de la presse uniquement quand j’avais une sortie de film. Et au contraire des actrices qui doivent poser dans tout un tas de vêtements différents, moi, le problème était réglé : il n’y avait que du Chanel. Je me suis retrouvée à faire des photos chez Karl Lagerfeld, au milieu de tops qui étaient de vraies créatures. Et puis, je recevais des énormes bouquets de fleurs de sa part, au point de penser que c’était mon enterrement ! Je n’avais jamais été traitée comme ça de ma vie. Aussi, les metteurs en scène, avec qui je travaillais à l’époque, avaient tous le désir de rencontrer Karl. Ça a été le cas avec Philippe Grandrieux, le réalisateur de La Vie nouvelle, par exemple. D’ailleurs, je me souviens que, pendant que Philippe lui racontait son film, Karl dessinait. Et quand il a fini, il lui a filé son croquis : « Tenez, voilà les costumes d’Anna pour le film. » Tout de suite, ça donnait une dimension plus magique, plus mythique au film. En tous cas, bien plus que si on était simplement allé chercher des fringues dans un sex-shop pour mon rôle de prostituée.

Quasiment à la même époque, vous êtes invitée par Thierry Ardisson sur le plateau de Tout le monde en parle sur France 2… Ce qui est intéressant, c’est que l’on se rend compte que ce dernier en fait alors des caisses sur votre physique et Chanel, jusqu’à en oublier de parler du film dont vous faisiez la promotion.

Je m’en souviens, on s’était fâché avec Ardisson ce jour-là. Il parlait de mon contrat chez Chanel en disant que c’était le contrat le plus faramineux de l’histoire de la marque. Je lui avais répondu qu’il disait n’importe quoi. Je lui avais aussi dit qu’il y avait une clause de confidentialité totale et qu’il ne pourrait jamais savoir ce que je gagnais. Je me souviens aussi de ma première émission chez Ardisson, quelques mois plus tôt : cette fois-là, je lui avais dit qu’il ne racontait que des bêtises à propos de mon film et que j’en venais à penser qu’il ne l’avait tout simplement pas vu ; du coup, il s’était énervé, avait tapé son verre sur la table et demandé à son équipe que l’on « rembobine » (Tout le monde en parle était une émission enregistrée – ndlr). Je lui avais répondu : « Mais vous êtes fou, je ne suis pas payée pour être là, on n’est pas en train de faire un tournage. ». En fait, ces émissions ne font que servir la soupe aux présentateurs. Il y aurait peut-être des choses plus intéressantes à faire pour les acteurs, dans ce cas-là. On pourrait se préparer comme si on devait préparer un monologue. Il pourrait y avoir un respect de la prise de parole, les acteurs prépareraient deux ou trois poèmes, essaieraient de présenter leurs univers. Malheureusement, aujourd’hui, c’est devenu du n’importe quoi, il faut juste se montrer et jouer le jeu. Cela dit, j’essaye de faire le tri dans tout ça. J’évite autant que possible de passer chez Ardisson maintenant. Moi, je préfère la radio ; c’est un exercice plus intéressant.

« Chabrol était d’une détente telle qu’il pouvait s’endormir entre deux prises. Il faisait sa petite sieste, tranquille »

« On a décidé qu’il fallait que je me fasse opérer, parce que j’avais une voix qui ne correspondait pas à mon physique »

Un exercice où il faut parfois jouer avec la voix. Bonne transition : il paraît que lorsque vous avez démarré le Conservatoire d’art dramatique à Paris, votre voix vous a posé quelques problèmes…

On a voulu me faire opérer, oui. Au début de la première année du Conservatoire, on est tous passé devant un phoniatre, un spécialiste de la voix. J’ai passé un test et puis je me suis retrouvée avec une blonde très froide dans une salle de l’Institut Rothschild, à Paris, qui m’a collé un truc très serré sur la gorge et m’a demandé de lire La chèvre de monsieur Seguin. Hyper désagréable. Après ça, on a décidé qu’il fallait que je me fasse opérer, parce que j’avais une voix qui ne correspondait pas à mon physique et que, si je ne faisais rien, je ne travaillerais jamais, que personne ne me retiendrait pour des castings. J’étais très jeune, j’avais à peine vingt ans et ma voix grave pouvait me donner une certaine maturité qui n’était pas forcément tolérable pour les rôles que j’étais potentiellement amenée à jouer à l’époque. Je me souviens qu’au Conservatoire, un professeur de chant avait refusé de me faire chanter pendant toute l’année, parce que je n’arrivais pas à chanter soprano. Les fois où j’ai essayé, je me suis tapé un lumbago terrible ! C’était comme avoir la voix d’un autre, c’était très étrange. Enfin, ma voix, Chabrol, ça ne l’a pas gêné quand il m’a pris pour Merci pour le chocolat. Au contraire, c’est ce qui lui a plu. Ce rôle, ça a été ma première transgression.

Et en définitive, qu’est-ce qui vous a décidé à ne pas vous faire opérer ?

En fait, je pense que plus de la moitié des gens qui ont voulu me faire entrer au Conservatoire étaient intéressés par ma voix. Et à chaque fois que je travaillais, c’était par rapport à ma voix. Cette dernière prend de la place mais en fin de compte, elle ne m’a jamais dérangée.

Y avait-il un goût particulier pour le cinéma à la maison, quand vous étiez plus jeune ?

Mes parents m’ont vraiment ouvert au champ culturel. J’ai grandi à Nantes. Quand j’étais gamine, il y avait tout un tas de choses à découvrir. Il y avait une compagnie de théâtre dont les membres étaient des amis de mes parents et dont on allait voir toutes les créations. Et pour le cinéma, il y avait une petite salle de quartier, dans laquelle mes parents nous laissaient aller. Il y avait un festival qui projetait des films d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud. Il y avait ce film, La Chanteuse de pansori, un film sud-coréen superbe qui raconte l’histoire d’une femme qui chante et qui devient aveugle. Une fresque extraordinaire ! Pour moi, avoir vu ça enfant, c’est dément.

Qu’est-ce qui fait que vous décidez à un moment de convertir votre intérêt pour le cinéma en envie de devenir comédienne ?

En fait, pendant longtemps, je n’ai jamais imaginé faire ça. Je prenais trop de plaisir en tant que spectatrice pour pousser ma réflexion. À seize ans à peine je suis arrivée à Paris et je me suis installée avec un garçon qui faisait la FEMIS (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son d’où sont diplômés un paquet de réalisateurs et de scénaristes – ndlr). J’ai fait toutes sortes de petits boulots : serveuse – et j’ai menti sur mon âge pour toucher la totalité du SMIC (à seize ans, on a droit qu’à 80 % – ndlr), liseuse pour des personnes âgées – je préférais les vieux aux enfants, je n’aurais jamais pu faire de babysitting – et assistante de metteur en scène. Pour ce coup-là, je me suis retrouvée embarquée dans la préparation de la soirée de Noël pour France 2. Je devais écrire des dialogues entre des personnages mythiques de l’Histoire avec de gros anachronismes, pour que ça soit « rigolo ». Il y avait, par exemple, une rencontre entre Jeanne d’Arc et Neil Armstrong qui revenait de son voyage sur la Lune. Pour ça, je m’aidais du dictionnaire des rimes. Pour préparer l’émission, j’ai rencontré pleins d’acteurs. Je leur apportais leurs textes, je les faisais éventuellement répéter. Bon, au final, le tournage a été annulé. Heureusement d’ailleurs. On devait tourner dans la Sainte Chapelle, ce qui est techniquement impossible ; Jean-Pierre Foucault devait présenter et Stevie Wonder devait venir. C’était du n’importe quoi. Ça aurait été un vrai désastre. Le metteur en scène avec qui je bossais a vite rebondi et a monté une pièce de théâtre : La Nuit du Titanic avec Bernard-Pierre Donnadieu et Jean-Pierre Castaldi dans les rôles titres. J’étais leur répétitrice. Castaldi était très sympathique et Donnadieu plus difficile. Un jour, il a cassé une côte à un acteur. Ce dernier, qui avait un rôle pas drôle du tout, était censé faire la vigie et annoncer l’iceberg. Et comme il ne faisait pas rire, Donnadieu lui a cassé la gueule en lui disant qu’il n’était pas drôle. Mais il ne pouvait pas être drôle le mec ! Bon, de mon côté, je me suis mise à jouer les rôles pour les répétitions et j’ai rencontré un acteur qui m’a conseillé de continuer, en me parlant du Conservatoire. Moi, je ne voulais pas payer pour prendre des cours de théâtre, donc j’ai tout de suite passé l’examen. Je me souviens que c’est Patrick Mille (alias Chico de la pub Universal Mobile – ndlr) qui donnait des cours de théâtre à l’époque, qui m’a aidé à préparer une scène pour l’examen.

C’est quand même drôle : à dix-huit ans, vous faisiez répéter Jean Pierre Castaldi…

Oui, mais j’ai rapidement été virée. Je n’étais pas payée et l’on commençait à me demander de plus en plus de choses. Moi je veux bien me battre pour de l’art, mais là on en était loin. J’ai donc fait appel aux Prud’hommes et j’ai gagné. À partir de ce moment, j’étais l’ennemi. J’ai été interdite de la salle, je n’avais pas le droit de voir la représentation de la pièce.

Qu’avez-vous présenté à l’examen du Conservatoire ?

 J’ai lu beaucoup de théâtre pour préparer l’examen. Il fallait que je trouve des scènes de trois minutes, dans lesquelles je pourrais être à mon avantage. Pas évident pour une femme. Généralement, les rôles d’hommes sont plus intéressants. J’ai fini par passer un Marivaux, La Seconde surprise de l’amour et un monologue de Penthésilée de Kleist, traduit par Julien Gracq. Pour cet examen, j’étais en compétition avec des gens qui avaient passé des années dans des cours privés, à travailler une mise en scène impeccable. Moi, j’étais un peu à l’arrache. J’avais un trac terrible et j’avais besoin de faire des blagues. J’étais hyper bruyante, un peu agitée et je me suis faite virer de la salle par les autres candidats. Mais quand je suis arrivée sur l’estrade, devant le jury, mon trac s’est transformé en énergie totale. Physiquement, j’ai adoré ça. Et je pensais que cette sensation reviendrait à chaque fois que je jouerais. Avant mon entrée au Conservatoire, j’ai fait une tournée de théâtre pendant un an, mais ce truc n’est jamais revenu.

Qu’est-ce que le jury vous a dit à la fin de votre passage ?

Mon monologue se finissait par « Vous m’avez entendu. Et bien parlez, donnez-moi un signe de vie ». Dans la foulée, un des membres du jury m’a dit : « Merci : c’est pas un beau signe de vie, ça ? » Je me suis dit que ça s’était bien passé.

Votre premier gros film, votre passeport pour entrer de plein pied sur la scène du cinéma français est Merci pour le chocolat, de Claude Chabrol, sorti en 2000. Comment avez-vous eu le rôle de la jeune pianiste Jeanne ?

Quand j’ai passé le concours pour le Conservatoire, dans le jury, il y avait l’assistante du réalisateur Francis Girod. J’ai ensuite rencontré ce dernier qui m’a choisi pour jouer dans Terminale, qui est mon premier film (l’histoire d’une bande de lycéens qui se vengent d’un de leurs professeurs, sorti en 1998 – ndlr). Ce rôle-là, plus la tournée d’un an que j’ai faite avec une compagnie de théâtre, m’ont permis de trouver un agent. C’est ce dernier qui a envoyé une photo de moi pour le casting du film de Chabrol. Je me souviens, c’était des photomatons… C’est comme ça que j’ai attiré l’attention.

« Chabrol était d’une détente telle qu’il pouvait s’endormir entre deux prises. Il faisait sa petite sieste, tranquille »

Comment s’est passé le casting ?

À l’époque, j’étais toujours en talons, mais là, on m’avait dit qu’il ne fallait pas être trop grande et avoir l’air juvénile. Comme il y avait toute cette histoire de voix avec le Conservatoire, je m’étais presque déguisée pour y aller. Je portais des baskets qu’un ami m’avait prêtées, j’avais une petite robe… J’avais l’impression qu’il fallait que je compose très vite donc j’ai joué le truc.

Et la rencontre avec Claude Chabrol ?

Il avait une façon de faire qui a changé ma vision du cinéma. Moi qui croyais que les choses étaient toujours extrêmement préparées sur plateau, j’ai découvert que les choses pouvaient se faire de façon détendue. Chabrol était d’une détente telle qu’il pouvait s’endormir entre deux prises pendant qu’un plan se préparait. Il faisait sa petite sieste, tranquille. Je me souviens avoir été le voir parce que je voulais refaire une prise – selon moi, je jouais faux. Chabrol m’a répondu que ça n’était pas faux et que j’avais juste une intonation rare. On n’a pas refait la prise.

Vous aviez 22 ans et vous vous retrouviez, d’un coup, à jouer avec Isabelle Huppert…

Avec ce film, je débarquais dans une autre famille. Huppert et Chabrol avait déjà fait huit films ensemble, je crois. Il y avait une grande complicité entre eux. Elle n’avait qu’à faire un signe du doigt pour enthousiasmer Chabrol. Quand j’ai vu le film, c’était hyper dur, je trouvais ça terrible. J’avais du mal à me voir parce que je n’avais jamais fait ça. C’est le genre de truc qui renvoie à soi-même ; on ne se rend pas compte de ce que l’on fait, de la façon dont on marge, quand on joue. Quand on se retrouve à être spectateur de soi-même, c’est super intéressant mais, pour le premier jet, c’est vraiment violent.

Si vous n’étiez pas devenue actrice, qu’auriez-vous fait de votre vie ?

Si je n’avais pas fait de cinéma… Je ne sais pas ce que j’aurais fait, j’aime bien l’aventure… J’aurais peut-être virée vers le féminisme. J’ai lu le livre King Kong Théorie de Virginie Despentes (auteure, essayiste et cinéaste, réalisatrice de Baise-moi notamment – ndrl) ; elle est extraordinaire, elle a vraiment un esprit libre. Vous savez, j’ai joué beaucoup de féministes : Beauvoir, Chanel et Gréco.

Enfin, votre rôle de femme fatale dans Romanzo Criminale n’est pas vraiment un rôle féministe, non ?

Dans le roman qui a inspiré ce film (un livre écrit par l’écrivain italien Giancarlo Cataldo, paru en 2002 – ndlr), cette femme résiste, elle s’implique réellement aux côtés des Brigades rouges (Organisation révolutionnaire d’extrême-gauche italienne, connue pour avoir commis plusieurs attentats à la fin des années 70 – ndlr). Dans le film il n’y a pas tout ça, le metteur en scène (Michele Placido – ndrl) a décidé de faire du personnage quelqu’un de romantique, qui pleurniche. Il me demandait de faire semblant de jouir dans des scènes de lit, de pleurer aussi. Et moi, je lui répondais : « Il faut qu’elle se marre la fille, il faut qu’elle soit bien en vie, sinon le personnage va être ennuyeux. » Il s’est mis à hurler sur le mode « Tu ne veux pas pleurer, tu ne veux pas jouir ! Mais pourquoi tu fais l’actrice ? ». Au final, je ne l’ai pas fait et il m’a laissé faire les choses comme je le voulais.

« Si les garçons pensent qu’une sexualité réussie se finit forcément par une éjaculation faciale… »

Mais jouir et pleurer, cela faisait partie du personnage – une prostituée qui s’amourache d’un gangster – non ?

Je trouvais ça lourd. Les dialogues du roman de Cataldo sont « chef-d’oeuvresques », l’idée de travailler là-dessus me plaisait énormément. Mais au bout du compte, j’ai été un peu déçue : je trouvais les dialogues du film bien inférieurs au livre. Mais de toute façon, il fallait jouer la prostituée, c’est tout. Dans la majorité des films du monde entier, les personnages féminins se font selon deux profils : la maman et la putain. Les personnages féminins, on les raconte par rapport au mec avec qui elles sont, c’est la mère de, la femme de ou la maîtresse de. Cela dit, pour le personnage de Patrizia, dans Romanzo Criminale, je ne trouve pas que ce personnage soit une simple prostituée, sans force ni envergure. Justement, c’est un personnage qui a une ampleur extraordinaire. Dans le film, c’est une femme hyper fine et qui ne se fait pas utiliser. D’ailleurs, c’est la seule qui s’en sort, elle récupère tout l’argent de la bande…

Dernière question : si, parfois, vous avez refusé de jouir au lit face-caméra, votre première expérience à la réalisation s’est faite avec un court-métrage porno pour Canal Plus, dans le cadre d’une série du genre dirigée uniquement par des actrices. Racontez-nous.

Au début, je me suis sentie salie par le sujet qu’on me proposait, « des pornos réalisés par des femmes ». J’ai donc refusé. Mais, à cette époque, j’avais envie de faire un court-métrage et là, l’argent venait d’un coup. J’avais le budget. Je me suis dit que je pouvais trouver une façon de mettre en scène le porno différemment de ce qui se faisait. Cette année-là – 2009 – a été publiée dans Libération une étude sur le nombre de pornos vue par les enfants à onze ou douze ans. Ça devait être trois films, si je me souviens. Je trouvais ça dingue ! Au même âge, moi, je n’avais rien vu de tel ! J’ai regardé quelques films, je me suis rendu compte que c’est un peu toujours le même scénario de la nana qui dit non et qui finit par adorer ça une fois qu’elle se fait attraper. Pas terrible pour les rapports entre les filles et les garçons, non ? Il y a aussi ce programme californien qui passe partout, et qui finit forcément par une éjaculation faciale… Si les garçons pensent qu’une sexualité réussie se finit forcément par une éjaculation faciale… Tout ça pour dire que, au milieu de tout ça, je trouvais intéressant de faire un film un peu romantique. L’idée, c’était de représenter le désir féminin et la sexualité féminine qui, par définition, ne peut pas se raconter sur le même mode narratif puisqu’il n’y a pas un milieu, un début et une fin, puisque ça n’est pas aussi mécanique que pour un homme. Comme je savais que mon court-métrage serait diffusé entre deux autres pornos, j’ai voulu créer une sorte d’attente. Le cahier des charges filé par la production disait qu’il devait y avoir au moins une scène de pénétration non simulée dans le film. Du coup, j’ai seulement montré des gens qui se caressent les mains. (Elle passe les doigts d’une de ses mains entre ceux de son autre main). Ça, c’est très porno…