Une Photo, une histoire - Apollo 13

Par Étienne Breil

Une Photo, une histoire - Apollo 13
Par Étienne Breil

Il y quarante-cinq ans, la mission Apollo 13 était lancée. Après le succès des opus 11 et 12, elle devait être la troisième mission d'alunissage du programme Apollo. Un après-midi d’avril 1970, James Lovell, Fred Haise et Jack Swigert décollèrent donc du Centre Spatial Kennedy, nichés à l'intérieur d'Odyssey, le module de commande qui devait les mener jusqu'à la Lune. Avec eux, il y avait aussi Aquarius, le module lunaire censé les y poser. Partis pour récolter des roches, rien ne se passa comme prévu, et ils faillirent bien y laisser la vie... jusqu'à ce qu'Aquarius devienne leur planche de salut.

LA PHOTO

17 avril 1970. 13h53. Quelque part dans le Pacifique près de l’île de Samoa, trois miraculés reviennent de loin. Pas de la Lune mais presque. Les astronautes Fred Haise, James Lovell et Jack Swigert descendent de l’hélicoptère qui vient de les déposer sur l’U.S.S. Iwo Jima. Ils savourent leurs premiers pas dans la tiède brise polynésienne. Cernés et déshydratés, ces spectres souriants portent sur eux les stigmates d’une semaine passée dans l’espace à copiner avec la mort dans un calme olympien. Quarante-cinq ans après, nous avons retrouvés deux de ces héros qui se remémorent cette incroyable histoire, au gré de quelques rires nerveux lâchés dans le micro et bien plus souvent, de touchants trémolos dans la voix. 

MAUVAIS PRÉSAGES

C’est une histoire qui commence par un test de routine. Odyssey, le module censé déposer les trois astronautes sur la Lune, dispose de deux réservoirs d’oxygène, A et B. Le second réservoir, récupéré sur un autre module, a été réparé et finalement installé sur le module d’Apollo 13. Selon la procédure classique, le 16 mars 1970, les deux cuves sont testées et vidées de moitié pour mesurer leur capacité. Si le premier passe le test sans encombre, il est constaté que le second n’a que 92% de capacité, la faute à un résidu d’oxygène liquide déposé en son fond. Deux semaines avant le lancement – autrement dit en urgence pour la NASA –, il est décidé d’évaporer électriquement ce surplus. L’opération se passe alors sans encombre.

• James Lovell : « À ce moment, j’aurais dû dire : “Attendez une seconde, cet engin va m’emmener dans l’espace et il doit être parfait. Alors activons-nous et remplaçons ce réservoir”. Mais je n’ai pas bronché. À ma décharge et à celle des dirigeants de la NASA de l’époque, pour chaque mission et chaque vaisseau spatial, nous avons été amenés à rencontrer quelques anomalies sur les machines »
 

3... 2... 1... LIFTOFF

Le samedi 11 avril 1970, Saturn V, la treizième fusée du programme Apollo, s’éléve dans le ciel texan avec les trois hommes à son bord. À cet instant, cette histoire de réservoir paraît bien loin. Du côté des épouses des astronautes et de l’équipe du GroundControl, la sérénité initiale laisse pourtant place à la tension, cinq minutes après le décollage. Swigert, Haise et Lovell ont ressenti une légère vibration dans le cockpit : le réacteur principal vient de s’arrêter prématurément. Le premier acte d’un drame atmosphérique qui se joue sous les yeux terrifiés de l’Amérique ? Pas encore. Après trente secondes de tergiversation, les quatre propulseurs annexes parviennent à faire sortir les trois hommes de l’attraction terrestre. Les deux jours suivants se passent alors sans encombre. Ainsi, 55 heures après le décollage, au moment d’enregistrer un message vidéo visant à rendre compte de leur quotidien pour la télé américaine, les esprits, autant que les corps, paraissaient apaisés.

• James Lovell : « À la fin de notre passage télé, j’ai prononcé la bénédiction : “Ici les astronautes d’Apollo 13 qui vous souhaitent à tous une bonne soirée. Nous finissons notre inspection d’Aquarius [le module lunaire, ndlr] et nous apprêtons à regagner Odyssey pour y finir la soirée. Bonne nuit.” Sur l’enregistrement, j’avais l’air doux et bienveillant. D’autres auraient dit insouciant et béat. Il faut dire que c’était une belle soirée là-haut. »

• Fred Haise : « Juste après l’émission, j’ai parlé avec Joe Kerwin, le CapCom [l’interlocuteur des astronautes au sol, ndlr] de service à ce stade. Il a fini la transmission ainsi : “Le vaisseau est en parfaite posture et en très bon état. On s’ennuie à mourir ici.” C’était la dernière fois que quelqu’un mentionnerait l’ennui pendant cette mission. »  

LE BOOM

À peine neuf minutes après avoir rendu l’antenne, Jack Swigert se lance dans le brassage des réservoirs d’oxygène sur les ordres du CapCom. Un protocole basique et ordinairement sans danger visant à homogénéiser les cuves lorsque la pression à l’intérieur joue les récalcitrantes. Pour le réservoir A, tout baigne. Ce qui n’est pas le cas du second. Sa pression grimpe déjà en flèche. Cinq secondes puis dix, puis quinze. Les trois hommes ne quittent plus la sonde des yeux. Après vingt-quatre secondes de hausse, elle se stabilise à l’entrée de la zone rouge. Soupirs. Puis elle reprend jusqu’à atteindre 70 bars, le maximum mesurable sur le cadran. Les capteurs s’affolent, indiquent le pire. La température de la cuve vire au magma. Les voyants télémétriques deviennent dingues. Et finalement, c’est tout le vaisseau qui est happé dans une ondulation aussi furtive que violente. Le réservoir B vient d’exploser. Nous sommes le 13 avril. Il est 21 heures et 8 minutes, heure de Houston. Après quasiment 56 heures de mission, Swigert s’adresse au CapCom : « Okay, Houston, nous avons eu un problème ici. » Réponse : « Ici Houston, répétez s’il vous plait. » Silence. Et Lovell de confirmer : « Houston, nous avons eu un problème. Le réservoir B est en sous-tension et ne répond plus. »

James Lovell : « Après avoir confirmé l’incident aux équipes au sol, j’ai à nouveau regardé les sondes des réservoirs. Il y en avait un complètement épuisé et le second se vidait à toute vitesse. J’ai regardé par la fenêtre. Nous laissions derrière nous une  inquiétante trainée gazeuse. Quelques minutes plus tard, j’appris que quelques astronomes amateurs sur le toit d’un immeuble d’Houston avaient remarqué un halo de gaz à hauteur de notre position. Nul doute, c’était de l’oxygène. »

Fred Haise : « Quand j’ai regardé dehors, je n’ai pas vu de gaz s’échapper comme Jim. Non, moi, j’ai vu de nombreux débris. Nous avions perdu plusieurs parties du vaisseau. À ce moment, nous ne savions pas encore lesquelles. C’était terrifiant. »

SURVIVRE

Pas le temps de penser. Le crew d’Apollo 13 exécute méthodiquement, inexpressif, les  gestes vitaux qui lui assureront un premier sursis. Verrouiller un sas. Empêcher les fuites. Estimer l’état d’Aquarius. Et toujours scruter le cadran de pression du réservoir d’oxygène A restant. 20 bars, 17 bars, 14 bars... Cette fois c’est sûr, lui aussi a été affecté par l’explosion de son jumeau. Puis vient le moment du bilan par le CapCom. Question nourriture, les hot-dogs, jus de fruits et barres énergétiques suffiront pour tenir quatre jours. Avec un rationnement intelligent, ils tiendront aussi en eau potable. En revanche, il ne reste plus que 15 minutes d’autonomie à Odyssey. Les hommes n’ont d’autre choix que de migrer vers Aquarius. Seulement, Aquarius n’est qu’un module lunaire, en aucun cas conçu pour les voyages spatiaux. De plus, il n’est prévu que pour fonctionner 45 heures à la surface de la Lune avec deux occupants. Or, compte tenu de la situation, c’est plutôt de l’ordre du double qu’il va devoir tenir, soit 90 heures, avec trois astronautes à son bord. Et pour qu’il tienne, cela requiert de réduire de moitié sa consommation d’énergie, soit tout ce qui n’est pas indispensable sur le tableau de bord, mais aussi l’extinction des réacteurs dans le but de les économiser pour le retour et surtout, le chauffage. Et si ça ne marche pas, c’est la mort assurée.

• Fred Haise : « Nous n’avions pas de thermomètre dans la cabine mais il faisait très froid. Quelque chose comme 2 ou 3 degrés Celsius. Nous avions rajouté des couches de sous-vêtements. James Lovell et moi portions même les bottes lunaires qui auraient dû nous accompagner sur la Lune. Jack Swigert, lui, ne les avait pas. C’est vraiment lui qui a le plus souffert des basses températures. »

Vient ensuite le problème de l’oxygène. Mais bonne nouvelle, le réservoir d’Aquarius en est plein. Si l’on ajoute les bouteilles des combinaisons lunaires et les deux packs de survie, voilà une bonne nouvelle. Les rejets de gaz carbonique, en revanche, posent problème. Son taux grimpe vite dans le cockpit. La diode rouge alertant d’une concentration mortelle n’est plus loin de s’allumer. Pourtant, Fred Haise calcule qu’ils auront assez de lithium – un gaz capable de neutraliser le CO2 – jusqu’au retour. Mais le malheureux commet une erreur en ne comptant que deux passagers, soit le chargement initialement prévu pour Aquarius. Cela, GroundControl anticipe la situation. En bon McGyver de la NASA, les ingénieurs à terre imaginent un purificateur d’air fait maison en utilisant que des éléments disponibles à bord. Et la diode s’allume enfin, ils sont prêts !

• James Lovell : « À la radio, le CapCom nous a dicté étape par étape comment fabriquer ce dispositif. Nous avions besoin de sacs, de tuyaux, de livres et même de deux chaussettes pour combler quelques trous. Quand nous en avons finis, nous avons lancé la machine et rapidement le taux de CO2 a commencé à baisser ! »

• Fred Haise : « J’ai souvent entendu ensuite que les commentateurs des télévisions s’inquiétaient de notre manque d’oxygène. Ils ont fait croire à tout le monde que nous étions à deux doigts d’étouffer. C’était complètement faux. Nous n’en avons jamais manqué. »

OBJECTIF TERRE

Le vaisseau et les hommes tiennent bon. Mais il y a désormais un autre problème à régler : le cap est resté inchangé. Résultat, le module les amène droit sur le massif lunaire de « Fra Maura », là où Lovell et Haise étaient supposés atterrir. Il faut changer de trajectoire et utiliser l’attraction lunaire pour faire demi-tour. Impossible cependant d’utiliser une étoile de référence comme c’est l’usage. Les débris laissés par Odyssey dans la zone brouillent les calculs. Encore une fois, c’est un ingénieur du GroundControl qui a l’idée qui va les sauver. Pourquoi ne pas utiliser le soleil comme référence. Il est peut-être trop gros pour obtenir une trajectoire précise mais cela pourrait suffire. Sur un air de la bande originale de My Fair Lady, Haise met l’astre dans le viseur. « C’est bon on revient sur lui. J’ai presque le quartier droit supérieur du Soleil ». Lovell s’inquiète : « C’est bon ? » Et son camarade de s’enthousiasmer : « Je l’ai ! » À peine cinq heures après l’explosion, le cap est juste, bon même. Leur engin contourne la Lune sans difficulté à 69 miles d’altitude. À ce moment, autant que leurs rêves de s’y poser, leurs angoisses les plus lancinantes se dissipent, ils ont trouvé leur trajectoire de retour. Six heures plus tard, une fois le satellite dans le rétroviseur, ils donnent un coup de boost avec le réacteur d’Aquarius, cinq minutes durant, histoire de rentrer plus vite. Un affinage de cette trajectoire suivra le jour suivant. Cette fois le cap est idéal, ne reste qu’à le garder. Les moteurs s’éteignent une dernière fois et enfin, leur odyssée dans le vide laisse entrevoir une lumière au bout du tunnel.

• Fred Haise : « Peu après la dernière manœuvre, nous avons évacué nos sacs d’urine à l’extérieur. Cela a affecté le suivi d’informations que recevait le CapCom. Ils nous ont alors demandé de ne plus le faire à nouveau. En réalité, ils voulaient dire pour quelques heures – elles étaient cruciales. Nous, nous avions compris que c’était pour le reste de la mission. Nous avons donc stocké l’urine à bord. Heureusement que nous avons amerris peu après car nous ne savions plus où la mettre »
 

L’AMERRISSAGE

17 avril, 8h15. Après deux jours passés dans le froid et la déshydratation, le moment est venu de larguer Odyssey. Après s’être désolidarisé du module de commande, les trois hommes le photographient, constatent enfin l’ampleur des dégâts. C’est une épave. Il est éventré, défoncé, comme si la Terre elle-même lui était tombée dessus. Tous trois sont estomaqués mais néanmoins heureux de ne pas l’avoir vu avant. Trois heures plus tard, ils feront de même avec Aquarius et se réfugieront dans la capsule de sauvetage qui les accompagnera pour leur entrée dans l’atmosphère terrestre. Elle se fera dans des conditions royales, à moins d’un degré de l’angle d’incidence idéale. À 13h08, la capsule se glisse en douceur dans les eaux du Pacifique. À peine trois quart d’heures plus tard, les trois hommes foulent le pont de l’U.S.S. Iwo Jima venu les récupérer.

• James Lovell : « Beaucoup de gens en bas s’inquiétaient des dommages qu’avait subi le vaisseau et notamment de l’état des parachutes pour l’amerrissage. Moi je ne pensais pas à ça. Je voulais que notre amerrissage soit le plus précis possible et donc le moins éloigné possible du bateau qui devait nous accueillir. Nous avions coupé le vaisseau pendant quatre jours, ce qui compliquait beaucoup la tâche d’arriver au bon endroit. Qui sait le temps qu’il aurait fallu pour nous retrouver si nous avions mal négocié notre entrée dans l’atmosphère ? Nous aurions pu mourir sur Terre. Heureusement, nous avons réussi le deuxième meilleur amerrissage de tout le programme Apollo, juste derrière la mission Apollo 10. » 

ÉPILOGUE

Après Apollo 13, aucun de ses trois astronautes ne foulera jamais la Lune, ni même ne retournera dans l’espace. Mais de cette odyssée spatiale de six jours, ils garderont toujours un souvenir impérissable. Car cet « échec réussi » comme James Lovell aime encore à l’appeler aujourd’hui, aura engendré des sentiments bien plus beaux encore. D’abord, cette magnifique collaboration entre le ciel et la Terre, entre le vaisseau et les équipes au sol. Mais aussi ce calme et cette fureur de vivre inébranlables sans lesquels ils seraient encore là-haut et que Fred Haise loue encore aujourd’hui : « Je me rappelle que lorsque Ron Howard est venu nous trouver en 1995 pour son film, il a pu écouter des copies d’enregistrements des transmissions que nous avions eues avec le CapCom. Après avoir tout écouté, il m’a regardé et il m’a dit : “À aucun moment, je n’ai eu l’impression que vous aviez un problème.” Ça n’aurait pas pu être autrement ».

Pour le monde, Apollo 13 demeurera comme un sublime capotage spatial, la plus fantastique mission de survie du programme. Pour eux, elle restera surtout une accumulation d’erreurs humaines et d’anomalies techniques. Des soudures poreuses et une certaine légèreté dans l’installation du réservoir B qui l’ont ainsi transformé en une insidieuse bombe à retardement. Une bombe qui a explosé le 13 avril 1970, à 200 000 miles de la Terre.