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Roselyne Bachelot : L'interview totale

Par Raphaël Malkin & Loïc H. Rechi avec Marc-Antoine Simoni & Arnaud Di Stasio - Photos Vincent Desailly & DR

Roselyne Bachelot : L'interview totale
Par Raphaël Malkin & Loïc H. Rechi avec Marc-Antoine Simoni & Arnaud Di Stasio - Photos Vincent Desailly & DR

Ancienne ministre drôle en gueule, néo-journaliste piquante, militante et engagée pour ses idées, Roselyne Bachelot trace sa propre ornière. Un sillon le long duquel on se retrouve aux côtés de Chirac, de Sarkozy, des militants pour le PACS et le mariage gay, ou encore dans une prison irakienne. Un parcours qui lui aura valu d’être sous le feu nourri des médias, de ses collègues et de la critique, parfois à raison, parfois à tort. Aujourd’hui délivrée de toute fonction politique, Roselyne Bachelot a clairement tendance à dresser un bilan assez élogieux d’elle-même.

Roselyne est taquine et ne lâche rien. Un trait de caractère que la néo-journaliste s’applique à manier sur le plateau de D8, où elle a pris ses quartiers depuis le début de l’année. Aux côtés, notamment, de Laurence Ferrari et d’Audrey Pulvar, l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy joue les titilleuses, ne ra- tant ainsi jamais une occasion de gratter à rebrousse-poil ses anciens collègues. Dans le fond, Roselyne Bachelot a en réalité toujours été de ce genre-là, à part. Du temps où elle avait encore un mandat ou un portefeuille, elle ne s’est jamais gênée pour faire quelques pas de côté. Son engagement pour les droits des homosexuels et son militantisme farouche pour la parité ont longtemps fait grincer des dents parmi ses camarades de droite et lui ont attiré quelques sourires dans l’opinion publique. Une ligne de conduite et un parcours singuliers qui font de cette sexagénaire (67 ans) un ovni sur la scène politique, quelqu’un que ses confrères ont pu parfois craindre, de peur d’être victime de ses bons ou mauvais mots. Chirac en sait quelque chose et les Guignols de l’info ne se sont pas privés d’en jouer, la plaçant à outrance dans le rôle de celle qui a toujours une connerie à débiter. Même si elle s’applique à le nier à longueur d’interview, surfant sur sa reconversion, Roselyne Bachelot a suffisamment duré pour s’inscrire, à la fin de sa carrière, dans le sillon de ces ministres un peu indéboulonnables qu’on s’applique absolument à recaser dans un ministère ou un autre. Si l’on peut aisément comprendre qu’une diplômée en pharmacie termine à la Santé, ses deux années passées au Ministère de l’Écologie et du Développement Durable ne laisseront pas un souvenir impérissable.

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Cela dit, sous cette apparence dévergondée, Rosie B. reste de la trempe de ces animaux politiques au discours extrêmement rôdé. Pour chaque question piège, pour chaque polémique, l’ancienne ministre trouve toujours à répondre, quitte à s’en sortir avec des non-dits. Ainsi, quand elle parle des cinq ans de sarkozysme, elle s’applique à ne retenir que les avancées sociales, balayant d’un geste de la main la politique détestable menée par certains des ministres de tout premier plan, comme si elle n’avait pas fait partie du même gouvernement. De la même façon, elle aura su se défausser avec maestria de la campagne nauséabonde de son président, avec un ouvrage où elle en raconte les soubresauts et ses op- positions de principe. Mais comme elle le dit elle-même dans cet entretien à propos de la gestion de la crise sanitaire de la grippe A, il est facile «d’être dans les délices de la lucidité a posteriori.» Et sur ce coup-là, on est tenté de lui renvoyer ses propres paroles. Mais s’ar- rêter à cela serait injuste. Roselyne Bachelot est aussi quelqu’un qui aura beaucoup œuvré pour des causes sociétales nobles, de la loi Évin au PACS, en passant par la promotion de la parité homme-femme ou encore la lutte contre le handicap. Et c’est précisément cette dualité qui cohabite chez elle qui nous a poussés à la rencontrer.

"Le micro se tend toujours vers les beaufs qui me critiquent"

Depuis que vous avez quitté le monde politique, vous donnez l’impression de dégonfler toujours un peu plus une sorte de ballon de baudruche qui s’était rempli d’air au fil de vos années politiques. Comme si vous aviez au-jourd’hui besoin de décompresser...

En politique, on est extrêmement contraint. On court dans son couloir pour des sujets qui sont très lourds. J’ai été ministre de l’Écologie, de la Santé, des Sports et des Affaires sociales. Quand on est à la tête du Ministère de la Santé, par exemple, on a une responsabilité colossale, on gère des budgets qui dépassent deux cents milliards d’euros. Et aujourd’hui, la moindre inadéquation dans le discours ou le comportement fait tout de suite l’objet de cri- tiques, de polémiques... Je suis redevenue une femme «normale», même si le mot est tellement galvaudé qu’on hésite à l’utiliser. Aujourd’hui, je suis journaliste, je fais le même métier que vous, un métier qui im- plique des responsabilités différentes. Je ne suis pas la voix de la France. Je suis la voix de Roselyne Bachelot, point barre. Comme beaucoup de personnes, dans ma vie, j’ai vécu des périodes sérieuses et des périodes moins sérieuses. Je ne me refuse aucun amusement. J’essaie de mener ma vie de manière sérieuse sur le plan professionnel, de manière citoyenne à travers mes engagements mais aussi de façon ludique.

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Comment vous-êtes vous sentie lorsque vous avez décidé de quitter la scène politique pour, justement, découvrir d’autres choses ?

En fait, c’est une décision que j’ai prise très en amont, une décision réfléchie qui datait déjà d’une dizaine d’années. Je m’étais fixé l’échéance. Du coup, je n’ai pas eu le sentiment d’une rupture. Je me souviens avoir dit à un éditorialiste de Marianne ne pas vouloir briguer de mandat public après soixante ans. À l’époque, il m’avait félicitée mais il doutait que je puisse tenir ma promesse. Je l’ai tenue. J’ai occupé de très hautes fonctions politiques pendant trente ans mais, à un moment, on finit par avoir l’impression de ne plus être en place pour agir mais pour durer.

La fin de votre boulot de ministre n’a pas constitué un choc ? Vous ne vous êtes pas retrouvée soudainement confrontée à un vide ?

Il y a quelque chose que mon père (feu le journaliste et député Jean Narquin qui lui a refilé sa circonscription en 1988 – ndlr) m’a légué. Lorsqu’il m’a passé le relais pour ma première journée à l’Assemblée nationale, il m’a montré tout ce qu’il y avait à voir. Et son bureau est devenu le mien. Il m’a alors dit cette phrase : « Tous les soirs, il faut que tu quittes ton bureau comme si tu n’allais jamais y revenir. Ne mets pas une photo, pas un objet personnel, pas un souvenir ». Il avait tellement été marqué par ces types battus qui revenaient à l’Assemblée vider une sorte de caverne d’Ali Baba... J’ai aussi assisté à ce spectacle insoutenable. Moi, si je partais, je n’avais rien à revenir chercher. J’ai également toujours tenu à vivre chez moi. Le jour où je n’ai plus été ministre, je suis rentrée dans le même appartement et je me suis préparé des tagliatelles au gorgonzola, exactement comme je me les faisais lorsque j’étais ministre. Sauf que, cette fois, j’ai pensé: «À moi la liberté!»

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Aux yeux de certains, c’est comme si vous preniez une indépendance sans en demander la permission...

Voilà. Mais c’est tout à fait curieux ce genre de réflexion. Des gens m’ont dit: «Vous devez tout à Sarkozy». Alors que j’étais députée et ministre avant que Nicolas Sarkozy soit président de la République. Et puis Nicolas Sarkozy n’est pas un enfant de chœur. S’il a fait appel à moi à un moment, ce n’est pas pour me faire un cadeau mais parce qu’il a pensé que je pouvais lui être utile. On a passé un pacte politique, je ne dois rien à personne. À propos du livre que j’ai sorti l’année dernière (À feu et à sang, qui revenait sur la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy – ndlr), un journaliste m’a demandé si j’avais moi-même demandé à François Fillon son autorisation. Est-ce que l’on poserait cette question à un homme? Et vous savez, le journaliste qui m’a demandé ça n’avait pas une barbe de soixante-dix ans, il avait trente-cinq ans.

''J'ai refusé d'assister à la fameuse convention de l'UMP sur l'identité nationale''

Et vous lui avez répondu quoi ?

C’était très drôle. J’ai eu un air tellement interloqué qu’il s’est rendu compte qu’il avait dit une connerie. Effectivement, c’était le cas. Mais c’était intéressant qu’il l’ait dite. Sa première réaction a été de dire cette bêtise avant de prendre du recul.

Avec la sortie de ce bouquin, certains vous ont accusé de trahison. Que répondez-vous à cela ?

J’ai écrit un livre sur la campagne présidentielle, un livre très fort mais pas un procès à charge. Il s’agissait d’une évaluation politique de la campagne de Nicolas Sarkozy. À travers ce livre, je rendais aussi hommage à son action de président de la République. Je remarque d’ailleurs souvent que ceux qui critiquent le livre ne l’ont pas lu. C’est habituel... Là aussi, cela traduit un semblant de machisme. Une femme ne pourrait avoir que deux positions. Celle de la pom-pom girl qui pratique l’hagiographie du leader ou celle de l’opposante qui a choisi un autre maître.

Ne vous êtes-vous pas retrouvée à un moment ou un autre dans cette position de pom-pom girl, même malgré vous ?

Non, jamais. Des arbitrages ont été rendus contre moi. Par exemple, je défendais les salles d’injection supervisée. Je n’ai pas obtenu l’autorisation du Premier ministre mais ce n’est pas pour autant que j’ai plié le genou. Nicolas Sarkozy et François Fillon ne m’ont pas donné cet arbitrage mais ils ne m’ont pas demandé de dire que je m’étais trompée. J’ai perdu l’arbitrage mais je continue à être favorable à ces salles d’injection surveillées. De la même façon, sur le mariage homosexuel, je n’ai jamais varié. Vous ne m’avez jamais entendue renier mes positions.

« Dans quelques années, les gars qui défilent aujourd’hui en rose derrière Mme Frigide Barjot iront au mariage de leurs fils homosexuels »

A-t-on déjà tenté de vous mettre au pas pour que vous changiez de position ?

Non. J’ai refusé d’assis- ter à la fameuse convention de l’UMP sur l’identité nationale. Jean-François Copé m’a téléphoné dans la foulée pour me dire que je l’avais trahi. Et alors ? Il m’a même rappelé: «Tu te rends compte ? Je t’ai nommée conseiller politique». Oui, et alors? On n’achète pas ma liberté de penser avec un poste dont je n’ai rien à faire.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de la communication politique et notamment des visites de terrain que vous qualifiez de « simulacres »...

Ce phénomène doit être imputé aux entourages. On veut tellement protéger le président de la République... On sait que cer- tains fonctionnaires sont menacés. Quand lors d’un de ses premiers déplacements, à Saint-Lô, Nicolas Sarkozy essuie le feu des manifestants, que le préfet est viré quinze jours après, lors du Conseil des ministres qui suit, évidemment, chacun boulonne sa cas- quette sur le crâne. On est coupé de la réa- lité. On arrange toutes les pierres du chemin. C’est la stratégie Potemkine, on repeint les façades dans les villages où passe l’Impératrice Catherine. Dans ce cas, c’est à chacun d’essayer de transgresser. À chacun de mes déplacements ministériels, on mettait des gardes mobiles entre moi et les manifestants. Du coup, je devais les pousser pour aller vers ces derniers. J’ai toujours voulu aller vers eux, les entendre. Un jour, j’étais à Vichy et à l’arrière de la manifestation, il y avait un gros syndicaliste CGT avec un tee-shirt « Johnny », une boucle d’oreille, un peu comme Gérard Depardieu dans Mammuth. Je discute avec des gars qui me tendent des papiers et j’en- tends le fameux syndicaliste qui m’interpelle : «On peut dire ce qu’on voudra mais Bachelot, elle a des couilles ! » Ça m’a fait rire.

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Vous avez tiré à boulets rouges sur la stratégie hyper droitière mise en place par le conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, lors de la campagne. Pourtant, ce n’était pas quelque chose de totalement nouveau...

Je ne suis pas d’accord. Des gens m’ont de- mandé pourquoi on n’en avait pas parlé avant. Il faut quand même reconnaître que le quinquennat de Nicolas Sarkozy a été un mandat d’ouverture. Il a appelé des personnalités de gauche dans le gouvernement, il a créé le Revenu de Solidarité Active, il a mené une politique sociale absolument incroyable, il a augmenté les minima sociaux, il a garanti les crédits accordés à l’hôpital... Depuis, il faut voir la façon dont les dépenses de santé et les dépenses sociales ont augmenté. Avec la droite, on a creusé des déficits mais on ne peut pas dire que l’on n’a pas maintenu les piliers sociaux. Les derniers chiffres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique – ndlr) l’ont montré: la France est le pays dans lequel les inégalités sociales se sont le moins creusées et où tous les filets ont marché. Ce n’est pas grâce à Monsieur Hollande. À qui voulez-vous attribuer ce mérite ? Cela dit, a posteriori, je me suis aperçue d’un changement à la rentrée 2011, au moment où la réflexion sur la campagne présidentielle a commencé à se mettre en place. D’habitude, j’avais toujours un grand entretien avec le président de la République après les grandes vacances. On se parlait tous les deux sur la terrasse de l’Élysée, on établissait un planning de travail pour l’année à venir. On discutait politique de façon très consciente et ça se passait toujours très bien. En 2011, j’ai donc voulu le rencontrer pour ce rendez-vous traditionnel. Ce rendez-vous a été donné, annulé, redonné et de nouveau annulé. Et j’ai senti que le Président ne voulait pas me recevoir alors que j’étais l’un de ses ministres les plus importants. Il était déjà en train de préparer sa campagne ; il avait fermé les écoutilles. Tout ça, on ne s’en est pas rendu compte tout de suite car il ne parlait pas de la campagne. Finalement, nous, les humanistes, comme François Baroin, François Fillon, Jean-Pierre Raffarin ou d’autres, on ne partageait pas cette vision droitière.

Nicolas Sarkozy n’en parlait pas en Conseil des ministres ?

Non, jamais. Ce sont des informations que l’on a apprises dans la presse. Le Président nous disait: «Faites-moi confiance, je vous emmène à la victoire.» C’est tout. Finalement, Nicolas Sarkozy est rentré en campagne très tard, début juillet. Pour employer une image sportive, on est alors dans la situation d’un entraîneur qui ne voit son joueur qu’au moment où il entre sur le terrain, sans avoir pu lui parler avant. Les deux mois de campagne sont passés très vite. Et dans ce cas, vous n’êtes pas là à tirer dans les pattes de votre candidat. Quand j’ai entendu certaines choses, je me suis dit: «Ce n’est pas le Sarkozy que je connais, ce n’est pas le Sarkozy que j’ai côtoyé pendant quatre ans et demi.» Toutes ces sorties extrêmes, vous pensez qu’il s’agit d’un artifice, d’un slogan de campagne, que tout va se remettre d’aplomb ensuite. Et puis, vous êtes dans l’action. Moi, j’ai tenu plus de quarante meetings à ce moment-là.

Et pendant tous ces meetings, vous avez donc porté un message qui n’était pas le vôtre ?

J’ai véhiculé un message qui était le mien, j’ai fait ma propre campagne. J’ai vraiment évacué ce qui ne me convenait pas.

On vous l’a reproché en interne ?

Non. Les gens ne savaient pas. Nicolas Sarkozy ne demandait pas à ses ministres un compte-rendu de chaque meeting. Il voyait juste qu’on avait tenu des meetings à tel ou tel endroit. C’était mon discours que je pro- nonçais, un vrai discours de politique sociale. Au bout d’un moment, certaines per- sonnes du public sortaient des crayons et du papier pour noter ce que je disais. À la fin des réunions, des militants venaient me rencontrer pour me demander pourquoi le président n’avançait pas ces idées-là.

Même si vous avez évacué les sujets qui ne vous correspondaient pas, pourquoi avoir tenu autant de meetings? Comment avez- vous pu porter des discours et des idées qui n’étaient pas forcément les vôtres ?

J’ai considéré cela comme une facilité d’estrade. Je pensais que les choses allaient se reconstituer par la suite.

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Vraiment ?

Oui, parce que ce n’était pas le Sarkozy que je connaissais.

Il n’avait pas changé, vraiment ?

Écoutez, vous êtes très gentil, vous savez mieux que tout le monde... Moi, Sarkozy, je le connaissais depuis très longtemps et cette campagne ne me semblait pas correspondre à l’homme que je connaissais. Voilà.

Vous utilisez le terme de «pyromanes» pour parler de Patrick Buisson, Claude Guéant (respectivement conseiller et ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy) and co...

Leur stratégie droitière était mortifère, oui! Aussi, elle a sans doute privé Nicolas Sarkozy de la victoire. Et de la même façon, elle prive- ra de la victoire le candidat de la droite modérée en 2017. Le réservoir des voix ne se trou- vera pas sur la droite de la droite, il se situera chez les centristes et les déçus du Parti socialiste qui vont être très très nombreux.

Pendant toutes ces années où vous étiez ministre, vous avez certainement connu des déceptions. Avez-vous eu envie de quitter le gouvernement avant la fin du mandat de Nicolas Sarkozy? On vous sentait tellement en marge sur certains sujets que l’on peut se poser la question...

Votre technique du harcèlement est intéressante, mais je vais répéter ce que je vous ai dit il y a une minute: ce dévoile- ment chez Nicolas Sarkozy s’est produit très tard. Quand on a des responsabilités ministérielles, on gère des choses considérables et on est comme un sportif qui court dans son couloir. On vit d’une manière folle. Le moment du recul et de l’ana- lyse intervient bien plus tard.

Vous avez dit un jour que les hommes politiques ont besoin de contact physique. Comme si la drague était leur pétrole...

Je préfère parler de séduction, plutôt que de drague. Chaque homme politique pratique la séduction, oui. Il y a un mouvement en miroir. Pour des raisons biologiques, l’homme a besoin de conquérir, de séduire. La question est de savoir si la politique pousse à la séduction ou si la séduction amène à la politique. C’est sans doute un peu des deux... La possibilité d’exercer sa séduction est évidemment facilitée par la vie d’un politicien.On est seul, il y a toujours des groupies qui vous regardent avec des yeux enamourés et qui vous poussent à dire à votre femme: «Ma chérie, écoute, je suis vraiment obligé de rester, on m’a demandé de participer à une séance de nuit». Évidemment, si vous êtes chef de rayon à Carrefour, c’est moins facile de vous éclipser.

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C’est un phénomène vraiment courant ?

À l’Assemblée nationale, mon bureau était situé à un étage où il n’y avait que des hommes. Je voyais tout ce qui s’y passait. J’assistais à leurs cavalcades. Je les voyais vivre.

En politique, le contact physique est très important, ça facilite les choses...

C’est vrai, les hommes politiques sont extrêmement tactiles. Chirac et Sarkozy aiment toucher les gens. Ils serrent des mains, ils sont embrassés, ils sont touchés. Les femmes fonctionnent moins comme cela, elles ne marchent pas avec le même pétrole. D’un point de vue culturel, le rapport au pouvoir des femmes et des hommes est différent. Le pouvoir et l’homme, c’est Bonaparte au pont d’Arcole: je prends le drapeau, je passe le pont et les gens qui m’aiment me suivent. Les chefs auraient un droit en tant que chef. Une femme n’est, elle, légitime que lorsqu’elle exprime le consensus du groupe. Elle est sans cesse obligée de se relégitimer. D’ailleurs, les militants du RPR me l’ont reproché en 1998 quand j’ai voté le PACS. Ils m’ont dit que je n’avais pas exprimé leur position. Ils n’auraient jamais dit ça à un homme. Jamais. C’était extrêmement fort. Ce jour-là, j’ai bien compris ce qui nous autorisait à faire de la politique dans l’esprit des gens.

Quand vous débarquez à l’Assemblée nationale en 1988, quelle était l’appréciation de vos nouveaux collègues ?

Leur regard était particulier. À cette époque, il n’y avait que 5% de femmes à l’Assemblée, on était vraiment des oiseaux rares. Et curieuse- ment il y avait plus de femmes à droite qu’à gauche. Ce qui a changé par la suite.

Et puis vous aviez affaire à des hommes d’une autre génération...

Ayant été élue au Conseil général pour la première fois en 1982, j’ai assisté à l’Histoire du machisme en gravissant les échelons. J’ai assisté à la transformation d’une République où les femmes n’ont pas existé pendant des années. On parle là de trente ans de gaudriole, de mots vulgaires... En montant à la tribune de l’Assemblée nationale en 1988, j’ai entendu : « Tiens, c’est le concert des vagins ». Ce serait impensable aujourd’hui. Il y a aussi cet exemple avec Ségolène Royal. Elle avait interrogé Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, au sujet de la députée kurde Leyla Zana qui avait été emprisonnée pour avoir parlé kurde au Parlement turc. Au moment où Ségolène Royal s’était levée, un député de mon parti avait crié : « À poil ! » Après la séance, je suis allée l’attraper par le col pour lui dire qu’en l’insultant elle, c’est moi qu’il avait insulté. Et puis ça peut aussi être insidieux, comme à mon arrivée, en 1982 donc, au Conseil général de Maine-et-Loire où nous étions six nouveaux conseillers généraux. Cinq hommes et une femme. Il était de tradition de présenter les nouveaux conseillers à l’assemblée présente. Étant la plus jeune, on m’a présentée en dernier. Les cinq hommes ont été présentés par leur activité professionnelle et associative. Pas moi. Je n’ai eu droit qu’à : « Madame Bachelot, dont chacun connaît le charmant sourire ». Et puis il y a aussi des postes aux- quels j’avais toute légitimité à prétendre et que l’on m’a refusés. Au Conseil régional, j’étais en tête de liste, j’aurais dû avoir la présidence de la Commission des finances. Et là aussi, mes collègues m’ont dit qu’une femme ne serait jamais capable d’occuper cette fonction. On était en 1986. Dans ces moments-là, j’étais la seule femme, je ne pouvais rien dire.

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Cela dit, vous avez quand même accédé à pas mal de postes. À ce titre, comment vous êtes- vous retrouvée à la tête du groupe d’étude France Irak de l’Assemblée nationale ?

On était en 1993 et le groupe d’étude sur la question irakienne venait d’être reconstitué. Il ne s’agissait pas d’un groupe d’amitié. Lors d’une nouvelle mandature, on a nommé les présidents de groupes au prorata des députés. À l’époque, le RPR en comptait quatre cent cinquante, on avait donc raflé quasi- ment toutes les présidences. Jacques Chirac (leader de la majorité RPR à ce moment-là – ndlr) m’a alors demandé de prendre la tête du groupe d’étude sur la question irakienne pour trois raisons. D’abord parce que j’avais voté la guerre en Irak en 1991 et qu’il ne désirait pas que le groupe tombe entre les mains du lobby pro-irakien. Deuxièmement, je suis arabophone. Et troisièmement, je suis une femme. Jacques Chirac voulait en- voyer un message politique dans cette région du monde. Il m’a demandé de présider ce groupe comme on demande un service.

Vous avez été envoyée sur le terrain ?

Plusieurs fois. J’ai fait trois voyages en Irak dont un mémorable. L’armée irakienne retenait en otage un jeune Français, Jean-Luc Barrière. Les parents de cet otage étaient en chemin quand ils ont appris que les Irakiens ne leur rendraient pas leur fils – ce dernier était emprisonné à Abou Ghraib, à Bagdad. Je suis donc allée voir Tarek Aziz (ancien homme politique irakien, vieux complice de Saddam, notamment condamné pour le massacre de Kurdes de confession chiite – ndlr), en visite à Paris, pour lui réclamer la libération de Jean-Luc Barrière. Il m’a alors demandé de venir chercher Jean- Louis Barrière moi-même à Bagdad. Le Roi Hussein de Jordanie a été formidable, il m’a beaucoup aidé en mettant un hélicoptère à ma disposition. À la frontière irakienne, j’ai pris la route jusqu’à la prison d’Abou Ghraib. Un endroit terrible, comme vous pouvez l’imaginer. Je suis revenue à Amman, en Jordanie, avec l’otage et c’est moi qui ai composé le numéro de ses parents avant de leur dire : « Madame Barrière, je vous passe votre fils». Comme dans un film (sourire). À part ça, je n’ai jamais rencontré Saddam Hussein. En revanche, dans le genre, j’ai rencontré Hafez el-Assad, ancien président de la Syrie et père de Bachar el-Assad. C’était en 1998 ; j’étais présidente du groupe parlementaire franco-arabe. Cet entretien assez amusant s’est déroulé en juillet au quai d’Orsay en présence de députés de toutes les cou- leurs politiques. Pour ce genre d’exercice, vous avez un dialogue parfaitement calibré, avec les éléments de langage fournis par le ministère des Affaires étrangères. Mais, sur le coup, après avoir présenté mes civilités à ce monsieur, il ne m’a parlé que de la Coupe du monde de football qui se déroulait au même moment en France. Il n’y en avait que pour Zidane. Jusqu’à ce que l’on se dise au revoir.

Dans votre nouvelle carrière journalistique, vous vous réclamez du «journalisme engagé ». Quelle en est votre définition ?

Le terme «journalisme d’opinion» est peut- être davantage approprié. Personne n’imagine que Laurent Joffrin (le patron du Nouvel Obs – ndlr) est de droite ou que Guillaume Roquette (directeur de la rédaction du Figaro – ndlr) est de gauche. Ce sont des journalistes politiques qui expriment leurs opinions. Contrairement à certains autres journalistes, je ne vais pas me poser en «pur esprit» qui juge en toute objectivité. Comme dirait Zazie, je ne vais pas « prendre la grossièreté ». Moi, j’ai toujours une carte de l’UMP.

Vous l’avez encore ?

Pourquoi voulez-vous que je la rende ? Et elle sera évidemment renouvelée l’année prochaine. Pourquoi voulez- vous que je ne la renouvelle pas? Au contraire, je ne vais surtout pas la rendre. Je veux continuer à faire bouger les choses. J’y suis déjà arrivée dans plein de domaines. À droite, ils étaient contre le PACS et maintenant ils en sont les premiers défenseurs! Et dans quelques an- nées, les gars qui défilent aujourd’hui en rose derrière Mme Frigide Barjot, eh bien, ils iront au mariage de leurs fils homosexuels et ils seront bien contents !

Sans qu’on ne le vit venir, Roselyne Bachelot nous salua alors et se leva précipitamment. La néo-journaliste – qui a toujours un agenda de ministre – décréta alors qu’on avait eu le droit à notre heure d’entretien, comme prévu. Mais voilà, à ce stade, nous étions bien embêtés, face à tous ces sujets – certains fâcheux – que nous n’avions pas eu le temps de mettre sur la table. S’ensuivirent plusieurs (longs) jours de tractations et d’attente pesante, pour savoir si, oui ou non, l’ex-ministre nous concéderait un second round. Et puis un samedi en fin d’après-midi, la nouvelle tomba. C’était reparti pour un tour deux jours plus tard.

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Parmi les épisodes marquants de votre carrière, vous avez également dû gérer la fameuse crise footeuse de Knysna, en Afrique du Sud. Après que Nicolas Anelka se soit fait virer de l’équipe de France, qu’aviez-vous dit aux autres joueurs ?

J’étais ministre de la Santé et des Sports et je me rendais en Afrique du Sud dans le cadre de ces deux missions. En tant que ministre de la Santé, j’effectuais toute une série de contacts et de déplacements dans un pays qui paie un lourd tribut au VIH. Mon voyage était pratiquement terminé sur le plan sportif quand un samedi matin, à Johannesburg, on me fait passer le message que la une de l’Équipe reproduit la fameuse injure de vestiaire d’Anelka à Domenech. J’ai dit à ma chargée de presse, restée à Paris, qu’on n’allait pas faire des kilos sur cette couverture. Elle m’a répondu que je ne me rendais pas compte de l’ampleur prise par l’affaire, que les médias français et l’opinion publique étaient à feu et à sang. Je ne réalisais absolument pas. Au bout d’un moment, j’ai rédigé un communiqué condamnant les propos du joueur. Mais ce qui m’attendait était bien pire puisque les joueurs re- fusaient de descendre de leur car pour s’en- traîner : c’était une sorte de mutinerie. J’étais en train d’inaugurer une exposition au Centre culturel français de Johannesburg. Devant l’émoi qui commençait à gagner les médias internationaux, j’ai demandé un bureau pour m’isoler. J’ai alors téléphoné à Nicolas Sarkozy et François Fillon pour leur demander : « Qu’est-ce que je fais ? » Je n’étais pas tout à fait partante pour retourner voir les joueurs car, pour moi, l’épisode était clos. Sarkozy m’a alors répondu: «Tu restes en Afrique du Sud et tu vas parler aux joueurs». J’ai annulé le rendez-vous avec mon homologue sud-africain et je suis directement partie pour Bloemfontein (ville sud-africaine où la France allait disputer son dernier match contre le pays hôte – ndlr). Après un voyage rocambolesque, je suis arrivée dans l’hôtel des joueurs. Plus personne ne se parlait. Les joueurs paraissaient des enfants perdus, l’équipe de coachs ne savait plus où elle habitait. Quant aux membres de la fédération, ils étaient une fois de plus aux abonnés absents. J’ai donc fait ce que Sarkozy m’avait demandé. J’ai commencé par virer Domenech, Escalettes (le président d’alors de la Fédération Française de Football – ndlr) et les gens de la fédé. D’ailleurs, ça m’a amusé que Domenech dise par la suite que la réu- nion ne s’était pas déroulée telle que je l’avais racontée car il n’était pas là, je l’avais foutu à la porte. J’ai alors tenu un discours qui n’était pas un discours de coach sportif mais un dis- cours de mère. D’ailleurs, j’ai largement l’âge d’être la mère de tous ces garçons. À l’époque, le rugbyman Raphaël Ibañez faisait partie de mes conseillers au Ministère des Sports. Je me suis souvenu d’une phrase qu’il m’avait dit avoir prononcée à une équipe de France de rugby en difficulté avant un match décisif: «Quelle image voulez-vous que l’on garde de vous ?» Mon discours a été très bref, il n’a duré que trois ou quatre minutes. Je leur ai posé la même question: «Vis-à-vis de vos femmes et de vos enfants, quelle image de l’équipe de France voulez-vous laisser ? »

Roselyne Bachelot aux côtés de Raphaël Ibanez (crédit photo : Pascal Le Segretain)

Roselyne Bachelot aux côtés de Raphaël Ibanez (crédit photo : Pascal Le Segretain)

Les joueurs ont-ils répondu ?

Non, ils étaient très émus. J’étais accompagnée du responsable des contacts presse, de mon conseiller sport (l’actuel chef de cabinet du président du Comité National Olympique et Sportif Français – ndlr) et de mon chef de cabinet. Ils ont passé toute la nuit à passer de l’un à l’autre, à faire du « cocooning » et à parler longuement avec eux. Certains joueurs étaient très marqués. Le lendemain, Ribéry a téléphoné à quelqu’un, j’ai supposé qu’il s’agissait de sa mère. Il lui disait : « Bah dis donc, qu’est-ce qu’elle nous a passé M’ame Bachelot ! » (Rires).

Paradoxalement, vous les avez assassinés par la suite en les qualifiant de « caïds ».

Parce que c’était ce qu’ils étaient, des caïds immatures. Je leur ai dit. Tout le monde le sait, tout le monde l’a dit. Je ne les ai pas cassés, je n’ai dit que la vérité. L’équipe de France était ravagée par une guerre des clans car il n’y avait pas de chef. Et quand il y a de pareilles erreurs de coaching dans un milieu composé de garçons qui ne sont pas tous très matures... Une équipe de foot, ce sont des garçons que l’on a arrachés de leur école, de leur environnement familial et qui voient tomber sur eux une pluie de fric absolument insensée. Rien n’a été fait pour les amener à maturité. Parfois, ils sont originaires d’un pays étranger ou issus d’une famille très pauvre. Et dans cette situation-là, il manque une figure paternelle pour les guider, leur donner des repères et les emmener. Oui, ce sont des caïds immatures. Et ce n’est pas uniquement de leur faute. J’ai prononcé ces mots et je ne les renie pas.

C’est d’ailleurs exactement ce que Domenech écrit dans son livre...

Tous ceux qui ont été confrontés à l’équipe de France à Knysna portent le même diagnostic que moi. Ne faut-il pas dire la vérité? À un moment, il n’y a pas d’autre choix dans une telle situation d’échec sportif. Tout le monde a le droit de connaître des échecs sportifs, ce n’est pas très grave. Mais là, il était surtout question d’un échec moral considérable. Au pied des barres d’immeubles, tous les gamins poussent un ballon. Ils jouent au foot, pas au handball ou au volleyball.

La Coupe du monde avait aussi donné lieu à un énième épisode dans vos relations tumultueuses avec Rama Yade. Quand votre secrétaire d’État avait polémiqué sur le « clinquant» de l’hôtel des Bleus, vous lui aviez rétorqué qu’il n’était pas payé par le contribuable et qu’il n’y avait donc rien à ajouter.

Cette querelle était déplacée puisque les joueurs de l’équipe de France n’étaient pas mieux lotis que ceux des autres équipes. L’Afrique du Sud essayait d’organiser au mieux la compétition, ce n’était pas le contribuable qui payait. Dire ça, c’est comme si vous crachiez à la gueule de la maîtresse de maison qui essaie de bien vous recevoir. Elle met les petits plats dans les grands et vous lui dites qu’elle vous reçoit trop bien. Il s’agissait d’une démarche démagogique et déplacée de la part de Rama Yade. D’ailleurs, ça a posé des difficultés puisque les joueurs de l’équipe de France ne voulaient pas la voir alors que je comptais sur elle en Afrique du Sud.

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Comment expliquez-vous cette relation com- pliquée avec Rama Yade ?

Ce sont des difficultés que les ministres rencontrent souvent avec leurs secrétaires d’État. Comme l’avait dit Nicolas Sarkozy alors, un ministre a la barre sur son secrétaire d’État. Il doit prendre ses ordres chez le ministre et obéir. Or, Rama Yade acceptait très très mal cela. Sans doute parce qu’elle était une vraie personnalité politique, une star des médias avec une très grande notoriété. Bien qu’il ait une certaine célébrité dans le monde du rugby, je n’ai eu aucune difficulté avec Bernard Laporte (son précédent secrétaire d’État aux Sports – ndlr). On a fait quelques mises au point mais il n’a jamais essayé de passer pour le ministre des Sports. Avec Rama Yade, les difficultés ren- contrées étaient telles que Nicolas Sarkozy et François Fillon ont décidé de mettre fin à ses fonctions. Cela dit, je reconnais qu’il est difficile d’être secrétaire d’État. Beaucoup n’acceptent pas ce rôle subalterne.

Dans un autre chapitre, la campagne de vaccination contre la grippe A en 2009 restera comme l’un de vos « couacs ». Le fait de cacher votre passé dans l’industrie pharmaceutique a été une erreur ?

Je réfute totalement le terme de « couac » et je n’ai rien essayé de cacher. C’était de notoriété publique. J’ai occupé un rôle tout à fait subalterne dans l’industrie pharmaceutique à vingt ans, dans un laboratoire qui n’existe plus et où j’ai arrêté de travailler en 1976. Ce petit boulot me permettait de payer les études de mon mari. On m’a même reproché d’avoir travaillé pour SoguiPharm, une entreprise humanitaire où sept types fabriquaient des sirops pédiatriques pour les petits enfants guinéens. J’aimerais que vous voyiez les photos de la « fameuse entreprise multi- nationale » SoguiPharm ! Après avoir arrêté de travailler là-bas, j’ai repris mes études avant de travailler dans la pharmacie d’officine. C’est hallucinant de me faire un tel procès. Je n’ai jamais fait partie de l’industrie pharmaceutique, à un poste de direction, à connaître des gens et à avoir la moindre collusion avec des laboratoires. C’est comme si vous disiez que le gars qui paie ses études en travaillant chez McDonald’s est vendu aux industries agroalimentaires. Le procès qui m’a été fait reste une des choses les plus dégueulasses que j’ai connues.

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''Le jour où je n'ai plus été ministre, je suis rentrée dans le même appartement et je me suis préparé des tagliatelles au gorgonzola''

L’autre volet de cette affaire, ce sont les fameux quatre-vingt millions de vaccins commandés, pour finalement seulement un peu plus de cinq millions de personnes vaccinées.

Oui mais c’est normal d’avoir fait ça. C’est bien beau d’être dans les délices de la lucidité a posteriori. J’attends les gens qui m’auraient donné des conseils à ce moment-là mais je n’ai entendu qu’un cri : c’est qu’on en faisait pas assez. Je me rappelle le 30 juillet 2009, Monsieur Le Guen, responsable santé du PS : « Le gouvernement ne prend pas la mesure de la gravité de la situation». C’est une décision politique qui a été prise par le Président de la République disant «Nous protégerons les Français face à un risque d’épidémie qu’on ne peut pas mesurer.» Il faut rappeler que la dernière grosse épidémie de grippe de 1968 avait fait soixante mille morts. La ligne mélodique du Président était : il faut, si l’épidémie est grave, être en situation de protéger les Français. Nous avions un avis du comité national d’éthique qui nous disait qu’il fallait être en mesure de protéger l’ensemble de la population si l’épidémie était grave. Ce n’est pas quatre-vingt quatorze millions de vaccins mais quatre-vingt quatorze mil- lions de doses puisque les spécialistes nous disaient qu’il fallait deux injections. Donc nous avons acheté quarante-sept millions de vaccins. Avec les spécialistes de santé publique, nous avons calculé ce qu’on appelle un coefficient d’attrition soit le nombre de gens qui ne se feraient pas vacciner en cas d’épidémie grave. Le seul élément de référence était le nombre de gens qui se font vacciner en cas d’épidémie de méningite ; là, le coefficient d’attrition est entre 20 et 25%. Comme on n’a pas la même peur de la grippe et de la méningite, nous avions décidé d’augmenter ce coefficient et de le placer au tiers de la population. Ensuite nous nous trouvions confrontés à une difficulté logistique : lorsque l’on pique dans un flacon multi-doses, on est obligé de le consommer dans la journée.

Nous étions donc obligés de jeter une quantité importante, de l’ordre de 10% du flacon. Donc les deux tiers de soixante-cinq millions de Français, ça fait quarante-deux millions de vaccins. Comme on en perd 10%, on en commande quarante-sept millions ce qui donne quatre-vingt quatorze millions une fois multiplié par deux. C’est un chiffre trouvé par les meilleurs spécialistes de la santé publique. Ce sont des décisions prises de manière collégiale, scientifique. Et j’entends des imbéciles qui ne connaissent rien à la santé publique commenter cela. Ce n’est pas quatre-vingt quatorze millions de vaccins : c’est être en mesure de vacciner quarante- deux millions de Français.

À l’époque, les Guignols, pas toujours les derniers à l’heure de faire des raccourcis, vous plaçaient dans le rôle de la gaffeuse permanente, ça vous a gêné ?

Ça ne m’a pas gênée. J’ai plutôt été mieux traitée que bien d’autres. Quand je vois la façon dont on traite Monsieur Hollande, je me dis que j’ai bénéficié d’une indulgence coupable (Rires) !

Et maintenant que vous êtes passée de l’autre côté de la barrière, vous comprenez mieux ce besoin de la télévision de donner dans le raccourci ?

Non, je ne découvre rien. Je ne suis pas un perdreau de l’année. J’ai une carrière politique qui s’étale sur trente ans. Je suis fille de journaliste, j’ai vu le respect que mon père portait à la presse écrite. Il jugeait les gens à la façon dont ils pliaient leur journal. J’ai vu toutes ces évolutions et j’ai un rapport assez sain avec la presse, quelque soit sa nature. Je suis toujours frappée, chez les hommes et femmes poli- tiques actuels, par ce mélange d’un désir de connivence d’un côté et de grande méfiance de l’autre. Moi, je ne suis ni amie, ni ennemie. Il y a des gens qui font bien leur boulot, beaucoup aussi qui le font très mal, même si ce n’est pas entièrement de leur faute. Quand on demande tout à coup au spécialiste de la bourse de parler de santé pour boucher les trous ... Ils font leur métier, moi je fais le mien et je me rappelle toujours de la phrase de mon père : « Un journaliste n’est jamais ton ami. » Point barre et puis c’est tout.

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On nous a dit que c’est Laurence Ferrari qui est venue vous chercher et vous a proposé d’intégrer son équipe. Quelle est la genèse de cette collaboration ?

Quand j’ai quitté le Ministère, je voulais m’offrir un peu un congé sabbatique. J’avais des projets d’écriture que j’ai d’ailleurs toujours, je n’étais pas pressée de retrouver un boulot, j’avais plutôt envie de profiter de mes vacances, de voir ma famille et ceux que j’aime, d’aller écouter de la musique et de lire tous les livres que je n’avais pas lus ! Pendant cinq ans, j’avais eu une vie de chien. J’ai pris une semaine de vacances puis en rentrant, les coups de téléphones se sont mis à pleuvoir, beaucoup émanant de médias d’ail- leurs. Elle est venue me trouver pour me présenter le genre d’émission qu’elle voulait faire et m’a demandé si ça m’intéresse- rait d’être de l’équipe. D’abord, je ne voulais pas travailler dans le service public, juste- ment pour éviter l’éternel procès de prise d’intérêt alors qu’il n’y en aurait eu aucune. M’enfin bon, comme les gens sont complètement pervers... Je voulais donc travailler dans le privé. Je ne voulais pas faire unique- ment de la chronique politique, parce que j’en avais mangé pendant trente ans. J’avais envie de parler de politique mais aussi de la vraie vie, de quelque chose de plus détendu où l’on ne rechigne pas à parler un peu de tout.

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« Un journaliste n’est jamais ton ami »

Aujourd’hui, c’est drôle de vous voir tailler Christine Boutin en pelotant le sein d’Audrey Pulvar à la télé... Les anciens collègues doivent halluciner.

Évidemment, le micro se tend toujours vers les beaufs qui me critiquent parce que ça n’intéresse pas de tendre le micro vers la multitude des gens qui disent du bien de moi. Mais je suis lucide, je sais bien que ça en interroge certains. Puis, vous savez, pour moi, il y a trois choses qui se télescopent. Un : je le dis de façon implicite à mes collègues : « Attention, les carrières interminables, c’est terminé. Vous aussi, un jour vous serez peut-être à faire autre chose.» Deuxième chose: je reviens sur la méfiance et la connivence de tout à l’heure. Quelque part, pour ces gens, le journaliste est un ennemi. Donc, en quelque sorte, je suis passée chez l’ennemi. Et troisième chose: tout ça se passe sur un fond de machisme ambiant. Dans la politique, une femme ne peut que procéder d’un homme. Le fait de partir sans rien devoir à un homme politique ou un autre, ça en a désarçonné plus d’un.

Un machisme que vous dénonciez déjà dans un livre écrit à quatre mains avec Geneviève Fraisse il y a quinze ans. D’ailleurs cette volonté d’écriture ne vous a jamais quittée. Vous avez un autre projet de livre sur Verdi, c’est ça ?

J’ai écrit treize pages ce week-end! Là, j’avance bien, je pense pouvoir le rendre en temps et en heure, c’est-à-dire vers le 31 août. Ce livre, je l’avais commencé avant. Et puis je l’ai laissé tomber à cause de À Feu et à sang puisque je l’ai vraiment écrit au fil du déroulé de cette campagne. Puis vous savez, un livre, il faut rentrer dedans. Moi, je suis une sorte de diesel dans l’écriture. Il y a des gens qui, tous les jours, se mettent leur table de travail à neuf heures du matin, et puis qui produisent tranquillement pendant deux ou trois heures. Moi, je ne travaille pas du tout comme ça. Je mets très longtemps à m’échauffer, ça trotte dans ma tête. Et alors, quand je me mets à écrire, je peux écrire treize ou quatorze heures de suite sans manger, ni boire.

En définitive, on peut dire que vous avez fait tout ce que vous aviez envie de faire dans la vie.

J’ai peut-être un regret: j’ai abandonné le piano. Je suis en train de voir où je vais m’en installer un chez moi, je vais peut être virer je ne sais pas trop quoi. Parce que jouer d’un instrument, ça donne des satisfactions incroyables. Il faut que je me remette à faire de la musique pour moi. Mais sinon, oui, je suis heureuse de ce que j’ai fait. 

Histoires de famille

Durant les législatives de 2012, Roselyne Bachelot se fendait d’un tweet en apparence anodin : « Bonne campagne et bonne chance à Maurice Leroy, mon candidat dans la 3ème (circonscription – ndlr) du Loir-et-Cher ». Sauf que le Maurice Leroy en question, candidat nouveau centre-uMp, se présentait face au propre frère de l’ancienne ministre, Jean-Yves Narquin. Qu’est-ce qui a donc bien pu pousser Roselyne à renier sa propre chair ? Disons que s’acoquiner avec le front national fait partie des choses qu’on pardonne difficilement en politique, liens du sang ou pas.

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Chez les Bachelot-narquin, la politique est une histoire de famille. Roselyne et Jean-yves sont les rejetons de Jean narquin, ancien résistant, journaliste, élu cinq fois à l’assemblée nationale entre 1968 et 1988. D’ailleurs, pendant dix ans, le fiston a mis ses talents successivement au service de son père puis de sa sœur, en qualité d’attaché parlementaire. Mais voilà, cette saga harmonieuse prend du plomb dans l’aile en 2007. Jean-yves fait la forte tête et persiste à se présenter contre le fameux Maurice leroy, déjà dans le loir-et-cher. sa sœur a beau être ministre, le frérot est exclu de l’UMP. il maintient sa candidature et n’obtient que 19% des suffrages. Élu maire sans étiquette de la petite commune de Villedieu-le-château en novembre de la même année, narquin disparaît alors plus ou moins des radars jusqu’en 2012. Mais voilà, fort du droit de distribuer un parrainage pour l’élection présidentielle, il le refile à Marine le pen, « par souci démocratique » dira-t-il, en finissant de se cramer dans le parti de la sœurette. Mais on s’en doute, celui qui se considère « juste un ex-RPR qui ne se reconnaît pas dans l’UMP », n’en a que faire.

résultat, pour en revenir à cette fichue législative de 2012, c’est donc sans surprise que narquin se présentait sous la bannière de candidat officiel du front national, « pour faire mieux qu’en 2007 », de son propre aveu. Quand on l’interroge, il ne cache pas son faible intérêt pour l’avis de sa petite sœur : « J’ai toujours eu des relations franches et cordiales avec Roselyne, mais son influence sur moi est quasi-nulle ». Quant à roselyne, le sujet du grand frère qui passe l’arme à l’extrême droite est tabou pour elle. « Je ne mélange jamais les choses politiques et la famille », finit-elle par se justifier. Et le « pire » dans l’histoire, c’est que cette tête brûlée n’aura même pas fait mieux, laminé au premier tour avec 13%, et tout le plaisir de voir Maurice leroy réélu au second.

Humaniste à grande gueule

Loin de la langue de bois à laquelle les politiques ont habitué leurs ouailles, l’actuelle chroniqueuse de D8 n’a pas sa langue dans sa poche. avec le bagout qu’on lui connaît, Bachelot – encore jeune députée – s’était ainsi opposée aux consignes du rpr en 1991 en votant la loi Évin (établissement d’une interdiction de fumer dans les lieux à un usage collectif et limitation des possibilités de publicité pour les alcooliers – ndlr). Militante acharnée mais réfléchie dans les associations féministes, elle a toujours défendu avec brio le droit à la contraception et l’avortement, ce qui lui a valu d’accéder à la tête de l’observatoire sur la parité entre les hommes et les femmes de 1995 à 1998. À la même époque, elle était également présidente du conseil national des personnes handicapées. Tôt déjà, elle ferraillait contre les propos arriérés et a défendu le pacs, secouant l’assemblée grâce à son plaidoyer vibrant co-écrit avec feu philippe séguin. plus récemment, Roselyne se sera illustrée en militant fermement pour le mariage des couples homosexuels et l’adoption. Forte de cet humanisme indéniable, elle siège au sein du haut conseil à l’égalité hommes-femmes depuis sa création en janvier, à l’initiative de la ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem

Sourde oreille

L’affaire remonte à novembre 2003. Une rumeur court alors sur le chef de l’État : Jacques Chirac serait dur de la feuille. Invitée sur le plateau de RTL, celle qui est alors ministre de l’Écologie est sommée de répondre à la question à dix mille : le président porte-t-il un appareil auditif ? et Roselyne – court-circuitant toute communication officielle – de s’exécuter : « Il me semble que oui ». Quelques heures plus tard, à la sortie du conseil des ministres, un jeu de dupes se met en branle. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture, prend un air étonné et affirme que « cela ne (le) regarde pas ». Patrick Devedjian, fayot, rétorque que le président « est dans la pleine capacité de ses moyens ». la suite voudrait que Bachelot se soit prise une soufflante du président. Quant à l’entourage de ce dernier, mis devant le fait accompli, il consentit à reconnaître que le président avait bien « testé » un appareil mais ne l’avait pas adopté. Longtemps muette, Bachelot revint finalement sur l’incident en 2012, dans une émission de la chaîne public-sénat : « Au début du Conseil des ministres, Chirac vient me trouver et me dit : “tu sais, je n’ai pas d’appareil, j’ai simplement un petit pansement dans l’oreille.” Je lui ai donné une petite tape sur la joue et je lui ai dit “Jacques, arrête de raconter des bêtises.” »

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Roselyne, la grippe A et l’industrie pharmaceutique

Novembre 2009. La France est en pleine psychose sanitaire, la faute à la grippe a H1N1. L’organisation mondiale de la santé, elle, a qualifié la situation de pandémie dès juin 2009. La France essuie son premier décès fin juillet, fait suffisamment grave aux yeux du gouvernement pour décréter le lancement d’une campagne de vaccination non-obligatoire. Début novembre donc, alors que la campagne de vaccination est sur le point de débuter, François Ruffin et Pascale Pascariello, journalistes pour le canard Fakir, réalisent qu’une ligne semble avoir disparu sur le CV de Roselyne Bachelot sur le site du Ministère de la santé. la ligne en question : douze années passées à travailler dans l’industrie pharmaceutique, chez soguipharm et ici-pharma. Curieux de savoir où les résidus de cette carrière sont passés, Ruffin et Pascariello se lancent dans une enquête aussi épique que cocasse, essuyant les réponses faussement ingénues du service de presse du Ministère. Bien décidée à obtenir des explications, le 12 novembre 2009, pascale Pascariello se pointe au centre de vaccination Auguste Renoir à paris. au milieu des caméras de canal, BfM, M6 & co, la ministre, manche relevée, toute sourire, est venue se faire piquer, histoire de montrer qu’il n’y a aucun risque alors que des voix dissonantes pointent les dangers d’un sérum ficelé à la va-vite et dont on ignore tout des effets à long terme. Pascariello casse alors l’ambiance et interpelle la ministre pour lui demander si elle a vraiment été porte-parole de deux laboratoires pharmaceutiques pendant douze ans. Mme Bachelot apprécie peu la question, parle d’abord « d’accusation répugnante», avant de finalement partir un peu précipitamment, notifiant comme elle nous le confiera elle-même, qu’il ne se serait agit que d’un boulot d’étudiant.

Quant à Pascariello, elle racontera qu’elle essuya alors le courroux de confrères peu reconnaissants de leur servir de la matière journalistique, l’assassinant verbalement au contraire à coups de « Ah, ben merci, elle est partie ». Quand on l’interroge aujourd’hui sur l’enquête, François Ruffin, son co-auteur, retient surtout que « La bizarrerie, c’est qu’on est alors en pleine crise sanitaire, avec la création de toute pièce d’une psychose sur la grippe H1N1. On endette la France alors qu’à l’arrivée, il n’y a que dalle. Or, celle qui commande pour des millions d’euros de vaccins qui vont finir périmés, est quelqu’un qui a eu des liens avec l’industrie pharmaceutique. Alors, je ne dis pas du tout qu’elle en a profité directement mais ça a le mérite d’être souligné, avant de poursuivre, mais ce qui m’a le plus embêté dans l’histoire, c’est le comportement des médias. Personne n’a repris l’info – et je ne dis pas qu’elle est majeure – mais ça pose la question de comment les journalistes font leur travail. » l’épidémie, en France, aura finalement causé la mort de trois cent douze personnes, un peu plus de cinq millions de personnes se feront vacciner, pour un coût global de plus de cinq cent millions d’euros. voilà qui fait cher la dose.

La plume et le masque

À peine libérée de ses obligations politiques en mai 2012, Roselyne confiait sur France info que, « soulagée de sortir de la vie monacale de ministre, elle entendait désormais se consacrer à l’écriture». si elle a bien sorti À feu et à sang depuis – carnet qui retrace la campagne perdante de Sarkozy et porte pas mal son titre –, la néo-chroniqueuse télé n’en était pas à son coup d’essai. ces quinze dernières années, elle a sorti cinq bouquins ; certains sous forme de manifeste politique, comme Les Maires : fête ou défaite ? (2002) ou Le Combat est une fête (2006), s’adonnant ici à l’exercice très autocentré où le politique entend lister les maux dont souffriraient sa « profession » et les institutions françaises. Mais c’est évidemment quand elle traite de thématiques à forte connotation sociale qu’elle est la meilleure. Le PACS entre amour et haine (2000) a le mérite de dresser la chronique d’un des derniers débats sociétaux qui auront mis le souk dans la France du XXe siècle. et s’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait Deux femmes au royaume des hommes – sorti en 1998 et co-signé avec la philosophe Geneviève Fraisse –, un ouvrage écrit des mains de deux femmes habituées à évoluer dans des milieux d’hommes. Grandement salué à sa sortie, voilà un essai qui dressait un panorama sans concession d’une France sexiste et avait le mérite de défendre avec vigueur la nécessité d’une plus grande parité en politique. 

Crédits textes : Raphaël Malkin (@Raphaelmalkin) & Loïc H. Rechi (@LoicHRechi)

Crédits photographie : Vincent Desailly  & DR