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Interview : "Il y avait une fête et j'étais là" - Bernard Zekri

Par Marc Beaugé et Raphaël Malkin, Photos : Paul Rousteau

Interview : "Il y avait une fête et j'étais là" - Bernard Zekri
Par Marc Beaugé et Raphaël Malkin, Photos : Paul Rousteau

Bernard Zekri fait partie de ces types qui ont eu plusieurs vies. Le cul entre dix mille chaises et deux continents, de la musique au journalisme, en passant par la bohème et les mondanités, l’homme est un caméléon dont le parcours rappelle que, parfois, tout est possible. Bernard Zekri fait le récit de son histoire mouvementé dans un livre qui vient de paraître. Interview.

Bernard Zekri est un pilier du journalisme français. Jusqu’à très récemment, ce gaillard imposant à la cinquante bien tassée dirigeait de l’agence de presse CAPA (qui produit notamment l’excellent « Effet Papillon » sur Canal Plus). Un poste enchaîné après avoir orchestré pendant un temps la rédaction des Inrockuptibles version Matthieu Pigasse ainsi que celle d’I-Télé. À la lecture de ce curriculum vitae lesté de responsabilités et de sérieux, on ne se douterait pas une seule seconde de la vraie nature de celui que l’on surnomme « Narbé ». Dans le petit microcosme des huiles de la presse, Bernard Zekri déroule un parcours inédit. L’homme est un punk à la carrière aussi lunaire qu’erratique, qui a eu plusieurs fois la chance « d’être au bon endroit au bon moment ». D’abord petit libraire de province dans la France de Giscard, Zekri est devenu une figure de la scène new-yorkaise à la faveur d’un voyage impromptu. Témoin privilégié de l’émergence de l’underground eighties, « Narbé » a traîné avec les rappeurs Afrika Bambaataa et Fab Five Freddy, a laissé squatté Madonna sur son canapé quand il ne trinquait as avec Jean-Michel Basquiat et ses affiliés. À New York, Zekri s’est imposé en producteur branché, du genre de ceux dont le jeune Rick Rubin venait toquer à la porte ; à Paris, il a organisé les premiers concerts de rappeurs américains. Entre les deux villes, et ailleurs, il s’est ensuite mué en reporter tout-terrain pour le compte du mythique Actuel. Un jour à enquêter sur l’assassinat d’un MC du Bronx, un autre à fumer de l’herbe avec des rockeurs en plein désert marocain. Bernard Zekri a vécu en direct le quotidien tourmenté et halluciné du magazine le plus dingue que la presse française ait connu, ses fêtes, ses tensions, Jamel qui emprunte la voiture de sport du grand Jacques Massadian pour parader à Trappes, le même Massadian qui pourrit sa fille dans une chambre d’hôtel parisien sous le regard halluciné de Public Enemy. Le journaliste a décidé de raconter cette vie pleine d’anecdotes dans un livre, co-écrit avec feu Michel-Antoine Burnier, un autre ancien de chez Actuel. Présenté comme le témoignage d’une époque où tout semblait possible, l’ouvrage s’intitule Le plein emploi de soi-même. Une formule qui résume à merveille le parcours de Bernard Zekri : dans la vie, il s’agit juste de saisir les opportunités qui se présentent dans la limite de ce que l’on peut faire. Voilà un modèle de liberté qui donne à réfléchir à une époque où tout semble parfois très corseté.

Comment avez-vous atterri à New York ?

J’ai vraiment débarqué à New York par hasard. Il y avait ces quatre américains chez moi en Bourgogne, ils avaient un groupe, Circle X. De ces yankees de Dijon, il n’y en a qu’un, Rick, qui a voulu repartir aux États-Unis. Et je l’ai « raccompagné ». À New York, Rick avait cette nana, Theresa. Elle était très sympa et avait un appartement où tout était en noir. Rick m’a dit que je n’avais qu’à habiter avec elle. Imaginez, moi, le môme qui arrive de Dijon, qui parle à peine anglais… Il se trouve que cette fille, Theresa, était copine avec la sœur de Jerry Hall [un ancien mannequin proche d’Andy Warhol, ndlr]. Trois jours après mon arrivée, Theresa m’a emmené dans un bar et je me suis retrouvé devant les Rolling Stones. Il y avait une fête et j’étais là. Je me suis dis que c’était quand même pas mal. À New York, j’étais vraiment venu pour raccompagner mes Américains ; je ne pensais pas rester longtemps. Et puis finalement, j’ai décidé de planter ma tente. En France, je n’étais pas un zonard et, tout d’un coup, voilà que je me retrouvais zonard à New York. Lorsque je suis arrivé, j’avais exactement quarante-six dollars en poche. Forcément, je les ai vite dépensés. La magie de tout ça, c’était l’époque : tu sortais de chez toi, tu ne parlais pas anglais, tu faisais trois magasins et tu trouvais un boulot. Je vivais dans l’East Village, un quartier d’artistes bohèmes ; c’était un underground que je ne connaissais pas. Jean-Michel [Basquiat, ndlr] faisait des graffitis à chaque coin de rue sous le pseudo de SAMO [pour « Same Old Shit », ndlr], je croisais cette fille qui s’appelait Patti Astor, qui avait joué dans Underground USA, [un film indé sorti en 1980, ndlr] et qui était littéralement une star sur douze rues du quartier.

 « Dans l’East Village, il y avait beaucoup de ringards, des tas de poètes qui ne publieraient jamais leurs poésies, des tas de musiciens qui avaient tout le mal du monde à monter sur scène » 

Comment vous-êtes vous rendu compte que vous étiez alors plongé dans une espèce de bassin de création hallucinant ?

Ce qu’il y avait de formidable à l’époque, c’est que les contraintes économiques poussaient les gens à se retrouver. À New York, tous les jeunes étaient dans l’East Village. On était tous dans ce quartier parce que l’on était pauvre. Cela dit, je ne me suis pas dit que j’arrivais dans un endroit un peu cool où il y avait une vie de bohème. C’était juste comme ça. C’était une époque où certaines choses disparaissaient : les New York Dolls et le Velvet Underground étaient sur leur fin, le Max’s Kansas City, l’un des grands clubs des seventies, était en train d’agoniser. On était après le Flower Power, la révolution sexuelle, les hippies, Jimi Hendrix… Il y avait ce passé assez lourd, et une envie d’inventer une autre vie, de vivre différemment. Dans l’East Village, il y avait beaucoup de ringards, des tas de poètes qui ne publieraient jamais leurs poésies, des tas de musiciens qui avaient tout le mal du monde à monter sur scène, et des peintres, je n’en parle même pas.

Mais pourquoi New York, pourquoi l’East Village ? Pourquoi cet endroit a-t-il été à la source d’une originalité si foisonnante, selon vous ?

Encore une fois, je pense que c’est une question économique. En ce temps-là, le quartier de Manhattan craignait terriblement. Les gens y venaient parce que les loyers étaient très bas, il y avait des studios pour répéter, des clubs, des magasins de disques et tout ce qui va avec. Mais au final, il n’y avait pas grand-chose non plus, c’est ça qui était assez fascinant. C’était brut, le marché n’était pas encore arrivé. Dans l’East Village, il y avait deux ou trois restaurants ukrainiens qui proposaient des choses très grasses mais qui étaient ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On était tous sans pognon, le système D était très présent. Les artistes de l’art contemporain se sont mis à faire de la musique. C’était une scène qui bougeait, très vivante. Il y avait une forme d’innocence, ce n’était pas « c’est toi ou moi » quand il était question de réussir, il y avait une certaine générosité. On se disait : « If you can make it in New York, you can make it anywhere » ; on était cool. À un moment, je bossais dans un endroit qui s’appelait le Wine Bar. Comme j’en voulais un max, je suis devenu manager en trois semaines. Je me suis mis à diriger une trentaine de serveuses. C’était un lieu un peu sophistiqué. Le New York d’aujourd’hui commençait à arriver. Les serveuses étaient toutes actrices, pas une seule n’était là à temps-plein. Il n’y avait que moi dans ce cas ! Je me disais d’ailleurs qu’il fallait que je me mette à faire quelque chose d’autre.

Quid du mot « cool », à ce moment-là ? Que signifiait-il ?

Avoir le sens de ce qu’il se passe, être un peu à la pointe, se démerder, être dans l’ère du temps. Il y avait des fêtes, des parties. Tout ça s’adressait à une population désargentée mais créative qui se mélangeait avec les plus friqués, parce que la nuit ne pouvait pas fonctionner qu’avec des mecs sans thune. À ce titre, certains sont arrivés à tracer leur chemin dans la nuit new-yorkaise : on les appelait les Fabulous Five Hundreds et j’en faisais partie. Nous étions ceux qui rentraient partout, qui traînaient avec tout le monde et tous les mondes.

« J’avais un copain qui s’appelait Peter Smith, un écrivain irlandais avec une tête de nazi »

Comment êtes-vous arrivé à intégrer ce milieu ?

J’avais un copain qui s’appelait Peter Smith, un écrivain irlandais avec une tête de nazi. Genre une tête carrée, les cheveux plaqués en arrière et les yeux bleus. Il avait un manteau en cuir noir ; il me faisait beaucoup marrer. Quand j’étais avec lui, je rentrais partout. Il a été une des premières clés pour que j’accède à ce monde. Tu prends ça dans la gueule quand tu es français, parce qu’à la même époque, Paris, c’était vraiment tristoune. Il n’y avait pas vraiment d’endroits pour écouter de la musique. Et en province, n’en parlons pas. Dans l’East Village, il y avait une jeunesse qui avait envie de brûler sa vie jusqu’au petit matin. Le temps était comme suspendu. La vie était plus facile, on n’était pas en train de penser à ce qui allait se passer dans cinq ans. Les gens n’avaient pas envie d’être stars, ils avaient juste envie d’être de grands artistes.

Et Madonna, que vous avez fréquentée pendant un temps, elle n’avait pas envie d’être une star, elle ? Dans votre livre, vous racontez son ascension fulgurante, de l’underground new-yorkais aux spotlights…

Madonna, c’est une sorte de symptôme d’une tendance plus générale. Tout est soudainement devenu plus carré, plus sérieux, il fallait y arriver coûte que coûte. Au début des années 1980, l’East Village, qui était le quartier de l’art, est devenu le quartier du marché de l’Art. Des galeries se sont installées dans toutes les rues. C’est allé très vite, d’une manière assez brutale. De fait, ce n’est donc pas étonnant si le hip hop a trouvé une ouverture à ce moment là. Les mecs coincés dans le ghetto étaient ceux qui en voulaient le plus. À l’époque, un mec black du Bronx qui descendait à Manhattan, il n’y avait pas un taxi pour le ramener chez lui ! La distance entre le Bronx et Manhattan était plus grande que celle entre Paris et Manhattan. Du coup, l’arrivée du hip hop dans les rues de Downtown a fait l’effet d’un tremblement de terre ! Nous, on vivait dans la «  coolerie » de l’époque, il y avait le look et tout ça ; je me faisais faire des costards new wave et tout d’un coup, voilà que l’on a vu débarquer des types avec des énormes anoraks ! Des véritables artistes du look ! La première grande claque que j’ai prise, c’était au Négril, une petite boîte kitsch de l’East Village vide quasiment tout le temps. Là-bas, il y avait cette anglaise, Blue. C’est la première à avoir repéré ces danseurs du Bronx qui bougeaient dans tous les sens. Elle avait monté des petites soirées avec ces fameux danseurs au Négril. Plein de mecs descendaient du Bronx pour y venir. Le scratch était un art nouveau, on commençait à en parler. L’industrie du disque ne savait pas encore comment faire du fric avec tout ça. Au Négril, les mecs étaient surexcités, ils disaient « bugging » à tout bout de champ. Il y avait comme une sorte d’état de grâce, il n’y avait pas de violence. Les B-boys avaient un plan, une stratégie. Ils avaient conscience d’être en train d’ouvrir une porte et certains d’entre eux ont décidé de s’imposer au premier plan, à la manière de porte-paroles. Il y avait Futura [Futura 2000, future icône du street-art new-yorkais, ndlr], Freddy [Fab Five Freddy, rappeur, mc et touche à tout qui deviendra une égérie du cool new-yorkais avant de s’immiscer dans le monde de l’art, ndlr]. Ces types ont pris les clés du monde artistique. Ils étaient là pour conquérir le monde, ça se voyait dans leurs regards.

« Les types du hip hop ont pris les clés du monde artistique. Ils étaient là pour conquérir le monde, ça se voyait dans leurs regards »

Vous souvenez-vous de confrontations entre ce monde et celui plus guindé de l’art ?

Il y avait la galerie de Tony Shafrazi, un endroit très chic. D’un coup l’endroit a commencé à être investi par des mecs avec des doudounes et des casquettes qui venaient se mélanger avec tous ces corbeaux de l’art. Avant, on se faisait chier aux vernissages. Et là, les mecs foutaient l’ambiance ! Ils avaient une fraîcheur de dingue, ils trouvaient que tout était extraordinaire. On sentait qu’ils accomplissaient un rêve, qu’ils franchissaient un monde. Ils étaient à l’affût. À l’époque, moi, je bossais dans des restaurants, je sortais beaucoup. Mais ce que je voulais vraiment, c’était faire le journaliste. Je connaissais un peu le métier, j’avais servi de fixeur à des mecs d’Actuel et de Libération qui étaient venus en reportage à New York, surtout pour des sujets hip hop. C’était mon rêve de faire des grands papiers, aussi. De retour à Paris, je me suis petit à petit incrusté dans la vie d’Actuel grâce à l’entremise d’Elisabeth D. [une journaliste d’Actuel, ndlr]. À la rédaction, un mec rêvait d’organiser une tournée de rap en France. Il s’appelait Jacques Massadian [figure de proue d’Actuel, imprimeur et homme à tout faire, ndlr]. Je suis alors reparti à New York, et j’ai servi d’interprète à Massadian, cet Arménien colérique. Là-bas, nous nous sommes embrouillés avec tout un tas de types, on s’est fait envoyer chier et, du coup, on s’est mis sur la gueule tous les deux. Massadian était frustré que son affaire ne marche pas, il pensait que je n’essayais pas vraiment de l’aider. Parallèlement, le mouvement hip hop prenait de l’ampleur, il fallait que l’on fasse quelque chose ! Il y avait bien un moyen d’organiser cette fameuse tournée ! Je suis revenu à Paris et je suis allé voir Alain Maneval [animateur phare d’Europe 1, à l’époque, ndlr] pour lui pitcher cette idée. Le mec m’a alors branché avec les gens du label AZ, qui, eux, m’ont filé deux cent mille francs dans la foulée pour produire cinq singles de rappeurs pour le marché français. Je venais de vendre ma salade en un clin d’œil mais dans les faits, je ne savais pas du tout comment faire et, surtout, quoi faire. Je suis alors rentré à New York. C’est à ce moment que j’ai rencontré Bill Laswell, un grand producteur [Laswell a notamment collaboré avec Mick Jagger, les Ramones et Motörhead, ndlr]. Je lui ai proposé que l’on collabore sur cette histoire de singles rap. Pour le coup, j’avais une idée que je trouvais géniale : faire rapper Fab Five Freddy en français avec un texte que j’écrirais. Et j’ai réussi à convaincre Freddy ! Le mec ne parlait évidemment pas un mot de français, ma copine Ann a donc eu quinze jours pour lui apprendre à chanter phonétiquement le texte.

Et alors, tout s’est bien passé ?

La séance d’enregistrement devait se faire dans le studio de Laswell. Problème : Freddy est arrivé sans n’avoir rien foutu. Du coup, c’était pathétique, il rappait n’importe comment un texte qu’il mâchouillait. Et, surtout, ce n’était pas du tout dans sa culture de recommencer cinquante fois les prises. Pire : à force de galérer, Freddy est devenu odieux. Ca commençait à sentir le roussi. T’imagines la gueule de Laswell à qui j’avais dit qu’on allait faire le carton de l’année… Et là, Laswell a balancé en parlant de Ann qui était dans le studio : « Mais la fille, là. Fais-la chanter. Ça sonne bien ». Elle, elle n’avait alors jamais eu envie de chanter. Enfin, elle a accepté de se mettre au micro et elle a fait le truc ! Freddy a enchaîné avec un freestyle en anglais et Laswell a décrété qu’il fallait absolument garder la bande. Cela dit, il restait encore un écueil : comme je n’étais pas vraiment musicien, je n’avais pas imaginé de fin pour la chanson que j’avais écrite. Je ne savais pas comment finir cette putain de chanson ! Finalement, on a foutu le vocoder sur quelqu’un qui dit « This stuff is really fresh », comme ça, sans savoir vraiment ce que l’on faisait. Ann n’avait pas de nom de scène pour aller avec Freddy. Comme on l’avait calée sur la face B du titre, on l’a appelée B-Side. Voilà l’histoire du titre « Change the beat ». Je suis rentré en France avec ce super tube et je l’ai présenté à Europe 1, comme convenu. Et à la radio, les types ont décidé de le mettre, avec la version de B-Side, en disque de la semaine ! Le premier soir, le standard a explosé, tout le monde gueulait pour dire que ce titre était obscène. Tout d’un coup, je suis devenu l’homme à abattre ! De retour à New York, alors que j’étais en voiture du côté de Time Square, j’ai entendu le titre passer à la radio. En un rien de temps, « Change the beat » est devenu un petit succès de ce côté-ci de l’Atlantique. Le DJ DST, qui bossait sur les disques d’Herbie Hancock, s’est mis à scratcher le « fresh » de « This stuff is really fresh ». Du coup, pendant dix ans, il n’y pas un DJ qui ne soit pas passé à côté de « Change The Beat », ils ont tous scratché le fameux « fresh ».

À cette époque donc, vous faisiez également vos débuts en tant que journaliste du côté d’Actuel. Qu’y avait-il de singulier dans la manière de faire du magazine ?

La longueur des papiers était inédite ! Il n’y avait pas d’autre journal où l’on pouvait écrire vingt ou trente mille signes ! On pouvait raconter une histoire dans le détail. C’était jouissif pour le journaliste et le lecteur. Actuel est arrivé à un moment où, en France, on racontait toujours un peu les mêmes trucs, de la politique à la con. Avec Actuel, on voulait montrer que l’aventure était ailleurs, qu’il fallait aller voir. Et puis, le journal mettait en avant le point de vue de ses rédacteurs. Aussi, tout tenait à la spécificité des gens qui faisaient Actuel. Quand j’ai débarqué, je m’attendais à rencontrer une bande de branchés cools. Pas du tout. Les mecs étaient des malades de l’écriture, des lettres, de la culture classique. Et Jean-François Bizot, le fondateur, voulait des gens différents, avec une vraie richesse, un vrai caractère. Comme Actuel cartonnait – on est monté à plus de 400 000 exemplaires vendus –, on avait une grande liberté et des moyens. En reportage, on faisait un peu ce que l’on voulait, le journal nous filait une grosse enveloppe de cash pour nos frais. À Miami, j’ai rencontré un boxeur nicaraguayen qui avait remporté sept ou huit titres dans des catégories différentes et qui était un Contra [du nom des rebelles qui luttaient, avec le soutien des Etats-Unis, contre le gouvernement sandinistes de l’époque, ndlr]. Pour le coup, j’ai décidé de louer une décapotable pour aller voir le mec. Dans la rédaction, je me souviens aussi qu’il a un journaliste, Frédéric Joignot, qui est parti au Brésil faire un guide des bordels du pays sans que personne n’ait rien trouvé à redire. On lui avait juste filé de l’argent pour qu’il fasse son sujet.

« À Miami, pour aller interviewer un boxeur nicaraguayen, j’ai décidé de louer une décapotable »

Quel est votre meilleur souvenir de reportage ?

Mon meilleur souvenir est aussi mon pire. C’est un papier dans lequel j’ai écrit un tissu de conneries. J’ai débarqué à Port-au-Prince, à Haïti, après une série d’émeutes contre le pouvoir autoritaire, à la fin des années 1980. Le héros du peuple était un petit curé qui s’appelait Jean-Bertrand Aristide. Le type était en fuite, et moi j’étais venu sur l’île pour partir à sa recherche. Et j’ai fini par retrouver sa trace ; un rendez-vous secret a été organisé dans la foulée. Le mec m’a alors raconté qu’il allait sauver Haïti en m’exposant une sorte de théologie de la libération. J’étais en face d’un héros qui avait failli se faire buter un nombre incalculable de fois et dans mon papier, j’ai raconté que tout ça formidable. Le sujet a été un vrai petit succès, je l’ai vendu aux États-Unis pour Spin, dans Face en Angleterre. Et quelques années plus tard, Aristide a été élu président et est devenu le même genre de dictateur qu’il avait combattu… Après ça, je me suis vraiment calmé. Au rayon des souvenirs, j’ai aussi rencontré Nelson Mandela peu de temps après qu’il ait été libéré de prison au milieu des années 1990. Enfin, le papier que j’ai le plus aimer faire, c’est dans une cité, à Meaux, en région parisienne. J’avais loué un appartement dans cette cité. À l’époque, c’était vraiment la zone, l’horreur. Les mecs balançaient des canapés et des cuisinières par la fenêtre. J’y ai passé trois semaines et jamais je ne me suis autant marré de ma vie ; je me suis terriblement attaché aux gens. Je me souviens qu’il y avait des mariages maghrébins avec des bouteilles de Coca remplies discrètement de whisky. J’ai écrit le papier, Bizot l’a trouvé super mais il m’a dit qu’après la publication, je devais retourner dans la cité pour tout expliquer aux gens. Dans la cité, il y avait un café. Les gens l’appelaient le « café des chômeurs ». Moi, mon papier, je l’avais justement démarré par un dialogue un peu absurde à propos de ce café… Les mecs du quartier l’on hyper mal pris, du genre « T’appelles notre café comme ça ? ». Ce à quoi j’ai répondu : « Attendez les gars, c’est comme ça que vous l’appelez votre café, je n’ai rien inventé ! » Enfin, je n’en menais pas large. Cela dit, le simple fait que Bizot m’ait demandé de retourner dans la cité pour expliquer ma démarche et mon papier a suffit pour que je gagne le respect des habitants. J’ai gardé un souvenir très vivace de ce reportage. Après ça, j’ai aussi fait des trucs plus drôles. J’ai par exemple écrit sur les night courts, à New York. Je parle ici de ces cours de justice qui tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est par là que DSK est passé, par exemple. J’ai passé trois jours là-bas.

Et alors, qu’avez-vous observé ?

Bah tout un tas d’histoires assez ordinaires. Du coup, il fallait quand même que je trouve quelque chose pour épicer un peu mon papier. Et puis tout d’un coup, une nana a été condamnée. Cela dit, si son mec arrivait à trouver l’argent pour sa caution, elle pouvait sortir tout de suite. J’ai donc décidé de suivre le mec en question. Et je me suis retrouvé embarqué à Brooklyn, avec un mac…

« En Ouganda, une prophétesse disait aux gens qui la rejoignaient que s’ils se frottaient avec des orties et de la pisse, les balles ne pouvaient pas les atteindre. »

Vous êtes-vous déjà retrouvé en danger au cours d’un reportage ?

Ca m’est arrivé une fois et ça a changé ma vie. J’ai failli y passer en Ouganda. Jusqu’à cette histoire, dans ma vie de reporter, j’avais toujours eu un culot inouï parce que je ne mesurais pas que je pouvais me retrouver en danger. Bref, à propos de l’Ouganda, c’est une histoire à la con qui, en même temps, est assez formidable. Il y avait une nana qui s’appelait Alice, une prophétesse qui avait levé une armée contre le pouvoir ougandais et mettait ce dernier en difficulté. La nana disait aux gens qui la rejoignaient que s’ils se frottaient avec des orties et de la pisse, les balles ne pouvaient pas les atteindre. J’ai donc débarqué là-bas. Le matin de mon arrivée, j’ai vu un mec se prendre une balle et mourir sous mes yeux dans la rue. Je suis allé sur le terrain, j’ai vu des soldats, des rebelles, le reportage s’est très bien passé, j’ai chopé ce que je voulais. Du coup, je me suis détendu, j’ai passé les derniers jours sur place de manière assez sereine. Bon, je n’ai pas fait des courses comme à Manhattan parce que c’est l’Ouganda, mais tout allait bien. Enfin, il me restait un tout dernier truc à faire : le pouvoir avait capturé des hommes d’Alice et je devais aller les voir en prison. Je voulais vérifier que ces types étaient détenus dans des conditions à peu prêt correctes. Je suis donc allé voir le procureur qui m’a passé un papier me donnant l’autorisation d’aller rendre visite aux prisonniers dans différentes taules. Première prison, pas de souci. Sauf que dans la deuxième que j’ai visitée, quelque chose a tout de suite cloché. Le soldat qui était de garde n’a rien dit lorsque je lui ai présenté mon laissez-passer à l’envers et, au milieu de la cour de la prison, sous une pluie battante, des mecs se faisaient tabassés dans la boue. Bizarre. Et, au moment de partir, les mecs se sont tous mis autour de notre voiture et nous ont braqué avec des guns en nous disant : « Sorry but you shouldn’t be there ». J’ai ressorti mon laissez-passer, j’ai souri, j’ai fait un peu le rigolo, j’ai expliqué qu’un soldat nous avait laissé rentrer. Ils ont fait venir le type en question et lui ont foutu une branlée devant nous. Mon photographe, qui connaissait bien l’Afrique, ne rigolait pas du tout. Je suis remonté dans la voiture, j’ai vu que des grosses gouttes de sueur coulaient le long du front de notre chauffeur, j’ai pensé aux deux journalistes anglais qui s’étaient faits buter récemment dans le pays. Là, c’est la première fois que j’ai eu peur. Je l’ai senti physiquement. J’allais vraiment chier dans mon froc.

« C’est la première fois où j’ai eu peur. Je l’ai senti physiquement. J’allais vraiment chier dans mon froc »

Comment vous-êtes vous sorti de cette situation ?

Dans ma tête, je me disais : « Mais mon reportage est fini, qu’est-ce qui m’a pris de venir là, putain ! ». J’étais hyper mal. Et finalement, le colonel de la prison, avec ces bottes qui brillaient dans la boue et sa cravache à la main, nous a juste dit de dégager. Les dernières heures que j’ai passées en Ouganda ont été un cauchemar. Je me disais qu’il pouvait m’arriver n’importe quoi n’importe quand. Après cette histoire, le sens du danger ne m’a jamais quitté. Aussi, il y a eu une autre fois où j’ai eu une vraie trouille : c’était pendant une manifestation, encore en Haïti. Je suivais des mecs qui étaient en trans et, tout d’un coup, ces derniers ont foncé sur moi en me pointant du doigt et en criant : « CIA ! CIA ! CIA ! ». J’étais dans la manifestation, limite je gueulais avec tout le monde, j’étais bien et, soudainement, je me suis retrouvé encerclé, dans la ligne de mire de tous ces mecs en trans et luisant de transpiration ! Là non plus, je n’étais pas vraiment au top. Je me suis juste dit : « Putain, merde ». Ces expériences m’ont vraiment fait comprendre qu’avant ça, je n’étais qu’un jeune con. J’ai vécu des choses de manière complètement inconsciente, je me suis retrouvé avec des narco-trafiquants au Mexique et je me disais juste que c’était cool. J’étais bête… Parfois, j’aurais pu ne pas m’en sortir. J’ai eu beaucoup de chance, je crois.

« J’ai expliqué qu’un soldat nous avait laissé rentrer. Ils ont fait venir le type en question et lui ont foutu une branlée devant nous »

À la fin de votre livre, vous faites le récit de la disparition successive de certaines des personnes avec qui vous avez collaborées. En filigranes, on entraperçoit également la fin d’une certaine liberté, d’une manière de faire sans contrainte, sans concession, dans le journalisme et dans la façon d’évoluer en société. Ce livre est-il aussi une manière d’insister sur le fait que nous avons changé d’époque ? Que tout n’est plus possible comme avant ?

Oh, je ne suis pas l’un de ces types qui aiment dire que « tout était mieux avant ». Je crois simplement que ce livre doit se lire comme une sorte de célébration de l’indiscipline. C’est le récit d’un monde – qui existe toujours – où tout n’est pas à vendre. Ce que j’ai voulu raconter, c’est l’histoire d’un mec très ordinaire et sans grand talent. Le titre est important, Le plein emploi de soi-même : il faut juste vivre les choses, y aller. Cela dit, il y a quelque chose de nouveau, aujourd’hui : les gens ont peur de ne pas exister et comptent tout. Les clics, les likes, les exemplaires vendus, les entrées. Tout. Je crois que cette course impitoyable aux meilleurs chiffres traduit la peur de ne pas être. Avec mon livre, quand je parle du « plein emploi de soi-même », je veux dire que l’on ne pas tous tout faire, nous n’avons pas tous les talents, ce n’est pas vrai de dire qu’ « il n’y a qu’à le faire pour y arriver ». Ce sont des conneries. En revanche, on peut tout faire dans ses limites. Si on se connaît, si on s’accepte tel que l’on est, le champ des possibles est immense, on peut vivre un paquet d’aventures. C’est une question d’envie.

Le Plein Emploi de Soi-Même (Éditions Kéro) - Disponible


     
Par Marc Beauge & Raphael Malkin
Photos : Paul Rousteau & DR