1. Pedro
  2. Kanye
  3. Père
  4. Bird
  5. Cannabis
  6. Drapeau
  7. Strip
  8. Reims
  9. Kavinsky
  10. Atlanta
  11. Bronques
  12. So Me
  13. Snoop

Portfolio : Les broderies de Brodinski

Propos recueillis par Raphaël Malkin - Photos de Brodinski.

Portfolio : Les broderies de Brodinski
Propos recueillis par Raphaël Malkin - Photos de Brodinski.

À 27 ans, après avoir retourné les clubs du monde entier, Brodinski sort son premier album. Puissant et synthétique, fruit de deux ans d'expérimentations, Brava sonne comme le parfait concentré des influences de la figure de proue du label Bromance. 13 titres impeccablement produits où les beats électroniques du champenois rencontrent les vocaux brûlants de rappeurs venus d'Atlanta, Chicago ou Los Angeles. L'oeuvre foisonnante d'un vadrouilleur au flair imparable.  

Comme Lucky Luke qui chevauche de saloon en saloon ou Don Quichotte qui guerroie de moulin en moulin, Brodinski est un nomade. La clé USB bien en poche, le DJ fuse d’une platine à l’autre pour des virées toujours plus acidulées. Il a l’appareil en bandoulière, aussi. « Je veux imprimer les moments que je vis, je veux leur donner un visage » dit-il, la verve poétique. Depuis maintenant plus de trois ans, le jeune homme s’emploie à documenter sa vie, de Paris à Los Angeles. Dans l'attente de l'album, nous vous invitons à redécouvrir ces photographies. Compilés, elles apparaissent comme l’auto-reportage d’une vie rapide extraordinairement réelle.

(Mise à jour de l'article publié en Mars 2014) 

Pedro Winter

« Comme chaque année, le créateur Jeremy Scott a organisé une fête dans une baraque pour le festival de Coachella. On y est allés avec Pedro et toute la bande. Ce soir-là, je portais un costard et un chapeau de paille et plusieurs personnes m'ont fait comprendre que je n'avais pas vraiment les fringues adéquates pour la fête. Certains m'ont même pris pour une espèce de sudiste profond. Je dansais n'importe comment avec Pedro pendant qu'A-Trak était aux platines. J'ai pris cette photo alors que Pedro s'embarquait dans une chorégraphie totalement improvisée. C'était un vrai cirque, tout le monde était déguisé. Y’a même un type qui s'est mis à poil, a plongé dans la piscine et s'est baigné toute la soirée, pendant quatre heures ! Le mec parlait avec les gens, il nageait, il barbotait. Tranquille. »

Kanye

« Cette photo a été prise au Silencio [club parisien, ndlr], pendant l'aftershow du premier défilé de Kanye West pour la Fashion Week parisienne. Ce soir-là, je jouais avec un pote de Kanye, Mano, son DJ de Chicago. Justement, au moment où Mano a pris les platines, Kanye s'est calé derrière lui pour faire son discours ridicule habituel sur le mode « J'aime les gens qui créent, pas ceux qui font du business. » Je l'ai shooté à ce moment-là. C'est marrant parce sur cette photo, Kanye ne bouge pas, il est stoïque. Il pose. Et avec le focus de l'appareil photo qui se fait sur lui, on a l'impression que tout le monde gravite autour de lui de manière réglée. Ce type est vraiment fascinant de narcissisme. C'est quand même le seul artiste qui, quand il t'invite en backstage, cale des instrus de ses propres morceaux pour rapper dessus. C'est un vrai personnage. Pour moi, il représente bien la culture 2012. »

Père

« Mon père. J'ai choisi cette photo parce que quelques potes m'ont dit qu'il avait bonne mine dessus. On m'a aussi dit qu'il ressemblait un peu à Bill Murray. Là, il porte un tee-shirt Bromance. En fait, on partage pas mal de fringues mine de rien. Tous les colis que l'on m'envoie, je les adresse chez mes parents à Reims. Et quand je reviens, je trouve toujours les colis ouverts et avec la moitié des choses censées être dedans qui manquent. Et comme par hasard, quand mon père rentre du boulot, il porte toujours une super veste en cuir Surface to Air ou bien un tee-shirt Nike nouvelle génération ou encore des chaussures parfaites. À chaque fois, il me fait : « Bah ouais, on a reçu ça à la maison, j'ai ouvert et j'ai pris des trucs qui me plaisaient. Normal. » Ça fait six ou sept ans que ça dure.
Mon père suit ma vie de loin. Je crois qu'il est fier de moi. Avec ma mère, ils viennent souvent me voir jouer. Ils ont fêté leurs trente ans de mariage au Social Club à Paris et sont toujours là pour le festival Electricity à Reims. Ils sont venus pour le concert de The Shoes aussi. Je reviens à Reims au moins une fois par mois. Je fais de la moto avec lui, de l'enduro. »

Bird

« On rentrait à Los Angeles après avoir passé la soirée à San Diego, où j'avais joué. On s'est arrêtés à Newport Beach pour se reposer. Les oiseaux volaient très bas, je me suis dit que je pouvais peut-être catcher une image. J'ai pris la photo de dessous alors que l'on a l'impression que c'est pris au téléobjectif. Cette photo résume bien ce que je fais avec un appareil : tout est question de hasard et d'instantanéité. »

Cannabis

« Je vous présente Glen, mon colocataire à Los Angeles. Après avoir bossé pas mal pour Disney, Glen est aujourd'hui photographe et vidéaste freelance. Cette photo a été prise chez nous, dans le quartier d'Echo Park. L.A. est une ville qui m'a toujours attiré. J’y suis allé plusieurs fois avant de m'y installer : une semaine, deux semaines, un mois, six mois... Chaque fois un peu plus. C'est une ville en pleine expansion pour la musique électronique. Le seul souci là-bas, c’est que je n'ai pas de voiture, parce que je n’ai pas le permis. Mais bon, je m'en sors, quand je veux bouger, je me déplace avec Glen. La seule véritable distance que j'ai avec Paris, c'est tout simplement celle du décalage horaire. Je me retrouve à bosser à cinq heures et à dix heures du matin pour être en phase avec Paris. Si à Paris, il y a une réelle émulation entre les gens, un vrai partage des projets, à Los Angeles, on est tout seul. Et quand on sait qu'il faut prendre une voiture rien que pour prendre un café avec quelqu'un... C'est vraiment une drôle de ville. En fait, je crois que les gens qui font des choses à L.A. n'y vivent pas. Mais ça reste une ville folle. Le lundi, je peux jouer pour des transsexuels qui sortent de prison et qui aiment le rap aux « Moustache Mondays » alors que le dimanche soir, c'est « Little Depth » avec des Mexicains gothiques du côté de Downtown... »

Drapeau

« Voilà Mathieu Sharky – un Français exilé en Australie pendant quatre ans et revenu Australien – qui vole ce drapeau américain dans Las Vegas et se balade avec toute la soirée et toute la nuit. On s'est retrouvés à gueuler aux fenêtres des limousines avec le drapeau dehors. Ce soir-là, Justice avait joué sur le toit du Cosmopolitan Hotel puis Pedro Winter avait improvisé une cérémonie de mariage avec sa copine façon cliché de Vegas. Je me souviens que l'on était arrivés à la chapelle juste avant qu'elle ferme ; on n'avait pas le droit de parler ni de prendre des photos et on attendait les mariés avec des confettis. Pour célébrer les mariés, on est allés bouffer au resto puis j'ai emmené tout le monde dans un club de strip-tease. Ma spécialité... Vegas est une ville mortelle. Tu fumes des cigares en jouant de l'argent et quand t'es dans ta chambre d'hôtel, depuis ta fenêtre, tu vois la tour Eiffel. Et puis, il y a un truc lunaire autour de cette ville. Tu es au milieu du désert et tu as l'impression d'être sur Mars. J'y suis allé une dizaine de fois déjà. »

Strip

« Encore Vegas. On ne connaît pas tout de cette ville. Loin des casinos et des hôtels, en bordure de la ville, il y a tout plein de strip-clubs plus ou moins glauques. Sur la photo, c'est la façade d'un strip-club justement. À l'intérieur, il y a des sortes d'arbres qui en fait s'avèrent être d'énormes narguilés. C'est nul et génial à la fois. Plus personne ne fume le narguilé, à part à Lille et à Las Vegas donc. Je me souviens que j'avais débarqué avec des potes là-bas grâce à Dave, un type qui est promoteur de club à Vegas, soit le pire job du monde. Le mec nage dans la luxure en permanence. Quand il finit son boulot dans un club où il a passé son temps à boire de l'alcool gratos, il file dans un strip-club où il emmène les artistes qu'il a fait jouer et où il continue à boire de l'alcool jusqu'à plus soif. Et ça, il le fait tous les soirs de toute sa vie.

Mon strip-club préféré de Vegas, c'est le Spearmint Rhino. J'y suis allé la première fois que j'ai joué à Vegas. J'avais été booké pour jouer à une soirée Playboy, on avait débarqué après un tour au fast-food où la limousine n'avait pu passer au drive-by tellement elle était longue. J'avais emmené quatre de mes potes de Reims dont un qui est un fan absolu de strip-club. Pour lui, le Spearmint, c'était la Mecque. Là-bas, on a enfilé les bouteilles et on est repartis sans ce fameux pote. On ne l'a retrouvé que le lendemain soir. Comment dire ? Plus d'argent, plus de vêtement, plus de dignité, plus rien. Il était tombé dans le piège. Je ne suis pas un fan obsédé de nanas à poils mais le strip-club a une vraie vibe ; c'est une vraie culture. Et puis les gros tracks de rap américain explosent tout dans les strip-clubs. Si un titre marche, c'est parce qu'il cartonne dans les strips. Dépenser 3000 dollars en une soirée dans un strip-club, serrer la pince d'Hugh Hefner derrière les platines... Quand on repense qu'il y a quelques années, je faisais du vélo entre Saint-Brice-Courcelles et le lycée Roosevelt de Reims, ça fait un peu bizarre. C'est même assez drôle. C'est ma vie. Enfin, quand je parle de tout ça, je parle surtout des moments que j'ai pu partager avec des potes. Parce que la plupart du temps, je débarque tout seul pour jouer en club. Et là, je me marre beaucoup moins. Enfin, quand je suis seul, je ne vais pas à Vegas, je reste à Los Angeles. »

Reims

« Stade Auguste-Delaune de Reims, 7 mai 2012. Ce soir-là, le club de Reims est remonté en Ligue 1 trente-trois ans après sa descente ! J'étais en tribune avec mon père ; le stade a même battu son record d'affluence pour ce match, c'était historique ! Les saisons précédentes, j'étais déjà allé plusieurs fois au stade mais c'était toujours assez déprimant. On perdait souvent, les tribunes étaient vides, il n'y avait pas d'alcool, on mangeait de mauvais jambon-fromage. Quand j'ai su que l'on pouvait remonter si on gagnait contre Monaco, je suis tout de suite rentré à Reims. Mon père était sur le pont, ce club fait un peu partie de sa vie : quand il avait 16 piges, il vendait des frites devant le stade avec sa mère. Bon, je ne suis pas un fan de foot invétéré pour autant, je ne me branche pas tous les matins sur le site de l'Équipe ou de France Foot pour suivre l'actu de Sochaux. J'aime juste l'ambiance qu'un match peut entraîner. »

Kavinsky

« J'ai tout de suite une phrase qui me vient en tête quand je vois cette photo : « Viens dans mon monde. » C'est ce que m'a dit Vinco [Kavinsky, ndlr] quand je l'ai shooté. C'était à Los Angeles, en 2012. Cette photo me fait quand même un peu peur. La première fois que j’ai vu Vinco, c'était à Lyon au Transclub. Il faisait son chaud, il m'amusait. J'étais sûr de le revoir. Et depuis, on est devenus très potes. Vinco, c'est un personnage que j'ai appris à connaître via Mémed' [DJ Mehdi, ndlr]. Je crois qu'au final, Mehdi était mon lien avec beaucoup de gens. Avec Vinco, Pedro, les autres mecs d'Ed Banger et plein d'autres types de l'électro, on est tous très proches, il n'y a aucune concurrence entre nous. Et puis de toute façon, on est tellement différents les uns les autres... J'aime bien cette phrase qui dit : « Si tu ne peux pas les battre, joins-toi à eux. » On se connaît tous, on boit des coups ensemble et le lendemain l'un part à Dijon et l'autre à New York. Et puis on se retrouve. Et c’est comme ça tout le temps. »

Atlanta

« Atlanta. Cette fille représente le tempérament de Los Angeles. Elle avait 21 ans à l’époque ; elle est designeuse. Elle sort et s'amuse. C'est une fille dont j'aime la compagnie. Aujourd'hui, les DJ sont les nouveaux boys bands. On est starifiés partout, et particulièrement à Los Angeles. Et on a surtout la réputation d'être de gros tombeurs, quoi qu'il arrive, quoi que l'on fasse. Les filles sont toujours persuadées que l'on rentre accompagnés tous les soirs. Alors que ce n'est pas vraiment le cas. En tous cas, pas pour moi. De toute façon, les seules filles qui sont intéressantes sont celles vers qui tu fais le premier pas. Le souci, c'est que moi, je n'ai aucune tchatche. Zéro game ! Enfin bon, je ne suis jamais au même endroit, ça m'est impossible de créer quelque chose de stable. Mais ça ne me fait pas peur : si je peux vivre encore vingt piges comme ça, je signe tout de suite. Un jour, ça me saoulera et je ferai autre chose. Là, ce qui m'importe, c'est mon boulot. Je contrôle l'esprit de dix mille personnes dans un festival, je leur donne ce que j'ai envie en leur faisant croire que je leur donne ce qu'ils veulent entendre. C'est un feeling de fou ! Je pourrais tout lâcher sauf ça. Mon métier, c'est tout ce qui compte, c'est ma vie. »

Bronques

« De gauche à droite : Bronques, Leo des Monsieur Monsieur [duo signé chez Bromance, ndlr] et Maxim, mon meilleur ami. C'est chez moi. Quand des amis passent, je fais toujours quelques photos. Bronques, c'est un Américain qui fait des photos de soirées. Pendant longtemps, le mec a été pour moi une énigme du monde de la nuit. À chaque fois que je jouais dans des soirées, je trouvais que ça avait l'air beaucoup plus dingue sur les photos prises par ce mec. On s'est rencontrés à Miami en 2010 et je suis devenu son « sherpa » à Paris. On fait plein de fêtes ensemble et à chaque fois, le matin, quand je mate les photos de Bronques, je n'ai pas du tout l'impression d'avoir vécu la même soirée. Les nanas qu'il shoote à poil dans les toilettes des clubs, je ne le vois jamais par exemple ! Ce type contrôle la fête, c'est lui qui décide de la manière dont les choses vont se passer et il ne montrera uniquement que ce qu'il aura envie de montrer. Bronques m'a aussi appris à prendre des photos sur le vif ; ce mec à l'œil pour saisir des instants. »

So Me

« Voilà Billy, Bertrand aka So Me et Glen, mon coloc' au Saguaro Hotel à Palm Springs. C'est avec Bertrand que j'ai commencé la photo à Coachella en 2011. À cette époque, j'avais perdu mon appareil numérique et il m'avait conseillé de prendre un jetable. Depuis, je shoote au Contax. Bertrand est un très bon photographe de moments aussi. Je me suis pas mal inspiré de lui. Je prends beaucoup de photos parce j'ai envie de me souvenir et de montrer mes souvenirs. Je n'ai pas envie que tout soit juste imprimé dans ma mémoire. Je garde toutes les photos que je prends. Je fais entre sept et huit pellicules par mois. Ça fait une belle bibliothèque. De mes tout débuts, je n'ai pas de photos mais j'ai gardé les pass et les flyers. Et les affiches sont accrochées dans le bureau de mon père. »

Snoop

« Après le premier week-end de Coachella au printemps 2012, Snoop nous a invités pour un dj set dans une baraque. Snoop est un très bon dj de vieux rap, de funk et de soul. Je me souviens qu'il a passé du Bill Withers et des vieux Nate Dogg. « Snoop est en train de mixer chez moi ! », voilà l'impression que j'avais. Surtout, il avait allumé ce bédo de cent cinquante euros – apparemment, il en fume quatre par jour comme ça. Et ce qui était fou, c'est que, ce soir-là, Snoop a fait tourner son bédo – ce qu'il ne fait jamais d'habitude. À Coachella, on s'est aussi retrouvés une fois devant la loge de Snoop. Son garde du corps refusait de nous laisser entrer mais son manager, Costa, est intervenu en balançant au mec : « Ça va, laisse-les. Ça, c'est une partie de la vie de Snoop que tu ne connais pas ! » Dans les backstages de Snoop, t'as six cent dollars d'ailes de poulets achetées au supermarché. Et Paris Hilton, une pote de Snoop, qui était là en train de bouffer une aile de poulet. »

Pour rappel, l'album Brava de Brodinski (Savoir Faire / Parlophone Warner) est disponible le 2 mars.