POINT/CONTRE POINT : À Calais, au coeur des rixes entre migrants

Propos recueillis par Arthur Cerf

POINT/CONTRE POINT : À Calais, au coeur des rixes entre migrants
Propos recueillis par Arthur Cerf

À Calais, au cœur des rixes entre migrants

Début janvier, un affrontement éclatait entre deux cents migrants clandestins dans la Zone industrielle des Dunes de Calais. Des tensions qui se répètent depuis plusieurs mois : en août dernier, Zidane Bukhari, réfugié palestinien, en tee-shirt rayé sur la photo, se retrouvait au milieu d’un accrochage entre érythréens et soudanais. À quelques mètres de là, François Lo Presti, photographe pour l’AFP, immortalisait la scène.

POINT

1. François Lo Presti

« J’étais en vacances à Deauville lorsque mon chef m’a appelé pour que je me rende à Calais où la situation semblait tendue. Je suis arrivé sur place à 17h30, au moment de la distribution des repas. Je discutais avec un collègue devant l’endroit où les migrants reçoivent la nourriture, tous alignés en rang d’oignon, lorsqu’une femme nous a interpellés. Selon cette dernière, la présence des journalistes faisait monter la pression. Deux minutes plus tard, à une trentaine de mètres, j’ai aperçu un groupe de migrants en dépasser un autre dans la file. La tension est rapidement montée entre les deux groupes, des Érythréens et des Soudanais. Ils ont commencé à se taper dessus, j’en ai même vu qui saisissaient des pierres. J’ai pris cette photo par réflexe. Ça a duré trente secondes, les autres photographes n’ont pas eu le temps de réagir. Dans la foulée, les groupes ont été séparés par la police et les gens des associations. Et tout le monde a repris ce qu’il était en train de faire. Mais la tension restait palpable. Par la suite, j’ai appris qu’il y avait eu d’autres violences au cours de la nuit, entre ces deux mêmes groupes. Mais cette rixe, ce n’était pas grand-chose. Là-bas, j’ai couvert bien pire : des mecs retrouvés morts à coups de couteau. Toute cette violence est liée à la surpopulation dans la Zone des Dunes et j’imagine que l’arrivée de ce nouveau groupe d’Érythréens avait fait monter la pression dans le camp. Je retourne à Calais très prochainement : d’après un ami qui y est plus souvent que moi, la situation s’est encore aggravée. »

CONTRE-POINT

2. Zidane Bukhari

« J’ai quitté la Palestine en 2009 pour rejoindre l’Angleterre. J’ai débarqué une première fois à Calais en 2012. J’y suis resté cinq mois, je m’étais fait des amis calaisiens. Je suis revenu en août dernier, et ce sont ces amis qui m’ont hébergé. La scène se passe à l’endroit où l’association Salam distribue les repas. Il y avait beaucoup de monde, des centaines de personnes. Moi, je donnais un coup de main pour que les migrants restent bien en ligne. Puis, j’ai vu deux mecs s’attaquer à des gars. D’autres personnes sont arrivées. Cela devait sûrement être une embrouille à cause des places pour embarquer sur des camions qui s’engagent dans le Tunnel sous la Manche tous les jours. La veille, il y avait déjà eu quelques tensions. Je suis intervenu. Sur la photo, on voit que j’essaye de séparer les deux groupes. J’ai d’abord tenté de calmer les Soudanais, je leur ai dit que l’on était juste là pour faire la traversée et qu’il ne fallait pas donner une mauvaise image de nous aux locaux. Au bout de cinq minutes, c’était terminé. C’est vraiment stressant, d’être à Calais. Et c’est de pire en pire. En 2012, il y avait beaucoup moins de monde : 300 ou 400 personnes maximum. Maintenant, il y en a des milliers. C’est de plus en plus difficile de traverser la Manche. Moi, j’ai réussi en octobre. En ce moment, je bosse dans un supermarché à Londres. J’espère obtenir des papiers. Sinon, je n’ai toujours pas de plan B. Je garde contact avec Calais mais je n’entends jamais de bonnes nouvelles. »

Propos recueillis par Arthur Cerf