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Coups d'éclats à Cannes : Partie 2, Mai 68

Par Marc-Antoine Simoni - Photos: DR

Coups d'éclats à Cannes : Partie 2, Mai 68
Par Marc-Antoine Simoni - Photos: DR

Cannes 68 : sous la plage, les pavés

Pendant que les étudiants se barricadaient à la Sorbonne ou l’Odéon et repoussaient les assauts de CRS enragés, Cannes se préparait à recevoir la 21ème édition du Festival International du Film, indifférente aux événements qui secouaient les fondations de la société française. C’est donc sous le déluge habituel de strass et de paillettes que s’ouvre le 10 mai le festival de Cannes, cru 1968, avec, en guise d’ouverture, la projection d’une copie neuve d’Autant en emporte le vent, ironie mordante, comme la suite des événements le prouvera. Comme à l’accoutumée, un parfum de scandale, essence du festival, flotte déjà sur Cannes. Ainsi, l’actrice Olivia de Havilland ne s’est pas déplacée après qu’on lui ait refusé un cachet de cent vingt-cinq mille francs. Quant à Faye Dunaway, elle n’a pas daigné se montrer dès lors qu’on avait refusé de lui affréter un jet privé. Mais c’est ailleurs que l’essentiel se joue.

Godard grimpe au rideau

Godard grimpe au rideau

Cannes VS Paris

Qu’on soit clair, Robert Favre Le Bret, directeur général du festival, ne prête aucune attention aux contestations de rue qui ébranlent Paris. Pourtant, le climat de défiance qui règne alors dans le cinéma français aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Quelques mois plus tôt, André Malraux, ministre de la Culture, évince Henri Langlois de la Cinémathèque Française au motif qu’il néglige trop les rapports avec l’administration. De Chaplin à Kubrick en passant Welles, Buñuel et les Français Truffaut, Godard, Malle, Chabrol ou encore Tati, nombreux sont les réalisateurs à prendre la défense de celui considéré alors comme le plus grand artisan de la Cinémathèque.

Si Langlois a finalement été reconfirmé dans ses fonctions, après trois mois de lutte, deux semaines avant le début du Festival, la plupart des réalisateurs français susnommés sont présents à Cannes, encore passablement dégoûtés par l’attitude du ministre. Dans ce contexte, trouble, Truffaut, sentant la clameur gronder, suggère à Favre Le Bret d’annuler la manifestation le 13 mai, trois jours après son ouverture. Refus catégorique. Cinq jours plus tard, à l’occasion de la projection du film de Carlos Saura Peppermint, Truffaut, Godard et les autres décident d’employer les grands moyens.

Bagarre générale

Bagarre générale

Ils font irruption dans la salle pour empêcher la projection et de- mandent l’annulation immédiate du festival. André Lafargue, journaliste pour Le Parisien faisait partie de l’audience. Aujourd’hui encore, il s’en souvient : « Je revois Saura et Godard s’accrocher au rideau pour tenter d’empêcher la projection. Les esprits, déjà bien échauffés, se sont excités. Les insultes fusaient dans tous les coins, ça se bagarrait dans tous les sens. J’ai vu Truffaut se casser la gueule devant moi. Il y a une photo de Godard avec un poing cherchant son menton. Le poing, c’est le mien. La plupart courrait partout comme des grandes folles».

Truffaut, Godard et Lelouche en 1968 à Cannes

Truffaut, Godard et Lelouche en 1968 à Cannes

La déconfiture

Suite au pugilat, la manifestation se déplace dans la salle Jean- Cocteau, où Truffaut prend la parole. La veille, il a reçu un appel de Paris : les États généraux du cinéma français qui se tiennent rue Vaugirard appellent à l’arrêt net du Festival, en soutien aux grévistes et contre la répression policière. Godard prêche «la solidarité du cinéma sur les mouvements étudiants et ouvriers ». Polanski ne tarde pas à les rejoindre : « Ça me rappelle énormément de choses sous une période dite stalinienne », bientôt suivi par Claude Berri: «Il y a des événements en France, on ne peut pas les ignorer ». Et Macha Meril de surenchérir : « Les étudiants ne veulent pas d’examens, nous ne voulons pas de compétition ». Un à un, la quasi-totalité des réalisateurs retirent leurs films de la compétition. Milos Forman prend la parole avant de quitter la salle, outré: «Je comprends une chose, c’est qu’il faut que je retire Au feu, les pompiers ! de la compétition », immédiatement imité par Lelouch qui retire Les Gauloises Bleues et Grenoble. Truffaut, d’ordinaire timide, se découvre des talents d’orateur : « Il faut que ce soir, ce qu’il reste des médiasannonce que le festival de Cannes est arrêté. Car dans l’imaginaire commun, le Festival de Cannes, c’est la réception de cette nuit de M.Barclay. Il faut que les gens sachent que ça s’arrête. Si on annonce toutes les heures que le Festival continue alors que toutela France est immobilisée,c’est franchement ridicule. » Godard se lâcheface à une assembléedivisée : « Je vous parle solidarité avec les travailleurs et les étudiants, vousme répondez travelling et gros plans. Vous êtes des cons. »

La messe est dite. Le lendemain, Robert Favre Le Bret, la mort dans l’âme, annonce l’arrêt du 21ème Festival de Cannes. Pour Lafargue, comme pour une poignée de journalistes tels Henry Chapier ou Pierre Philippe, cet épisode tient du scandale : « La grève des étudiants fut prétexte à un spectacle impudique et frivole. Le ridicule le dispute à l’odieux », cingle Chapier dans France Combat. Lafargue déclare carrément la mort du festival : « À nous maintenant de faire l’autopsie du cadavre. C’est une tâche qui nous répugne, mais qu’il nous convient d’assurer parce que crime il y a eu. Je dis bien crime». Les victimes désignées sont les participants étrangers, que Lafargue a tenté de défendre : « J’ai vu des pauvres gars venus du monde entier avec leurs films sous le bras. Ils y avaient mis toutes leurs économies. Puis ils se trouvent devant une bande de galopins qui ont décidé que ça n’aurait pas lieu. J’ai vu le désarroi dans lequel ça les mettait. C’est surtout pour ces gens-là que j’ai réagi. Un événement international doit être au-dessus des démêlés nationaux.» Un fiasco dans les règles de l’art, comme Cannes n’en a pas connu depuis.

Par Marc-Antoine Simoni

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