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Coups d'éclats à Cannes: Partie 1, les fourberies d'Adjani

Par Marc-Antoine Simoni - Photos : DR

Coups d'éclats à Cannes: Partie 1, les fourberies d'Adjani
Par Marc-Antoine Simoni - Photos : DR

Rendez-vous annuel de la haute des sphères cinématographiques, le festival international du film de Cannes est régulièrement le théâtre de coups d’éclats inspirés. Que l’élément perturbateur soit humain ou idéologique, le résultat semble inéluctable : à la fin ce sont les cinéastes qui gagnent. La preuve avec le régime autoritaire de la présidente Adjani renversé par un putsch de son gouvernement.

Les Fourberies d’Adjani

Décollement de la rétine (L'Été Meurtrier - 1983)

Décollement de la rétine (L'Été Meurtrier - 1983)

Scène d’exposition

Entre Isabelle Adjani et le Festival de Cannes, c’est je t’aime moi non plus à son paroxysme. Ça avait pourtant commencé avec beaucoup d’amour. En mai 1981, la voilà qui débarque sur le tapis rouge, pimpante et rayonnante, en compétition pour deux films. Une entrée en matière d’autant plus fracassante que la belle rafle allègrement le prix d’interprétation féminine pour ses deux prestations.

Pour rappel, elle s’envoyait alors en l’air avec une créature tentaculaire assez peu bandante dans Possession d’Andrzej Zulawski, et faisait des galipettes adultérines avec son hôte marié, dans Quartet de James Ivory. Véritable incarnation de la vulnérabilité psychologique de l’Humain, et ici de la femme à la beauté diaphane, Adjani est alors l’actrice française la plus en vue du moment. Rien d’étonnant donc à son retour sur le devant de la scène cannoise dès 1983. En sélection officielle, l’Été Meurtrier de Jean Becker offre une fois de plus à l’actrice un rôle sur mesure : adaptation cinématographique du roman éponyme, elle y campe une jeune fille à la sensualité provocante. « Je pensais à Adjani pour ce rôle dès l’écriture du script. Elle a refusé, ne se sentant pas assez en forme pour tourner dans un film où elle devait se dévêtir, raconte aujourd’hui le réalisateur. Elle est finalement revenue sur sa décision après avoir perdu du poids.» Le décor est planté.

Acte I : Isabelle fait son cinéma à Cannes

Quelques heures avant la projection, l’actrice refuse de se présenter à la conférence de presse du film. Mauvaise idée. Le soir même, alors qu’elle s’apprête à monter les vingt-quatre marches au bras de Jean Becker, l’impensable se produit : tous les photographes présents déposent leurs appareils à leurs pieds et tournent le dos à l’actrice dans un silence mortuaire. Pas un flash ne crépite, pas un déclic ne retentit. Becker se souvient : « Isabelle a été surprise et désenchantée. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’il y en aurait toujours un pour la prendre en photo. Ce ne sont que des photos que l’on ne revoit de toute façon jamais.» Ce boycott couillu et unique dans l’histoire de Cannes, la belle Adjani le doit à un habitué du festival. Mario Gurrieri, ponte de la photographie des marches cannoises qu’il saigne depuis 1959, n’a pas digéré l’annulation de la conférence de presse : « Isabelle a manqué de respect aux photographes et journalistes présents le matin. On n’est pas des chiens ! Encore aujourd’hui, le photographe de 77 ans n’en démord pas. Bon, maintenant on est copains. J’ai fait plein de photos avec elle par la suite. Elle m’aime bien. Puis finalement, ça lui a fait une bonne pub ! » Coup de pub ou pas, Adjani n’en reste pas moins la seule actrice à s’être tapée la montée des marches dans un silence quasi- total avec pour haie d’honneur dos et postérieurs.

Grèves des photographes (1983)

Grèves des photographes (1983)

Acte II : Isabelle présidente pénible du jury

On est cette fois en mai 1997. Pour le cinquantième anniversaire du festival, Gilles Jacob propose à l’actrice de tenir le rôle de présidente du jury. Adjani accepte, après un refus en 1990, ne s’en sentant « pas encore digne » à l’époque. Par excès de zèle ou parfolie des grandeurs, les choses s’enveniment et finissent parprendre une tournure proche duridicule. La position de présidente à peine acceptée, elle décide departiciper à l’élaboration du jury, imposant des noms et en écartant d’autres. Rien de bien gravejusque-là. Puis madame exigeque la loge réservée au maire deCannes lui soit attribuée. Soit. Elle réclame ensuite le garde du corps de Catherine Deneuve. Très bien. Quatre jours avant le début du festival, elle se pointe avec sa secrétaire, son fils et sa gouvernante, soit beaucoup trop de monde pour la suite qui lui est réservée. Bon, bon. Et après avoir demandé deux fax, plusieurs lignes téléphoniques et un micro-ondes pour faire cuire ses rations de protéines de synthèse, Adjani semble enfin satisfaite. La veille de l’ouverture du festival, elle se confie même sur France 3 : « C’est le moment le plus serein que j’ai connu à Cannes.» Une sérénité tendance bio néo-hippie qu’elle impose sans gêne au reste du jury. Elle exige d’emblée que les films soient visionnés par l’assemblée au complet à la séance de huit heures trente, avant d’enchaîner avec celle d’onze heures. Au bout de quelques jours, non satisfaite du temps passé en compagnie de ses collègues, elle pousse le vice jusqu’à imposer le petit déjeuner en commun à sept heures quarante-cinq tapantes, façon colonie de vacances. Elle va même jusqu’à leur infliger son régime personnel, à base de radis, poivrons grillés et protéines.

Mise en plis d'aujourd'hui (David et Madame Hansen)

Mise en plis d'aujourd'hui (David et Madame Hansen)

Acte final : Le jury se rebelle

À l’heure de la délibération, face à un jury excédé par sa gestion, Adjani s’emporte. Mike Leigh est traité de « nain de jardin » après une pique lancée à la présidente alors que Nanni Moretti est comparé à Machiavel. Il faut avouer que le réalisateur rital lui a bien mise à l’envers : Adjani souhaitait que la palme aille à De Beaux lendemains du Canadien Atom Egoyan tandis que Moretti penchait pour Le Goût de la cerise de l’Iranien Abbas Kiarostami. Ayant réussi à convaincre la direction du Festival d’opter pour une double palme conciliante, Adjani pensait avoir réglé le problème. C’était sans compter sur Moretti qui choisit finalement de donner sa voix à L’Anguille du Japonais Shohei Imamura, déjouant là les élaborations de la présidente : le Japonais et l’Iranien repartirent ainsi chacun avec une Palme, Egoyan et Adjani n’ayant que leurs yeux pour pleurer. Suite à cela, Adjani disparaîtra du devant de la scène, faisant son grand retour seulement douze ans plus tard avec La Journée de la jupe en 2009, campant une prof de banlieue qui prend sa classe en otage. À défaut d’avoir réussi avec son jury ? 

Par Marc-Antoine Simoni

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