Le portfolio de la semaine : "Captured Youth" par Steve Davis

Propos recueillis par Mehdi Karam

Le portfolio de la semaine : "Captured Youth" par Steve Davis
Propos recueillis par Mehdi Karam

"Un des garçons est venu vers nous, l'air fier, se vantant d'avoir quelque chose sur lui qu'il ne partagerait avec personne. Les autres détenus lui ont dit de dégager, qu'ils s'en foutaient. Mais toutes les cinq minutes, ce jeune garçon revenait à la charge, en répétant « allez, demandez-moi ce que c’est, demandez-moi… ». Ce qu'il avait de si précieux, c'était une photo de famille, où il est cajolé par ses deux parents."

De 1997 à aujourd'hui, Steve Davis photographie des détenus mineurs, à travers les quatre coins de l'Etat de Washington aux Etats-Unis, avec un leitmotiv précis : attirer l'attention du public sur ces garçons qu'il qualifie d'invisibles. Cette série, principalement composée de portraits, prend une tournure d’autant plus captivante -voire peinante- quand l’on connaît l’histoire derrière ces visages. 

Pour Snatch, Steve Davis parle de ces adolescents qu'il -lui- n’oubliera pas.

Cette photo date de 1997, ou 1998, je ne sais plus exactement. Elle date de l'année où j'ai commencé le projet "Captived Youth". C'était à Maple Lane, une des maisons de redressement de l'Etat de Washington. Je ne prenais que du noir et blanc, puis j'ai commencé à introduire de la couleur d'année en année. Je n'étais pas spécialement proche du garçon sur la photo, je ne sais pas grand chose de lui. En même temps, il parlait peu.

Je me souviens très bien de lui. Son nom était Stacy. Il était incarcéré dans l'aile des déficients mentaux et était souvent sujet à des tests psychologiques. Les adolescents qui sont enfermés ici sont les plus dangereux, et subissent des traitements médicaux très lourds. La photo de Stacy est l'une de mes préférées, elle a une réelle valeur sentimentale pour moi, car quelques semaines après le développement, je suis retourné à Maple Lane pour montrer les photos au staff ainsi qu'aux détenus. Ils m'ont dit qu'il avait été libéré, qu’il était rentré chez lui, à Seattle. Quelques temps après, il s'est retrouvé au milieu d'une bagarre, et a essayé de protéger une fille. Ça lui a coûté la vie. 

J’ai pris cette photo en 2000, dans un établissement appelé la Greenhill School. Il s'agit ici d'une vue d'ensemble de l'unité de "management intensif", soit de la détention individuelle. Les autorités en place m'ont initialement refusé l'accès à cette aile de l'établissement, mais je m'y suis égaré une fois, je ne sais plus comment. L'atmosphère y était différente. C'était calme, froid, comme détaché du reste. J'ai donc demandé si -vu que j'étais là...- je pouvais entrer avec mon appareil et photographier l'endroit. J'étais sûr qu'ils allaient refuser, et pourtant. J'y suis donc entré, accompagné de mon assistant et équipé d'une chambre photographique (ndlr : un appareil photo à soufflet, à prise de vue unique et en grand format), un appareil très lourd et peu maniable. J'avais donc une certaine pression car je savais que je n'avais pas beaucoup de temps pour immortaliser l'endroit de la façon la plus marquante possible. C'est quand je m'apprêtais à prendre une photo d'ensemble que mon assistant, ébahi, me demanda de me retourner. J'ai refusé une fois, deux fois, trois fois, finissant par m'énerver face à tant d'insistance. Et quand je l'ai finalement écouté, j'ai vu tous ces regards en train de me fixer. Ils ne pouvaient pas s'être passé le mot, impossible. Ils étaient enfermés individuellement, donc ils n'avaient aucun moyen de savoir que le voisin m'épiait également. Leur regard mélangeait curiosité et incompréhension, car il est rare que quelqu'un leur porte de l'intérêt.

L'adolescent sur la photo est le même que sur la photo précédente, porte #12. Il résidait donc dans cette minuscule cellule, avec pour seul bien cette chaise et ces bouquins. Un luxe qu’il a acquis suite à son bon comportement, sans quoi il n’aurait même pas eu le droit d’avoir de siège. Il recevait sa nourriture ainsi que ses cours (car n’oublions pas, le principe premier de ce genre d’endroits est d’éduquer ces jeunes) par une petite fente dans la porte. Sa seule sortie était la promenade, 1h chaque jour. Je ne sais pas pourquoi il a été envoyé ici, j’ai d’ailleurs toujours évité de demander. Je ne veux pas que ces gars se sentent jugés, ils le sont assez chaque jour. De plus, ça ne pourrait avoir que des conséquences néfastes dans ma relation avec eux.

Je ne sais pas grand chose de lui. Juste qu'il était surnommé "Tiny" (traduisez "Minus"), à cause de son aspect frêle. Je ne l'avais même pas remarqué aux premiers abords, mais c'est lorsque j'ai demandé aux autres détenus s'ils avaient des tatouages qu'ils m'ont parlé de lui. Je n'ai pas trop osé lui parler, il n'était pas très bavard. Voire trop silencieux, ce qui lui donnait un air menaçant. A contrario, les autres adolescents étaient très chaleureux, intéressants et intéressés.

C'est l'une des dernières photos que j'ai faite. C'était dans une "maison de transition", qui vise à aider la réintégration sociale des détenus et surtout à réduire le risque de récidive. Il n'y a pas trop de différence entre ces établissements et ceux comme Maple Lane ou Greenhill. Ici, la routine est simple : vous pouvez vous habiller comme vous le souhaitez, vous allez travailler, et vous rentrez dormir dans votre cellule. Je m'y suis rendu pour prendre quelques photos, et j'ai vu ce jeune ado qui n'arrêtait pas de parler de son paquet de chewing-gum, se vantant de faire des grosses bulles. Il n'avait vraiment pas la tête du criminel type, il avait l'air gentil, doux, innocent. 

C'était en 2002, je prenais alors des photos au centre de détention pour mineurs de Tacoma, dans l'Etat de Washington. Cette fois-ci, c'était différent. Nous étions plusieurs artistes résidents, avec le projet de créer un projet artistique en collaboration. La spécificité de l'endroit était que je n'avais pas le droit de photographier le visage des détenus. Ainsi, lorsque j'ai vu cette jeune femme et ce masque posé devant elle, l'idée est venue instinctivement. Au-delà du masque, ce que j'aime particulièrement c'est le vernis sur ses ongles. Il est l'exemple même que cet endroit était différent, moins sinistre. Les adolescents n'étaient ici que pour quelques jours, ou quelques semaines. Ils étaient encore adaptés au monde extérieur. Certains récidivistes allaient même jusqu'à commettre intentionnellement des délits pour se retrouver ici. Pour eux, c'était mieux que dehors.

Honnêtement, mon intégration a rarement été difficile. Ces jeunes garçons sont mois hostiles qu'il n'y parait. Evidemment, il y eut quelques exceptions, des adolescents plus renfermés que d'autres. Je pense que la raison principale de leur intérêt était d'avoir quelqu'un à qui parler. Quelqu'un de l'extérieur. Quelqu'un qui vit.

Propos recueillis par Mehdi Karam

© Photos : Steve Davis