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Les Yézidis, reportage au coeur des gangsters Arméniens

Par Allan Kaval

Les Yézidis, reportage au coeur des gangsters Arméniens
Par Allan Kaval

Établis aux confins de la Géorgie et de l’Arménie, les Yézidis ont la mauvaise réputation de fournir à l’espace post-soviétique un nombre de gangsters sans rapport avec la taille de leur petite communauté. Ces Kurdes d’un genre un peu spécial célèbrent leurs bandits tombés sous les balles ennemies par des chansons, des poèmes écrits à leur gloire en mêlant aux canons du genre, les références épiques héritées de leur histoire. Découverte dans un cimetière de la pampa caucasienne.

C’est un endroit perdu au milieu d’une immense plaine herbeuse brûlée où paraissent çà et là des structures de béton et de métal rouillé. Voilà Chamiram, petite localité yézidie d’Arménie proche de la frontière géorgienne. J’arrivais tout juste d’Érevan, la capitale arménienne, après quelques heures de route passées à bord d’une Lada branlante pilotée par un chauffeur sans âge, Tigrane, que la guerre du Haut-Karabagh avait chassé de l'Azerbaïdjan voisin dans les années 1990. À notre arrivée à Chamiram, nous étions tombés sur Rashid, un colosse barbu qui, planté au milieu de la cour de sa ferme, balançait des ordres à un jeune type mutique juché sur un tracteur. Ancien directeur du sovkhoze local, la ferme d’État qui employait la majorité de la population à l’époque soviétique, Rashid est aujourd’hui un agriculteur prospère et fait maintenant office de chef de Chamiram, ce petit territoire où les hommes forts se font rares.

Rashid nous reçoit chez lui, dans la pièce principale de sa grosse bâtisse en parpaings sise à l’entrée du village. Le sol est en ciment, mais le notable, lui, trône sur une banquette imitation Grand Siècle, entouré de paquets de laine fraîchement tondue. Nous buvons maintenant en sa compagnie un café turc servi prestement par une de ses filles qui a tôt fait de disparaître dans la cuisine. Le chauffeur n’en mène pas large. Assis au bord de son fauteuil, il semble se méfier des Yézidis; si la pension de réfugié que lui octroie le gouvernement arménien était plus généreuse, il ne se serait peut-être pas aventuré dans ce coin à la réputation plutôt équivoque. « Ici, chaque personne a un frère, un père ou un oncle parti faire des affaires en Russie, en Ukraine ou en Europe; vous pouvez le voir par vous même: notre village s’est presque vidé de ses hommes, balance d’un trait Rashid. Nous continuons à produire de la laine et de la viande mais à présent ce sont les “businessmen” partis à l’étranger qui nous font vivre». Dans le monde russophone, ce fameux terme, « businessmen », possède une connotation particulière. Apparu avec la chute de l’URSS, il peut faire référence à toute sorte d’activités aux contours floues, tantôt légèrement tangentes, tantôt franchement illégales.

Papi Vori

Coupés de leurs cousins du Moyen-Orient à l’époque soviétique, les Yézidis du Caucase ont fourni à la Russie et à tous les pays de l’ex-URSS une proportion de mafieux sans rapport avec leur nombre – la communauté toute entière ne compte pas plus de 100000 âmes. En Arménie et en Géorgie, les hommes de Chamiram et des alentours ont commencé à faire leur trou dans le grand banditisme dès les premières décennies de l’URSS, rejoignant ainsi l’aristocratie du crime soviétique, les vori v’zakonié ou voleurs dans la loi. Les vori forment une espèce de confrérie née dans les goulags et dont les membres se reconnaissent à leurs tatouages et à l’observance d’un code d’honneur que certains disent complètement foireux et hypocrite, mais qui leur confère aujourd’hui encore un certain prestige. «Dans l’esprit des gens, en Russie ou dans le Caucase, la communauté yézidie, c’est d’abord une mafia», rappelle une spécialiste de la question rencontrée à Paris et qui, étrange- ment, préfère garder l’anonymat. Assassiné en janvier dernier, Aslan Usoyan ou « Grand-Père Hassan », un Yézidi de Géorgie, était le plus grand de ces bandits des steppes. Ce gros zazou au goitre et aux sourcils terriblement épais avait démarré sa carrière comme petit délinquant dans les faubourgs du Tbilissi des années 1950, avant de gravir tous les échelons du milieu soviétique. Dans les années 1980, le gangster s’était imposé au premier plan grâce au racket des vendeurs de marchés noirs et au trafic de drogue. Aussi, avec la chute, de l’URSS et le démembrement de toutes les filières d’État, Papi Usoyan avait fini par ficeler définitivement sa fortune et son pouvoir. Depuis, l’homme régnait sur le crime organisé russe, disposant d’affiliés et d’affidés de Brooklyn aux terres d’Abkhazie dont il finançait les milices indépendantistes. Cela dit, comme toujours avec les histoires de mafieux, des rivaux sans scrupules avaient, ces dernières années, commencé à contester le leadership de «Grand-Père Hassan» de manière assez visible. Par deux fois, en 1998 et en 2010, Aslan Usoyan avait ainsi échappé à une tentative d’assassinat. Pour la seconde, Usoyan avait été hospitalisé sous la protection du ministère de l’Intérieur après avoir reçu trois balles dans le ventre d’un tueur à gages azerbaidjanais. Enfin, les concurrents du don yézidi ont bien fini par avoir sa peau : en janvier dernier, un sniper lui logeait une balle dans le cou alors qu’il sortait du restaurant moscovite qui lui servait de quartier général. Aujourd’hui, beaucoup attribue le meurtre d’Usoyan au géorgien Tariel Oniani un autre «vori» qui contrôle un vaste réseau criminel depuis sa cellule de prison. Pour la plupart des observateurs du milieu russe, le conflit et la rivalité entre les deux hommes s’étaient dernièrement exa- cerbés avec la course aux investissements liée à l’organisation des prochains Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi. Pour Mark Galeotti, spécialiste des organisations criminelles et professeur à la New York University, «contrairement à d’autres “vori”, Usoyan avait construit son réseau sur des relations personnelles, souvent parentales» agrégeant donc autour de lui des kurdes yézidis avec qui il entretenait des liens familiaux. Ainsi, c’est son neveu, Dimitri Tchantouria, né en 1981 mieux connu sous le sobriquet de Miron qui lui a succédé cette année après avoir passé toute sa vie dans l’univers mafieux bâti par le patriarche.

«Dans l’esprit des gens, en Russie ou dans le Caucase, la communauté yézidie, c’est d’abord une mafia»

Party funèbre

Sur Internet, plusieurs vidéos de cérémonies organisées à la mémoire d’Usoyan circulent. Sur l’une d’entre elles, on voit des hommes, jeunes et vieux, gros et maigres, des types édentés, visages creusés s’embrasser sous une neige fine qui vient fondre dans la boue du cimetière d’une petite localité arménienne: Chamiram. Depuis les fenêtres de la ferme de Rashid, derrière les tracteurs et les machines agricoles garés dans la cour, on peut deviner les contours du fameux cimetière, situé à quelques centaines de mètres de là. Une fois les tasses de café vidées, je demande ainsi à Rashid s’il est possible d’y faire un tour. «Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir d’intéressant pour toi là bas, mais vas-y si ça te chante », me répond-il un peu surpris. De fait, j’espère y trouver des pierres tombales typiques des gangsters postsoviétiques, taillées dans des roches sombres et ornées de représentations glorieuses. L’argent de la diaspora et les «hommes d’affaires» en congé estival ne sont pas les seuls articles d’importation à Chamiram. Les cadavres des enfants du pays tombés en terre étrangère dans des règlements de compte ou morts de vieillesse loin de leur village natal prennent aussi à rebours le chemin de l’exil. Le cimetière de Chamiram leur offre un séjour enviable et des monuments à leurs mesures.

Prenant congé de Rashid, je me dirige donc vers le cimetière, traversant une route cabossée où passent en grinçant quelques berlines soviétiques, dépassant des tracteurs qui crachent de la fumée noire sur leurs remorques chargées de foin. Accompagné de Tigrane, mon chauffeur, je passe le portail du cimetière sous les hurlements d’un chien de berger qui saute vers moi, manque de briser sa chaîne et recommence. Des pierres tombales sombres, en rangs irréguliers, portent des gravures grandeur nature réalisées à partir de photos de ceux qui sont enterrés là. Dans le fond, j’aperçois un mausolée étrange avec, en bas relief, Zoroastre, le prophète de l’ancienne religion iranienne, que certains Yézidis mettent en rapport avec la leur sans que l’on sache trop pourquoi. Il y a là aussi une représentation sculptée des temples de Lalish, le sanctuaire des Yézidis, en Irak. Au pied du petit édifice, un portrait d’Usoyan. Deux villageois portent sous la photographie de grosses couronnes de fleurs avant d’embrasser la pierre.

Avec les deux hommes du cru et Tigrane, nous ne sommes pas les seuls dans le cimetière. Un peu plus loin, une dizaine de types en survêtements noirs pour la plupart, lunettes de soleil et montres dorées, font ripaille parmi les tombes. Tigrane reste en retrait tandis que je m’approche sous les regards invisibles des convives. Je lance un «Rojbash!», «bonjour» en kurde auquel on me répond de bon cœur. On m’invite à prendre place. «Bienvenue à notre ami français», dit le plus imposant du groupe, la cinquantaine moustachue. Je ne les ai jamais vus mais ces hommes savent déjà qui je suis. Lors de mon entretien avec Rashid, la nouvelle de mon arrivée a dû circuler. Sur une table en ferraille, trônent de gros morceaux de mouton bouillis, des cornichons, de la pastèque, des bouteilles de vodka et du cognac arménien.

De Chamiram à Nevers

Les convives réunis dans le cimetière sont venus rendre hommage à l’un d’entre eux. En bout de table, je trouve un «businessman» de Krasnodar ainsi que d’autres entrepreneurs venus de Moscou ou de grosses bourgades de la province russe. Retenus par leurs affaires dans leurs séjours lointains, ces exilés n’avaient pas pu assister à l’enterrement de leur proche et se rattrapent aujourd’hui devant sa tombe encore dépourvue de pierre. « Nous sommes des businessmen. Nous gagnons de l’argent en Russie ou ailleurs et nous en faisons profiter nos familles, c’est naturel », avance l’homme de Krasnodar, ville du sud de la Russie où les vors locaux étaient – il fut un temps – mieux connus de la population que les détenteurs du pouvoir municipal. Un autre homme de la tablée m’apostrophe en même temps qu'il m’alpague : « J’habite à Nevers, tu connais ? », me surprend-t-il dans un français approximatif. «Je suis arrivé en France il y a dix ans. Avant, j’étais en Allemagne mais j’ai eu des problèmes, il a fallu que je parte. Je suis ici en vacances». Les autres invités s’adressent à lui en l’appelant « Cheikh ». L’homme appartient à la caste yézidie des prêtres; son titre lui confère certaines responsabilités à l’heure de laisser partir les morts, comme celle de réciter des prières en forme de récits épiques. À proximité de la table chargée de victuailles, je découvre une reproduction en pied d’une photo d’un jeune garçon en uniforme arménien, kalachnikov en bandoulière. Pas beaucoup plus loin, voilà une statue massive représentant un homme en costume trois pièces, assis sur un trône gardé par deux lions et une représentation de l’ange-paon. Je m’enquiers auprès d’un des convives de l’identité de ce per- sonnage visiblement fameux. « Comme les autre ! C’est lui aussi un businessman qui a réussi », me répond-t-on tout-de-go. Je tente alors de lancer mes hôtes sur Aslan Usoyan et sur les funérailles symboliques que le village lui avait offert alors que son corps repose dans une lointaine banlieue de Moscou. Mais je m’aperçois rapidement que c’est peine perdue. À l’évocation du nom du grand parrain, certains se contentent seulement d’opiner du chef quand d’autres ne font que sourirent légèrement. Tous restent muets. J’entends simplement une voix à ma droite – que je n’aurai pas le temps d’identifier – lancer avec un brin de nostalgie: « C’était un homme bien... » On ne s’étendra pas plus sur le sujet car c’est une autre mort que l’on est venu célébrer aujourd’hui ; il s’agit d’un hommage où ma présence est tolérée mais que je ne dois pas troubler.

Les hommes, qui ont emprunté une attitude plus grave, prennent la parole les uns après les autres, évoquant la mémoire de leur ancien camarade, de leur parent mort. Parlant indifféremment en kurde ou en russe, les orateurs se succèdent sans prêter attention à deux vieilles femmes portant le deuil qui, jusqu’alors invisibles, sortent d’un caveau avec des piles d’assiettes sales et des restes de viande. Les toasts à la vodka se succèdent. On m’en sert plusieurs gobelets en plastique remplis à ras-bords. Puis vient un moment de silence. Le cheikh nivernais commence à déclamer un récit épique en kurde, mêlant une oraison funèbre glorieuse à des évocations de figures dites de Lalish et de Cheikh Adi. À chaque incantation, les hommes de l’assemblée se caressent le menton en murmurant des syllabes indistinctes.

Crime indé

Les morts des martyrs du crime considérées comme glorieuses ont toujours alimenté une contre-culture très riche dans le monde russophone. Du côté de l’ex-URSS, le crime organisé n’est pas que le revers obscur de la réalité politique et économique, c’est aussi un imaginaire, avec ses héros, ses légendes, ses chansons de geste et son art pictural, qui s’exprime surtout sur les pierres tombales des vori tombés sous les balles ennemies. La fascination prohibée qu’inspiraient les voleurs dans la loi s’est transformée en véritable mode, un aspect parfaitement admis de la culture pop. Les jeunes gens de Russie, d’Arménie, de Géorgie et d’ailleurs suivent encore les péripéties des guerres mafieuses comme s’il s’agis- sait de séries télévisées dont les vori seraient les scénaristes en même temps que les principaux protagonistes, connaissant le parcours de leurs personnages, conjecturant sur leurs prochains faits d’armes, tâchant d’analyser les calculs obscurs qui se trament derrière telle tentative de meurtre ou telle arrestation. Des décennies durant, la sous-culture criminelle s’est développée de manière souterraine, contre une culture soviétique d’État qui n’est jamais parvenu à monopoliser l’expression artistique populaire dans sa totalité. Cette mode s’adapte aujourd’hui à de nouveaux supports. Sur Facebook ou sur Vkontakte, le principal réseau social russophone, l’assassinat d’Usoyan a ainsi donné lieu à la publication des dizaines de chansons à sa gloire, postées sur YouTube et illustrées de fleurs vitrifiées et de montages photos de vil prix. Les pages communautaires yézidies regorgent d’hommages au parrain disparu, qui y est exalté tel un héros national.

«Les Yézidis, ce sont des gens biens finalement. » 

Mais à la différence des autres vori dont la mémoire est célébrée de la même manière sur les réseaux sociaux de l’ancienne aire d’influence soviétique, Usoyan est chanté selon les règles de la musique yézidie. Par dessus une soupe indigeste de mélodies synthétiques, on entend des chants épiques, en kurde. Pour Usayan, comme pour les autres martyrs du crime yézidis, ils racontent des règlements de comptes mafieux à la manière de récits légendaires. Un héros tragique paré de toutes les qualités viriles y meurt loin de chez lui, sous les coups d’un ennemi perfide à qui seule la ruse a pu permettre de triompher d’un adversaire plus fort. La fin glorieuse d’un vor est chantée comme l’était dans le fond séculaire de la grande tradition des troubadours errants du Kurdistan les hauts faits des guerriers mythiques. Retour au cimetière. À présent, le cheikh fait silence. Son auditoire aussi. Très vite, tous les hommes finissent leurs verres et éteignent leurs cigarettes. La nappe et les plats disparaissent, débarrassés par les deux vieilles. Les bouteilles de vodka sont rangées dans le coffre d’une vieille voiture noire garée à proximité qui ne tarde pas à quitter les lieux. Mes convives me saluent sommairement et s’évanouissent à leur tour, partant par petits groupes dans des directions différentes. Je me retrouve seul dans le cimetière au milieu de ces tombes fantomatiques. Je m’égare entre les stèles noires. La pluie se met à tomber. Le chauffeur de taxi gueule depuis l’entrée du cimetière. Je le rejoins dans sa Lada; je découvre qu’une petite vieille lui a laissé en partant un morceau de mouton dans une assiette en plastique. Il mange, balance l’os au chien. Une fois que nous sommes éloignés sous la pluie, roulant vers un horizon où se massent des nuages noirs, le voilà qui finit par parler: «Les Yézidis, ce sont des gens biens finalement. » 

Symbole ''Malek Tawus''

Symbole ''Malek Tawus''

Religio inferno

Les croyances des Yezidis, cette petite communauté chassée de turquie au XiXème siècle, échappent à toute classification religieuse. Issus d’une rencontre aux circonstances obscures, autour d’un religieux du nom de cheikh adi, entre les voies mystiques de l’islam, certains éléments émanant du judaïsme et du christianisme, et de vieilles croyances païennes, les Yézidis trainent une mauvaise (et fallacieuse) réputation d’adorateurs du diable. En cause, la figure mystérieuse d’un ange-paon, appelé Malek Tawus, identifié à satan pour avoir refusé de se soumettre à dieu. une icône que l’on trouve reproduite, avec les douze plumes de sa queue déployée en forme de voûte céleste, en bas-relief sur certaines tombes du cimetière de Chamiram. Cette religion étrange a valu aux Yézidis d’apparaître dans les premières scènes de l’Exorciste, tournées dans la région de sinjar au nord de l’Irak où ils sont majoritaires. Ainsi, au début du film, on découvre un de leurs responsables religieux parmi les ruines de ninive d’où s’est échappé un esprit maléfique lors d’une fouille menée par Lankester Merrin, l’exorciste. Si la singularité des Yézidis a ainsi pu attirer sur eux l’attention de créa- teurs ou d’érudits occidentaux, elle leur a aussi valu de subir des persécutions et des déportations récurrentes au cours de leur histoire. Ils ont pourtant survécu aux cataclysmes divers qui ont traversé le Proche-orient et subsistent aujourd’hui majoritairement au Kurdistan irakien, où se trouve leur sanctuaire, Lalish, dont on peut voir les toits cannelés, en photo ou en peinture, sur bien des fonds d’écran de téléphones portables et sur les murs d’intérieurs kurdes modestes et proprets des périphéries d’Erevan, en Arménie ou de Tbilissi, en Géorgie. 

 Par Allan Kaval