Le fabuleux destin de Christian Audigier

Par Thomas Pitrel & Marc Hervez

Le fabuleux destin de Christian Audigier
Par Thomas Pitrel & Marc Hervez

LE FABULEUX DESTIN DE CHRISTIAN AUDIGIER

 

 

Crédit Getty Images / Florian Seefried

On connaît le styliste, coupable d’avoir déversé sur le monde des flots de tee-shirts et casquettes qui font mal aux yeux avec Von Dutch et Ed Hardy. On connaît l’« ami français des stars », personnage principal de dizaines de reportages rediffusés en boucle sur M6 tous les étés. On connaît l’homme qui a invité Michael Jackson pour ses cinquante ans, et accueilli un concert de Johnny Hallyday dans sa villa de Los Angeles. Mais que sait-on d’autre de la vie de Christian Audigier ? De la prison en Indonésie et de Bill Clinton ? De son ranch à Saint-Rémy-de-Provence et de ses pubs pour C17 dans les années 1980 ? De son amitié avec Jean-Claude Van Damme et Mr Brainwash ? De son pote carrossier et de son amour du barbecue ? Rien, ou presque. Rencontre avec un homme dont la vie est plus folle que la vôtre, à l’heure de sa transformation en acteur de film d'action.

L’angoisse vient de monter d’un cran à l’intérieur du Hummer orange qui zigzague dans les rues de Bruxelles en ce samedi du mois de mai. « Au fait, les gars, je suis narcoleptique. » Le chauffeur du véhicule tient à rassurer ses passagers: « Mais ne vous inquiétez pas, je ne m’endors pas au volant. Seulement quand il y a des bouchons. » Heureusement, le trafic est fluide et il ne faut qu’un quart d’heure pour atteindre l’entrepôt désaffecté dans lequel une cinquantaine de techniciens branchent projos et transfos dans l’optique d’une nouvelle nuit de tournage. « Seth un homme de main froid et méthodique, travaille pour un groupe occulte. Avec l’aide d’une juge corrompue, il doit mettre la main sur différentes personnes et les faire parler, n’hésitant pas à utiliser des méthodes peu orthodoxes.» Si le pitch de Death Squad laisse place à l’imagination, Hafid Stitou, à la fois producteur, co-scénariste et acteur principal du court métrage, donne dans le détail. « On parle de choses assez touchantes: la pédophilie, le trafic d’organes, la justice, spoile-t-il. Des choses qui ont toujours existé. La pédophilie existait au temps des Romains. Il y a de la sensibilité. Il y a un curé pédophile qui se fait casser en morceau. » Pour filmer, entre autres, cette scène prometteuse, « la production » n’a pas lésiné sur les moyens. « On tourne avec deux Genesis Panavision, annonce fièrement Hafid. C’est avec ça que travaillent Scorcese, Spielberg. On en a deux, pas une. On a des drones, on est vraiment bien équipés. » Hafid a mis des mois pour réunir le budget nécessaire (trois cent mille euros) ainsi qu’une équipe majoritairement bénévole. « Il doit y avoir cent personnes sur le plateau. Parfois je me dis que le générique sera peut-être plus long que le film. » On y trouvera surtout, à la ligne du second rôle, un homme qui a déjà mis Hollywood à ses pieds. « Ne le connaissant pas, on avait un peu peur, on se demandait s’il n’allait pas se comporter comme une star, admet Olivier Merckx, réalisateur du thriller et présenté ici comme “l’un des meilleurs opérateurs steadicam d’Europe”. Et puis en fait non. Il est ouvert, quoi. » Sans jouer la vedette de service, celui qui campe ici le rôle de Vito, trafiquant d’organes, s’impatiente tout de même sur les coups de trois heures du matin : « Ça fait sept heures que je suis là, on m’a juste fait pousser une porte ! C’était bien la peine de me faire venir si tôt. » C’est que le temps de Christian Audigier (car il s’agit bien de lui) vaut plus que celui des autres. Voilà un homme qui, en moins de quinze ans, a lancé une demi-douzaine de marques, est devenu pote avec des dizaines de stars internationales, a cramé des milliers de bouteilles de champagne, a vendu des millions de tee-shirts et a entassé quelques centaines de millions de dollars sur son livret A.

Dans le fumoir du bar de l’hôtel Steigenberger, le cinq étoiles dans lequel il loge pour la semaine de tournage, l’Avignonnais aimerait bien nous faire croire qu’il a levé le pied et que faire des bastons fake devant une caméra n’est aujourd’hui qu’une façon comme une autre de tuer le temps, pour quelqu’un qui a déjà tout vécu. « Courir après la réussite et l’oseille, c’est fini, assure-t-il. J’ai un gros bateau, une copine brésilienne de vingt-trois ans, je bosse trois mois dans l’année. La vie est belle. » Évidemment, personne n’y croit. Christian fume clope sur clope, demande des œufs brouillés au bacon qu’il ne mangera jamais, commande des bouteilles d’eau pour tout le monde, invective le personnel, vanne ses potes (ses «vifs», comme il les appelle) et cligne des yeux au rythme d’un stroboscope, à faire passer Vincent Lindon pour un mec zen. La fameuse hyperactivité des grands businessmen, sans doute: « Je suis très demanding, tu vois, et j’aime bien faire plusieurs choses à la fois parce que je get vite bored, je m’emmerde très vite. » Au point de parler deux langues en même temps, donc. « Ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Le Vif », ajoute-t-il dans un sourire. «Vif», c’est son concept. C’est le surnom qu’il se donne, mais c’est aussi celui qu’il colle aux membres de sa tribu, avec lesquels il a fait les quatre cent coups. Accéder à ce statut requiert pas mal de sacrifices: comme de quitter femme et enfant au moindre coup de fil de sa part. Depuis la terrasse de l’Opéra Café, place de l’Horloge à Avignon, Jean-Yves Canovas, l’un de ses amis de jeunesse, confirme: « Moi j’étais marié, mais ça ne l’empêchait pas de m’appeler : “Oh le Vif, ce soir, tu te démerdes pour t’embrouiller avec ta femme, hein. Mais je veux pas le savoir, on sort.” Et à Christian, il ne faut jamais lui dire non. C’est toujours le cas aujourd’hui. » Christian Audigier semble toujours trépigner autant à cinquante-cinq ans. C’est peut-être parce qu’il a réalisé un peu tard son vieux rêve américain.

Crédit Getty Images / Marc Ausset-Lacroix WireImage

Bill Clinton à Las Vegas

Le grand public n’entend en effet parler de l’animal qu’au début des années 2000, lorsqu’un tsunami de casquettes et de tee-shirts aux couleurs criardes déferle sur la planète entière. Un logo : Von Dutch. Un coupable : Christian Audi­­gier. Parti à la conquête de Los Angeles quelques mois auparavant, le styliste s’est associé avec le Danois Tonny Sorensen, ancien champion de taekwondo, qui avait racheté pour une bouchée de pain le nom de Von Dutch, de son vrai nom Kenneth Howard, le pape de la Kustom Kulture (une sorte de tuning des 50’s). L’idée, au départ, était de réaliser un documentaire sur la vie de cet artiste à moitié fou. « J’ai senti que ce serait bien de faire une marque avec ça parce que le mot Von Dutch sonne comme “Levaïsse”, tu vois, comme Levi’s. Au début il ne voulait vraiment pas faire dans le vêtement, et puis il est revenu quelques mois après : “Tu m’avais parlé d’un truc, pourquoi pas, j’aimerais bien essayer.” Je l’ai tellement raconté, putain. Von Dutch, c’est ça l’histoire. » Certes, Christian Audigier dessine –comme d’autres avant lui – des vêtements à ne surtout pas porter en présence d’un épileptique, mais c’est surtout la manière de les vendre qu’il révolutionne. « J’ai quasiment      inventé le marketing sauvage », lâche-t-il fièrement. Ici commence la légende, celle qu’il récite dans chaque interview ou dossier de presse. Celle du celebrity wear.

Pour faire court : un jour, Britney Spears passe devant la boutique Von Dutch de Melrose Avenue et a un coup de cœur. Christian lui offre alors des cartons entiers de fringues. Trois semaines plus tard, quand elle rompt avec Justin Timberlake, les deux ex-tourtereaux font la une des magazines people, casquette de la marque vissée sur la caboche. Les ventes explosent et Christian a trouvé sa formule. Désormais, il rincera les célébrités de ses produits sans compter. Les voir à l’écran en Von Dutch offrirait alors une bonne visibilité à la marque, totalement gratos. « S’il n’y a pas cette photo, il n’y a pas Von Dutch, valide Dimitri Francelet, ancien responsable de la marque en France. Moi j’ai appliqué ça ici. J’ai fait Johnny qui offre un tee-shirt à Chirac, Zinedine Zidane et Thierry Henry en Von Dutch, j’ai fait Obispo et Garou. J’ai fait le numéro un de tout en Von Dutch. Qu’est-ce que tu croyais que voulait faire le numéro deux ou le numéro trois ensuite ? Comme le numéro un, évidemment, et ainsi de suite. » Dimitri sait de quoi il parle : il est le digne fils de Marc Francelet, un journaliste-businessman-homme de l’ombre plus que sulfureux qui aurait notamment trafiqué des armes avec le Salvador, trempé dans le scandale « Pétrole contre nourriture » ou encore vendu la maison de Francis le Belge à l’ex-footballeur Steve Marlet. Autant dire que le rejeton en question a de qui tenir quand il s’agit de faire du commerce : « Je suis comme toi, j’ai une carte de presse, sourit-il. Alors qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai fait Le Point, L’Express, le Nouvel Obs, Paris Match, j’ai vendu la Von Dutchmania et je n’ai eu que des doubles ou triples pages. C’est du savoir-faire... » Faute de grives, on mange des merles et lorsqu’on n’a pas les moyens de se payer des encarts publicitaires dans les magazines, on sort le pied de biche pour s’incruster dans leurs pages.

Et ça tombe bien, Christian Audigier est un grand spécialiste du pied dans la porte. « Moi, j’ai honte quand quelqu’un souffle ses bougies d’anniversaire dans un restaurant, mais c’est rien à côte de la honte qu’il peut te mettre parfois, témoigne Francelet. S’il y a Tom Cruise à la table d'à côté, il va poser avec lui, et il a toujours un carton de cinquante casquettes dans le coffre pour lui filer à la sortie. » En 2009, alors qu’il déjeune tranquillement au Caesar Palace de Las Vegas avec son pote Jean-Yves Canovas, Audigier aperçoit Bill Clinton qui entre dans l’établissement. Ni une, ni deux, l’entrepreneur y voit une occasion de serrer une paluche. « Il s’est levé et il lui a foncé dessus : “Je suis Christian Audigier, enchanté !” Bon, il n’était plus président mais quand-même, il était encerclé de dix gardes du corps », se marre l’ami de longue date. Pour cet homme manifestement dépourvu de toute forme de surmoi, interpeller celui qui a dirigé huit ans le pays le plus puissant du monde est tout à fait naturel : « C’est normal que je me présente, ses enfants s’habillent avec mes fringues. Je ne vois pas pourquoi je n’irais pas le saluer. » Vu comme ça...

La première manifestation de ce culot légendaire a lieu au milieu des années 1970, d’après la biographie du bonhomme, sans surprise intitulée Mon American Dream. À dix-sept ans, Audigier a déjà quitté l’école depuis trois ans et vend des jeans dans les boutiques d’Avignon. C’est alors que la marque MacKeen le recrute dans son équipe de stylistes et l’envoie prospecter au Japon. Dans les couloirs de son hôtel il croise par hasard son designer préféré, l’Italien Elio Fiorucci, qu’il aborde sans aucune gêne. Bingo, le créateur le recrute en tant que concepteur freelance. « Insister c’est exister, théorise-t-il. C’est ma devise. Si tu ne vas pas, personne ne viendra à toi. On parle du PSG mais s’il n’y a pas David Beckham et le grand, là, personne ne va aller au stade. »

Toutes les bonnes choses ayant une fin, le mariage entre Von Dutch et Christian Audigier périclite en 2004. Et pas de gaîté de cœur, à en croire ce dernier. Calé dans son fauteuil bruxellois, il rejette toute la faute sur Tonny Sorensen, le seul propriétaire de la marque, qui aurait refusé de lui verser les 2,5 millions de dollars qu’il lui devait en plus de son pourcentage mensuel sur les ventes. « Le problème, c’est que je n’avais pas de contrat, chez Von Dutch. Mais bon, le mec, je le rends millionnaire alors qu’il était champion de taekwondo. Il a racheté cinquante mille des droits pour faire un documentaire, au final je lui fais une marque qui monte à dix millions par mois. Je lui demande les 2,5 millions et il ne veut pas me les donner, c’est pas très sympa quand même. » Dépité, l’Avignonnais « démissionne ».   Il reste chez lui à attendre un signe de son ancien ami/associé, mais le téléphone ne sonne pas. Il sait que le salon du prêt-à-porter de Las Vegas approche et que c’est son rayon, alors il n’en dort plus. Il tente de relancer une marque, il échoue. Et puis il fait une crise cardiaque. « Tonny ne m’a même pas appelé sur mon lit de mort. Putain, je croyais que c’était mon ami. Mais bon, j’ai rebondi, ça fait partie des trucs négatifs qui m’ont fait descendre au fond de l’abîme pour mieux remonter. » La thématique du phénix qui renaît de ses cendres est un point essentiel de la mythologie Audigier et cet infarctus n’en est pas la première manifestation. Car il y a eu une vie avant Von Dutch.

Crédit Getty Images / Florian Seefri

«Qu’est-ce que Johnny ferait dans une telle situation?»

Comme son idole puis ami Johnny Hallyday, Christian aime rappeler qu’il est « né dans la rue ». Et comme Johnny, Audigier a été abandonné très tôt par son père, mécanicien sur le barrage de Serre-Ponçon. À Champfleury, quartier populaire de la cité des papes, le problème d’être élevé par une mère célibataire et préparatrice en pharmacie n’est alors pas seulement financier. « Le premier jour, à l’école primaire laïque et mixte, ils demandaient “Qui est gitan ? Et qui est fils de divorcé ?” On devait lever le doigt et aller s’asseoir au fond, se souvient Audigier. J’avais un copain, Jean-Luc Chanton, dont les parents refusaient de me recevoir chez eux alors qu’ils habitaient dans le même immeuble. Donc c’était pas parce que leur lino était mieux ciré que le mien. Mon lino était bien ciré, mon rideau était du même nylon que le leur, mais j’étais un pestiféré parce que mes parents avaient divorcé. Ça m’a donné l’envie de réussir, de dire “Merde, je suis comme les autres”. »

C’est chose faite dans les 1980’s triomphantes. Après avoir vendu puis dessiné des jeans, le jeune homme ouvre un bureau de style en Avignon, sobrement baptisé « Christian Audigier and His Gang », qui se spécialise dans la conception de packaging pour Chevignon, Chipie et d’autres grandes marques du « jeanswear ». Sans évidemment atteindre les sommes qu’il touchera dans les années 2000, Christian gagne déjà très bien sa vie et n’est pas du genre à économiser. « Les plus beaux appartements de la ville c’était lui, à 22 ou 23 ans, évoque Jean-Yves Canovas. Il roulait tout le temps en Jaguar. Il les changeait tous les ans parce qu’il les bugnait souvent. Tous les samedi, il y avait les Gipsy Kings chez lui. Chico, c’est son pote. » La fast life, déjà. Christian achète une Harley-Davidson rose, puis un mas à Saint-Rémy-de-Provence qu’il relooke intégralement à la manière des ranchs de Santa Fe. « Tous les bourges parisiens achetaient leur maison pour la faire bien provençale et moi je t’ai fait un truc avec des cowboys, des indiens, se marre l’homme de goût. J’organisais des fêtes dingues où il y avait déjà les célébrités qui avaient découvert la région grâce au Festival d’Avignon. C’était le fief des Caroline de Monaco, Vincent Lindon, Gérard Darmon, Patrick Sabatier. » Sans oublier Johnny, évidemment.

À l’époque, Christian passe une bonne partie de son temps libre à Saint-Tropez, où il traîne avec sa « bande de Vifs ». « Mes premières boîtes de nuit c’était avec eux, sourit Dimitri Francelet. Il y avait Marco Tête-Plate, Nicolas Gros-Cul. Des mecs un peu virulents à la base, avec de plus ou moins bonnes fréquentations. Sans parler de business, c’étaient des garçons auxquels on cassait pas les couilles à Saint-Trop’. Il y avait Jean-Roch, aussi. Ils étaient dans le monde de la nuit, ils tenaient des plages. Christian était le seul qui était déjà dans le “schmatess”, dans le vêtement. » Au milieu de cette joyeuse bande, Renaud Page. Il est celui qui a réussi à se faire remarquer par Johnny Hallyday, au point de devenir rapidement son secrétaire particulier. C’est par son intermédiaire qu’Audigier et l’idole des jeunes feront connaissance. Nous sommes en 1989, et le sieur Jean-Philippe Smet est loin d’être une star comme les autres aux yeux de Christian, qui ne jure que par lui. Dans son autobiographie, il se confesse: « Dans tous les coups durs de ma vie, je me suis posé LA question : “Qu’est- ce que Johnny ferait dans une telle situation ?”» Une sentence encore assumée aujourd’hui : « J’étais tellement fan que quand il changeait de fiancée, je changeais de fiancée. Johnny m’a toujours épaté, tu vois. Il faisait tout ce que je connaissais. Johnny Cash allait chanter dans les prisons, il allait chanter dans les prisons. Il se collait à la mode à chaque fois. Il traverse le désert de la mort, il met deux cornes à sa moto, c’est exactement ce que j’aurais fait ! » Pas étonnant alors que les deux hommes soient sur la même longueur d’onde quand Renaud Page organise la rencontre dans le mas à Saint-Rémy. « Il est rentré dans ma maison en mode Santa Fe et il a halluciné. En une minute et demie, je lui ai chargé la voiture de fringues, de conneries. J’ai donné, donné, donné, parce que j’étais trop heureux. » Comme toujours, Christian profite de l’instant, peut-être parce qu’il sait que ça ne dure jamais.

Crédit Getty Images / Florian Seefried

Pendant plus d’une décennie, le Vif a transformé en or à peu près tout ce qu’il touchait. En 1988, il réalise une pub télé pour la marque de jeans C17. En 1992, il travaille sur un bouquin racontant l’histoire de ce pantalon mythique, « Jeans des héros », en collaboration avec Gilles Lhote, qui deviendra plus tard son conseiller en communication au plus fort des années bling-bling, et la plume de sa bio. « Je le voyais traîner près de tous les stands des “jeaners” sur les salons des années 1980-1990, se rappelle Xavier Clergerie, créateur du salon Who’s Next en 1994. C’était une grande gueule, donc on savait qui c’était. Et puis il faisait partie de cette bande du sud-est qui organisait des soirées mexicaines, avec des mecs comme Philippe Corti, Paco Chicano. » Un bémol, tout de même : « En 1992, il avait voulu organiser un grand salon du jean dans les arènes de Nîmes, avec Cacharel je crois. Il avait vraiment envie d’être fédérateur de ce monde-là mais ça avait été un fiasco. »

Papa d’une petite Crystal en 1993, Christian ne s’arrête pas de flamber pour autant et sa sœur Josiane, qui travaille alors comme secrétaire dans son bureau de style, s’en inquiète. « À ce moment, on n’était pas sur la même longueur d’onde, admet-elle aujourd’hui en servant le café sur la terrasse de sa maison, dans la campagne avignonnaise. Il a dépensé beaucoup, beaucoup d’argent. Après tout c’était le sien, mais moi je ne comprenais pas qu’il dépense autant. Les voitures, les voyages. Il a beaucoup flambé. Trop. » Le début de la fin. Michèle, sa femme, part avec sa fille rejoindre un mouvement spirituel en Indonésie et, dans la foulée, l’Urssaf vient plonger son nez dans les comptes de sa société. « Il a un peu pété les plombs, il ne payait plus les impôts », souffle son pote Jean-Yves. Manu Condé, un autre collègue d’Avignon, gare sa trottinette électrique et tente de dédramatiser: « C’était quoi à l’époque, 90 patates? C’était rien, mais quand tu les as dépensées et qu’il faut les donner, ça fait beaucoup. Mais qui n’a pas eu une faille avec les impôts ? » Selon lui-même, pas Christian Audigier, en tout cas. « J’ai jamais eu de problème avec le fisc français, affirme-t-il aujourd’hui. Je devais six cent euros, ou six cent francs, je sais plus, c’était il y a longtemps. » Une dette suffisante pour être placé en redressement fiscal, en tout cas. « Je suis allé dans le bureau du mec à Cavaillon, je lui ai expliqué que ma femme venait de me quitter, que je n’allais plus au bureau parce que je n’avais plus l’envie, mais que le règlement allait arriver. Il voulait que je vire ma secrétaire alors que la moitié de mes clients étaient à l’étranger, et c’était la seule fille d’Avignon qui parlait anglais. Tu sais ce qu’il m’a répondu ? “Et quand vous avez eu Patrick Sabatier à votre maison, vous ne pensiez pas à parler américain?” C’est pas possible ! » La réponse de Christian n’est pas faite pour apaiser: « Je lui ai dit d’aller se faire foutre. Cinq jours après, ils m’ont saisi mes motos, ma voiture, ils m’ont juste laissé la maison, un lit et une table. » Réduit en cendres pour la première fois, le phénix décide de plaquer le peu qui lui reste et s’envole pour Bali, où il compte bien récupérer sa fille. Il y restera finalement trois ans.

Crédit Getty Images / Florian Seefried

Barbecue dans une prison balinaise

Dans ce laps de temps, Christian Audigier a le temps d’ouvrir deux boutiques et une boîte de nuit. Puis de tout perdre à nouveau. Ce deuxième basculement surgit lors d’une soirée avec une douzaine de connaissances du milieu de la sape venues se ressourcer sur «l’île bénie des dieux». « J’arrive à une fête dans une maison, je m’assois dans un fauteuil et là je vois l’espèce de SWAT balinais qui rentre par la fenêtre. À la base, ils cherchaient deux types qui n’avaient pas rendu la mobylette qu’ils avaient louée, mais ils ont surtout trouvé de la drogue un peu partout. C’était pas chez moi et j’avais juste un joint dans la poche de ma veste, mais comme j’étais le seul à habiter sur l’île, les autres m’ont presque tous montré du doigt quand il a fallu désigner un coupable. » Toute la compagnie est mise sous les verrous à la prison de Kerobokan et Christian est condamné à dix ans de taule. Après d’âpres négociations aidées par la revente de ses affaires et un pot-de-vin de quarante-deux mille dollars versé aux autorités, la peine est ramenée en appel à trois mois et demi.

À Kerobokan, Audigier fait la rencontre d’un compatriote qui n’a pas eu droit à un tel traitement de faveur : Michaël Blanc, arrêté quelques mois plus tôt avec 3,8 kilos de haschich dans ses bouteilles de plongée. Condamné à perpétuité, celui qui fut le cheval de bataille hebdomadaire de Thierry Ardisson – époque France 2 le samedi soir –, est toujours incarcéré aujourd’hui, malgré un comité de soutien qui exige encore sa libération. « Moi j’ai dit “Oui, le joint il est à moi”. Lui il a dit “On m’a mis ça dans mes bouteilles.” Il n’a jamais fait de plongée de sa vie, le mec. Ça s’appelle être un vif, de savoir que quand t’as tort, t’as tort, et que c’est mieux de parler parce que tu vas pouvoir t’arranger. T’as fait une faute, oui j’ai fait la faute, “I’m sorry, how much I need to pay for that”, et tu fais ton deal. Tout est un deal dans la vie, non ? C’est pas une stratégie, t’es en prison, mon pote. » En prison, à Bali, qui plus est, autant dire que ça ne rigole pas. Audigier a d’ailleurs fait de cet épisode la colonne vertébrale de sa bio et la poignée de Français qui l’ont accompagné dans cette galère en sont ressortis sacrément traumatisés. « Je préfèrerais ne pas trop en parler, souffle Christophe Sauvat, responsable en ce temps-là de la marque Antik Batik, au téléphone. C’est un truc qui a bousillé ma vie, une erreur. Moins on en parle, moins ça apparaît sur Google, plus ça m’arrange. »

Christian est moins pudique sur l’épisode. De sa vie, il utilise tout, le négatif comme le positif, pour bâtir sa légende. Il s’est même permis de racheter une maison à Bali et y retourne régulièrement, sans avoir l’impression de remuer le couteau dans la plaie. « Ça va, à Avignon aussi tu peux te faire arrêter et passer trois mois et demi en prison, c’est pas pour ça que j’y retournerais pas. Et puis franchement, la prison à Bali est assez sympa. T’es en plein air, les mecs sont plutôt cools parce que c’est essentiellement des voleurs de mobylettes qui ont pris vingt ans, qui font du sport toute la journée. Moi j’avais payé pour avoir une cellule VIP et je sortais même en boite de nuit, ça me coutait vingt dollars, les gardiens m’escortaient et je rentrais saoul le matin. » Treize ans plus tard, en aspirant de la bisque de homard dans un cinq étoiles, Christian fanfaronne un peu. C’est qu’après les geôles indonésiennes, il n’a pas mis longtemps à retrouver de sa superbe. Nous sommes en 2000, et moins de deux ans plus tard, il sera sur le toit du monde avec Von Dutch. Que s’est-il passé entre temps ? « Il est revenu à Avignon, se souvient Jean-Yves Canovas. Il a fait la déco du bar où on est aujourd’hui, sur la thématique western et après, il a pris un stand où il faisait des brochettes et des merguez dans un camping à la Barthelasse. Il était à la rue, il n’avait plus un franc. Il est parti un mois après à Los Angeles, c’était juste histoire de se payer un billet. » Sans faire partie de ses proches, Xavier Clergerie, l’homme du Who’s Next, a alors quelques bribes de nouvelles : « J’avais juste des retours de copains à lui qui disaient qu’il vendait des trucs sur la plage pour s’en sortir. Après c’est la légende, c’est ça qui est merveilleux. » Pour l’aider dans sa conquête de l’Ouest, Christian compte d’abord s’appuyer sur un ami de poids. « Jean-Claude Van Damme était en pleine bourre, alors je me suis dit que j’allais me coller à lui. Je l’ai rencontré par un ami commun, Harry, un Franco-Marocain très marrant qui était son secrétaire. J’ai lancé une marque avec lui, en 2001, qui s’appelait Damage Seven. C’était l’époque où je sortais avec Anna Nicole Smith. » Ni le projet avec l’acteur belge, ni la relation avec feu la playmate ne vont (heureusement?) aboutir. L’année suivante, en revanche, il rencontre Ira, un mannequin brésilien qui lui donnera Rocco-Mick-Jagger, Dylan et Vito, ses trois (et non cinq) fils. Et puis Von Dutch, et puis le succès, et puis la crise cardiaque, et puis (comme d’habitude) la renaissance.

Crédit Getty Images / Florian Seefried

«Des affiches aussi grandes que ma terrasse»

Là encore, le storytelling est impeccable : à peine sorti de l’hôpital, Audigier crame toute sa garde- robe (« forcément, c’était du Von Dutch, parce que moi je porte ce que je fais, pas comme d’autres, donc il fallait que je me change »), va faire les boutiques et flashe sur un tee-shirt tattoo orné d’une tête de tigre. « Le soir-même, il va dans un resto branché sur Hollywood. Dans la soirée, du voiturier à la serveuse, il n’y a pas loin de deux cents personnes qui lui disent “Waouh, super ton tee-shirt! C’est ta nouvelle marque?”», récite Gilles Lhote, le biographe. Audigier flaire alors le filon. L’auteur du motif n’est autre que le célèbre tatoueur Don Ed Hardy, qu’il contacte immédiatement pour lui proposer de lancer une marque à son nom et inspirée de ses créations. Mais cette fois-ci, pas question de reproduire l’erreur du système Von Dutch : le Français s’installe seul aux manettes et se contente de reverser des royalties à l’artiste. En revanche, la méthode de promotion reste identique.

Quelques années après Britney, c’est Madonna qui joue le rôle de l’élément déclencheur. Lorsque la Ciccone part au Malawi pour y adopter un enfant, elle a la bonne idée de se faire shooter fringuée en Ed Hardy. La photo fait le tour du monde. « C’est un coup médiatique de folie : elle tournait sur CNN toutes les trois minutes en breaking news. J’ai dû vendre près d’un million du tee-shirt qu’elle portait alors que ce n’était pas du tout un article leader de la marque, contrairement au Tiger ou au Love Kills Slowly. » Certains parlent de coup de chance, l’intéressé préfère parler d’un simple échange de bons procédés : « Madonna, elle avait besoin de moi autant que j’avais besoin d’elle au final. Par exemple, je lui ai fait prendre 42 millions de dollars, et ça, personne ne le sait, je ne l’ai jamais dit. C’est moi qui lui ai fait sa collection pour Bloomingdale’s, gracieusement, pour la remercier. Derrière, elle a signé un deal de 42 millions ». Plus qu’une amatrice, l’interprète de Frozen était en réalité une fanatique de la marque. « On avait un jeu qui consistait à tapisser les murs de son bureau à chaque photo de Madonna en Ed Hardy parue dans la presse, relate Gilles Lhote, alors en charge de sa comm’. Il y en avait plus de trois cents. Quand le mur a été entièrement recouvert, Christian y a vu un signe : “Bon, ben je crois que c’est l’heure de changer de bureaux.”» Le fameux dogme des hommes d’affaires qui consiste à voir toujours plus grand et à ne fixer aucune limite à ses ambitions... Celui-là même qui l’a poussé à son plus grand coup de folie.

Pour inonder le marché, Ed Hardy a besoin d’une égérie. Comme il n’est pas dans les habitudes de la maison de payer une star pour jouer les panneaux publicitaires, Christian Audigier a une idée : c’est lui même qui incarnera le rôle. Et autant dire que ce n’est pas pour lui déplaire. Entre 2005 et 2011, le styliste organise sa propre starification. Josiane, la sœur cadette, se souvient : « Quand j’allais lui rendre visite à Los Angeles, je voyais dans la rue des affiches aussi grandes que ma terrasse avec la photo de mon frère dessus. Je me disais “C’est pas possible”. » Dans un pays qui a transformé les prêtresses du néant Kim Kardashian ou Paris Hilton en vedettes glamour, l’Avignonnais se sent comme un poisson dans l’eau. Tout semble surjoué et superficiel? Exact, mais le délire est entièrement assumé: « À l’époque, les gens achetaient du papier. Je suis à Los Angeles, au royaume des red carpets, tout le monde veut briller. Alors Je me suis moi-même fabriqué comme une célébrité. J’ai pris une équipe de faux paparazzi qui sont rentrés en salaire chez moi. Je vais te dire, c’est pas cher, c’est deux mille cinq cent dollars par mois pour une équipe, parce qu’ils travaillent pas huit heures par jour, hein. Quand je fais ça, au fond, je fais juste de la promo pour ma marque. Comme ils le font tous, les Kanye West, les machins. Et en étant comme lui, il te regarde, il voit ta marque en train de grimper, il veut être avec toi, le mec. Kanye West, il court chez toi, il frappe à la porte, tu vois. J’ai des gens qui sont venus qui étaient beaucoup plus intimidés à l’idée de me rencontrer que l’inverse ». Parmi l’équipe de photographes attitrés, on trouve même un certain Thierry Guetta, street-artist popularisé par Banksy dans Faites le mur et plus connu sous le sobriquet de Mr. Brainwash.

Ford Falcon, Charles Manson & mille bouteilles de champagne

C’est un fait, Christian Audigier aime être vu. Et ça ne date pas d’hier. Son pote Jean-Yves Canovas, accessoirement carrossier de profession, se souvient du jour où il devait lui livrer sa première voiture : « Il venait d’avoir le permis, et il avait acheté une décapotable, une Ford Falcon que j’ai retapée, avec des paillettes et tout. Le jour de la livraison, il pleuvait, et la bâche ne se refermait plus. Il a quand même insisté pour qu’on aille faire un tour dans tout Avignon, la capote ouverte et sous la pluie. » Partout où il va, Audigier en fait donc des caisses dans l’unique but de se faire remarquer. Et ça marche. Bernard Seban, qui fut le premier à l’embaucher dans une jeanerie d’Avignon au sortir de l’adolescence, connaît bien l’oiseau et admet sans sourciller que l’élève a depuis longtemps dépassé le maître : « Un jour, il a assisté à un défilé de mode à Miami. Le lendemain, les gens ne parlaient que de la présence de Christian Audigier. Forcément, il avait mis deux cents bouteilles de champagne sur la table. Il a rincé tout le monde, les journalistes, tout. C’est sa façon de faire de la pub. Le gars qui organisait, il avait investi des millions pour son défilé et le lendemain les journaux parlaient d’Audigier, c’est dur... » À l’été 2010, c’est la jet-set azuréenne qui n’a que le nom d’Audigier à la bouche, lorsqu’on raconte un peu partout qu’il a claqué mille bouteilles de champagne aux Caves du Roy de Saint-Tropez en une après-midi, juste pour détenir le record du lieu. « Ça, c’est ce qui était écrit dans les magazines, mais il y a un zéro de trop, rectifie-t-il. Ensuite, le champagne s’appelle Christian Audigier, c’est le mien, donc je ne le paie pas. J’ai un sponsor qui me raque pour aller faire de la pub à l’intérieur. Tu me vois sincèrement mettre mille bouteilles dans une boîte de nuit ? Je ne bois même pas de champagne... Mais ça le fait, tu vois. C’est dans l’euphorie, il y a les paillettes, il y a des partenaires de business, donc j’ai laissé parler. »

Peu importe que les reportages des télévisions hexagonales, qui commencent à s’intéresser au phénomène, laissent transparaître un énorme melon («J’entends partout “mégalo, mégalo”, mais mégalo de quoi, sérieux? Je suis en train de faire mon métier, laisse-moi tranquille»), la méthode fait ses preuves outre-Atlantique, où le bling-bling est roi. Audigier se met à peu près tout Hollywood Boulevard dans la poche, de Dave Stewart à Stevie Wonder, en passant par Stallone, Mickey Rourke, Jay-Z ou Pamela Anderson, tous devenus malgré eux des icônes de ses collections. « Je crois que s’il avait pu filer un tee-shirt à Charles Manson et se prendre en photo à côté de lui, il l’aurait fait », ironisait même récemment Don Ed Hardy, pas forcément fan des méthodes du Français, dans une interview au New York Post. La raison de cette côte auprès des stars ? Certes, traîner avec le styliste permet de remplir sa garde robe gratos, mais c’est aussi l’assurance de bien s’amuser.

L’Avignonnais, qui à 55 ans fait encore la chouille aussi régulièrement que s’il en avait vingt, est au final aussi célèbre pour ses fêtes démesurées que pour ses tee-shirts fluo délavés. Il a toujours eu ça dans le sang. « Très tôt, il faisait des boums dans le garage, se rappelle sa sœur Josiane. Et quand il a fallu davantage de place, il a carrément été convaincre le curé de le laisser organiser des fêtes dans la salle paroissiale. Et déjà, il faisait payer l’entrée... » À ce moment-là, il s’agit juste de se faire de l’argent de poche pour s’acheter des fringues, mais dans les années 1980, la fête deviendra de plus en plus débridée, au point de se faire jeter dehors de temps à autres. « On prenait la gonzesse qui était pas à nous, on faisait des conneries quoi, se marre aujourd’hui Christian. Ça partait toujours en bagarre. On vit dans le sud, tu vois, on se chauffe vite, on boit des “pastosses”. » Un jour, l’histoire déborde un peu de la simple bagarre. « Il y avait un DJ que je détestais à Avignon. À toutes les soirées j’allais le voir pour qu’il change la musique et comme il refusait, je prenais son disque et je le cassais. Bon, ce mec là avait ouvert un pauvre troquet dans le centre et quand j’y arrive avec ma copine, on me refuse l’entrée. “Attention, je vais rentrer quand même”, je les préviens. Je monte dans mon Range Rover, je fais un demi-tour et je rentre dans le bar avec la bagnole en défonçant la vitrine. » Et le pire, c’est que, comme toujours, Mr Audigier s’en sort très bien : « Je n’ai    eu aucun problème, il a fermé, son endroit et il n’a jamais rouvert. La police, c’était mes potos, j’étais à l’école avec eux. T’y es à Avignon, mon pote, en 1982, tu vois, t’y es pas dans les années 2000, y a pas de terrorisme et tout. » Qu’elles aient eu lieu à Avignon, à Ibiza, à Saint-Trop’ ou à Los Angeles, les soirées d’Audigier ont toujours été à travers les époques The Place to Be. Sans doute parce que le kitsch y côtoie la hype comme nulle part ailleurs. Un exemple ? Dans les années 1980, alors que sa bande se prend d’affection pour une vieille dame qui fait la manche dans les rues d’Avignon, Audigier pousse la déconne jusqu’à placer la bonne femme dans un gâteau géant, déguisée en majorette, un soir de réveillon. Et peu dire que ce goût pour le contraste ne s’est pas estompé avec la fortune. Gilles Lhote se souvient notamment des 51 ans du Vif au VIP Room de Jean-Roch à Cannes, en marge du Festival: « D’ailleurs, on a été interdit de festival après, on les a soi-disant vampirisés. Tu penses, c’était la plus belle fête de la Quinzaine. Bref, tout le monde était là pour voir Snoop Dogg ou Lenny Kravitz qui devaient donner un concert privé, et Christian il prend le micro : “Je vous demande de faire un tonnerre d’applaudissements pour un artiste que j’adore... Patrick Juvet !” Et l’autre il est arrivé avec ses costards en boîtes de sardines, tout botoxé, impeccable. Et il a enflammé la salle. »

Crédit Getty Images / Sean Gallup 

Opération François Valéry

Mais le plus beaucoup coup de Christian Audigier en matière de teuf restera sans conteste cette soirée de mai 2008, où il fait monter Michael Jackson sur scène pour que ce dernier lui souhaite son anniversaire devant un parterre d’invités médusés. Peu importe que le défunt frère de Janet et Latoya ne se montre que cinq minutes, il trouve le temps de qualifier l’Avignonnais de « King of       Fashion ». Carrément. « Combien de mecs ont eu Michael Jackson à leur anniversaire ? Personne n’y avait même pensé. “Tiens, ce soir je fête mon anniversaire, je vais inviter Obama.” C’est la même pointure », estime Dimitri Francelet, toujours aussi admiratif. Le Vif a réussi son opération de comm’, chose qui était loin d’être gagnée. Tout commence quelques mois plus tôt. « Par le plus grand des hasards, l’un des agents et avocat de Michael Jackson est venu voir Christian, dans l’optique de la tournée qu’il devait faire : “Voilà on fait un appel d’offre à plusieurs créateurs, est-ce que vous pouvez créer une ligne de costumes ? Et on prendra le meilleur” », détaille Gilles Lhote. Christian gagne le « concours » et demande si, en échange, le Roi de la Pop peut venir faire un saut à la soirée. « En général on ne fait pas les anniversaires », rétorque l’interlocuteur. « MJ vivait reclus à Las Vegas depuis huit ans, c’était compliqué, raisonne le sieur Lhote. Puis le type a rappelé à trois jours de l’échéance: ‘il va pas venir chanter mais il va peut-être faire une apparition. Je te promets rien mais je te tiens au courant’. Il a fallu affréter un jet privé, booker un hôtel pour sept personnes, prévoir des limousines et un camion rempli de fleurs pour Michael, il en avait besoin pour purifier son karma, apparemment. Entre nous, on voulait que ça reste top secret. Christian a alors trouvé un nom de code : sur les tableaux et les planning, on écrivait : invité surprise : François Valéry. » Montant de l’opération : deux millions de dollars pour l’ensemble de la soirée.

Ça fait cher le carton d’invitation? Pas vraiment, en fait, d’après Audigier. « Les retombées, c’est énorme. J’avais des distributeurs de 47 pays qui, en rentrant, n’ont fait que de parler de cette soirée comme l’une des plus belles de la décennie. Au final, si tu divises, ce n’est pas un investissement si cher que ça. Et ensuite, je paye ses frais, je ne paie pas Michael Jackson directement comme on a pu le lire, hein. » C’est en tout cas un prix suffisant pour décrocher       l’amitié de l’artiste. « L’année d’après, il m’appelle : “Christian, j’aimerais fêter Noël dans deux jours, est-ce que tu peux venir à la maison ? Les enfants seront là.” Et puis je regarde ma montre : on était au mois de mars. Mais pas de problème. J’y vais avec mon estafette. Je le vois arriver, il est en pyjama en bas, en smoking en haut. Il est sept heures du soir, on dirait qu’il est six heures du matin, et on va ouvrir les cadeaux. Incroyable. » Audigier n’en  perd cependant pas le sens du commerce : « J’ai offert des grosses Cadillac électriques aux enfants avec des stickers Ed Hardy. Moi je donne pas sans rien, il faut que ce soit placardé, il faut qu’il y ait des décalcomanies, au cas où il y aurait une photo qui traîne. Tu comprends ce que je veux dire ? C’est ça mon concept. »

Où l’on comprend peu à peu que n’importe quelle occasion, aussi farfelue soit-elle, peut servir de prétexte à faire des RP. Quand les grandes marques du textile passent leur temps à faire la guerre à la contrefaçon, l’Avignonnais y voit une opportunité d’accroître sa notoriété : « Au Maroc, en Chine, tu as déjà vu du Ed Hardy, c’est pas moi qui le vendais. J’ai pas mis mon focus sur les mecs qui copiaient. Si t’as pris du fric sur mon cul... bravo. Les mecs ils ont fait autant de chiffre d’affaires grâce à moi en vendant des faux. Les douanes du monde entier m’ont appelé, “On a un container là.” Bah brûle-le ou vends-le à ta sœur. Ça me dérange pas, ça fait de la publicité. Un mec qui achète la copie en Thaïlande, il va pas dire qu’il l’a achetée en Thaïlande, il va dire que c’est un Ed Hardy. Il y a des mecs qui passent leur vie à partir dans des procès parce qu’on leur a copié un rivet. Ils sont fous, les mecs. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse? Je vais pas me battre avec un forain qui vend des trucs en Tunisie, ou aller à la police qui va me dire de faire une déposition. J’ai pas le temps, je m’en branle. »

« Ce soir je t’emmène manger chez Puff Daddy »

Christian Audigier peut de toute façon se permettre de laisser filer quelques millions : son compte dégueule de pognon à ne plus savoir quoi en faire. Et comme il n’est pas du genre discret, ça a tendance à se voir. « À Ibiza, je l’ai vu acheter deux appartements en vingt-cinq minutes. Une autre fois à Los Angeles, on sortait d’une bouillabaisse : “Bon et maintenant, si j’allais me faire péter une Bentley ?” », hallucine encore Jean-Yves Canovas. Cette extrême richesse, bâtie en moins de dix ans, trouve son origine dans les énormes marges réalisées par ses marques, Ed Hardy en tête. Car ses tee-shirts ont beau être illustrés par des têtes de morts à paillettes, ils se vendent. Et très cher. Après tout, qui a dit que ce business model propre à l’industrie du luxe n’était pas transposable dans le prêt-à-porter cheap ? Certains modèles, pour un prix de revient de 6,50 dollars environ, s’arrachent ainsi jusqu’à 240 dollars en boutique. Forcément, quand il s’en écoule des centaines de milliers et qu’on est tout en haut de l’organigramme... « Attends, des tee-shirts, j’en offrais énormément aux vedettes. Ça coûte cher, à un moment, il faut que j’inverse la balance. J’augmentais parce qu’il y avait de la demande. Le nouveau client, il n’est pas encore Ed Hardy, il arrive sept mois après. Le tee-shirt dans le rayon, il a peut-être commencé à 45 dollars et fini à 245, mais il ne sait pas, lui. Et le sac Louis Vuitton, tu crois que c’est quoi ? Il est en plastique. En toile cirée de ta grand-mère. C’est même pas en cuir un Louis Vuitton, et ça coûte combien ? Je vais te donner le prix exact, ça vaut 22,50 dollars. Combien il le vend? 1 550. Il fait pareil que moi », se défend le businessman.

Il n’y a pas qu’à sa manière de parler qu’on constate que Christian Audigier est resté un mec du sud de la France, le genre de type qui «sait d’où il vient». Et qui ne renie rien. La preuve, il traîne avec les mêmes potes depuis plus de trente piges. Mieux, il n’hésite pas à faire croquer les siens. Vincent, son neveu, était maître-chien à vingt ans. « Il était sur les parkings. Et puis Christian l’a fait venir à Los Angeles pour bosser avec lui. Aujourd’hui, à trente ans, il peut s’arrêter de travailler s’il veut », résume Jean-Yves Canovas, qui a lui aussi eu droit à sa part du gâteau: pendant sept ans, jusqu’à la revente de Ed Hardy, il s’est occupé de développer la marque sur la France. « Sept années de rêve. Un jour j’arrive dans ses bureaux à LA, il y avait Di Caprio. Tu sais ce qu’il lui dit ? ‘Tiens, je te présente Jean-Yves.” Un autre coup, “Habille-toi, ce soir je t’emmène manger chez Puff Daddy.” À la base, je suis un carrossier, je vends des voitures à Avignon, ça fait drôle. » Derrière le comptoir de sa boutique de prêt-à-porter en centre-ville d’Avignon, Raymond Dray, autre ami de longue date, résume assez bien la chose : « Christian, s’il avait embauché des mecs d’école de commerce au lieu de faire bosser ses potes, il serait deux fois plus riche. » Dimitri Francelet a une autre théorie sur la question. « Savoir s’entourer, c’est embaucher les meilleurs, pose celui qui avait bossé quinze ans dans les boîtes de nuit de Miami avant de rejoindre la Team Audigier. Lui, il a pas embauché les meilleurs, il a formé des nazes qui sont devenus des bons. La preuve : moi. J’étais un naze et j’ai fait vingt millions d’euros avec lui. » CQFD.

Il existe pourtant un hic, dans la réussite de Christian Audigier, résumé par une maxime très cliché : nul n’est prophète en son pays. En France, ses boutiques ont toujours moins bien vendu qu’outre-Atlantique et son personnage y a plus souvent été raillé qu’admiré. « Christian, il n’est plus français, il est américain, explique Dimitri Francelet. C’est comme si tu prenais un Nigérien ici et que tu disais que c’est un Nigérien alors qu’il habite le XVe ou le XVIe depuis trente ans. Refous-le au Niger, tu verras, il sera pas à l’aise dans ses baskets. Christian n’est pas à l’aise à Paris, il est à l’aise à Los Angeles. » Celui qui était responsable de Von Dutch en France n’a pourtant pas l’air d’envisager ce rejet comme un problème : « Tu peux vendre tous les tee-shirts que tu veux dans le sud de la France, t’achèteras jamais ton avion privé. Tu fais deux saisons aux États-Unis, t’as cinq villas et un avion privé. Qui est-ce qui veut réussir en France ? Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Être le meilleur en France, ça veut dire quoi ? Que t’as gagné cinq millions ? On s’en bat les couilles, c’est ce que prend un magasin aux États- Unis. » En l’occurrence, il serait plus juste de parler au passé.
 

Crédit Getty Images / Florian Seefried

Roi Soleil et vidéos de bastons

Après quatre ou cinq ans de folie, Ed Hardy a en effet décliné inexorablement, au point que Christian Audigier a fini par revendre son bébé au groupe Iconix pour 62 millions de dollars en 2011. « Crystal est entrée à l’université, la crise est arrivée, donc j’allais pas investir et perdre mon pognon à une époque où tout le monde essayait de le conserver », justifie Audigier deux ans plus tard. Don Ed Hardy considère de son côté que le fait de s’être acoquiné avec Jon Gosselin (« l’homme le plus détesté de la télé-réalité») ou de voir les beaufs de l’émission Jersey Shore porter la marque (« alors qu’Abercrombie & Fitch était allé jusqu’à payer la production pour qu’on ne voit jamais ses produits dans le show») a considérablement porté atteinte à la réputation de son nom. Le tatoueur accuse aussi le succès, qui aurait fini par monter à la tête de son associé. « Cela n’a fait qu’encourager les pires tendances de Christian, juge celui-ci dans sa récente autobiographie «Wear your dreams». Il a repoussé les limites de l’extravagance. Il vivait comme le Roi Soleil. Son staff était en livrée, les femmes portaient des costumes de soubrettes. Tout le monde parlait français. Il était ridicule, mais après plus d’un milliard de dollars de ventes avec Ed Hardy en cinq ans, il pouvait se permettre d’atteindre exactement le degré de ridicule qu’il voulait. » Ce qu’on appelle un coup en dessous de la ceinture.

Deux ans après la vente, autour de la grande table du Café Wiltcher’s, le restaurant de son hôtel bruxellois, ni livrées, ni soubrettes à l’horizon. Christian a le sourire et enchaîne les anecdotes sur sa virée alcoolisée avec Johnny à Santa Fe, ou moque le visage de Mickey Rourke (« Quand il est de face, on dirait qu’il est de dos ») avant d’aller chercher des vidéos de bastons sur son iPhone pour les montrer à ses potes. Il y a là Jean-Yves Canovas, Renaud Page, Gilles Lhote, mais aussi le directeur de la concession Mercedes de Rueil-Malmaison. En tout une dizaine de copains qui ont tous déboulé autour de lui quand ils ont su qu’il était de passage en Europe. Et Nathalie Sorensen, sa nouvelle fiancée. « On s’est rencontrés il y a trois ans, au carnaval de Rio. Je ne savais pas parler français mais je lui ai chanté la Marseillaise, ça l’a séduit », sourit la belle. Lorsqu’Ira, son ex-femme et la mère de ses trois garçons, l’a quitté, il est allé noyer son chagrin pendant quelques mois sur son yacht à Ibiza, puis il s’est fait tatouer l’intégralité de ses deux bras avec des logos Batman ou Superman qui sont venus s’ajouter à l’imposant « Christian Audigier, Est. 1958, Los Angeles » qui orne son dos. « J’ai fait venir le tatoueur à la maison, il a dormi et mangé à la maison. Je me levais à sept heures du matin et on commençait les séances. Je ne sais même pas combien il y en a mais tout à une signification. Batman, c’est parce que mes enfants sont toujours partis à l’école habillés en Batman. »

À cause de la clause de non-concurrence assortie à la revente d’Ed Hardy, Christian n’a pu lancer sa nouvelle marque, Lord Baltimore, que fin 2012, alors il a eu le temps de prendre soin de lui et de sa famille. « Il a eu la gloire, l’argent, la reconnaissance du monde, il est connu dans le monde entier, mais maintenant il devient un patriarche », lance son collègue avignonnais Raymond Dray. Le « King of Fashion » a réalisé douloureusement l’importance de sa famille dès son arrivée à Los Angeles, lorsqu’il suait sur Von Dutch et que son statut légal aux États-Unis lui interdisait de revenir sur le Vieux Continent. « Il commence à peine à se remettre du décès de maman, confie sa sœur. La veille, il m’a appelé en pleurs, me disant que s’il quittait les États-Unis, il risquait de tout perdre. J’étais à côté d’elle, je lui ai dit qu’elle l’entendait, qu’elle comprendrait. J’ai passé la nuit avec maman pour lui expliquer que Christian était dans un grand projet, qu’il ne pourrait pas venir et qu’elle pouvait partir en paix. Le lendemain, elle est partie. » Dix ans plus tard, même si l’on comprend à demi-mots que leurs relations n’ont pas toujours été faciles, Christian ne manque pas de demander des nouvelles de la santé de son frère Alain, qui reçoit dans sa petite maison d’une pièce à Vedène, à l’est d’Avignon. « Je l’ai vu l’année dernière avec sa copine pour son anniversaire, souffle ce dernier. Je croyais que c’était encore Ira, que je n’avais jamais rencontrée. »

Christian vit toujours à Los Angeles et ne revient à Avignon qu’une fois par an, essentiellement pour fleurir la tombe de sa mère. Malgré la fin d’Ed Hardy, il reste un homme pressé, de ceux qui lancent un million de pistes en même temps, sachant que seules une ou deux aboutiront. En 2009, il avait évoqué l’idée de prendre des parts dans le Club Med, puis en 2010 dans le club d’Arles-Avignon, pour lequel il avait même dessiné de nouveaux maillots sur le modèle des te- nues de toreros. Les deux projets ont capoté, contrairement au film 513°F. « Le titre, c’est la chaleur de la balle lorsqu’elle sort du canon, explicite-t-il. J’ai joué dans ce film qui est une histoire de trafic d’organes, encore. Il y a Danny Trejo, Tom Sizemore, Steve Bauer de Scarface. Beaucoup de têtes recognizable. Avec un directeur français qui s’appelle Kader [Ayd, ndlr] et qui avait réalisé Old School, avec Joey Starr. Il y avait des affiches sur la Croisette pendant le Festival de Cannes. » Sans l’exprimer clairement, Christian Audigier a été vexé qu’on le dise fini, voire ruiné, lorsqu’il a revendu Ed Hardy. Il se ferait bien le petit plaisir de revenir sur le devant de la scène, que ce soit dans les fringues ou ailleurs. « Attention, c’est un garçon qui va toujours nous étonner, annonce Raymond Dray. C’est un satellite en perpétuelle ébullition [sic]. » Avec sa vie en montagnes russes, Christian nous a peut-être réservé la plus grosse surprise pour la fin, lorsqu’on l’entend parler anglais avec un accent et une grammaire plus proches d’un collégien que d’un businessman vivant aux États-Unis depuis quinze ans. « Ah bah ouais, moi je n’ai jamais parlé anglais et je ne parle toujours pas anglais. Mais je sais donner un prix et dire combien il me faut. C’est pas compliqué, tu vois. » Nous voyons.

Article tiré du Snatch n°18 - Eté 2013