Portfolio : Clementine Schneidermann fait son Carnaval

Propos recueillis par Jonas Foureaux - Photos : Clementine Schneidermann

Portfolio : Clementine Schneidermann fait son Carnaval
Propos recueillis par Jonas Foureaux - Photos : Clementine Schneidermann

Voyageuse dans l’âme, Clémentine Schneidermann, 24 ans, a déserté la France pour vagabonder à l’étranger depuis sa majorité. D’abord en Suisse au bord du lac Leman puis au Pays de Galles, à Newport, où elle a beaucoup photographié les rares moments d'échappatoires de la jeunesse de cette ville minière économiquement à l'arrêt.

D'une certaine manière, les vies platoniques inspirent cette jeune photographe sans cesse à la recherche d’étonnement et de poésie. Et c'est en partie ce qui a contribué à l'amener à Dunkerque. Dans cette ville parfois qualifiée de troisième endroit le plus moche de France, après Sarcelles et Roubaix, Clémentine a su y trouver une beauté et une harmonie inattendues, en allant au-delà du cliché d'un environnement grisonnant. Et forcément, le fait que la ville abrite le second plus grand carnaval de France n'y est pas pour rien. 

A Dunkerque, pendant ces jours de fête, on croise des carnavaleux en bande, des foules sur le parvis de l’hôtel de ville, des gens qui parlent avec un accent étrange, des danseurs hors pair, des harengs jetés par les fenêtres et, souvent, un temps maussade. La légende raconte que cette fête populaire remonte au XVIIème siècle, lorsque les marins partaient six mois à la pêche à la morue en Islande. Une fête était alors organisée par les armateurs. 

Planquée derrière son objectif, nichée dans la foule, c'est cette histoire que Clémentine raconte, en figeant le temps comme peu savent le faire. Elle nous raconte ses clichés.

« Chaque année, pendant un mois environ, à cheval sur les mois de janvier et février, la ville de Dunkerque vit au rythme du carnaval. Chaque semaine, des endroits différents de la ville qui s’animent. Là-bas, il existe plusieurs bandes issues de quartiers différents. J’en ai suivies deux : celles de Malo-les-Bains et de Petite-Synthe. Sur cette photo, c’est le quartier de Malo-les-Bains qui est à l’honneur. Ce quartier du bord de mer était littéralement envahi de gens déguisés, pour la plupart assez ivres. Le carnaval est vecteur de lien social. On boit et on se déguise ensemble pour donner de la gaité à la grisaille. On se serait presque cru à Liverpool, un samedi soir. J’ai photographié ces gens sur la plage car j’ai été séduite par le contraste bariolé des carnavaleux sur fond de docks. Il y a une idée de contre-emploi de la plage sur cette photo. La masse s’approprie le sable et en fait son terrain de jeu. » 

« Durant mon séjour à Dunkerque, j’ai surtout été séduite par les jeunes. Ils m’ont rappelé mes années collège lorsque j’essayais de me déguiser, même si c’était toujours un peu raté. Cette jeune fille se trouvait dans la rue, en plein milieu de la foule. On ne dirait pas comme ça mais j’ai failli me laisser emporter par la vague des manifestants et ne jamais pouvoir prendre cette photo. Face à la horde de photographes qui investit la foule pour capturer éclats de rire et autres loufoqueries, je préfère souvent me tenir en retrait pour immortaliser ces visages graves et patauds. En temps normal, j’aime isoler mes sujets de leur environnement. L’idée est souvent de les décontextualiser. Cette fille pourrait tout aussi bien sortir d’un match de foot où son équipe de cœur évoluerait en bleu. »

« Cette photo a été prise à Petite-Synthe, qui est un peu excentré de la ville. C’est un quartier assez populaire, où se tenait l'une des parades. J’ai tout de suite repéré ce couple, qui se tenait en retrait de leur groupe d’amis. Ce n’est pas toujours facile de photographier un couple car on se sent plus vulnérable. Inconsciemment, on pénètre dans leur intimité. Il y a toujours une forme de bulle qui les enveloppe. Pourtant, se fut assez facile avec eux. Ils se sont prêtés au jeu. Je les ai recroisés le lendemain, toujours dans la même position. Ils avaient à peine bougé, comme si l’un n’allait pas sans l’autre. »

« Lorsqu’on arpente le front de mer, on croise toute sorte de restaurants, de stands à glace, de snacks, etc. C’est une balade sinueuse face au front de mer et son air salé.  J’ai immortalisé ce karaoké isolé et sans âme apparente. Mais en période de carnaval, il est un passage obligé pour les familles ou ceux qui, perdus dans l’ivresse, viennent chanter leur allégresse. Il faut comprendre que le carnaval est un moment crucial pour le tourisme. Même si Dunkerque reçoit des visiteurs l’été, la ville reste plutôt calme tout au long de l’année. »

« Cette photo a été prise à Petite-Synthe. Les chapeaux sont très importants durant le carnaval. Ils revêtent un caractère vraiment personnel. Chaque couvre-chef raconte une partie de l’histoire de son propriétaire. Ils sont customisés minutieusement et sont toujours très bariolés et excentriques. J’aime cette image car elle me fait penser à une photo de Tim Walker, qui photographie magnifiquement l’excentricité britannique. »

« Avec les déguisements, il était parfois difficile de distinguer les filles des garçons. Même pour les plus jeunes, il y a une forme de transformation derrière leurs déguisements. On se détache, d’une façon ou d’une autre, d’une partie de sa personnalité derrière un masque. Pour cette image, j’ai dû demander le prénom avant, pour s’avoir à qui je m’adressais. J’étais surprise de la précocité des jeunes qui, pour la plupart, fumaient déjà très tôt. Le carnaval est un moment crucial socialement où l’on expérimente les premières sorties entre amis, les premières cigarettes et les premières bières. Voire même les premiers flirts. »

« À Malo-les-Bains, il y a eu une grande fête, les rues ne désemplissaient pas. S’y dégageait une joie de vivre et une légèreté enfantine. De quoi redonner du baume au cœur dans un contexte éprouvant du mois de janvier 2015. Ici, pas de plan Vigipirate, les gens sont dans la rue et profitent des choses simples. Il faut dire que le carnaval est pris très au sérieux puisque la plupart des gens posent souvent leur congé annuel pour pouvoir faire la fête tout au long du mois. J’ai ressenti la même atmosphère lorsque je me suis rendue, l’année dernière, à la Nouvelle Orléans durant Mardi Gras. C’est également une tradition très importante car les habitants vivent dehors pendant une semaine. Tout d’un coup, une proximité s’installe, on se parle plus facilement et on profite de l’instant présent. Les costumes font magiquement tomber les hiérarchisations sociales rendant ces moments jouissif. »

« L’ambiance est particulière lorsqu’on remonte la plage de Dunkerque. Si l’on marche en direction de la Belgique, on croise des bunkers tous les vingt mètres. En effet, les Allemands pensaient que le débarquement s’effectuerait ici, et non en Normandie. Ils avaient donc érigé une ligne de front. Cette plage aurait pu être une zone d’affrontement barbare. Ironiquement, durant le carnaval, la mer sert d’urinoir pour les jeunes buveurs de bière. Ce jeune homme a fait un amalgame de différents déguisements. Il illustre la mentalité qui entoure le carnaval : l’important n’est pas forcément niché dans les détails des déguisements parfaits mais dans la participation globale à la fête. »

« Il y a des moments où faire une photo s’apparente à une évidence. Prendre ce garçon en rose en était une. Il m’a fallu un peu de courage pour lui demander de lui tirer le portrait. Il semblait assez renfermé au milieu de sa bande d’amis. Je ne voulais pas le déranger, mais il avait une tête qui ne s’oublie pas. Une fois le pas sauté, ses amis désiraient tous poser avec lui. J’ai dû être franche et leur faire comprendre que lorsque l’on photographie en argentique on ne peut pas faire des photos de tout le monde. Evidemment, ils ne savaient pas ce qu’était l’argentique. En tout cas, mon ami au boa rose fut divin et prit la pose comme un dieu. La photo est à sa hauteur, du moins je l’espère. »

« Je trouvais cela assez joli l’idée que des plumes sortaient d’un paquet de chips, que derrière un produit de consommation massive pouvait naître quelque chose de beau. Les rues étaient envahies de déchets, de bouteilles de bières, de barquettes de chips et autres détritus. C’est souvent le cas lors d’un carnaval. Etrangement, ce paquet là, me fait penser au graffiti de Banksy du lanceur de bouquet de fleur. »

« Comme le garçon au boa rose, j’ai tout de suite flashé sur celui-ci. Il discutait avec une amie qui voulait absolument se faire photographier, elle aussi. Faire des photos intrigue toujours. Beaucoup veulent leur quart d’heure de gloire cher à Andy Warhol.  Elle a tellement insisté que j'ai pris deux photos. Mais lui m’intéressait beaucoup plus car il avait un air de dandy cool, un peu rétro, un peu biker. J’aurais pu l’imaginer dans un film de Ken Loach. Une petite anecdote rigolote : juste après l’avoir photographié, un autre garçon est venu à son tour me chiper le portrait pour sa page Facebook “Humans of Dunkerque”. Son idée est de faire la même chose que “Humans of New York”, mais avec le peuple dunkerquois. »

« Ce garçon au rouge à lèvre détonnait tant son air de Bad boy, avec sa casquette du PSG, ne colle pas du tout à son rouge à lèvre. Hors contexte, cette photo est surprenante. Elle aussi pourrait appartenir à un portrait de supporter à la sortie d’un stade. C’est ce qui me plait dans ce genres d’endroits. En isolant les sujets d’une foule, on obtient des images particulières. Le maquillage est un peu timide, on sent qu’il s’est senti obligé de se déguiser et qu’il a tenu à rester sobre. Cette photo a été prise avant le départ de la bande de Petite-Synthe, quand tout le monde attendait. »

« Ces deux garçons se tenaient en retrait de la foule, sur leur vélo, et regardaient les carnavaleux. Sans être dédaigneux ou hautains, ils ne souhaitaient pas à faire partie de l’aventure en préférant regarder le cirque de loin. Ils sont des observateurs muets de la frénésie qui les entoure. Par esprit de contradiction ou juste par désintérêt du carnaval.  La lumière, leur symétrie et le paysage sont très intéressants. On voit vraiment le décor de la France “profonde” et pavillonnaire qui me fait penser aux travaux de Raymond Depardon. »