Reportage : L'Église Copte en Égypte

Par Claire Lefebvre - Photos : Xavier Gauthier

Reportage : L'Église Copte en Égypte
Par Claire Lefebvre - Photos : Xavier Gauthier

Dans une Égypte post-révolution où les Islamistes tendent à s’imposer, certains Musulmans n’hésitent pas à aller voir ailleurs pour trouver la paix intérieure. Loin des tapis de prières et des divans, ils exorcisent leurs démons sous les cloches de l’Église copte.

C’est à la télévision que j’ai entendu parler d’Abuna Samaan pour la première fois. J’étais tombé par hasard sur la chaîne copte El Karma. Le programme montrait des hommes et des femmes, certaines coiffées d’un hijab, se pressant autour d’un vieux prêtre à l’air bourru, hurlant et convulsant à la simple vue de sa croix. Presque chaque fois qu’il leur criait le nom de Jésus («Îsâ» en Arabe), les fidèles tombaient. De la même façon, chaque fois que le fameux Samaan leur jetait à la figure le contenu d’une petite bouteille d’eau en plastique, ces derniers se débattaient comme si on venait de les brûler avec de l’acide. Plus tard, une amie journaliste m’expliqua que ces bouteilles contenaient de l’eau bénite et que ces personnes étaient des Musulmans. Quant à la scène d’hystérie, elle n’était rien de moins qu’une séance d’exorcisme de masse. Des Musulmans transportés par les variations d’un ecclésiastique ? En Égypte ? Voilà qui détonne, tant le climat entre les deux communautés religieuses est tendu d’Alexandrie à Assouan. Renseignements pris, la fameuse cérémonie est en fait une régulière dans son genre. Une fois par semaine, les Musulmans pleins de vague à l’âme peuvent rendre visite à Abuna Samaan, dans son église située dans un quartier excentré et plutôt malfamé du Caire, la capitale égyptienne. Ainsi, la même amie connaisseuse du sujet proposa de me conduire jusqu’au lieu en question, où nous attendrait un guide.

"Et puis en 1974, un prêtre est arrivé et a décidé de remettre la communauté dans le droit chemin..."

Chemin de croix

En arrivant sur place, je compris le souci d’organisation de mon amie : l’église du père Samaan se trouve à Manshiet Nasser, véritable quartier poubelle de cette cité de dix-sept millions d’habitants. Des tas d’ordures jonchent littéralement les rues, des animaux pataugent dans leurs excréments au bas des immeubles et au milieu de tout ça, on trouve des gens qui mangent, vivent et dorment là. Le taxi nous déposa à l’entrée du quartier, refusant de s’enfoncer plus loin. Par chance, Makarios nous attendait au même endroit. Makarios est un étudiant en littérature anglaise de vingt-quatre ans. C’est lui qui nous escorta jusqu’à l’église. Il faut dire que les étrangers comme moi et les Musulmans comme mon amie Heba ne passent pas inaperçus dans ce quartier constitué à 90% de Chrétiens orthodoxes. Ici, il faut faire abstraction de tout, foncer sans s’arrêter. Sans se retourner. La rue n’est qu’un immense chaos grouillant et klaxonnant, rempli de mouches. Des rats crevés jonchent le sol ; la puanteur est insoutenable. Des camions chargés de déchets à trier passent à quelques centimètres de charrettes branlantes tirées par des ânes. Le long des rues, des dizaines de types attendent que le temps passe, en sirotant du thé sur des chaises en plastique multicolores. En chemin, Makarios nous fit le topo sur les origines du quartier.

Tout a commencé dans les années 1960, lorsque des paysans chrétiens de la haute Égypte, ne réussissant plus à vivre de leurs cultures, ont décidé de refaire leur vie à la ville. Mais déjà, à l’époque, les discriminations sont vives et le boulot manque pour les membres de la minorité copte. Ces migrants se lancèrent alors dans le seul business dont personne ne voulait : le ramassage des ordures. Le quartier de Gizeh, où ils s’installèrent, près des Pyramides, devint rapidement un immonde cloaque malodorant. En 1969, le grandiloquent et tonitruant révolutionnaire Gamal Abdel Nasser, leader du parti panarabe, décida de déplacer ces éboueurs en périphérie de la ville, au pied du mont Muqattam, une zone déserte dépourvue d’eau potable et d’électricité. Ainsi, c’est ici que Manshiet Nasser la ville-poubelle est née. « Plus de 70 000 personnes vivent aujourd’hui ici. Les habitants sont organisés et hyper efficaces», expliquait fièrement notre guide. Chacun a sa spécialité dans le quartier : il y a ceux qui s’occupent du plastique, ceux qui collectent du verre et ceux qui récupèrent l’aluminium des canettes de soda. Avec le temps, l’eau courante, l’électricité et le tout-à-l’égout sont arrivés. Certains habitants, comme les parents de Makarios, se sont retrouvés à la tête de florissantes entreprises de recyclage. Mais tous n’ont pas eu cette chance. « Jusqu’en 2009, les substances organiques étaient aussi ramassées et détruites par des centaines de cochons, qui vivaient au rez-de-chaussée des immeubles et qui servaient aussi à nourrir la population. Mais le gouvernement nous a obligé à les tuer suite à l’épidémie de grippe porcine. Ça a privé une bonne partie de la population de son gagne-pain.». De fait, aujourd’hui, un quart de la population du quartier est au chômage. Quant au revenu moyen, il tourne autour de cinquante dollars par mois. Difficile à croire quand je découvris les fidèles endimanchés qui se dirigeaient comme nous vers l’église. Elle apparut enfin, au détour d’un virage. Colée à la montagne, elle déploie impeccablement sa couleur immaculée. Le contraste avec la saleté alentour est saisissant. On trouve des poubelles tous les deux mètres, et la vision de familles partageant un repas en attendant le début de l’office religieux sur le parvis de l’Église donne à l’endroit des airs étrange de station balnéaire.

Saroumane ?

Saroumane ?

Chamane version Saroumane

Makarios nous fit passer sous un porche et le bâtiment apparut, taillé à même la roche. Le cœur est orné de peintures dorées représentant des scènes bibliques tandis que le sol est recouvert de lourds tapis. Plus haut, d’autres scènes bibliques sont, elles, taillées dans la montagne. L’intérieur était encore clairsemé à cet instant, mais le dimanche, jusqu’à cinq mille personnes peuvent y entrer. Les dimensions de l’édifice sont hallucinantes. Face à l’autel, s’alignent en quart de cercle des dizaines de bancs de bois. Leur taille s’agrandit à mesure que l’on s’éloigne. Le dernier banc, situé à environ deux cent mètres du cœur, doit bien mesurer deux cent mètres lui aussi. Le soleil couchant donne des couleurs orangées à l’ensemble, lui conférant des allures mystiques. Notre guide précisa qu’il aura fallu quinze ans detravail et un millier de petites mains pour construire cet édifice. «Au tout début, l’alcool et le jeu gangrénaient le quartier. Et puis en 1974, un prêtre est arrivé et a décidé de remettre la communauté dans le droit chemin. Il bâtit une première chapelle sous un toit de tôle qui finit par être saturée. Il en a alors fait construire une autre en briques. Elle devint trop petite à son tour. Et enfin, il a entrepris de creuser la montagne pour construire cette église. Aujourd’hui, six chapelles entourent le bâtiment. Et ce prêtre, c’est le père Samaan, celui qui pratique les exorcismes.» Il était 18h30. Le prêtre, le fameux Samaan, déroulait son sermon. Il hurlait dans son micro. Les mots giclaient à la volée à propos du fait que la Bible s’adresse à tout le monde. Cela faisait deux heures que le mitraillage durait. Devant moi, trois rangées d’hommes en galabeya et de femmes voilées attendaient, le regard vide, les traits tirés, l’air apeuré. Certains poussaient des gémissements de temps en temps. « Ce sont les possédés. La plupart d’entre eux sont musulmans et viennent de loin. Certains ont fait deux ou trois jours de route», me prévint Makarios. Je les interrogeai discrètement sur la raison d’une si longue expédition. « Je suis malade et fatiguée, je ne peux plus ni dormir, ni prier, ni lire le Coran », me confia une jeune femme originaire de Haute-Égypte. Les djinns, ces esprits malins rodant autour des hommes et si souvent évoqués par la littérature arabe, avaient envahi la tête de sa fille. « Au début, ils n’étaient là que pendant son sommeil, ils lui faisaient faire des cauchemars. Aujourd’hui, ils sont là tout le temps et ils l’empêchent de travailler. Les cheikhs et les médecins n’ont rien pu faire », ajouta sa mère, qui l’accompagnait. À côté d’elle, Ibrahim tenait quasiment le même discours. «Je n’arrive plus à dormir, à manger et à travailler. Des voisins nous ont conseillé de venir», dit-il l’air exténué. Quand je lui ai demandé s’il n’avait pas l’impression de trahir sa religion en se soumettant à une pratique d’un autre bord, il ne sut pas quoi répondre.

Soudain, le prêtre se dirigea vers nous. Sans préambule, il brandit sa lourde croix en bois en direction de la voisine d’Ibrahim pendant que l’assemblée quittait l’église dans un immense brouhaha. La séance d’exorcisme avait déjà commencé. La femme, objet de l’attention de Samaan, avait l’air aussi déboussolée que moi. Jusqu’à ce qu’elle ne passe à un autre stade. Les yeux révulsés, elle poussait désormais des cris de plus en plus forts, à mesure que le prêtre, hurlant le nom de Jésus, s’approchait. Elle se recroquevilla sur elle- même, comme brûlée, en recevant une première salve d’eau bénite au visage. À la seconde volée, elle tomba inconsciente sur le banc de l’église. Et ce n’était que le début : d’une gifle, le prêtre la réveilla et lui cracha son ordre dans la bouche: «Au nom de Jésus-Christ notre Seigneur, je t’ordonne de sortir de ce corps ! » Le nom de Jésus fut prononcé vingt, trente, peut-être cinquante fois. La femme répondait par des râles. « C’est le démon qui parle à travers elle. Il résiste, il ne veut pas partir », traduisit un des nombreux curieux qui se bousculaient autour du père Samaan pour assister à l’incroyable cérémonie. En haut, des caméras ne perdaient rien de la scène non plus. Le père plaça sa croix sur le front de la possédée, dont la tête posée sur le banc roulait désormais d’un côté et de l’autre. Son visage était tordu par la douleur. Les ordres du prêtre redoublaient de décibels et ses gestes de violence. Tout en continuant ses prières, il lui pinça le lobe de l’oreille et lui tira les cheveux. Il la secoua aussi. La femme s’effondra, terrassée. L’audience était pendue aux lèvres du prêtre. Un ange passa. Deux même. « Dieu t’a guérie, maintenant relève-toi », lança, impassible, Abuna Samaan, avant de l’oindre avec une huile colorée. En larmes, la Musulmane embrassait les mains de l’homme d’église. « Merci, merci, merci », pouvait-on lire sur ses lèvres, alors que la foule en délire applaudissait. La famille de la femme se précipita sur le pope, réclamant eux-aussi quelques éclaboussures d’eau bénite, un crachat ou même la main de l’ecclésiastique. Ils voulaient tout ce qui pourrait les protéger de Satan et ses nombreux démons, en somme. Le prêtre, lui, était déjà en train de délivrer des nouvelles victimes de ces esprits malins. De son côté, l’ancienne possédée retrouvait ses esprits dans un coin de l’église.

« Ce sont les possédés. La plupart d’entre eux sont musulmans et viennent de loin. Certains ont fait deux ou trois jours de route»

La bonne femme exorcisée était encore trempée de sueur et d’eau bénite. Elle me regarda, l’air hagard, incapable de parler. C’est donc Mohamed, son mari, qui s’y colla. « Le Shaytan avait volé l’âme de ma femme. Elle ne dormait plus depuis des mois, elle ne mangeait plus et pleurait tout le temps. On a vu des dizaines de médecins, on a prié, on est allés voir des cheikhs. Ils ont récité des versets du Coran au-dessus d’une bouteille remplie d’eau que ma femme a bu, conformément à la cérémonie de la Ruqiya, l’exorcisme des musulmans, mais rien n’y a fait. Lorsque des amis nous ont parlé d’Abuna Samaan, on s’est dit que c’était notre dernière chance », expliquait ce petit homme maigre qui, comme beaucoup de Musulmans, porte une tâche sombre sur le front, à l’endroit-même où la tête touche le sol pendant la prière. Mais au fait, comment en pouvait-il être si sûr des pouvoirs d’Abuna Samaan ? « Parce que ma femme l’a dit. Elle a senti le démon s’en aller. Vous n’avez pas vu?» Le vieil homme avait envie d’y croire. Il faut dire que sa femme et lui, issus d’un milieu paysan pauvre de la région de Louxor, à sept cent kilomètres de là, ont voyagé pendant deux jours pour pouvoir toucher le prêtre.

De l’autre côté du bâtiment, le show continuait. Un homme hurlait à la mort, pendant que Samaan lui pressait sa croix sur le front, avant de le laisser exsangue. Ils étaient désormais deux à œuvrer contre Satan. Le père Ebrram avait rejoint Abuna Samaan. La cohue n’en était que plus folle. Le premier prêtre vida des bouteilles d’eau bénite sur la foule pendant que l’autre distribuait des signes de croix. Les gens se pressaient autour d’eux, espérant recevoir un geste, un crachat, une bénédiction. Et puis l’exorcisme reprit : une famille présenta une petite femme maigrelette, quasiment inconsciente, au père Ebrram. À la vue de la croix, elle se tordit en émettant des râles pro- venant d’un autre monde. Le démon était coriace, le prêtre passa cinq bonnes minutes à hurler le nom de Jésus au visage de la possédée – j’apprendrai plus tard que l’exorcisée était apparemment habitée par une bonne vingtaine de djinns. Les désenvoutements continuèrent pendant quelques minutes encore quand, soudain, aussi vite qu’ils étaient arrivés, les prêtres repartirent vers leur sacristie. Au bout du compte, Abuna Samaan et Abuna Ebrram auraient exorcisé une bonne vingtaine de personnes et en auraient béni une centaine au moins. Parmi eux, 80% sont des adorateurs de Mahomet.

Le prophète Jésus

Assis dans l’un des larges canapés de sa « loge », sa croix posée sur son énorme ventre, le père Ebrram accepta de débriefer la séance avec moi. «Les personnes touchées par les démons sont celles qui ne sont pas assez proches de Jésus. Les non-chrétiens ne vénèrent pas le bon Dieu, ils sont forcément plus vulnérables. Et contre ces mauvais esprits, seul Jésus possède un quelconque pouvoir. C’est la raison pour laquelle, après avoir tout essayé au sein de leur groupe religieux, les Musulmans viennent ici. » Le pope de cinquante deux ans choisit longuement ses mots quand il s’exprime. Il veut éviter d’attiser les tensions entre sa communauté et les intégristes musulmans. Depuis le printemps arabe, les agressions contre les Coptes ont redoublé. Ces dernières sont générale- ment l’œuvre de salafistes, des extrémistes musulmans très influents depuis la chute de Moubarak. Ils ont aujourd’hui leur place au parlement et voudraient interdire l’alcool dans le pays et voir toutes les femmes couvertes. Quand ils ne rêvent tout simplement pas de se débarrasser des « infidèles » chrétiens. Partout en Égypte, des églises ont été brûlées et des chrétiens battus à mort ces derniers mois.

Autant dire qu’à la sortie de l’Eglise, dans ce quartier composé à 90% de Chrétiens, les Musulmans préfèrent rester discrets. «Abuna Samaan a expliqué que la Bible s’adressait à tout le monde, pas seulement aux Chrétiens. C’était intéressant», me dit aussi discrètement que prudemment Mohamed, le mari d’une des femmes exorcisées. Les Chrétiens, eux, jouent la provocation. «Si des Musulmans viennent se faire exorciser, c’est parce que la religion chrétienne est la plus puissante», tonna Makarios. Magued, un ami de notre guide, insista bien pour que j’intègre le fait que les Chrétiens soient arrivés en Égypte bien avant les Musulmans. « Etymologiquement, le terme « copte » vient du mot grec « Aiguptios » qui signifie « Égyptien ». Cela signifie que nous sommes les vrais Égyptiens », tint-il à préciser. Il paraîtrait même que certains se seraient convertis. Mais le sujet est sensible. Impossible de rencontrer l’un de ces prétendus nouveaux baptisés. Makarios et Magued préfèrent parler des miracles réalisés par le père Samaan. Parmi les choses les plus incroyables qu’ils aient vues ? La guérison de trois paraplégiques, dont les fauteuils vides, devenus inutiles, se trouvent encore dans l’église. Ils racontent aussi l’histoire de cette fillette atteinte d’une tumeur osseuse, qui a échappé à l’amputation en 1994 grâce aux prières du prêtre. Des cas exceptionnels, racontés avec moult détails sur le site Internet de la paroisse. Mais le plus souvent, les possédés se plaignent de troubles du sommeil, de cauchemars, de maux de tête, de maux de ventre, et de difficultés à manger ou à travailler. Ou bien d’être terriblement triste. Des symptômes qui seraient perçus chez nous comme ceux de la dépression.

Cela dit, Abuna Ebrram se fiche bien de ces considérations cliniques occidentales. Qu’on s’en remette à Freudou à Jésus, pour lui, l’essentiel est deguérir. En vingt-deux ans de métier, il estime avoir sauvé plusieurs milliers de personnes. Un sacerdoce, car ce n’est pas parce que l’on a été dépossédé une fois que le démon ne peut pas revenir. « Celui qui continuera de pécher, sera à nouveau habité par les djinns et ils seront chaque fois plus nombreux », dit le prêtre. Une question me taraudait encore : comment ce père de quatre enfants a-t-il découvert son pouvoir ? «D’une certaine manière, j’ai toujours su que je serai prêtre exorciste. Depuis que je suis tout petit, le gens me parlent de leurs problèmes. Ils me demandent de les aider. J’en rêve moi-même depuis toujours. Mais j’ai ignoré tous ces signes, par peur et un peu par paresse, jusqu’à ne plus pouvoir nier l’évidence, à l’âge de trente ans. À l’époque, j’étais ingénieur en électronique. Un matin, alors que j’allais au travail en récitant des prières dans ma tête, j’ai entendu un démon me parler. Il me suppliait d’arrêter mes prières. J’ai levé la tête de mon chapelet et j’ai vu cette femme qui avançait vers moi. À mesure qu’elle avançait, le démon hurlait de plus en plus. La femme était couverte de sueur. J’ai compris que le Shaytan était en elle et qu’il fallait que je fasse quelque chose. J’ai imité les prêtres que je connaissais: j’ai posé une croix sur son front, j’ai prié et je l’ai libérée. C’est ainsi que je suis devenu prêtre et exorciste», déroulait Ebrram. Comme lui, ils seraient une dizaine seulement à œuvrer contre Satan en Égypte. Mais l’exorciste est modeste : « À travers moi, c’est Jésus qui lutte contre le démon. C’est lui qui se bat et qui fait les miracles. Je ne suis que poussière. »

Tous les exorcistes sont-ils aussi cools et « muslim friendly » qu’Ebrram et Samaan? Un autre prêtre officie tous les vendredi soirs, au centre du Caire. Je décidai donc de m’imposer trois nouvelles longues heures de messe pour le découvrir. Là-bas, l’ambiance est nettement plus détendue qu’à Manshiet Nasser. Les offices de Makary Yunan ont tellement de succès que sa sublime église décorée de nacre ne suffit plus à abriter tous les fidèles. Deux écrans géants ont été installés à l’extérieur, ce qui donne aux messes de Makary des allures de méga barnum. Voilà une sorte de giga carnaval où l’on peut boire, manger et prendre des nouvelles de son voisin au frais, tout en priant. Pas besoin de trainer longtemps entre les rangs de l’assemblée pour se rendre compte qu’ici aussi les fidèles de Mahomet possédés sont nombreux. Certains étaient même en train de chanter. « Les Musulmans viennent pour se faire désenvouter, mais aussi pour demander à Jésus de les aider à trouver un travail, un mari, une épouse et de stimuler leur fécondité. Ils veulent mettre toutes les chances de leur côté », m’expliquera plus tard le prêtre désenvouteur. Et ce dernier de me rappeler l’importance de Jésus dans l’Islam : « Les Musulmans ne reconnaissent pas sa filiation divine mais voient en lui un prophète majeur, capable de guérir et d’accomplir des mi- racles. Tout comme la vierge Marie ou Saint Georges, tous deux reconnus pour leurs miracles, bénéficient d’un statut privilégié chez les Musulmans. » Ahmed, un jeune bossu qui dit avoir recouvré l’usage de sa main droite grâce au père Makary Yunan, confirma : « Ce n’est pas parce que je crois au pouvoir de Jésus que je ne suis pas un bon Musulman.» Un autre miraculé, incroyablement ouvert sur la question, argumenta lui aussi en ce sens : « Le pouvoir de guérir du père Makary lui vient directement d’Allah (Dieu en arabe). Et Allah est le même pour tous ». Les exorcismes transformeraient-ils les Égyptiens – Chrétiens comme Musulmans – en modèles de tolérance ?

« Si les musulmans viennent relativement facilement dans les églises coptes, c’est parce qu’ils savent qu’ils sont les plus nombreux dans le pays. Ils ne se sentent pas menacés en tant que communauté. A contrario, chez les Chrétiens plane la peur d’une conversion forcée, qui rend absolument hors de question leur entrée dans une mosquée», souligne Gaétan Du Roy, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques (CEDEJ), spécialiste des tendances charismatiques dans l’église copte. Bref, si l’ambiance semble sereine autour des églises, il y a encore du boulot à l’extérieur. Permettre aux deux communautés de se fréquenter sans aucune crainte : tel serait le véritable miracle dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Par Claire Lefebvre

Photos : Xavier Gauthier

Vidéo : DR