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Portrait - Devonté Hynes : Montée de Dev

Par Anthony Mansuy - Portrait par Louis Canadas, Photos live par Yougo Jeberg

Portrait - Devonté Hynes : Montée de Dev
Par Anthony Mansuy - Portrait par Louis Canadas, Photos live par Yougo Jeberg

Il souffre du même syndrome neurologique que Frank Liszt, Pharrell Williams ou Thom Yorke, et il pastiche si bien Janet Jackson que Jay Z a décidé un jour de lui filer un job de consulting pour sa marque Rocawear. Britney Spears, Kylie Minogue et Grace Jones ont récemment fait appel à ses services. Mais qui est donc Dev Hynes, ce nerd hyperactif de 28 ans devenu l'un des producteurs phare de 2013 ?

Caché derrière une paire de lunettes de soleil à verres fumés, pas vraiment de circonstance en cette fin de mois d'octobre, Devonté Hynes est plongé dans ses pensées. Dev – le sobriquet réservé aux intimes et au carrousel de managers, journalistes et amis de passage qui s'affairent autour de lui – est clairement absorbé. L'objet de son attention est une version piano-voix du « Empire State of Mind » d'Alicia Keys et Jay Z, qui habille momentanément l'espace restaurant d'un fameux hôtel se disant « chic et accessible » du XXe arrondissement parisien. « C'est vraiment too much, cette chanson », lance-t-il dans un sourire. « Attends, je crois même qu'il y a une erreur grammaticale, là. » Il se met à décortiquer le premier vers du refrain : « In New York, concrete jungle where dreams are made from ». Dubitatif, il poursuit : « Même avec une ou deux virgules, je crois qu'il y a un problème. » Si, après vérification, la diva Keys ne prononce pas « from » mais « of » dans son refrain, ce qui ne valide pas sa grammaire pour autant (il se trouve que ce sujet passionne autant certains forums que le final de Lost), Hynes vient d'exposer la facette la plus évidente de son personnage : l'obsédé de musique, le genre à vous décortiquer, pour le plaisir, un morceau dans les moindres détails. Et ce n'est pas qu'un trait de caractère. Chez les yuppies, on appelle aussi ça une « déformation professionnelle ».

Outre-Atlantique, Dev entre plutôt dans la catégorie des music nerds. Il ne rejette pas l'étiquette. « J'ai plusieurs centaines de chansons sur mon disque dur qui sont prêtes à sortir », affirme-t-il. Obsessif et hyperactif, cet Anglais né au Texas qui est venu se faire les dents à Londres avant de repartir vivre aux États-Unis possède aussi un certain talent pour sympathiser avec la terre entière. Depuis 2009, outre trois albums sortis sous ses alias Lightspeed Champion et Blood Orange, il a collaboré avec Basement Jaxx, Florence Welch (une amie de longue date), Theophilus London, les Chemical Brothers et les Klaxons, Sky Ferreira et, enfin, Solange Knowles. Il a occupé un poste de consultant chez Rocawear, la marque de sapes de Jay Z, qu'il a rencontré il y a deux ans lors de l'anniversaire de Solange : « Je me rappelle mal de la soirée. Je me souviens simplement que Jay Z a été très convaincu par mon interprétation de certains morceaux de Janet Jackson ». « Le lendemain, je me suis retrouvé dans son bureau et on a parlé de Rocawear. Il repère des gens et il essaie de les placer, mais à vrai dire, je n'avais qu'à jeter un œil à des vêtements et donner mon avis », conclut-il. Et ce n'est pas tout : un des chansons devrait figurer sur le prochain album de Kylie Minogue et il a récemment travaillé avec Grace Jones. Disons le clairement : Devonté Hynes est dans une période de win totale.

Aussi, autant dire que tout ça n'était pas vraiment inscrit au programme. À l'adolescence, Dev est introverti, rachitique et passionné de comics. La faute à un séjour à l'hôpital suite à un grave ulcère, il devient hyponcondriaque et refuse de manger. Il a alors 12 ans et s'affiche en en petit nerd excentrique – une dégaine qu'il va développer les années suivantes. Aussi, tout son quartier le range alors dans la case « gay ». Pour ne rien arranger, Dev Hynes se lisse fréquemment les cheveux. « Je me suis retrouvé plusieurs fois à l'hôpital », indique-il. « Des types me tombaient dessus parce que plusieurs de mes amis étaient effectivement gay. » L'Angleterre, quoi.

UN BONHOMME TORTURÉ

Dev se réfugie alors dans ses passions. D’abord avec les comics, qu'il dévore. Mais surtout du côté de la musique. S'il savait déjà jouer du piano, instrument découvert très tôt grâce à sa grande sœur, il se met à la guitare. « À partir de mes 13 ans, j'enregistrais environ un album par semaine. Je les distribuais ensuite au skate-park », dit-il. Je me choisissais un nom de scène, puis je notais les titres des chansons sur un bout de papier. Ce n'est qu'ensuite que je me mettais à l'écriture. Ce qui est marrant, c'est que je fonctionne de la même manière aujourd'hui. »

Après avoir connu, dès 2005, une hype soudaine avec le groupe dance-punk bordélique Test Icicles (il a alors 19 ans), Dev déménage à Los Angeles et lance son premier projet solo, Lightspeed Champion. Le nom est tiré de celui d'un personnage de comics qu'il a imaginé quelques années plus tôt. Si son premier album, Falling Off the Lavender Bridge (2007) surprend son petit monde avec ses arrangements country, les paroles mettent en avant le côté torturé du bonhomme : il y parle de lécher des plaies ouvertes, d'être « sick in your mouth », de s'arracher les yeux ou de baigner dans des sueurs froides. Son amitié avec les Klaxons lui permettra de travailler avec les Chemical Brothers sur le titre « All Rights Reserved » que les deux groupes ont co-écrit. Hynes attrape le virus du producteur ; c'est à ce moment-là qu'il commence à enchaîner les collaborations.

Au milieu de celles-ci, Solange Knowles prend une place à part, avant tout parce qu'elle lui a permis de s'ouvrir à un public plus large. Depuis 2008 et la sortie de son deuxième album, la carrière de Solange était en pause. Elle cherchait alors, plus ou moins activement, quelle direction donner à sa carrière. C'est grâce au rappeur Theophilus London, à l'époque enfermé en studio avec Dev pour l'enregistrement du single « Flying Overseas », que la rencontre aura lieu. La sœur de Beyoncé parle d'un « déclic ». Quant à Dev, il prend pour de bon ses galons de producteur bankable

On comprend pourquoi Solange et Sky Ferreira se sont précipitées vers les morceaux aux petits oignons du gourou Hynes. Toutes deux pressées de se détacher de leur statut de poids léger de la pop, elles sont venues chercher chez Hynes une sorte de caution « indie ». À mi-chemin entre ses premières amours do it yourself et ses aspirations pop, l’Anglais a trouvé sa propre patte : synthés limpides façon années 1980, mélodies presque gnangnan mais terriblement accrocheuses et grooves funk. On le compare de plus en plus souvent – et paresseusement – à Prince. Depuis la sortie de True début 2013, Solange a décidé de passer à autre chose (alors qu’en fin d'année dernière, elle racontait à propos de Hynes au magazine de mode : « Tout se passe sans la moindre accroche, on n'a jamais vécu quoi que ce soit de négatif – c'était vraiment génial »). Quant à Sky Ferreira, selon lui, elle l'insulte à longueur d'interview (l'intéressée n'a pas souhaité répondre à nos questions). Et pourquoi donc ? « Je n'ai honnêtement aucune idée de ce qui arrive à Sky Ferreira », répond-il. « Et en ce qui concerne Solange, je pense qu'elle ne veut pas que l’on associe nos deux noms de trop près. Je peux comprendre, mais c'est dommage qu'elle n'ait pas assez confiance en nos deux talents pour parvenir à dépasser ça. »

"Solange a une voix jaune"

« La raison qui fait que j'écris beaucoup pour les autres et que j'invite souvent des chanteurs sur mes albums est la suivante : certaines mélodies ne conviennent pas du tout à ma voix ». Hynes prend l'exemple de « Everything is Embarassing », morceau écrit pour la starlette Sky Ferreira et qui a été élue « chanson de 2012 » par le New York Magazine : « Je l'ai écrite au piano, et en essayant de trouver la bonne tonalité pour la mélodie de voix, seule celle Sky me semblait adaptée. »

Mais il y une autre origine à cette écriture musicale si particulière : Hynes ne fait pas qu'entendre la musique, il peut aussi la « voir ». L’artiste souffre de synesthésie, un syndrome neurologique par lequel deux sens peuvent parfois se croiser ou se confondre. Concrètement, pour Hynes, les notes de musique ne prennent pas qu'une forme auditive ; elles se matérialisent presque. « Selon le volume sonore, la provenance du son, la manière dont c'est joué, les effets sont différents », précise-t-il. « Ca conjure des images, des couleurs et parfois même des formes ».

De là à dire que cette condition est une composante essentielle de la « patte Dev Hynes », il n'y a qu'un pas. « Je peux visualiser une palette, et l'utiliser pour amener un morceau où je souhaite. J'ai discuté avec pas mal d'autres musiciens, et ils ont souvent du mal à déterminer quand boucler tel ou tel morceau. Ce n'est pas mon cas. Ce syndrome me donne une arme en plus pour juger de l'harmonie générale d'une chanson. »

Par exemple, selon lui, « la voix de Solange est très jaune », tout comme les accords en sol, « ce qui explique pourquoi les chansons que j'ai écrites pour elle sont presque toutes basées sur des accords en sol ». Mais avec une touche de La mineur, qui « équivaut à du rouge-rosé ». Dev Hynes a notamment utilisé cette formule sur « Losing You », le single de Knowles Junior sorti en octobre 2012. On lui demande alors quelles images il a perçues quelques minutes plus tôt, lorsqu'Alicia Keys s'époumonait pour la gloire de New York. « Là, c'est plus une affaire de texture », lâche-t-il dans une grimace. « A Capella, sans le groove de l'instrumentation, sa voix a un côté strident. » En outre, les drogues ne changent pas grand-chose à sa perception de la musique, même s'il trouve que l'acide a un « côté très apaisant »

Alors qu'il vient de sortir son quatrième album solo – le deuxième sous l'alias Blood Orange –, notre homme souhaite continuer à bosser pour d'autres artistes. Une histoire d'hygiène de travail, semble-t-il. Sans pour autant s'adapter coûte que coûte : « On me sollicite souvent, mais quand les artistes ou les managers entendent les chansons, ils le regrettent vite. » Pas assez pop ou direct, paraît-il. « J'ai écrit pas mal de chansons en amont de l'enregistrement du nouvel album de Britney Spears, mais aucune n'a été retenue. C'est Will.i.a.m qui a finalement décroché la timbale, apparemment ». Il marque une pause. « T'y crois, ça, Will.i.am ? ».

Cupid Deluxe (Domino Records) - Disponible

Crédits Textes : Anthony Mansuy

Twitter journaliste : @AnthonyMansuy