Une photo, une histoire - Edward Crawford, symbole d'une Amérique en lutte

Par Loïc H. Rechi - Photos DR / Robert Cohen et Vincent Dessailly

Une photo, une histoire - Edward Crawford, symbole d'une Amérique en lutte
Par Loïc H. Rechi - Photos DR / Robert Cohen et Vincent Dessailly

Article réalisé en Octobre 2014.

[Mise à jour, le 26 novembre 2014]

Trois mois après la mort de Michael Brown, ce jeune afro-américain tué par la police de Ferguson dans le Missouri, Darren Wilson - le policier accusé d'avoir tiré - vient d'être relaxé par le grand jury en charge de l'affaire. Alors que les rues de Ferguson bouillonnent et que, partout ailleurs aux États-Unis, on manifeste pour dénoncer cette décision de justice, Snatch Magazine republie ce cliché - et son explication - pris en août dernier d'un manifestant de Ferguson devenu une icône mondiale.

Le 12 août dernier, comme des milliers d’Américains, Edward Crawford, anonyme citoyen de la banlieue de Saint-Louis aux États-Unis, se rendait à Ferguson pour protester contre la mort de Michael Brown, enfant du cru tombé sous les balles d’un policier zélé. Un geste irréfléchi et courageux – immortalisé par un photojournaliste local – allait propulser ce jeune homme bien malgré lui au rang d’icône quasi révolutionnaire.

© Post-Dispatch/Polaris/Scarface 13/08/2014 ST.Louis/Ferguson, États-Unis, Missouri

© Post-Dispatch/Polaris/Scarface 13/08/2014 ST.Louis/Ferguson, États-Unis, Missouri

LA PHOTO

→ Le 9 août 2014, à Ferguson, petite ville de la banlieue de Saint-Louis dans le Missouri, Michael Brown, un Afro-Américain de 18 ans était abattu par Darren Wilson, un policier blanc. L’agent avait tiré six balles alors que Michael Brown, lui, n’était pas armé. Au cœur de l’été américain, l’air, vicié, s’alourdit. L’affaire revêtit l’allure d’un impressionnant anticyclone médiatique, national les premières heures, puis très rapidement international. Sur le terrain, le ressentiment à l’encontre de la police, du système, du racisme latent – sur fond d’affaire Trayvon Martin encore bien présente dans l’esprit d’une nation – déboucha inéluctablement sur nombre de manifestations dans tout le pays. Et forcément, à Ferguson en premier lieu, à partir du dimanche 10 août. Chaque jour, chaque nuit, inlassablement, des milliers d’habitants de Ferguson et des environs prirent l’habitude de descendre dans les rues et de battre le pavé pour dénoncer la mort d’un garçon qui allait rentrer à l’université, pour s’insurger contre les discriminations, pour hurler leur désarroi, sans doute, contre l’arbitraire arbitrage de la mort à l’heure de choisir ses victimes. Parmi eux, il y avait donc ce type. Edward Crawford. 25 ans. Un gaillard aux longues dreadlocks et à la fine moustache. Un père de trois enfants. Un employé d’un café dans la ville voisine d’University City, là où il réside par ailleurs. Le deuxième jour des manifesta- tions, le lundi 11 août donc, Edward Crawford avait parcouru les huit miles séparant les deux villes pour venir témoigner son soutien à la famille de Michael Brown, dans la ville même où le défunt résidait, où son propre frère réside aussi. Grisé par l’importance de la cause, du geste, par la teneur homérique du combat, c’était donc naturellement, qu’Edward était retourné au turbin dès le lendemain, sans savoir qu’un amoncellement de facteurs insolites, graphiques, stylistiques et symboliques allait en faire le protagoniste principal d’une incroyable photographie qui ferait le tour du monde, le campant, lui le petit gars de 25 ans, en icône révolutionnaire d’une Amérique en pleine crise sociale.

• Edward Crawford : « Quand je suis sorti du travail ce mardi-là, je suis repassé chez moi en vitesse et j’ai enfilé ce tee-shirt, mon préféré d’ailleurs. Cela dit, mettre ce tee-shirt avec le drapeau américain n’était pas un geste politique. C’est un hasard car c’est juste le premier truc qui m’est tombé sous la main quand j’ai ouvert le placard. Et je suis parti directement pour la manifestation. Je suis arrivé là-bas vers quatre heures de l’après-midi, mais au moment de la photo, il était déjà tard, minuit environ. Il y avait déjà moins de gens. En fait, la manifestation était en train de se disperser sous l’action de la police qui avait commencé à nous repousser jusqu’à cette rue où la photo a été prise. On ne les voit pas sur la photo, mais il y avait des enfants autour de nous. Quand cette fameuse grenade lacrymogène a été tirée, elle est donc tombée à proximité de tous ces gosses. Elle aurait pu les blesser, et c’est le seul truc auquel j’ai pensé à cet instant. On me pose toujours la question du paquet de chips que je tiens dans la main. En fait, un gars qui participait également à la manifestation me l’avait gentiment offert quelques minutes avant. Et donc je me baladais avec mon paquet de chips lorsque cette fameuse grenade est arrivée dans notre direction. À ce moment-là, j’avais oublié que je mangeais des chips, j’avais juste la sécurité des gamins en tête. Du coup, je l’ai ramassée et renvoyée par réflexe. Ce qui est drôle dans cette histoire, c’est que c’était la première fois de ma vie que j’allais manifester. Bien sûr, j’avais lu des choses ou vu des films, mais je ne m’étais jamais retrouvé au premier rang. Mon geste a été l’instinct d’un père avant tout. J’ai trois enfants et j’aurais apprécié que quelqu’un fasse ça pour eux. »


LA POLICE

→ En agissant de la sorte et en protégeant les enfants, Edward Crawford n’a pourtant pas conscience qu’il vient de devenir le sujet d’une photo au potentiel viral énorme. Mais surtout, il ne réalise pas, par ailleurs, qu’il est désormais une cible identifiée pour ces mêmes agents de police de Ferguson qui, hors-champ, se tiennent alors en rang serré, engoncés dans des tenues anti-émeute étouffantes, à tirer à tout-va avec des armes non létales pour disperser la foule. À cet instant, Edward se souvient avoir pensé « Pourquoi ? », « Pourquoi tirer de la sorte sur ces gens, sur nous ? » Dix minutes après son jet de grenade, Edward parvient à rejoindre sa voiture mais n’a pas le temps de démarrer. Il est entouré par des policiers qui le tirent violemment de l’habitacle et le menottent.

• Edward Crawford : « Pendant la manifestation, je ne dirais pas que les policiers étaient violents à proprement parler, mais ils ont réagi de manière excessive. Je ne les ai pas vus brutaliser des gens physiquement, mais ils tiraient des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc en direction des manifestants. En revanche, cette nuit-là, après avoir après avoir renvoyé la grenade, j’ai été frappé puis arrêté par la police. Ils m’ont ensuite emmené au poste et m’ont jeté en cellule. Ils ne m’ont finalement relâché que le jour sui- vant, vers deux heures de l’après-midi. Après cet épisode, je ne suis pas retourné manifester pendant un bon moment. J’avais peur que la police puisse retourner l’affaire contre moi. J’ai alors contacté un avocat qui m’a assuré que je n’avais fait rien de mal et que je n’avais pas à m’inquiéter de quoi que ce soit au regard de mon histoire. »


PHÉNOMÈNE MONDIAL

→ Au moment où Edward Crawford commençait donc sa longue nuit en cellule, Robert Cohen, l’auteur de la photographie, regagnait les locaux de la rédaction du Post-Dispatch, le principal journal de Saint-Louis. Sur l’instant, il avait simplement voulu prendre « un type à dreadlocks qui renvoyait une grenade sur la police ». Seulement, une fois posé devant son écran, en dérushant ses images, Cohen remarqua les détails qui lui avaient échappé au moment de la prise de vue dont la charge visuelle et symbolique de ce tee-shirt maculé de la bannière étoilée. Avec trois décennies d’expérience dans les pattes, le photographe perçut en un instant la puissance du cliché qu’il avait signé. Problème pourtant, il était déjà trop tard pour la mettre en couverture du numéro du journal du lendemain. Lynden Steele, le directeur de la photo du Post-Dispatch, décida donc de la tweeter à minuit et quarante-neuf minutes, avec un commentaire a priori sans saveur : « Wow... Un homme attrape une grenade lacrymogène et la renvoie à la police. » Trois minutes plus tard, un autre utilisateur la rebalançait à son tour, ajoutant au passage « Tout en gardant ses chips » L’histoire était en marche. En quelques heures, le message original allait être retweeté plus dix mille fois. Certains vectorisèrent l’image dans la nuit pour en tirer parti commercialement. Edward, lui, s’apprêtait alors tout juste à sortir de son isolement carcéral.

• Edward Crawford : « Quand je suis sorti de prison et que j’ai rallumé mon portable, j’ai commencé à recevoir plein de coups de fil de gens qui me demandaient : “ Quelqu’un a pris une photo de toi hier ? ”, et je leur répondais : “ De quoi tu me parles ? J’en sais rien... ” Et puis, ma sœur m’a envoyé la photo, et là, je me suis dit: “Wow. Je suis dans la merde. ” En fait, ça peut paraître paradoxal, mais ce n’était pas un mauvais sentiment qui m’habitait. J’étais juste en état de choc d’avoir été pris sur le vif en train de faire quelque chose de courageux. Beaucoup de gens ont dit que je m’en prenais à la police, mais ce n’était absolument pas le cas. Je n’étais pas énervé contre les policiers car ils ne faisaient que leur job, à savoir nettoyer et protéger la rue. En revanche, la technique pour parvenir à leurs fins n’était pas ce que je considère comme “ adaptée ”. Mais bon, ça fait parti du métier que ces hommes ont choisi. Et donc, j’ai commencé à recevoir des tonnes de notifica- tions sur Facebook de gens qui me taguaient sur la photo. C’était taré et un peu gênant aussi d’être vu par tout le monde dans cette position. Je me souviens que ma mère m’a aidé à relativiser. Elle m’a dit : “ Ne t’inquiète pas. On sait que tu n’as rien fait de mal. C’est tout ce qui compte. Maintenant, va raconter ton histoire, va leur dire que tu n’as rien fait de mal. ” Après ça, des tonnes de gens m’ont contacté pour faire des tonnes de choses, pour commercialiser des tee-shirts, organiser des sessions d’autographes, etc. Mais les droits de la photo appartiennent au Post-Dispatch. Personnellement, je ne peux rien faire avec cette image, mais ce n’est pas grave, ça ne me gêne pas. Je ne veux pas que les gens pensent que j’essaie de tirer parti de cette photo ou de cette affaire, car tout cela n’est qu’une question de hasard, d’avoir été à un endroit, à un moment donné. La mort de Michael Brown est la seule chose qui importe dans cette histoire. Les gens en Amérique, et à Saint-Louis en particulier, en ont ras-le-bol de ce genre de morts injustes, qui n’ont aucun sens. »


→ Pour avoir renvoyé cette grenade lacrymogène, Edward Crawford récolta l’attention de tous les médias américains, à commencer par CNN. Tous prirent un plaisir non dissimulé à lui demander de raconter encore et encore l’histoire de cette folle nuit. Edward eut aussi l’occasion de rencontrer Robert Cohen, l’auteur de la photo, et même de s’entretenir avec lui dans le cadre d’une interview croisée exclusive. Pour le Post-Dispatch, évidemment. Près de deux mois après les faits, malgré la tornade médiatique qu’il a essuyé, c’est toujours avec une extrême gentillesse et sans lassitude apparente qu’il prend la peine de conter encore et encore la même histoire, de disséquer les mêmes détails. La photographie a contribué à le placer à son tour au cœur de l’affaire Michael Brown, à en faire un protagoniste de premier plan. Edward a même assisté aux obsèques à l’invitation de la famille avec laquelle il a tissé des liens, comme il le raconte avec une émotion non feinte : « La famille de Michael Brown est entrée en contact avec moi après que la photo soit sortie. On a parlé longuement ensemble. Ces gens sont tout bonnement incroyables. Ils m’ont témoigné énormément d’amour. C’est impressionnant, car ils sont en train de vivre une situation insoutenable, et pourtant, ils dégagent tellement d’amour... » D’une manière qui pourrait paraître cliché, mais qui outrepasse sans aucun doute l’empathie dont on se pense capable, nous spectateurs lointains Edward Crawford, à l’heure de tirer le bilan de cette histoire, confesse que les moments charnières de la vie nous tombent parfois dessus sans que l’on ait rien demandé à personne. « Aujourd’hui, des gens me reconnaissent, dans la rue, au supermarché... Ma vie, bien sûr, est toujours très normale, je ne fais rien de plus qu’avant, mais le côté iconique de la photo, et ce que j’incarne à travers elle, me motive et me pousse à être une meilleure personne. Et ça me rend immensément fier. En ce sens, cette histoire a changé ma vie de manière positive. »