Eric Dupond-Moretti, défense et contre-attaque

Par Raphaël Malkin, photos VD et DR, illustrations Marvin Morisse Maclaen

Eric Dupond-Moretti, défense et contre-attaque
Par Raphaël Malkin, photos VD et DR, illustrations Marvin Morisse Maclaen

Article réalisé en Septembre 2011.

En 2011, maître Eric Dupond-Moretti a passé la majeure partie de son temps aux Assises. Comme d’habitude. Une grosse affaire dans laquelle son client était accusé de complicité dans l’agression qui a coûté la vie au fils du président du Tchad Idriss Deby, en 2007. Verdict : non-coupable. Comme d’habitude diraient également certains. C’est que depuis ses débuts dans les prétoires il y a plus d'une trentaine d’années, maître Dupond-Moretti collectionne les acquittements – cent tout rond à l'époque. Un cas unique en France. Il n’en fallait pas plus pour que la presse, toujours prompt à se branler sur les records, surnomme le bonhomme « Acquittator »...

Si l’on passera sur le caractère assez douteux du sobriquet, il n’en reste pas moins qu’Eric Dupond-Moretti est aujourd’hui une icône les deux mains sur la barre. Fort d’une faconde aussi finaude que tonitruante, le bonhomme fait partie de ce petit cercle de plaideurs dont le contact circule partout. Dans les bureaux d’Etat, dans les bars mondains, dans les coursives de prison ou bien dans les troquets glauques ou encore dans les salons quelconques, quand on est salement dans la merde, il n’est pas rare que l’on pense à Eric Dupond-Moretti pour sa défense. Logique alors que l’avocat se retrouve dans les affaires les plus chaudes. Jérôme Kerviel, Yvan Colonna, Jean-Pierre Treiber, l’affaire d’Outreau, EDM en était. Avec à chaque fois la même dégaine déterminée d’un homme prêt à défendre son client jusqu’au bout du bout du Droit. S’il est un homme à l’allure bien bourrue, capable de faire transpirer et vaciller la Justice sans état d’âme, c’est que maître Dupond-Moretti ne supporte pas qu’on prive sans raison un homme de jouir librement. Dans les prétoires, notre homme se pose en porte-étendard ultime de la Défense. Un sacerdoce qui révèle un homme finalement assez sensible, profondément empathique.

Dissection détaillée de la Justice, de ses arcanes et de ses travers avec un défenseur en mission offensive.

Eric Dupond-Moretti

Eric Dupond-Moretti

Monsieur « Acquittator » donc ?

Je déteste. Ce terme d’ « Acquittator » vient d’une conférence organisée par le bâtonnier de Marseille où j’étais invité. On m’y a présenté sous le nom d’«Acquittador».Tout le monde s’est marré, fin de l’histoire. Et voilà que, le lendemain, un journaliste présent sur les lieux transforme dans son papier « Acquittador » en « Acquittator ». Et ça, ça a été repris, à ma grande stupéfaction, par tout un tas de journalistes qui en ont fait mon nom « dans le milieu » comme ils disent. Ça sort de nulle part. C’était juste une boutade à la base.

Je n’aime pas du tout ce surnom. D’abord parce que ça me fait penser à Terminator. Et, deuxièmement, parce que cela transforme l’obligation de moyen en obligation de résultat. Conséquence, dans un papier récent paru dans la Tribune de Genève, un autre journaliste a écrit que j’étais venu « jouer » aux Assises de Genève sur le mode « Vais-je gagner le nouveau challenge que je me suis fixé personnellement ? Vais-je obtenir une fois de plus un acquittement ? ». Ça c’est absolument insupportable. 

Vous ne vous êtes jamais surpris vous-même à faire le calcul de vos acquittements. Vous ne vous êtes jamais laissé griser ?
Si je ne deviens pas finalement un peu « Acquittator » ? Mais bien sûr que oui. Si je vous disais non, je vous mentirais. C’est quand même plus gratifiant pour un avocat d’obtenir un acquittement plutôt qu’une condamnation. Tous ces acquittements, ils font quand même bien plaisir. Chaque acquittement, c’est comme une consécration. Une consécration judiciaire.

Mais bon, si l’on parle de résultats, moi, des « Condamnator », j’en connais plus que des « Acquittator ». Des tôles, j’en ai connues quelques-unes et j’en connaîtrai encore un paquet je pense. 

Selon vous, un acquitté est-il forcément innocent ?
Non, bien sûr que non. Et heureusement ! 

« Je rêvais secrètement de lire mon portrait dans le petit détective. » 

Pourquoi ?

Laissez-moi d’abord vous dire que l’avocat n’est pas le juge de son client.Voilà une chose primordiale. Et puis pour le reste, ceux qui sont acquittés sont des gens à l’égard desquels on n’a pas apporté la preuve d’une quelconque culpabilité. Cela signifie que le doute a profité à l’accusé. C’est le signe d’un bon fonctionnement du système judiciaire. Disons que d’un point de vue judiciaire, l’acquit- tement d’un coupable, c’est sain.

Cela veut dire que...

Laissez-moi terminer. Les vrais innocents peuvent se féliciter si de temps en temps on acquitte un coupable, d’accord ? Ça veut dire que les règles marchent encore. Et enfin, il faut ajouter que l’acquittement d’un innocent, et bah c’est vraiment la moindre des choses. Tout est dit.

Que voulez-vous dire quand vous soulignez que « les règles marchent encore » ?

La règle, c’est la charge de la preuve qui incombe à l’accusation. Quand cette preuve n’est pas rapportée, on doit acquitter. Point barre. Moi, il y a des gens pour qui j’ai plaidé dont je ne sais toujours pas s’ils étaient innocents ou coupables... Mais ce que je sais, c’est que si j’avais été juge, j’aurais acquitté à l’évidence.

On apprend aux étudiants en droit, qu’ils soient magistrats ou avocats en devenir, qu’il vaut mieux acquitter cent coupables que de condamner un innocent. C’est ça l’adage.

Quelqu’un qui n’est pas au fait des us et coutumes du monde judiciaire pourrait trouver douteux que l’on acquitte quelqu’un dont on n’est pas définitivement certain qu’il ne soit pas coupable. 

Mais moi je ne vous parle pas d’éthique, je vous parle de droit. On ne peut pas trouver que ce raisonnement soit douteux pour une raison simple : c’est le bon sens qui l’impose. La règle, c’est que le doute profite à l’accusé et pas au procureur. 

« D’un point de vue judiciaire,

l’acquittement d’un coupable, c’est sain. » 

Mais quand un coupable n’est pas condamné ?
Et bien c’est parce qu’il a un très bon dossier ! Et n’allez pas dire que c’est avant tout grâce à son avocat. C’est toujours le dossier qui prime. Un acquittement, ce n’est pas un hold-up. La cour d’Assises ne doit pas répondre à une énigme, elle ne doit pas raconter les choses. Elle a une seule question qui lui est posée : est-ce qu’on lui a rapporté des preuves prouvant la culpabilité d’un tel ? Et si cette preuve absolue et indiscutable n’est pas rapportée, alors la seule décision possible, et bien c’est l’acquittement. Evidemment. 

Pour défendre son client, l’avocat n’est pas obligé d’être persuadé de son innocence ? Il doit juste présenter son dossier d’une telle manière qu’il puisse empêcher qu’on trouve cette preuve « indiscutable » ? 

Ce que l’avocat pense, ce que je pense, ça n’a aucun intérêt. 

© maxppp

© maxppp

Mais ça peut entrer en jeu à un moment donné ?

Ça peut entrer en jeu mais sur un registre qui n’est pas celui de l’examen du dossier, qui n’est pas celui de la recherche ou de la discussion de la preuve. Par contre, sur le registre émotionnel, bien sûr ! Bien sûr que si vous avez au fond de vous la certitude de l’innocence d’un homme, sur le plan affectif, ça peut effectivement changer des choses. Mais pour autant, sur la discussion purement technique, on se base sur des faits objectifs. Est-ce que ça a été commis ou pas ? Est-ce que la preuve de leur commission est établie ou pas ? (Il frappe la table de sa paume de main).

Si vous discutez d’un alibi - que vous ayez ou non la certitude de l’innocence de celui pour qui vous plaidez - ça ne change rien. Ce qui compte, c’est de savoir s’il était là tel jour et à telle heure. Et si vous combattez telle hypothèse, vous le faîtes avec des éléments techniques. Là, l’affectif n’a pas sa place. Ensuite, dans votre bagnole en rentrant du procès, si vous avez le sentiment que celui que vous avez défendu a été condamné alors qu’il était innocent, c’est quand même quelque chose d’assez insupportable. L’affectif reprend le dessus. Mais ça ne concerne que vous. Mes états d’âme, je les garde toujours pour moi. Les états d’âme, c’est ce qui me permet de vivre en dehors du tribunal. 

Ça vous est déjà arrivé de vous sentir mal comme ça ?
Plusieurs fois oui ! 

Et à l’inverse, quel sentiment a-t-on quand on a obtenu l’ acquittement d’ un type dont on pense qu’il est coupable ?

Ça ne me gêne pas. Mais que l’on soit bien clair : c’est exceptionnellement rare qu’un avocat soit au fait de la vérité. Parce que le client se sert de son avocat comme d’un premier filtre. S’il s’apprête à raconter des histoires au juge, d’abord il les raconte à son avocat. Et si ça passe, si l’avocat ne trouve rien à redire, le type se dit légitimement « tiens, c’est pas si con que ça ce que je raconte, je peux peut-être convaincre le juge ». C’est là où l’avocat doit jouer son rôle de filtre et dire à son client que ce qu’il raconte, ça ne fait marcher personne, et surtout pas un juge. Très rarement, le client va dire à son avocat qu’il est coupable et qu’il voudrait être acquitté. Moi, ça m’est arrivé à peine deux fois dans ma vie...

Ce à quoi vous avez répondu ?

« Je m’en fiche, je veux pas le savoir, ce n’est pas mon problème ». Si je me mets à juger ceux qui viennent me voir, pour justement que je ne les juge pas et que je les défende, alors je ne suis plus avocat et il faut que je change de boulot.

« Vous avez des innocents qui ont des gueules de coupable, qui s’expriment avec la maladresse que l’imaginaire populaire attend des coupables. » 

Et vous avez déjà gobé des bobards qu’un de vos clients vous a racontés ?
Oui, ça m’est déjà arrivé. Au cours de ma carrière, j’ai vu des types que je pensais coupables se défendre comme on imaginerait un innocent se défendre. Et j’ai vu des innocents se défendre très mal comme on imaginerait un coupable se défendre. Vous avez des innocents qui ont des gueules de coupables, qui s’expriment avec la maladresse que l’imaginaire populaire attend des coupables. 

En général, le coupable a toujours un avantage sur l’innocent : lui, il sait comment les choses se sont réellement passées. Il peut peut-être, d’un point de vue factuel, mieux les contourner qu’un innocent. Par définition, un innocent ne sait pas comment les choses se sont passées parce qu’il ne les a pas vécues.

J’ai le souvenir de deux situations où j’ai pressenti qu’il y avait une culpabilité. Quand je dis à l’un d’entre eux qu’il serait peut-être bien d’organiser une confrontation entre lui et les gens de la banque et que lui, il me répond « nan nan, c’est pas très utile », vous comprenez quand même qu’il n’a pas vraiment envie d’être confronté à eux (clin d’œil). Pas idiot le mec. Mais pour le reste, moi, je ne suis pas son juge d’instruction. Moi, je suis la voix d’un type qui n’en a pas ou plus. Je suis porteur de sa vérité et jamais de la mienne, ni de la vérité absolue.

Je vais vous dire, les questions que vous me posez là, on me les pose à l’apéro ou au repas du petit cousin. Cela démontre que l’on n’a toujours pas compris aujourd’hui le sens des droits de l’homme et des droits de la défense. C’est extraordinaire ça ! On me dit toujours sur un air très entendu (il prend une voix fluette) : « mais alors comment vous faîtes pour défendre des coupables ? » Je n’entends que ça. Ça prouve que l’on n’a toujours pas compris le fonctionnement judiciaire, l’idée de charge de la preuve ni celle de doute vis à vis de l’accusé. 

Vous me dîtes qu’un client peut parfois tester son avocat. Comment s’établit une relation de confiance entre les deux hommes ? Vous faîtes comment vous ?

Ne parlons pas de confiance. Parlons plutôt de compréhension. Et bien, il faut être accessible à l’autre pour qu’il se livre.

Vous savez, la grande différence entre les magistrats et les avocats, c’est que les premiers sont des gens souvent très manichéens. Pour eux, il y a le légal et l’illégal, le beau et le laid, le bien et le mal. Les avocats, eux, sont plus sensibles à la fragilité des êtres. C’est ce que je retiens de mon métier. On peut avoir affaire à un type brillantissime, polytechnicien – j’en ai défendu un d’ailleurs – parfaitement inséré socialement et qui, soudain, bascule. Qui passe de la lumière à l’obscurité la plus affreuse. Je pense que tous les êtres sont capables de basculer. Cette fragilité-là, on l’a et je l’ai toujours à l’esprit. Donc le contact que l’on a avec les gens doit être fait de beaucoup de com- préhension. Faut pas aller voir le mec en lui balançant que ce qu’il a fait est affreux ; il faut l’écouter. En général, les gens expriment ce qu’ils ont fait. Et parfois, l’avocat aide le coupable à mettre les choses en mots. Il faut s’adapter à la personne que l’on a en face de soi. Chaque fois que l’on défend un homme, il faut se mettre au diapason de ce qu’il vous semble être.

Vous pouvez défendre un gangster éminemment sympathique et un boulanger de quartier terriblement antipathique et à chaque fois, vous devez vous adapter. A noter qu’aux Assises, vaut mieux être boulanger que boucher, allez savoir pourquoi... Ça doit véhiculer des fantasmes... Et en fin de compte, avec tout le monde, l’avocat, il est un peu curé, un peu confesseur, un peu psy. 

Chaque client nécessite donc un comportement particulier. quand on a affaire à ceux qu’on appelle des « gros bonnets », des types liés au grand banditisme, on se comporte comment justement ? Vous, par exemple, vous avez eu à gérer le dossier de Karim Bouabbas, personnage soupçonné (mais acquitté) d’avoir participé à l’évasion du braqueur Antonio ferrara. On gère comment un tel client ?

Quand je prends mon sac pour aller en taule et que je rencontre pour la première fois un gros voyou, en fait, ça ne change rien par rapport à un autre type de client. C’est du « bonjour monsieur, asseyez-vous. Je suis venu vous montrer ma tête et voir la vôtre. Qu’est-ce que vous avez fait ? ». Mais bon, j’ai quand même quelques années de métier derrière moi. Et puis, je n’ai jamais eu de fascination pour la voyoucratie. Et parmi les voyous, il y a des types que je trouve très sympas. Une dernière chose aussi : je ne veux absolument pas être l’avocat du grand banditisme. Même si je suis l’avocat d’un certain nombre de personnes fichées au grand banditisme. Je suis l’avocat des gens, c’est tout. C’est ce qu’il y a de bien avec ce métier, c’est qu’il nous permet de rencontrer de tout, c’est ça que j’aime.

Moi, il m’est arrivé de plaider pour un prince de sang richissime et dans le même temps, pour un malheureux qui était au chômage. Ce grand écart sociologique est passionnant. Comme lorsque l’on passe d’un client voyou à un client boulanger ou boucher ou avocat ou encore magistrat – ça m’est arrivé. Chaque fois, on pénètre dans un monde qui n’est pas le nôtre. Il y a un côté voyeur chez l’avocat, c’est évident ! Oui, je suis un peu voyeur. 

Antonio Ferrera

Antonio Ferrera

Mais pour le voyou, il n’y a pas quelque chose de particulier ? Vraiment rien ?

Bon, on se demande quand même à quoi ça ressemble, comment ça fonctionne. Il y a de la curiosité. Mais on s’habitue vite. Et cette question-là, elle n’est pas exclusivement réservée au grand bandit, c’est le cas pour tous les genres de client que je peux avoir. Il m’est arrivé de défendre des sportifs de haut niveau ; quand je suis rentré dans ce monde-là, j’ai posé des tas de questions qui n’avaient rien à voir avec le dossier. Je me revois demander à mes clients combien d’heures ils s’entraînaient par jour. J’étais intrigué, curieux. Comme à chaque fois. 

Dans un portrait que vous a consacré le journal Le Monde il y a quelques années, il est écrit que « la plus précieuse des notoriétés pour un pénaliste, c’est celle de toutes les prisons », ça vaut donc pour vous ? 

Evidemment. Il y a les prisons et le reste. Le reste étant du pipeau. Je suis un avocat médiatique mais je ne suis pas un avocat médiaphile ni cathodique. Je ne suis pas prêt à faire n’importe quoi pour que l’on parle de moi. J’accepte que l’on parle de mon travail, des résultats que j’obtiens mais je refuse d’aller faire Fort Boyard, vous voyez. Et je suis à peine caricatural en disant cela.

Ce à quoi je suis très attaché, ce sont deux choses ; c’est effectivement ce qui se raconte dans les taules, parce que là on est au cœur de la quotidienneté de l’avocat. Et puis je suis très attaché, très sensible aussi à ce que racontent les confrères. 

« C’est quand même une facilité pour certains de dire que  "Dupond terrorise les magistrats".

Moi, je ne terrorise que les cons. » 

Qu’est ce qui peut vous pousser à refuser de défendre quelqu’un ? En début d’année, vous avez refusé de défendre Tony Meilhon, ce jeune homme récidiviste accusé d’avoir enlevé et découpé une jeune fille près de pornic.

Il y a plusieurs critères. D’abord, c’est une question de timing. Là, je viens de recevoir une dame qui m’a proposé une affaire à Lyon alors que j’ai déjà une affaire à Périgueux. J’ai donc refusé. Deuxièmement, je veux aussi vivre de mon métier donc je demande des honoraires précis. C’est à moi ensuite d’accepter de prendre un dossier moyennant des honoraires inférieurs à ce que je demande au départ. Ça m’est déjà arrivé, parce que j’ai eu un coup de cœur ou parce que c’est une affaire médiatique. Mais il n’y a que moi qui décide si j’y vais ou pas.

Et puis troisièmement, il y a quelque chose que je refuserai toujours, c’est de plaider pour quelqu’un qui me dicterait son système de défense. Par exemple, je pourrais défendre un type qui dit que les chambres à gaz n’ont pas existé mais je ne pourrais pas défendre un type qui me demanderait de plaider que les chambres à gaz n’ont pas existé. 

Tony Meilhon

Tony Meilhon

Vous venez de parler d’« affaires médiatiques ». Comment êtes-vous devenu un avocat capable d’avoir prise sur ce genre d’affaires ?

Rappelons d’abord que les avocats médiatiques sont souvent pénalistes. Il y a une espèce de fascination des gens pour le crime et la façon dont il est traité en justice. Ce sont les affaires qui passionnent le plus. Tout le monde se fout des affaires jugées au civil. Donc forcément les pénalistes se retrouvent au premier plan.

Au début de sa carrière, un avocat pénaliste s’occupe d’une petite affaire dont parle le journaliste du journal local. Et puis un mois après, dans une affaire dont parlent deux journaux locaux...

Et puis un jour, on tombe sur une affaire qui vous propulse un peu sur le devant de la scène. Ça a été Outreau pour moi. C’était en 2004. Il y a eu aussi l’acquittement de Jean Castela (soupçonné d’être l’un des commanditaires de l’assassinat du préfet de la Corse Claude Erignac en 1998 – NDLR). 

Comment avez-vous « intégré » l’affaire d’Outreau justement ?

J’avais déjà connu quelques affaires assez médiatiques comme celle de OM-VA où je défendais Jacques Glassman (ancien joueur de foot qui a dénoncé le système de pots de vin mis en place par l’OM et son président Bernard Tapie au milieu des années 90 – NDLR). J’avais déjà une petite réputation régionale.

Un jour, j’ai reçu une lettre d’une dame qui s’appelait Roselyne Godard qui était incarcérée à la prison d’Amiens. Je l’ai tout de suite prise comme cliente (celle que l’on surnommait la « boulangère d’Outreau » a passé près de deux ans derrière les barreaux pour des supposés viols sur mineurs avant d’être acquittée - NDLR). 

Vous vous êtes servi de cette affaire comme d’un tremplin pour votre carrière ?

Je ne m’en suis pas servi comme d’un tremplin, c’est un tremplin ! Mais je me suis rendu compte très tard dans la procédure à quel point cette affaire pouvait avoir un écho. Je n’ai pas mesuré ça tout de suite. Mais à la longue, bien sûr que j’ai mesuré le retentissement médiatique que cela pouvait avoir sur mon métier d’avocat. Mais humainement, il y a clairement autre chose que ma carrière dans cette affaire. Il y a des enfants qui ont été violés et des gens qui ont été incarcérés à tort par une Justice aveugle.

Au sortir de cette affaire, les demandes ont afflué sur votre bureau ?
Oui, beaucoup. Et de tout. J’ai reçu un paquet de lettres de fous. Vous savez, la Justice, ça attire les dingues. Les rédactions et les cabinets d’avocats reçoivent le même type de courrier de la part de persécutés et de paranos. Chez nous, il y en a au moins deux par semaine.

Après Outreau, je recevais des tas de lettres de partout en France. C’était des histoires qui se voulaient mitoyennes de celle d’Outreau mais ça n’avait jamais rien à voir.

Plus tard, quand quelqu’ un comme Jacques Viguier vous choisit pour être son avocat (cet universitaire était soupçonné d’avoir fait disparaître sa femme. Il a été acquitté en 2009), comment ça se goupille ? Il vous a remarqué dans l’affaire d’ Outreau ? C’ est lui qui vous a contacté ? Et pour Jérôme Kerviel, pareil ?

Et vous, pourquoi vous êtes chez moi ? Vous avez bien lui mon nom dans la presse nan ? Et bien eux, c’est pareil. Ils m’ont remarqué en lisant les journaux, ils se sont dit que ça pourrait être pas mal que je sois à leurs côtés. 

Jacques Viguier / Photo DDM, archives, Th. B.

Jacques Viguier / Photo DDM, archives, Th. B.

Dans ces affaires où la pression médiatique est importante, comment vous la jouez face aux journalistes ? Il y a bien une tactique à adopter ? Vous êtes un peu roublard non ?

Oui, face aux journalistes, faut être un peu roublard (clin d’œil). Plus sérieusement, la pression médiatique, c’est surtout ce qu’en font les journalistes. Vous savez, dans l’affaire Viguier, j’ai décidé de ne pas communiquer du tout. D’abord parce que la presse était hostile à mon client de façon assez générale et puis parce que je me disais que si on m’interviewait après l’audience, j’aurais beau dire que Viguier était innocent, les parties civiles monteraient toujours au créneau derrière. Donc selon moi, la seule manière pour que la presse s’autocensure et ne fasse pas de Viguier un coupable avant l’heure, c’était de ne rien dire pendant le procès. Ca provoquerait un vrai déséquilibre, la presse arrêterait alors de mettre en avant les arguments des seules parties civiles.

Je n’ai rien dit du procès, je ne voulais rien alimenter. Le deuxième ou troisième jour d’audience, j’ai juste déclaré aux jurés « ce soir, à la télévision, vous allez voir mes confrères de la partie civile, mais moi, vous ne me verrez pas. Ce que j’ai à dire, c’est uniquement à vous que je le réserve au moment de plaider ». C’est un pari que j’ai fait seul ; mon client était malheureusement trop mal pour analyser ça avec sérénité. Au final, ce choix de stratégie médiatique a marché, les journalistes se sont autocensurés. Et mon client a été acquitté.

Faut bien se dire qu’on n’est jamais obligé de donner dans la surenchère médiatique pour gagner un procès. 

Ça, c’est quelque chose que, j’imagine, vous avez appris avec le temps...

Ouais.

Donc ça vous est arrivé par le passé de merder, de ne pas gérer comme le vouliez cette fameuse pression médiatique...

Ouais, ouais. Au début de ma carrière, je n’osais pas envoyer chier un journaliste (sourires). Je me sentais obligé de lui répondre à chaque fois. J’étais jeune, j’étais impressionné par la presse, j’avais le trac dès qu’on m’interviewait, ça me tétanisait encore plus que d’aller à la barre. Je n’avais pas envie de me viander, je flippais de passer pour un con ! Et puis je disais oui à tout. Et ce, d’autant plus que je rêvais secrètement de lire mon portrait dans Le Petit Détective, je voulais montrer ça à ma mère qui aurait eu la larme à l’œil. Je n’aurais jamais osé faire un blocus comme je l’ai fait au procès Viguier. Je ne comprenais pas que je pouvais avoir une vraie liberté dans ma manière de communiquer. Aujourd’hui, je ris de tout ça, je suis assez décontracté. Je fais juste attention à ne pas raconter de conneries énormes devant les caméras. Pour résumer, je vous trouve très sympathique mais je ne suis pas ému de vous recevoir. Il y a de ça trente ans, je l’aurais peut-être été. Et en plus vous êtes des journalistes parisiens... (petit sourire en coin à peine ironico-moqueur, on aime) 

Eric Dupond-Moretti - DR

Eric Dupond-Moretti - DR

Je suis donc sympathique, vous me touchez maître. Bref, vous pensez qu’il serait intéressant d’apprendre aux élèves du barreau à gérer les relations avec la presse ?

Mais non ! Assez du formatage à la fin ! Il ne faut pas tout enseigner, il y a des choses que la vie apprend. On ne va pas tout coacher. Faut laisser ça aux businessmen qui croient utile d’aller en séminaire d’évolution personnelle. Moi, je ne crois pas en ça. 

« Le coupable a toujours un avantage sur l’innocent : lui, il sait comment les choses se sont réellement passées. » 

Vous partagez votre temps entre les grosses affaires médiatiques dont on vient de parler et des affaires plus discrètes. Dans le portrait du Monde que j’évoquais tout à l’heure, vous dîtes que votre routine, c’est même plutôt le petit fait divers crado du genre « le gitano qui a éventré une vieille femme pour lui piquer 40 euros ». Comment on gère le passage entre le médiatique et l’anonyme ? 

Oh, c’est exactement le même boulot. Et puis plaider avec juste un petit journaliste local dans la salle d’audience et pas une armée de caméras, ça ne rend pas le dossier plus facile à gérer. De toute façon, quand on se lève pour plaider, on ne regarde pas le nombre de journalistes dans la salle. Aujourd’hui je suis indifférent à tout ça. Sinon, évidemment, quand j’étais jeune, j’avais plus de pression sur les grosses affaires.

Ça se traduisait par quoi ?

Pendant dix ans, j’ai dégueulé avant les audiences. J’avais beaucoup de mal à appréhender et à gérer l’enjeu lié à mes plaidoiries. La première fois que je me suis retrouvé propulsé devant une cour d’Assises, j’étais quand même bien loin des affaires de dégradations de véhicules que j’avais l’habitude de plaider. Ma première affaire aux Assises, c’était un vol à main armée. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai plaidé l’acquittement et il a été condamné (sourire). C’est marrant parce que j’étais persuadé qu’il était innocent.

Bref, j’étais assez impressionné. La cour d’Assises, c’est quand même un sacré cérémonial ! J’étais mort de trouille. J’avais la pression médiatique dans mon dos et je sentais également la présence des confrères à côté de moi. Ça aussi, c’est une sacrée pression ! Quand on est un gamin et que l’on plaide avec les grands avocats du moment comme Jean-Louis Pelletier ou Thierry Levy, on est mort de trouille.

Au final, l’évolution de l’avocat, elle est liée à l’évolution de son trac. Il faut une bonne quinzaine d’années pour commencer à ne plus avoir trop peur. Ce n’est pas que je n’ai plus peur aujourd’hui, mais disons que cette peur, je la maîtrise d’avantage. Petit à petit, le discours finit par prendre place au détriment du reste. 

© AFP - Maïtre Jean-Louis Pelletier

© AFP - Maïtre Jean-Louis Pelletier

Votre discours dans les salles d’audience justement est assez offensif. Vous-même parlez d’une « obligation d’insolence » vis à vis de la Cour au moment de plaider. Ce genre d’attitude me fait tout de suite penser au style de Jacques Vergès. Vous pensez quoi du personnage ?

Moi, Vergès, c’est un type que j’aime bien. Ce type a inventé un truc qui s’appelle « la défense de rupture » que plus personne ne pratique aujourd’hui - il n’y a que les imbéciles pour vous dire que ça se retrouve encore aujourd’hui. Moi j’ai souvent affaire à des magistrats qui me disent « mais vous, vous faîtes de la rupture ». Foutaises. 

La rupture, c’est quoi ? C’est dire aux juges qui sont en face de nous, que l’on ne les reconnaît pas en leur qualité de juge, du genre « vous n’êtes pas mes juges ». Pour Vergès, c’était le refus d’être jugé par des juges colonisateurs partisans de l’Algérie française. Ce genre de défense n’est plus pratiqué aujourd’hui, sauf peut-être dans quelques procès politiques comme les procès des terroristes basques qui veulent s’exprimer uniquement en basque devant la cour. Vergès, j’ai de l’admiration pour lui parce que c’est un type qui a risqué sa peau pour défendre des hommes. On oublie qu’il s’est quand même engagé à 19 ans dans les Forces Françaises Libres. Ça, ça mérite, de mon modeste point de vue, un immense respect. En tous les cas, le mien. Nous, finalement, qu’est-ce qu’on risque aujourd’hui à défendre un homme ? Bah, pas grand-chose, voire rien... On risque peut-être un outrage à magistrat, au pire de l’exaltation. On ne risque rien ! Vergès, lui, il a risqué ! Voilà.

Un jour, j’ai rencontré une avocate tunisienne qui s’occupe des questions de droits de l’homme. Je l’ai croisée dans un bistrot à Paris, en face du Palais de Justice. Elle est venue me voir pour me dire qu’elle admirait ce que je faisais. Je lui ai répondu, « attendez, c’est une plaisanterie là. Moi, quand je pousse un coup de gueule, tout ce que je risque, c’est d’avoir deux lignes dans le journal du lendemain. Mais vous, pour le même coup de gueule, vous allez en taule ». Et d’ailleurs, elle en sortait, cette chère dame. Je trouve que nous, les avocats d’aujourd’hui, nous vivons dans une cité pacifiée – même si tout n’est pas parfait – et nous n’avons donc aucune excuse à ne pas être libre et parfois insolent. Aucune. Aucune parce qu’il n’y a aucun risque.

Et quelle est la différence entre cette « liberté » d’être insolent et « l’obligation d’insolence » que vous avez souvent évoquée auparavant ?

Oh, disons qu’il vaut mieux parler de liberté. L’insolence, elle ne doit pas être systématique. Elle est juste parfois nécessaire. En fait, il y a deux types de rapports avec les magistrats. Soit on parle d’un respect mutuel et dans ce cas-là, il n’y a aucun intérêt à aller injurier le magistrat. Ça serait un non-sens, ce serait totalement contre-productif. Dans ce cas-là, la défense est naturelle, l’avocat s’inscrit dans une contradiction qui est la base de son métier. On doit dire au juge qu’il se trompe. S’il vous respecte, le juge ne demande qu’à être convaincu par ce que vous lui racontez, au risque de mettre en branle ce qu’il a construit lui-même au moment où il a lu le dossier. Il accepte de voir son idée préconçue battue en brèche par l’avocat, il accepte d’envisager qu’il s’est peut-être trompé. Il n’y a que les grands magistrats qui sont capables d’une telle clairvoyance, qui sont capables d’accepter que la contradiction est indispensable pour la bonne tenue d’un procès.

Au procès Colonna par exemple, il y a eu un vrai respect mutuel avec les magistrats. A chaque fois que j’ai demandé la parole, je l’ai eue. Et le procès s’est déroulé sans l’ombre d’un incident. 

Mais c’est rarement le cas selon vous ?

C’est rarement le cas. On a souvent affaire à un deuxième type de rapport avec les magistrats. Les types ne sont pas souvent ouverts à l’autre et à la contradiction. Et donc dans ces cas-là, il y a un rapport de force avec l’avocat. Je ne vois pas pourquoi on devrait se faire traiter comme un petit garçon par le président de la cour d’Assises.

Une fois, à Bobigny, je vais prendre une cannette de Perrier à la suspension d’audience. L’audience reprend et je pose ma cannette sur mon pupitre. Bon, il n’y a rien de plus con et de plus neutre qu’une canette de Perrier hein. Et la présidente me fait « maaaaaître » en agitant le bout du doigt. Je comprends tout de suite qu’elle veut que j’enlève ma canette. Comme si j’avais failli aux règles de la bienséance... C’est ridicule ! Mais la magistrate veut me montrer qu’elle domine complètement, qu’elle est la patronne absolue dans sa salle. Alors, je fais mine de ne pas comprendre. Mais elle insiste et continue à me faire du « maaaaaître » avec sa voix chevrotante en tendant le doigt. Et là je lui réponds : « mais Madame, c’est le Perrier qui vous gêne ? Malheureusement, il n’y avait pas de Fanta au distributeur... ». Bon. Et ben elle a rien répondu.

Mais si j’avais enlevé ma cannette, si je m’étais dégonflé, j’aurais eu l’air de quoi ?

Vous voulez dire que la magistrate aurait pris un avantage psychologique sur vous pour le reste de l’audience ?
Mais totalement ! Pendant un procès, il y a véritablement un combat de cet ordre, surtout avec les présidents qui ne sont pas de grands présidents. Le grand président, il n’a pas besoin de ça ; il connaît son dossier et il vous laisse faire tout ce que souhaitez. Ça ne veut pas dire que vous allez gagner mais ça veut dire au moins que le contradictoire se fait sans heurt. Vous pouvez faire votre boulot.

Le bruit qui court le long des couloirs des palais de justice, c’est que vous inspirez pas mal de crainte, voire même de l’animosité du côté des magistrats. Pourquoi selon vous ?

Et bien demandez-leur à eux les magistrats... 

Oh, vous avez bien une idée quand même ?

Non, non... 

« Je pourrais défendre un type qui dit que les chambres à gaz n’ont pas existé. » 

Si, si...

Non (rires). Bon, disons que je ne me laisse pas faire. Ecoutez, moi, j’ai connu l’époque où l’avocat disait au président « monsieur, pendant la garde à vue de mon client, ça ne s’est pas bien passé ». Ce à quoi le magistrat répondait : « comment monsieur ? Voilà que vous faîtes le procès de la police ? Mais c’est une plaisanterie j’espère ? ». Donc au début de ma carrière, à l’époque de la Justice de papa, il m’est arrivé plusieurs fois d’assister à ce genre de scène. On était à la fin des années 80. Aux Assises, le président était le personnage qui faisait absolument tout. Tout. Bon, moi, ce n’est pas la conception que j’ai de la Justice, je ne suis pas un pot de géraniums devant un accusé. Je veux un partage de la parole judiciaire et je veux prendre ma part là-dedans. De gré ou de force hein. De gré, c’est mieux ; de force, parfois.

(L’avocat se met à se tortiller sur son siège et hausse le ton)

Ecoutez, il n’y a rien de plus violent qu’une cour d’Assises. Mais c’est une violence qui ne sent pas l’urine, qui n’est pas faite de coups physiques. Mais infliger vingt ans de réclusion criminelle à un type, c’est d’une violence inouïe ! Et faudrait faire ça dans l’exquise urbanité ? Sans que l’on ait pu exprimer tout ce que l’on a envie d’exprimer pour éviter ça ? C’est une plaisanterie...

La cour d’Assises, c’est un endroit où l’on doit cultiver la contestation. C’est un endroit où il faut se battre, c’est un endroit de violence ! 

© maxppp

© maxppp

Au point, parfois, de manquer de « délicatesse » donc... (maître Dupond-Moretti a été attaqué une fois en justice par un magistrat pour « infraction à la délicatesse » au cours d’une audience dans laquelle il plaidait)

Ouais, bien sûr. Evidemment. Et la délicatesse, on l’explique comment à un type condamné à vingt ans de prison et qui en méritait seulement dix ? On lui dit quoi à lui ? Ah, ça c’est vrai qu’on aime la délicatesse aux Assises : faut rendre son verdict debout...

En fin de compte, je ne sais même pas ce que c’est que la délicatesse. Pour moi, ce n’est pas une vertu cardinale. En tout cas, pas dans une cour d’Assises. Absolument pas. La délicatesse, il faut en avoir si vous faîtes du point de croix. Si vous faîtes de la dentelle à Calais, il faut être délicat. Mais si vous êtes dans une enceinte judiciaire où l’enjeu, c’est la vie de l’homme que vous défendez, qu’est-ce qu’elle vient foutre là la délicatesse ? Qu’est-ce qu’elle a à y faire ?

Ça aussi vous l’avez appris sur le tas ?

Non, j’ai jamais été très délicat (sourire). Mais toute cette affaire de manque de délicatesse, notez bien que c’est par défaut. C’est quand les choses ne se passent pas normalement. Et ça arrive...

Vous avez le souvenir d’un gros accrochage avec un président de cour ?
Oh ouais, plein. Du genre le type qui regarde l’heure quand je plaide. Donc je m’arrête de plaider et je lui dis : « Il est midi monsieur le Président ». Il me répond : « Mais maître, je ne comprends pas pourquoi vous me dîtes ça » - « bah vous avez regardé à quatre reprises votre montre, je pense qu’elle ne doit pas bien marcher, je vais donc vous donner l’heure parce que c’est très désobligeant, j’ai l’impression que je vous emmerde. Et je vais avoir très vite le sentiment que vous m’emmerdez ».

Bon, et puis pour revenir à votre autre question, je pense que c’est quand même une facilité pour certains de dire que « Dupond terrorise les magistrats ». Moi, je ne terrorise que les cons. 

Au fil de votre carrière, le fait d’affronter la cour et de plaider, c’est un peu devenu comme une sorte d’addiction nan ?
Oui. J’aime ça passionnément. Et je crois que ça correspond aussi à un besoin intime, personnel et très profond. Je ne fais pas ce que je fais par hasard. Je pense que c’est comme une psychanalyse permanente.

Ça vous aide personnellement en quoi de plaider pour les autres ?
Quand je plaide, j’exprime un tas de choses qui me sont propres. Et ça doit être le cas pour tous les avocats. A travers les plaidoiries, il y a une part de verbalisation de ce que l’on est. C’est pour ça que j’en ai besoin. J’ai l’habitude de dire que quand je plaide la mort du père de mon client, je parle évidemment de la mort de mon père. C’est d’ailleurs pour ça qu’un mauvais résultat, c’est toujours extrêmement douloureux personnellement.

Si vous avez un jour besoin d’un avocat, à quoi il ressemblerait ?
C’est marrant que vous me demandiez ça parce que c’est une question que je me suis souvent posée. J’aurais beaucoup de mal à choisir. Quand on est avocat, on est un peu cabot. On est boulimique, on a un égo un peu cabossé. Donc je me dis que celui que je ne désignerais pas, il serait fâché, surtout si c’est pour le crime du siècle. Et comme je n’ai envie de vexer personne...Bon, ça ne serait pas forcément la même chose si c’était pour un excès de vitesse...

Disons que si j’avais l’entière liberté de choisir, je prendrais plusieurs avocats.

Dernière question et non des moindres. Je profite que l’entretien soit un peu plus détendu maintenant pour vous titiller sur un point : le fameux cliché de l’avocat mafieux, l’avocat « marron » comme on dit dans le jargon. C’est une image qui a pu vous emmerder au cours de votre carrière ?

Non, ça ne m’a jamais emmerdé. Vous voyez, dans le rapport que l’on a avec les gens, les gens savent ce qu’ils peuvent vous demander, ce qu’ils ne doivent pas vous demander et ce qu’ils ne peuvent pas vous demander. Moi, je n’ai jamais de ma vie, été confronté à un client qui m’a demandé de sortir une lettre de la prison. Ça peut paraître curieux parce que j’ai défendu des tas de bandits mais ça ne m’est jamais arrivé. Jamais, jamais, jamais, je n’ai été confronté à ça.

Jamais les magistrats n’ont dit de moi que je me comportais comme un voyou. Et Dieu sait combien ils sont nombreux à ne pas me porter dans leurs cœurs. Ça n’a jamais fait partie des choses qui ont été colportées sur moi. 

« Aux assises, vaut mieux être boulanger que boucher, allez savoir pourquoi... » 

Mais plus généralement, vous en pensez quoi de cette image de l’avocat marron ? 

Mais c’est Anconina dans je ne sais plus quel film ça (dans Police de Maurice Pialat, l’acteur Richard Anconina joue un avocat véreux. Le film date de 1985 – NDLR) ! Mais de toute façon, il y a des avocats ripoux comme il y a des flics ripoux et même des juges ripoux ! J’ai déjà bossé sur un dossier dans lequel un juge a été foutu en taule parce qu’il recevait des commissions. Mais ça ne signifie pas que tous les juges sont des pourris.

Richard Anconina et Gérard Depardieu dans Police de Maurice Pialat (1985)

Richard Anconina et Gérard Depardieu dans Police de Maurice Pialat (1985)

Et pour ce qui est de l’argent que vous recevez de la part d’un client voyou ?

Et bien je le prends. Et sans états d’âme ! Tout travail mérite salaire non ?

Mais on ne va pas faire les Bisounours, je sais très bien d'où vient cet argent. Quand un client qui n'a jamais travaillé de sa vie et qui a sur le dos trois affaires de braquage de fourgons blindés dont une pour laquelle il a été condamné, je me doute bien d'où vient l'argent quand il me paye! Et c'est pareil lorsque je défends un proxénète et que c'est une nana blonde qui s'appelle Katia et qui a un accent de l'Est qui vient un jour au bureau pour me payer. Attendez, je n'essaye jamais de me persuader que cet argent là est propre. Je ne m'imagine pas que les voyous que je défends ont soudainement contracté des prêts auprès des banques pour me payer. Faut pas déconner! 

Mais vous savez, cet argent que je récupère, je le fiscalise et il sert donc à payer les juges et les flics. Cet argent, il nourrit aussi le système d'une certaine manière, on ne va pas s'en plaindre!

Au final, quand on est pénaliste et que l'ont veut uniquement recevoir de l'argent propre, et bien faut défendre des avocats généraux et des archevêques. Et personne d'autre. Encore que, on est jamais certain de rien...

Par Raphaël Malkin