François Damiens : De l’art de jouer au con

Par Raphaël Malkin - Photos Vincent Desailly

François Damiens : De l’art de jouer au con
Par Raphaël Malkin - Photos Vincent Desailly

Marathon pour un Belge. Pour mettre la main sur François Damiens, il aura fallu slalomer entre les embrouilles et faire un aller-retour d’un bout à l’autre de la France en moins de douze heures. A dix heures, nous étions dans le train au départ de Paris, direction Grenoble. A midi, les montagnes montraient le bout de leur cime. Deux heures de car coincés entre plusieurs équipes de vieux journalistes bruyants et nous voilà au pied des pistes, à l’Alpe d’Huez (où se trouvait le festival de la comédie). Ciel bleu, neige blanche, connards bronzés et nous, mines de déterrés. Vingt minutes pour foutre le souk dans un hôtel en bois vernis et prendre en photo le bon François dans des conditions underground. Vingt minutes et embarquement dans un taxi pour Lyon. C’est sur la route que se fera l’interview. Dans les virages montagneux et sur l’autoroute.

(Entretien réalisé en janvier 2011)

Grand galet à la peau rosée par les pintes du soir, ce comédien est une icône. A coup de blagues foireuses distillés dans des caméras cachées célèbres en Belgique comme en France, Damiens s’est peu à peu imposé comme la maître de la comédie grassouillette.

Professeur d’auto-école, guichetier de péage, employé d’office de tourisme, quel que soit son personnage, François Damiens parvient à désarmer et piéger le quidam grâce à une connerie sans limite. Grimé en loser lourdingue – François l’Embrouille - le comédien incarne le Con avec un brio total. Une prouesse qui rend le public addict. C’est que la connerie, c’est jouissif.

Mimant à merveille les rictus et la démarche du Con, ce beauf si sur de lui, Damiens a recyclé son affaire au cinéma avec le film Dikkenek sorti en 2006. Dans cette production belge hallucinée, Damiens incarne Claudy, un réalisateur foireux et obsédé sexuel qui transpire la lose sous un cuir bas de gamme. Un homme charmant qui sait parler aux femmes : « Ils t’ont pas loupé… je sais pas si c’est un cheval ou une truie mais t’as vu ta tronche ou quoi ? On peut aussi faire un bouquin sur Halloween si tu veux ». Le gros Con par Damiens, avec l’accent belge en prime.

Depuis quelque temps maintenant, François Damiens enchaîne les rôles au cinéma. Nominé pour le César 2011 du meilleur second rôle pour L’Arnacoeur, le comédien présentait Une pure Affaire lorsque cet entretien a été fait. Pas forcément une affaire de con.

Dans votre nouveau film, Une pure Affaire, votre personnage tombe par hasard sur un sac de coke. Si ça vous arrivait, il se passerait quoi ?

Je ferais d’abord le calcul dans ma tête. Le gramme, c’est plus ou moins cinquante euros. Je me dirais 5000 multiplié par 50, ça fait 250 000 euros donc 10 millions de francs belges…hum…Nan, mais j’irais le ramener à la police.

Vous ne seriez pas capable d’un coup de folie comme votre personnage ?

Nan, nan, je ne pense pas. Bien mal acquis ne profite jamais. J’irais peut-être rendre le sac à celui qui l’a perdu. Ou chez les flics donc. Mais je ne balancerais personne. En fait, je ne sais pas voler. Je n’ai jamais rien volé sauf une fois : un pot de vinaigrette. Et je ne l’ai pas digéré. J’ai été malade comme un chien toute la nuit.

Vous l’aviez volé où ce pot de vinaigrette ?

Dans un grand magasin. Je devais avoir seize ans. J’étais venu acheter une salade mais je n’avais pas assez d’argent pour la vinaigrette. Donc je l’ai embarquée. Saleté de sauce, j’en ai pas dormi de la nuit. J’étais en « blocus ».

Je ne vois pas ce qui pourrait me rendre heureux avec l’argent d’un sac de coke. Qu’est ce que je pourrais faire ? M’acheter une bagnole ? Partir en vacances ? En sachant d’où vient cet argent, je ne vois pas comment je pourrais en profiter. Je suis honnête moi monsieur.

Pour votre personnage, ce sac de coke, c’est un déclic. Vous, votre déclic, c’est quoi ?

Je crois que mon déclic, c’est quand j’ai raté l’examen d’entrée au Conservatoire de Bruxelles. Si j’avais été accepté, je n’aurais peut-être jamais trouvé ma place. J’aurais été un très mauvais déclameur (sic) de théâtre classique. Et c’est là-dedans que je voulais m’engager au départ…n’importe quoi…Ca n’était vraiment pas mon truc en fin de compte. Je n’aurais vraiment pas été bon, je me serais peut-être dégoûté de moi même. De toute façon, si j’avais été pris, je pense qu’on m’aurait très vite fait comprendre que je n’étais pas à ma place.

Pour quelle raison vous l’avez raté cet examen ?

En fait, on ne m’a rien dit. Pas d’explication. Mais j’ai bien senti dès le départ que je ne serais pas pris. J’avais mal préparé l’affaire, je n’avais commencé à répéter que trois jours avant l’examen…Je pense qu’il n’y a pas de hasard, le Conservatoire, je m’en foutais en fait. Je ne voulais pas y rentrer je pense. Je suis devenu comédien par un autre biais.

Lequel ?

J’ai d’abord repris mes études de commerce. Après, j’avais un ami qui bossait dans une boîte de production qui développait de toutes petites caméras cachées. Je l’ai tanné pour qu’il me fasse engager. Même gratuitement. Il m’a engagé à la journée. J’ai tout de suite adoré ça. J’ai tout de suite adoré le fait de faire la comédie hors des sentiers battus. De faire des conneries en gros.

« A l’école, j’attachais les cartables de mes camarades avec des cadenas. Je mouillais les sièges, je foutais des verres d’eau au dessus des portes »

Cette envie de faire le con, ça vient d’où ?

J’ai toujours fait ça. Je crois qu’au départ, c’était une façon de rentrer en contact avec les gens. Je pense que j’ai toujours eu envie d’attirer l’attention inconsciemment. Quand j’avais quatre ou cinq ans, ma grand-mère m’appelait déjà « mon petit emmerdeur ». J’ai toujours aimé emmerder les gens. Mais toujours gentiment. Je ne chahutais pas gratis, ça n’a jamais été « emmerder pour emmerder ». C’était juste taquiner. Et je ne taquine que les gens que j’apprécie. L’humour n’a jamais été une manière de régler mes comptes. Quelqu’un que je n’aime pas, je ne vais pas essayer de lui faire une blague.

Vous avez des souvenirs de cette époque, de vos premières conneries ?

Par exemple, à l’école, j’attachais les cartables de mes camarades avec des cadenas. Je mouillais les sièges, je foutais des verres d’eau au-dessus des portes. Enfin que des petites conneries, rien de très méchant.

Quand j’étais petit, je ne jouais pas, je ne regardais pas la télé. Je ne lisais pas. Pas de puzzle, pas de Lego, pas de dessin, pas de bricolage. Mon passe-temps, c’était de taquiner. Surtout mon frère et ma sœur.

Du genre ?

Que des petits bazars. Cacher leurs affaires et puis observer leur réaction. Ça me faisait marrer…Mais eux, ça ne les faisait pas vraiment rire. Un jour, mon frère m’a attrapé et m’a allongé direct. Juste pour une petite blague.

Un peu plus tard, quand j’avais dix-huit piges, j’ai fait une blague assez marrante. J’étais avec un ami, on était en bagnole et c’était une journée où j’en avais marre ; j’étais pas très bien et j’avais envie de faire l’emmerdeur. J’ai gavé mon pote et ça a failli mal tourner. A un moment, j’étais donc au volant et je savais que j’avais un double des clés dans la boîte à gants. On était arrêtés à un carrefour. Je dis à mon pote : « tu me foutrais vachement mal si tu prenais soudainement les clés et que tu te barrais en me laissant sur place. Je pourrais plus bouger et je bloquerais toute la rue ». Et ce con, il chope la clé et se taille en courant. Moi, je prends mon double et je démarre aussitôt. En me courant après mon pote a failli se faire écraser. Il était furax. Vraiment pas content.

« Une connerie, ça s’installe doucement. C’est le seul moyen de voir ce qu’on a dans le bide »

Vous n’avez jamais l’impression d’être lourd ?

Mais j’aime bien être lourd ! C’est à partir du moment où je suis lourd que la situation devient intéressante. J’aime bien quand ça dure, quand les gens mettent du temps à réaliser le niveau hallucinant de ma lourdeur, quand ils arrivent à un point où ils n’en peuvent plus. Quand les gens commencent à s’agacer, c’est là que je me mets à savourer l’instant. Et ça ne se fait pas en trente secondes. Faut fatiguer la bête. Avec les caméras cachées, ça peut bien prendre trois quarts d’heure. Une connerie, ça s’installe doucement. C’est le seul moyen de voir ce que la personne que j’ai en face de moi a dans le bide.

Pour créer vos personnages pour vos caméras cachées, vous vous inspirez de personnages que vous avez croisé dans votre vie. Lesquels ?

De manière générale, j’essaye de me souvenir des mecs prétentieux à qui j’ai pu avoir affaire. C’est ces types-là qui m’interpellent. Comme les donneurs de leçons d’ailleurs. Ce sont eux les plus lourds, les fameux gros cons dont je m’inspire.

Il y a par exemple mon voisin. Ce mec va me dire « j’ai acheté mon Kärcher 399 euros ». Au lieu de « un peu moins de 400 euros ». Tout est dit quand il dit ça. Pareil, quand il me balance qu’il ne part pas en vacances parce que son chien n’a jamais été au chenil. Ce sont des façons de raisonner complètement absurdes.

Je m’inspire aussi beaucoup de mon garagiste. Je suis impressionné par sa haine des choses. Ce gars critique tout. Pour lui, tout le monde est con, on vit dans un système de merde, on a des bagnoles de merde, une météo de merde, des ingénieurs de merde. Si j’écoutais mon garagiste, tout était mieux avant. Et puis il y a le type de la boutique de chaussures. Celui-là, il parle toujours sur le même ton avec une voix super nasillarde.

Je n’oublie pas non plus mon grand-père qui avait un rictus incroyable quand quelque chose l’énervait, t’sais comme ça…(Damiens se met à me fixer dans les yeux. La symétrie de ses sourcils disparaît soudainement. Le comédien serre la mâchoire. Rictus total). Là, tu sens que tu vas morfler.

Voilà donc une série d’attitudes que j’essaye de réinterpréter. Ces personnages-là resteront toujours gravés dans mon inconscient. C’est le fruit d’une longue observation. En gros, je ne suis qu’une éponge. Je ne fais que pomper sur les autres.

Et la dernière personne que vous avez observé, c’est qui ?

Le mec de la réception à l’hôtel, là. Ce matin, il nous a demandé de check-out rapidement. Mais on a pris notre temps. On a recroisé le bonhomme un peu plus tard, il nous dit « en tous cas, je voulais vraiment vous remercier ». Et comme moi, je venais de passer une journée à être remercié, je lui ai dit merci. Alors qu’il était ironique. Et puis il a continué du genre « vous respectez le travail des gens, vous êtes quelqu’un de bien ».

Je ne me suis pas énervé. Je l’ai remercié une nouvelle fois histoire de l’emmerder. Après, à chaque fois que je le recroisais, je lui faisais des petits clins d’œil (Damiens lâche une nouvelle mimique, la bouche en avant et les yeux mi-clos) comme si j’avais pas compris qu’il m’en voulait. Plutôt comme si je venais de lui rendre un service. Du coup, il était complètement désarçonné. Je le sentais un peu mal.

«  Je peux aimer un con. Ce qui m’intéresse, c’est la fragilité de ce genre de mec »

Le type pourrait être un personnage parfait pour une caméra cachée non ?

Disons que la situation était plus marrante que le personnage. Lui, il était plutôt chiant.

Pour le célèbre personnage de Claudy dans Dikkenek, vous vous êtes inspiré de quelqu’un ?

De mon garagiste. Evidemment. Et j’ai mélangé le garçon à un cousin de ma mère qui est l’organisateur du salon de l’érotisme à Bruxelles. Ce cousin, c’est le vrai « dikkenek » - ça veut dire « gros coup » en bruxellois. C’est un mec qui se promène avec le torse bombé et le cul en arrière. Il ne parle pas, il explique. Il est en permanence en train de monopoliser la parole et il n’écoute pas les autres. Il prend tout l’espace quoi. Il te raconte combien il gagne alors que tu n’as rien demandé. C’est la vie facile pour lui comme il sait tout mieux que tout le monde. Il a une féminité réduite à néant. C’est irritant au possible mais en même temps, c’est assez touchant.

J’ai une vraie tendresse pour les grandes gueules. Ce sont des gens que j’aime. Je peux aimer un con. Ce qui m’intéresse, c’est la fragilité de ce genre de mec. Quand tu as une grande gueule, c’est qu’en réalité, tu n’en mènes pas large. Moi, j’aime comprendre pourquoi, justement, les « dikkenek » n’en mènent pas large. Doit y avoir une fêlure. En jouant ces mecs, j’essaye de faire ressentir cette fêlure au public.

Jouer les gros beaufs linéaires, ça ne me branche pas des masses. J’aime qu’on sente que les cons sont des mecs seuls.

Mais avec vos caméras cachées, c’est quand même pas évident d’envisager la psyché des personnages que vous jouez.

Peut-être. Mais on peut être certain d’une chose : ces mecs sont tellement cons qu’on ne peut pas expliquer leur niveau de connerie. Ce sont des cons parfaits. Ils sont prétentieux, ils vous font perdre votre temps et en plus, ils se foutent de votre gueule. Alors que c’est vous qui devriez vous foutre de leur gueule.

Selon vous, quel est le personnage que vous avez joué qui résume le plus cet esprit ?

J’aime beaucoup le mec de l’auto-école. Dans ce sketch, j’expliquais à une élève que je venais de chier dans le « clic-clac » de quelqu’un. Et la nana ne bronchait pas. Comme si elle trouvait ça normal. On avait l’impression d’être dans une autre dimension. Là, mon personnage n’a aucune pudeur, aucun amour-propre, rien ; il raconte à une demoiselle qu’il ne connaît pas qu’il n’a pas fait exprès…qu’il a dû tout mettre dans le linge sale…machin…Avec ce sketch, on peut me taxer de vulgaire mais je ne suis pas vulgaire pour rien. Je voulais voir comment la personne piégée pouvait se dépêtrer d’une telle situation. A sa place, j’aurais du mal à ne pas rire quand même. Je me dirais « ce mec est dangereux ! ».

Une fois le sketch terminé, les gens que vous venez de piéger vous disent quoi quand ils réalisent qu’ils sont filmés ?

Généralement, j’en fais toujours un peu plus à la fin du sketch pour laisser une porte de sortie aux gens que je piège. Comme ça, ils peuvent me dire après-coup qu’ils avaient capté mon petit jeu. Tu ne peux pas laisser la personne en carafe. Si tu la couillonnes jusqu’au bout, elle aura du mal à se redonner une contenance. Puisque pendant le sketch, cette contenance, ils la perdent.

« Je lui ai dit qu’on allait procéder à une fouille anale »

Pour vos sketchs, vous dîtes essayer de vous approcher le plus possible de « la limite de la limite » en vous assurant bien de ne pas l’atteindre non plus. C’est quoi cette « limite de la limite » ?

C’est la méchanceté. C’est pour ça que je me débrouille toujours pour que l’objet de la discussion soit complètement dérisoire.

Une des pires scènes où vous avez perdu le contrôle de la situation ? Où ça a failli partir en couille ?

J’étais en train de jouer un douanier quand un jeune, genre dix-huit ans, au volant d’un gros 4x4, est arrivé. Je lui ai dit qu’on allait procéder à une fouille anale. Il avait un attaché-case ; je lui ai demandé ce qu’il avait dedans et il m’a répondu : « 250 000 euros ». La voiture du mec avait une plaque suisse. Donc j’ai dit à mon équipe qu’on arrêtait la scène. Un de mes assistants a débarqué et a expliqué que c’était une caméra cachée. Le type a vu rouge ; il a commencé à taper dans tout ce qui bougeait.

On vous a déjà tapé pour vos blagues ?

D’abord, quand je sens que ça va arriver, j’essaye de passer pour encore plus con. Il faut que j’atteigne le stade ultime où l’on doit se dire « nan, je ne peux pas frapper ce con parce qu’il est vraiment trop con ». C’est vrai quoi, on tape pas un débile…

Sinon, j’ai déjà reçu une trempe à la fin d’un sketch. Mais j’ai signé un truc, je ne peux pas en parler. J’ai prix un double uppercut ce jour-là. Je me suis dis que c’était génial : les gens rêvent que je me fasse tabasser pour mes conneries. Et puis bon, tu ne meurs pas de te prendre une torgnole. Les gens doivent comprendre que je ne suis pas méchant. Je suis plutôt un blagueur avec un grand cœur. Je ne triche pas avec les gens, je ne règle pas mes comptes.

Est-ce qu’ avec toutes ces séries de conneries que vous traînez derrière vous, ça n’est pas un peu compliqué de se faire prendre au sérieux à certains moments ?

Non, je crois que ça se voit assez vite quand je suis sérieux. Par contre, ce qui est compliqué, c’est de se taper les vannes des gens en permanence. C’est toujours les mêmes blagues : on vient me voir en me demandant où est la caméra cachée. Quand j’oublie un paquet dans une boutique, quand je laisse mes clés sur la porte de ma maison, on me parle tout de suite de caméra cachée… Mais attention, je comprends bien l’engouement autour de ces sketchs !

Savoir faire le con, c’est un atout ? Ca vous aide dans la vie ?

Ça permet de régler certaines situations, oui. Avec un peu d’humour, les choses passent mieux non ?

Avec les flics, c’est toujours marrant. Si t’as fait une connerie, si t’es en infraction, l’humour peut te donner une chance de t’en sortir. D’habitude, je m’en sors toujours à bon compte avec eux grâce à une petite blague. Sauf une fois…deux flics m’ont arrêté et j’ai commencé à donner des dvd à l’un d’eux. Son collègue n’a pas trop aimé et m’a accusé de tentative de corruption. Alors là, j’en ai remis une couche en essayant de refiler encore plus de dvd (rires). La combine n’a pas trop pris et j’ai récupéré une amende. Parce que je roulais « à tombeau ouvert » selon le flic qui ne voulait pas de mes dvd.

Une expression belge ?

Comme si ça pouvait être autrement.

Il paraît que vous êtes une véritable star en Wallonie. On vous connaît en Flandres ?

Absolument pas. Mais les Flamands ne connaissent pas non plus Johnny Hallyday. Donc bon…

Justement, vous pourriez nous aider à faire la différence entre un Wallon et un Flamand ?

Ah. Et bien le Flamand aime le business ; il sait faire de l’argent avec tout, il aime ça. Tandis que chez nous, en Wallonie, l’appât du gain n’a rien d’un culte ; on n’est pas calculateur comme ils savent l’être en Flandre. On est plus terre-à-terre. Nous, on est plus cool, plus tranquille. On se lève plus tard, on se couche plus tard. On a même un peu le vague à l’âme. Dans la rue, tu peux reconnaître un Flamand d’un Wallon…

C’est à dire ?

C’est débile mais ça se voit. Le Wallon est moins baraqué que le Flamand. Le Flamand n’est pas à la mode non plus. Alors que le Wallon, comme il travaille moins, il a du temps pour soigner son look. Même si l’argent lui manque d’ailleurs. Le Wallon, il sait chipoter, il sait magouiller pour obtenir ce qu’il veut. La magouille, c’est le sport numéro un en Wallonie. On a un côté plus arrangeur.

« Quand je suis en France, il y a toujours un moment où les gens veulent choper l’accent belge pour me parler »

Quand un acteur belge fait son apparition dans le cinéma français, certains parlent du « Belge de service ». C’est quoi ce concept ?

Bah, ça doit être le Belge qui débarque avec son accent pataud pour faire le trublion. D’une certaine manière, le cinéma français a crée ce rôle.

Vous pensez que les Français frétillent en entendant votre accent ?

Je crois que ça ne vous laisse pas insensible. À vrai dire, il y un espèce de mimétisme qui s’opère : quand je suis en France, il y a toujours un moment où les gens veulent choper l’accent belge pour me parler. Je ne comprends pas trop…

C’est marrant que vous parliez de ça parce que depuis le début de l’interview, j’ai une terrible envie de me mettre à vous parler avec l’accent belge. Très étrange…

Ah. Le problème, c’est que vous ne savez pas prendre l’accent belge. Je n’ai jamais entendu un Français qui faisais bien l’accent belge. Mais d’un autre côté, je ne sais pas prendre l’accent français. Entre Belges, on pense le maîtriser. Foutaises.

Vous pensez qu’il a un petit côté sexy l’accent belge ?

Pas vraiment. En réalité, c’est un accent qui traduit une certaine confiance. C’est une intonation qui rassure. Avec cet accent, on est dans le vrai, on n’est pas kéké. Enfin bon, c’est pas avec ça qu’on va emballer non plus hein. Mais c’est un accent sympa ; on pourrait confier ses enfants à quelqu’un qui a cet accent.

Hum…Vraiment ?

(Rires) Enfin pas tous les Belges. Il y en a quand même deux ou trois dont il faut se méfier…

A vous écouter, il y a donc une réelle différence entre les Wallons et les Flamands. Et entre les Belges et les Français, ça se passe comment ?

Vous pratiquez moins l’autodérision que nous. Nous, on s’en fout d’avoir l’air con alors qu’en France, c’est une crainte. Quand tu finis une caméra cachée en Belgique, la première chose qu’on te dit c’est « ça passe quand à la télé ? » alors qu’en France, c’est « je ne veux pas que ça passe ». En plus, le Belge n’a pas l’impression de passer pour un con dans ces cas-là. Il n’est pas vraiment gêné.

Et pour ce qui est de la relation entre les deux pays, j’ai l’impression que c’est devenu une sorte de « snobisme » en France de connaître un Belge. Ca témoigne presque d’une ouverture d’esprit. Comme si c’était à la mode d’avoir un ami belge et de comprendre l’humour belge. Il y quinze ans, ce n’était vraiment pas le cas. Quand j’étais ado, je faisais des stages de voile en France. A chaque fois, on me faisait le coup du « tu veux une frite une fois ? », han…tu veux réagir comment à ça ? Et j’étais contraint de me marrer à une blague pas drôle. Aujourd’hui, si mon fils part faire un stage de voile en Bretagne, je suis certain qu’on ne va pas le chambrer.

Mouais. Vous venez de parler à l’instant de « l’humour belge ». C’est quoi cet humour ? Il pourrait se définir comment par rapport à un humour français ?

Ah putain, tu me fais réfléchir là (Rires)…J’ai l’impression que l’humour français est fabriqué alors que l’humour belge est plutôt une conséquence. En Belgique, l’humour vient toujours d’une situation pesante voire même un peu dramatique. Il y a un moment où on est bien obligé de rire de cette situation sinon ça devient trop lourd à supporter. L’effet comique n’existe pas, la blague découle d’une situation. En France, si on veut rire, c’est plus simple : on n’a qu’à raconter des blagues. C’est pas si drôle que ça.

C’est possible de faire une interview avec un acteur belge sans évoquer Benoît Poolvoerde ?

Pas évident. Et c’est marrant pour mon cas personnel, parce que nous sommes assez différents. Benoît est dans l’action alors que je suis dans la réaction…

Pardon ?

Lui, il envoie et moi je contrebalance, je contrecarre. Au tennis, il servirait et moi, je balancerais un bon retour.

Je comprends rien là…

Benoît monte au créneau naturellement. Si tu le mets à une table avec dix autres personnes, on ne va entendre que lui. Alors que moi, je vais attendre que les gens se découvrent pour réagir. Je fais mes petites affaires par en dessous. C’est un humour par en dessous. Et je parle moins fort que Benoît. En tous cas, ce qui est bien, ce que l’on est n’est pas en rivalité.

« La Belgique, c’est un vrai paradoxe. Comme un obèse diététicien  »

Vous êtes barbu aujourd’hui. Benoît Poelvoorde a annoncé qu’il ne se raserait plus tant que la Belgique n’aurait pas retrouvé un exécutif stable (ça faisait plusieurs semaines en janvier 2011 que la Belgique n’avez plus de vrai gouvernement). Vous pensez quoi de cette initiative ?

Il a raison, c’est marrant. Mais en même temps, c’est assez triste, c’est débile ce qui se passe en Belgique. On a la capitale de l’Europe, on est censé représenter 400 millions de personnes et nous, on est dix et on n’est même pas foutu de s’entendre. La Belgique, c’est un vrai paradoxe. Comme un obèse diététicien.

Votre chaine nationale, la RTBF, qui annonce un soir la partition de la Belgique pour faire le buzz ; l’ancien premier ministre Yves Leterme qui se met à chanter la Marseillaise alors qu’on lui demande de chanter l’hymne belge… ce pays, c’est quand même un peu une blague nan ?

Tu veux que je te dise, ce bordel-là, c’est un peu notre folklore à nous. On ne se prend pas la tête. Cette situation ne me dérange pas en terme d’image. Mais bon, on est quand même pas loin du vrai merdier…

Un vrai merdier avec un monarque embourbé dedans. Un peu loser quand même Albert, Roi des Belges ?

Je vous l’ai dit, moi, j’aime les losers. Les branques seront toujours ceux que j’irai serrer dans mes bras en premier. Qu’ils soient roi ou garagiste.