Interview : Gabriel Rothblatt, le transhumaniste qui voulait devenir député américain

Propos recueillis par Arthur Cerf

Interview : Gabriel Rothblatt, le transhumaniste qui voulait devenir député américain
Propos recueillis par Arthur Cerf

En 2014, Gabriel Rothblatt se présentait aux élections de mi-mandat dans l’espoir de briguer une place au Congrès américain. Candidat démocrate à la 8ème circonscription de Floride, Rothblatt est aussi le pasteur d’une religion fondée sur le transhumanisme. Interview haut-perchée du premier candidat politique transhumaniste.

«J’ai décidé de me présenter aux élections pour obtenir un poste de représentant au Congrès américain.» La scène a lieu en 2013. Cravate noire sur chemise blanche, voix grave, solennelle, et sourire de gendre idéal, Gabriel Rothblatt annonce sa candidature aux élections de mi-mandat depuis le petit pupitre de l’association mormone transhumaniste. Dans la foulée, il rassure, en étouffant un éclat de rire : «Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas venu faire campagne.» Ce jour-là, pas question de causer politique. Gabriel prenait le micro pour parler de la fondation Terasem. Terasem ? Une organisation en faveur d’un usage éthique des nanotechnologies dans l’extension de la vie humaine. Créée par Martine Rothblatt – le papa de Gabriel, qui a changé de sexe et est aujourd’hui l’une des femmes les mieux payées des États-Unis –, la fondation développe l’éducation au transhumanisme et finance des programmes  de recherche sur la cryogénisation, les biotechnologies et la cybernétique.

Autre particularité du mouvement : Terasem comporte sa branche religieuse : la trans-religion. «Transcender les religions» donc, voilà l’objectif bien enthousiaste énoncé par Gabriel Rothblatt, trentenaire à la double casquette de candidat démocrate et de… pasteur de cette religion transhumaniste. Pour beaucoup, Rothblatt est un allumé, un weirdo. Au cœur du projet, ce qui lui vaut d’ailleurs quelques attaques, il y a un rituel transhumaniste préconisé par Terasem : les «mindfiles». Après leur adhésion, les membres ouvrent l’un de ces «fichiers de l’esprit» sur lesquels ils enregistrent régulièrement leurs pensées et leurs sentiments. Des infos stockées sur les serveurs de Terasem, qui promet leur protection jusqu’au développement des technologies qui permettront de transférer ces données dans une intelligence artificielle. C’est une déclinaison d’un grand délire en vogue mind uploading, autrement dit l’idée de transférer la conscience humaine sur des machines. Et garantir une immortalité digitale, en somme. Au final, Gabriel ne l’a pas emportée face au candidat Bill Posey, mais il a obtenu près de 34% des voix dans un district électoral acquis aux Républicains. Et ce pasteur du futur ne compte pas s’arrêter là.

On vous présente souvent comme le premier candidat transhumaniste à une élection. La définition vous convient ?

Je dirais que je suis le premier candidat politique à m’identifier en tant que transhumaniste, ou, du moins, à avoir embrassé cette terminologie dans la sphère politique. Je crois que nous sommes tous transhumanistes. Très peu de gens n’utilisent pas les technologies pour améliorer leur vie et celles des autres. Mais, ils ne se définiront pas forcément comme transhumanistes, ils ne s’identifieront pas au mouvement, notamment par peur de l’image que cela renvoie. Les gens ne sont par encore prêts à dire : «Je suis transhumaniste». Cela dit, pas mal de membres du Congrès ont des pacemakers et des smartphones. Or, je ne vois pas comment on peut se balader à Washington avec un smartphone et un pacemaker et dire : «Je suis contre les principes du transhumanisme.»

Vous dites que nous sommes tous transhumanistes. C’est un terme qui recouvre beaucoup de choses. Quelle est votre définition du transhumanisme?

Le transhumanisme est darwinien. Il s’agit d’accepter que nous évoluions dans un environnement dont les définitions changent et que nous devons changer avec lui. Si vous voulez, on peut faire une distinction entre «transhumain» et «transhumaniste». Dans ce cas, effectivement, nous sommes tous transhumains puisque la majorité des gens sont techno-dépendants. Et à cet égard, nous vivons dans un état transhumaniste. Maintenant, je pense personnellement que le terme «transhumaniste» correspond à l’étape suivante: une position militante et pro-active dans cette direction. Mais beaucoup de gens perçoivent encore le transhumanisme comme un non-humanisme.
 

Mais est-ce que le transhumanisme ne conduit pas à un post-humanisme, c’est à dire un changement radical dans la condition humaine, un état où l’homme aurait effectivement quitté son statut d’humain ?  

Je pense que le terme «post-humain» n’est pas adapté et est inexact. Je ne crois pas à ce modèle : même si nous développons des technologies qui permettent de maintenir l’esprit – ou la conscience – à l’extérieur du corps biologique, on ne sera pas pour autant débarrassés de ce qui constitue l’essence de la condition humaine. Nos détracteurs considèrent le transhumanisme comme étant intrinsèquement inhumain. Pourtant, tous les transhumanistes que je connais ont de vraies valeurs éthiques. Quand les gens ont découvert que j’étais transhumaniste pendant la campagne électorale, beaucoup de blogs de droite ont posté d’horribles vidéos d’animaux dont on ouvrait le cerveau et auxquelles ils ajoutaient mes phrases sorties de leur contexte. Ils essaient de faire croire que c’est ce pour quoi on se bat. Mais ça n’a rien à voir avec ça. Rien.

« Si une religion est un arbre, Terasem est la forêt »

Quels sont vos objectifs justement avec la fondation Terasem ?

Terasem est en quelque sorte l’organisation qui travaille «derrière la scène» pour le transhumanisme en général. Nous faisons des choses pour compléter ce que font Humanity + [l’organisation internationale transhumaniste, ndlr] ou Alcor [une société américaine spécialisée dans la cryogénisation, ndlr]. Beaucoup de ces groupes bénéficient d’ailleurs de financements de la part de Terasem. Notre mouvement a aussi une branche religieuse et spirituelle : la trans-religion dont je suis le pasteur. Nous n’essayons pas de créer une nouvelle théologie ou une nouvelle religion. Nous essayons surtout d’atteindre un consensus entre les différentes croyances. Il s’agit d’avoir un horizon commun : la conquête spatiale et l’exploration de l’univers. Peu importe qu’on soit juif, musulman, bouddhiste ou chrétien : la destiné humaine est de diffuser la conscience dans l’univers. Si une religion est un arbre, Terasem est la forêt. Nous avons tous des croyances différentes, chacun a sa propre religion, mais nous devons avancer dans la même direction. Terasem propose donc un mode de vie reposant sur deux branches : la réalisation technologique et l’entretien biologique. L’un concerne le stockage digital de la conscience, ce qu’on appelle le mind-uploading, et l’autre la méditation, la recherche d’une balance d’énergie passant notamment par la pratique du yoga. Nous devons avoir entre cinquante et soixante membres qui sont passés par toute la procédure d’adhésion à Terasem [il sort sa carte de membre]. Pour obtenir sa carte de membre, il faut prêter serment d’allégeance, être vraiment passionné et prouver qu’on est dans une démarche active.

Votre approche politique repose par ailleurs sur une analogie avec le féminisme.

Ce qui s’est passé avec le féminisme est très intéressant pour le transhumanisme : les questions féministes ont intégré le programme des partis politiques, elles sont devenues sociales. Mais à ma connaissance, il n’y a pas eu et il n’y a pas de parti féministe. Personnellement, je ne pense pas qu’un parti transhumaniste soit le meilleur moyen de faire avancer nos idées dans le débat politique. On a zéro chance de gagner en étant libertarien ou en indépendant. Il faut parler d’autres choses, de questions plus concrètes pour ensuite susciter l’intérêt des citoyens sur les problématiques transhumanistes. Aujourd’hui, le transhumanisme est un concept trop abstrait pour la société civile.

« L’immortalité suppose qu’il n’y a plus de limites, or les gens ont besoin de limites »

Le transhumaniste américain Zoltan Istvan a lancé un Parti Transhumaniste et a annoncé sa volonté de se présenter à l’élection présidentielle de 2016 en tant que candidat d’un troisième parti. Vous pensez donc que c’est une erreur ? 

J’ai beaucoup discuté avec Zoltan. Son initiative peut être bénéfique à la cause transhumaniste, il va rendre nos idées un peu plus mainstream et ce sera plus facile pour les gens de dire : «Je me reconnais là-dedans, je suis transhumaniste.» Mais il n’a aucune chance de gagner en tant que candidat d’un troisième parti et il le sait. Lui pense qu’il ne s’agit pas de gagner mais de donner de l’écho aux idées transhumanistes. C’est dur à imaginer pour moi. Quand je fais quelque chose, je le fais avec la volonté de gagner. Lorsque j’ai fait campagne, je savais que ça serait difficile, mais je l’ai fait comme si j’avais une véritable chance de l’emporter. En fait, d’un côté, je crains que son initiative soit contre-productive. Son parti risque de créer une case en dehors des structures existantes et d’exclure le transhumanisme des vrais débats politiques. Moi, je suis un démocrate, je suis jeune, je suis noir, je suis transhumaniste. Pour beaucoup, c’est déjà trop de caractéristiques qui sortent des sentiers battus. La raison pour laquelle nous avons tant d’avocats blancs âgés au Congrès, c’est que ce chemin-là a déjà été parcouru des milliers de fois. Si vous êtes un jeune Noir, c’est un parcours moins fréquent, moins évident. Et dès qu’on sort des sentiers battus, de ces trajectoires rassurantes pour les électeurs, on perd des voix. Être démocrate ou républicain parle aux gens. Mon plus gros problème avec le parti transhumaniste vient du fait qu’il peut conduire certains électeurs en dehors de ce schéma. Créer un troisième parti conduit les citoyens intéressés par nos idées à évoluer en dehors du système en place. Cela exclut nos idées du Congrès. Et ensuite, les Démocrates et les Républicains n’auront plus d’intérêt à travailler avec les transhumanistes, puisque leurs idées seront exclues du système. C’est comme ça que fonctionne la politique américaine. On a besoin de candidats démocrates et républicains qui portent des idées transhumanistes. Comme je suis le seul à m’identifier comme transhumaniste, lorsque je me suis présenté, les gens ont assimilé mes idées au parti démocrate. Ils m’appelaient «le candidat aux idées de gauche bizarres». Mais le transhumanisme dépasse largement le clivage gauche-droite.

Pour notre numéro sur le transhumanisme (Snatch #30), nous avons réalisé une interview croisée entre Jean-Michel Besnier, un philosophe bio-conservateur et Laurent Alexandre, plus ouvert sur le débat. La question au centre de leur désaccord est celle du sens de la vie dans un monde où l’on ne meurt plus, ou du moins dans un monde où la mort n’est plus perceptible en tant que fin. D’après vous, la vie aura-t-elle encore un sens le jour où nous serons immortels ?

Je ne crois pas que la mort donne un sens à la vie. Je pense que nous donnons un sens à nos vies. Et je crois aussi que nous avons une conception trop limitée de nos existences pour comprendre parfaitement l’infini que sous-tend la notion d’immortalité. L’idée d’une «extension radicale de la durée de la vie humaine» est plus réaliste et plus compréhensible pour la société civile. L’immortalité suppose qu’il n’y a plus de limites, or les gens ont besoin de limites. Mais en même temps, tout le monde veut vivre un jour de plus. C’est pour ça que je préfère parler «d’extension radicale de la durée de la vie». Les bio-conservateurs sont très étroits d’esprit sur cette question. Beaucoup de philosophes, même éclairés, sont égocentriques et arrogants. Nous ne sommes pas le centre de l’univers. Et de toute façon, même si on se débarrasse de maladies comme le cancer, la mort sera toujours là : il y aura toujours des crimes de passion, des accidents d’avion, on pourra toujours tomber d’un arbre etc.

« Je me vois plus comme le dernier des mortels que comme le premier des immortels. »

Stephen Hawking parle de l’intelligence artificielle comme de quelque chose «qui pourrait mener l’humanité à sa perte». C’est du sérieux quand même?

Oui, mais on disait la même chose du droit de vote des femmes. Et on a dit la même chose du rock ’n’ roll [rires]. Ce type d’arguments n’a rien de nouveau. Ça remonte à des siècles. Cette idée d’une humanité qui court à sa perte a souvent été utilisée par les ordres religieux et politiques pour couper court aux arguments rationnels. C’est pour ça que le transhumanisme est important. Il s’agit d’éduquer les gens à ces problématiques. La Singularité Technologique [concept théorisé par l’informaticien américain Ray Kurzweil qui sous-tend un point de rupture à l’horizon 2045 partir duquel les ordinateurs seront devenus plus puissants que le cerveau humain ndlr] est quelque chose qui va se produire, quoiqu’on fasse. Et d’ailleurs, Ray Kurzweil ne travaille pas tellement sur la création de cette Singularité. Il observe aussi ce qui se passe. Il observe une tendance et en déduit un résultat logique pour les décennies à venir. Nous allons créer l’intelligence artificielle. Intentionnellement ou non, ça va se produire. Et si quelqu’un renonce à cause des dangers potentiels de l’I.A., ça n’arrêtera pas pour autant la recherche et quelqu’un d’autre la créera. Encore une fois, c’est très égocentrique de penser que sous prétexte que l’on renonce à une idée, tout le monde y renonce. Nous ne sommes pas propriétaires des idées qui nous passent par la tête. Le nucléaire est un très bon exemple de ce genre d’opposition. Au début, le débat était théorique. Les gens disaient : «On ne pourra jamais diviser un atome.» Et ensuite, la preuve théorique a été mise sur papier et les gens ont dit : «D’accord on peut diviser un atome… mais on ne devrait pas le faire.» Certes, l’énergie atomique a failli nous conduire à un point de destruction. Mais elle a permis tellement de choses. L’I.A. connaîtra un développement ni meilleur, ni pire que ces découvertes. Mais il est de notre ressort en tant qu’espèce de déterminer si nous allons utiliser ces nouvelles technologies d’une bonne ou d’une mauvaise manière. Ce qui est nécessaire avant tout, c’est de reconnaître que ce risque existe, ne pas le nier, et mettre ces technologies sur le chemin le plus éthique possible. Car forcément, des gens – plus ou moins bien intentionnés – utiliseront ces technologies pour leur propre intérêt. Elles deviendront un simple produit du marché. In fine la Singularité sera conduite par le consumérisme et ne sera pas au service de l’intérêt général. Google est en train de développer l’I.A., Facebook également. La NSA aussi, d’une certaine manière : ils mettent tout le monde sur écoute et sous surveillance, la NSA veut la Singularité. Je sais que ça rappelle 1984 et les scénarios les plus catastrophistes mais c’est ce vers quoi on va si on reste dans cette opposition entre réactionnaires bio-conservateurs et transhumanistes. Notre but avec Terasem est de développer ces technologies dans l’intérêt social et le bien être du plus grand nombre.

Justement, vous parlez de 1984. Ça fait des années que la littérature d’anticipation et que la S.F. nous ont préparés aux risques de la démesure technologique. N’y a-t-il pas quelque chose d’absurde dans le fait de foncer tout de même dans cette direction? N’est-on pas en train de se jeter dans la gueule du loup ?

Oui je vois pourquoi vous dites ça. Mais si on prend par exemple la saga Alien, dont je suis un grand fan, il y a cette idée récurrente de la culture S.F. : «Soit on les détruit, soit ils nous détruisent.» Les scénarios de science-fiction sont très rarement nuancés, charriant toujours l’éventualité du pire. Star Trek est peut-être la représentation la plus positive de la technologie dans la culture S.F. Pour ma part, je pense que les dangers sont en nous. C’est une perspective assez taoïste : nous ne sommes pas en guerre contre une autre armée mais nous sommes en guerre contre nous-mêmes. Nous n’accomplirons rien de bon tant que nous n’aurons pas résolu cette opposition intérieure. L’un des problèmes que nous avons actuellement, c’est que nous sommes devenus incapables de nous concentrer sur quelque chose pendant plus de cinq minutes. La capacité de concentration des Américains est plus faible que celle des poissons rouges.

Vous parliez plus tôt de la société de cryopréservation Alcor. Vous pensez vous faire cryogéniser ?

Je ne sais pas trop. Si jamais je souscrivais à un contrat de cryogénisation, ce serait pour participer à la recherche sur cette technologie que j’ai envie de voir se développer. Mais je ne me vois pas le faire. J’ai quatre gosses, pas forcément l’argent pour le faire. Et je pense que la biotechnologie sera moins chère pour permettre de vivre plus longtemps. Je pense que la cryopréservation a un intérêt pour la conquête spatiale, les voyages spatiaux de longue distance. Et je suis de toute façon assez à l’aise avec ma mortalité. C’est ma nature de militant. Symboliquement, je me vois plus comme un héros tragique que comme l’ingénieur de ce qui va se produire dans le futur. Je me vois plus comme le dernier des mortels que comme le premier des immortels.

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