1. Untitled Chapter

Portrait - Gerald Thomassin : Sur la piste du petit criminel

Par Thomas Pitrel avec Maxime Vatteblé - Photos : DR

Portrait - Gerald Thomassin : Sur la piste du petit criminel
Par Thomas Pitrel avec Maxime Vatteblé - Photos : DR

Le 9 mars 1991, à 16 ans, Gérald thomassin devenait le plus jeune acteur à recevoir le César du meilleur espoir masculin, un record qui tient encore aujourd’hui. Le 29 juin 2013, Gérald Thomassin était interpellé, avant d’être mis en examen et placé en détention préventive, dans l’affaire Catherine Burgod, une femme de 41 ans assassinée de vingt-huit coups de couteau en 2008 dans une agence postale d’une bourgade de l’ain. D’un foyer de la ddass aux sunlights du septième art, des petits boulots à la cellule d’une prison, celui que l’on annonçait comme le nouveau Patrick Dewaere a pris un chemin presque aussi tragique que son aîné.

Crédit photo : Karen Hottois

Crédit photo : Karen Hottois

Après la pluie vient le beau temps, puis encore la pluie, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Voilà qui pourrait résumer pas mal de vies, mais celle de Gérald Thomassin sans doute un peu plus que les autres. «J’étais dans un quartier sinistré par Xynthia [la tempête ayant ravagé quelques côtes européennes à la fin de l’hiver 2010, ndlr] lorsque je l’ai rencontré tout à fait insidieusement, se souvient Claudine Le Gendre, adjointe aux affaires sociales à la mairie de Rochefort, en Charente Maritime. Il y avait une jeune personne avec laquelle il habitait. C’était un matin de bonne heure et ils m’avaient offert le café, très sympathiques. » Mais le réconfort des effluves d’arabica ont ra-pidement laissé place à la pluie et au retour de la guigne. En juillet 2012, alors que les dégâts de Xynthia ont été réparés, on retrouve un Thomassin sans domicile ni compagne fixe, vivant sous une tente près de la gare de Rochefort en compagnie d’un chien et de deux rats. « Suite à un incendie au centre d’accueil de nuit, le nouveau lieu ne permettait pas d’accueillir les 1990 dans Le Petit Criminel, et son dernier en 2008 dans Le Premier Venu, confirmait récemment l’information dans Le Monde : « J’avais appris il y a quelques mois qu’il s’apprêtait à tourner avec une jeune cinéaste et j’en étais très content. Les films, pour Gérald, c’est une sorte de thérapie. C’est toujours dur au début, et à la fin, il va beaucoup mieux.» Thomassin s’apprête donc à aller beaucoup mieux. D’autant plus que sa stabilité est assurée, fin juin 2013, lorsque la Commission locale de l’habitat décide à l’unanimité de prolonger son bail en hébergement d’urgence de quelques mois. «J’avais plaidé son cas parce qu’il donnait toute satisfaction et qu’il fallait qu’on l’accompagne encore un peu pour l’aider à intégrer un logement plus autonome, raconte Claudine Le Gendre. En fait, je n’étais même pas au courant, mais le jour où la commission a pris cette décision, il était malheureusement déjà dans un autre logement. »

Le Premier venu - de Jacques Doillon (2008)

Le Premier venu - de Jacques Doillon (2008)

Il sait que l’accalmie est de courte durée. De retour dans son studio, il écrit une lettre « pour dire ce qu’on devait faire de ses af- faires, à qui appartenait telle ou telle chose, pour qu’on s’occupe de ses animaux », d’après Claudine Le Gendre. Bonne inspiration : le 12 juillet, il est placé en détention provisoire en attendant la fin de l’enquête et le procès qui devrait s’en suivre. Aujourd’hui, pour prendre des nouvelles de Gérald Thomassin, il faudrait s’adresser au Centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, préfecture de l’Ain. C’est donc ce que nous avons fait. «Je vous informe que cette personne n’est pas écrouée au centre pénitentiaire de Bourg en Bresse. Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.» Voilà la réponse de Magalie Brutinel Fleuriot, adjointe au chef d’établissement. À part dans une merde noire, il est donc aujourd’hui difficile de vous dire où se trouve Gérald Thomassin.

Le Petit criminel - de Jacques Doillon (1990)

Le Petit criminel - de Jacques Doillon (1990)

«Dépouiller des gens» et «faire les voitures»

Être difficile à localiser a toujours fait partie du style de vie de notre homme. «Jacques Doillon aime les personnages particuliers, et lui c’en est un, confirme l’acteur François Damiens, qui a passé une douzaine de jours avec lui sur le tournage du Premier Venu. Jacques voulait qu’il joue dans le film alors ils l’ont pisté et ils l’ont retrouvé dans une gare. Il faisait la manche. » Même sur la question de sa naissance, Thomassin est insaisissable. Si l’on est à peu près certain que cela s’est passé le 8 septembre 1974, certaines sources situent l’action à Pantin et d’autres à Drancy. Et ce n’est de toute façon pas lui qui aurait levé l’incertitude. «Gérald par- lait avec peu de détails de son enfance, éclaire une personne ayant participé au casting sur Le Premier Venu. Hors des plateaux de cinéma, je crois qu’il avait une vie précaire et solitaire.» Tout ce que l’on sait de ses premières années, on le doit à la vidéo de son pre- mier casting pour Le Petit Criminel. Un document dans lequel sa présence à l’écran est peut-être encore plus forte que dans le film qui lui offrira le César du meilleur espoir masculin, à seulement 16 ans. Debout, face caméra, l’adolescent ne joue pas, il répond aux questions du directeur de casting avec une sincérité mêlée d’étonnement, comme si le type en face de lui était le premier à réellement s’intéresser à sa vie. « J’aime beaucoup ces essais que j’ai regardés plusieurs fois, s’émeut encore cette personne du milieu. Gérald, gêné, se gratte la tête, le cou quand Pierre Amzallag lui parle des filles, c’est très beau. Ce sont des gestes que je lui connais bien.» À part nous apprendre qu’il s’est déjà fait deux meufs («C’est pas beau- coup, mais c’est déjà ça »), il décrit une vie familiale ravagée comme si celle-ci était tout à fait normale. Pour résumer, son père s’est fait la malle lorsqu’il avait deux ans («J’aimerais pas le voir, j’ai rien à lui dire, je le connais pas, il me connait pas », lance- t-il d’un ton d’adulte), avant que sa mère ne lui fasse une demi-sœur deux ans plus tard avec un mec qui finira par se barrer avec sa sœur à elle. À ce compte-là, le daron de son demi-frère, né deux ans avant le casting, est lui quasiment un papa poule puisqu’il «vient de temps en temps dire bonjour à [s]a mère». Au milieu de ce foutoir, le petit Gérald est placé sept ans en nourrice en Seine-et-Marne, où il découvre le goût de l’alcool, comme beaucoup d’enfants, par ha- sard. «Une fois, à 12 ans, j’ai bu trois tasses de calvados chez ma nourrice, après je me rappelle plus de rien. Je suis allé me laver, et quand je me suis réveillé, j’avais l’arcade sourcilière ouverte et il était quatre heures trente du soir.» Lorsqu’il ne fait pas ce genre de bêtises, il lui arrive aussi d’en faire d’autres, un peu moins inno- centes, avec ses potes vers la gare de l’Est ou à La Courneuve, là où il dit se sentir chez lui. Il « dépouille des gens », il « fait les voitures », ce qui lui vaut finalement d’être placé en foyer par le juge. «Il est cool avec moi, reconnaît Gérald. Il m’a prévenu que c’était dans mon intérêt [d’arrê- ter les conneries, ndlr]. Je risque d’aller en pen- sion. Le foyer c’est déjà plus cool, on a la possibi- lité en sortant d’avoir un métier. Moi, je fais un CAP de cuisine, boulangerie, pâtisserie », avance le jeune homme pendant le casting. Parachuté là par hasard, le garçon n’a pas encore conscience que ceci pourrait également lui offrir un métier. Pas certain qu’il en ait pris conscience un jour.

Le Petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

Le Petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

Léaud, Dewaere, Dean et Gabin

«Je ne sais pas finalement si ce métier de comédien lui dit grand- chose, déclarait d’ailleurs Jacques Doillon au Monde, à l’occasion de la sortie du Premier Venu en 2008. À un mois du tournage [...], il ne voulait plus le faire. » Ce n’était pourtant pas faute d’avoir du talent. Même si le personnage du Petit Criminel est loin d’un rôle de composition (père absent, mère alcoolique, gamin vaguement délinquant), il est naturel à en faire peur dans cette première ex- périence cinématographique, comme s’il n’avait pas compris qu’il était filmé. On sait que Doillon aime multiplier les prises, pourtant on a du mal à croire qu’il ait pu faire autre chose qu’improviser la scène du braquage de la parfumerie, dans laquelle il pique cinq cents balles dans la caisse mais paie tout de même son shampooing, avant de sortir en disant « Merci, au revoir ». En même temps que la sculpture dorée reçue lors de la grande auto-célébration annuelle du cinéma français (la seule du film pour cinq nominations), Gérald Thomassin accueille une flopée de louanges. Le Monde le compare au Jean-Pierre Léaud des 400 Coups (« Même épi rebelle, même absence de mièvrerie, même énergie butée. Et même pulsion vers un “ailleurs” ou un “autrement” que le bon sens répute impossible, et qui pousse à l’acte illégal », écrit alors le journal du soir) comme Libération le décrira en « néo-Dewaere des cités, fracassé et impressionnant » après Le Premier Venu. « Il s’iden- tifiait à Patrick Dewaere, évidemment, valide notre source présente sur le casting du film. Jacques Doillon avait eu l’idée de cette mous- tache qui lui allait très bien. » Nicolas Klotz, qui lui a offert l’un des rôles principaux de son Paria en 2001, a encore d’autres réfé- rences : « On parle souvent des acteurs américains, Gérald est aussi fort qu’eux, c’est James Dean et Jean Gabin jeune, à la fois. Il est aussi habité par la vie qu’un film de Nicholas Ray [réalisateur, entre autres, de La Fureur de Vivre en 1955, ndlr]Mais au-delà des comparaisons, c’est peut-être un comédien n’ayant jamais tour- né avec lui qui a su trouver les mots justes pour décrire son jeu. « Il fait sans faire. Il produit un effet considérable sans se donner la peine d’en produire, alors que moi je faisais douze mille effets et je n’en produi- sais aucun. [...] J’avais l’impression que pour exis- ter à l’écran, il fallait que je me démène comme un dingue, que je m’agite, que je fasse le clown, alors que des acteurs comme Thomassin, il leur suffisait d’apparaître. » Signé Denis Podalydès, qui, dans ce texte publié cet été dans Le Monde, éclaire aussi la face sombre de ce genre d’ac- teurs : « Si le métier ne crée pas une distance de soi à soi, l’acteur ne peut jamais se débarrasser de son outil, il se met à tout confondre. Des comédiens comme Thomassin s’en prennent parfois violemment à l’instrument qu’ils sont devenus. Plus ils sont beaux et plus ils se détestent; plus ils sont recherchés par les producteurs, les réalisateurs, plus ils ont tendance à montrer de l’in- différence. Certains se sont mis complètement en marge, ou ont arrêté. »

Gerald Thomassin aux Césars en 1991

Gerald Thomassin aux Césars en 1991

«Je fais partie des acteurs farouches»

Dire que Gérald Thomassin s’est immédiatement éloigné du cinéma après sa première expérience serait pourtant erroné. Outre une apparition dans un clip de trois minutes tourné par Jacques Doillon contre les policiers assassins d’enfants au Nicaragua, on retrouve l’ado, quelques mois après les César, dans le rôle de... projectionniste, dans un multisalle. «C’était à l’époque de Terminator 2 et de Tous les matins du monde», se souvenait-il en 1999 pour Libération. Inscrit dans un lycée professionnel, les succès, pour lui, ne se vivent plus que comme spectateur, et il ne revient à l’écran qu’en 1996, cinq ans après Le petit criminel. Représenté en coulisses par Dominique Besnehard, le cheveu sur la langue le plus influent du cinéma français, il décroche l’un des deux rôles principaux de Calino Maneige, sorte de fable banlieusarde de Jean-Patrick Lebel. Décidément voué à devenir « bankable », il obtient aussi le Fipa d’or de l’interprétation masculine pour le téléfilm de Jean-Pierre Sinapi Un arbre dans la tête. Pas suffisant pour que le septième art le tienne en laisse. Thomassin en a ras-le-bol qu’on lui propose éternellement le même rôle, celui du pauvre gars un peu paumé. Son rôle. Il lui collera pourtant à la peau toute sa carrière, jusque dans Jacquou le Croquant, film d’époque sorti en 2007 où il se retrouvera dans la peau du Bigleux, un borgne débrouillard et manieur de lame. « Après Le Petit Criminel, j’ai eu pas mal de propositions qui allaient toutes dans le même sens, mais moi je ne voulais pas continuer dans ce registre, déclarait-il pourtant en 1999. [...] Dernièrement, j’ai encore refusé deux rôles: celui d’un homosexuel et celui d’un banlieusard. Le premier, je ne l’ai pas refusé par réflexe moral mais parce que j’avais peur de ne pas pouvoir le jouer, je ne m’en sentais pas capable. L’autre rôle, c’est parce qu’on me l’a trop souvent proposé.» La vérité, c’est peut-être aussi que Thomassin en a ras-le-bol du cinéma tout court. Comme spectateur, il n’y va plus parce que « c’est trop cher ». Et comme acteur, ce n’est pas beaucoup mieux. «Franchement, tous les à-côtés du métier, je m’en fous un peu, poursuivait-il alors. Je n’aime pas les avant-premières ni les fêtes de fin de film, je ne fréquente pas du tout le “milieu”, je n’aime pas non plus les interviews. C’est sûr, je fais partie de la famille des acteurs farouches, solitaires. » Six ans après le tournage du Premier Venu, François Damiens confirme : « Il était très communicatif sur le plateau mais pas du tout en dehors. Il se retirait généralement avec sa copine et son chien, on ne les voyait jamais au restau. Je ne voulais pas trop le questionner, j’avais l’impression que ça ferait voyeuriste. De toute façon, il n’avait pas besoin d’en dire beaucoup, on pouvait tout ressentir dans sa façon d’être.» Et comme sa façon d’être ne le pousse pas à tout faire pour choper quatre tournages par an, il papillonne un peu en France et se trouve d’autres sources de revenus. « Tout l’été dernier, j’ai fait ostréiculteur pour gagner un peu de fric. C’était bien: maintenant, je connais les huîtres et je sais les trier. J’ai aussi été peintre en bâtiment », rappelait encore l’acteur à Libération en 1999. Ne tournant qu’épisodiquement, Gérald Thomassin est, comme toujours, difficile à situer. Si Guillaume Nicloux, qui l’a inclus au casting d’Une Affaire privée en 2002, affirme qu’à cette époque il n’avait «pas été si difficile que ça à retrouver, même si je sais qu’il était déjà dans une situation un peu compliqué », Christophe Otzenberger, qui a tourné Itinéraires avec lui, en 2005, se fait plus précis. «Il ne disait pas vraiment où il habitait, il disait qu’il vivait au camping, à côté de Versailles. Vrai ou pas vrai, j’en sais rien. Mais il a toujours été là, on a toujours pu le joindre.» Toujours joignable, mais pas forcément facile à gérer pour autant. «J’avais même demandé au second assistant [Alexandre Billon, ndlr] de s’occuper de lui tout le temps, parce qu’il était en demande de ça, poursuit Otzenberger. On lui avait demandé de veiller sur lui tout le temps. Il avait besoin d’être entouré, rassuré, en permanence. Quand il ne l’était pas, il allait s’acheter des bières. Et des grosses. »

Le Premier venu de Jacques Doillon (2008)

Le Premier venu de Jacques Doillon (2008)

La voix de Jimi Hendrix

Au moins, si les cinéastes font toujours appel à lui malgré ce caractère, Thomassin peut être certain qu’ils le font aussi jouer pour celui-ci. «Ce sont des gens qu’on prend parce qu’ils sont ce qu’ils sont, valide Guillaume Nicloux. Il ne s’agit pas de bien jouer, il s’agit d’être vrai.» Une sentence parfaitement illustrée par la première rencontre entre Gérald et Nicolas Klotz : « Dès que j’ai ouvert la porte du bureau de préparation et que Gérald est entré, j’ai vu Momo [le personnage de Thomassin dans Paria, ndlr]. (...) Gérald a une manière incroyable d’entrer dans une pièce quand il ne connaît pas les gens. Il entre comme un fauve, sans jamais fixer personne plus d’une fraction de seconde. Il voit tout, ressent tout, avec un mélange très surprenant de timi- dité et d’arrogance. (...) Une fois qu’il est parti, je suis resté avec un sentiment très fort, celui d’avoir rencontré, sans s’être beaucoup parlé, quelqu’un d’extrêmement rare, comme un gaz rare. » Avec les méthodes de travail qui vont avec. «Puisque c’était la pre- mière fois que Cyril [Troley, l’autre rôle principal de Paria, ndlr] se retrouvait devant une caméra, Gérald a voulu lui transmettre tout ce qu’il avait appris sur le tournage du Petit Criminel de Doillon, se remémore Klotz. Il a emmené Cyril vivre chez lui. Ils ont passé le nouvel an ensemble à roder dans les rues. Ils étaient inséparables, au point où la régie essayait parfois de les séparer, après certaines nuits de tournage, pour que Cyril puisse dormir un peu. » Pas désireux pour un sou de brider ses acteurs, le réalisateur serait plutôt du genre à encourager ce genre d’improvisation. Lorsque la scène est terminée, il laisse souvent tourner la ca- méra, juste pour voir, ce qui finit par plaire à un Thomassin blagueur. « Gérald est très drôle, c’est un comique à la Chaplin. Ça m’arrivait d’avoir des fous rires après la prise, d’autant plus qu’il le sentait et en profitait. On a donc inventé un petit rituel juste tous les deux. Si après la dernière prise d’un plan, j’éclatais de rire à force de me retenir jusqu’au “Coupez !”, on descendait en vitesse au bistrot le plus proche pour boire un calva avant de remonter pour mettre en place le prochain plan.» Après la pluie, le beau temps, et après les rires, les pleurs. Lorsqu’arrive le passage où Thomassin doit chanter « Couleur menthe à l’eau », il s’an- goisse, dit ne pas aimer sa voix, tente de négocier une suppression de la scène, puis refuse de répéter avant la prise. « Il chantait-parlait très bas pour que personne n’entende, souffle Nicolas Klotz. Derrière lui, les clochards dans le bus étaient affalés un peu partout et dormaient. Dans le casque, ce que j’entendais était incroyable, entre chant et larmes, on aurait dit la voix de Jimi Hendrix. J’avais du mal à retenir mes larmes. Après la prise, on ne l’a faite qu’une fois, je lui ai dit qu’il avait la même voix que Hendrix, il m’a répondu en ri- golant qu’il avait le même âge que lui quand il est mort. Et puis, hop, le geste d’un petit calva! On a arrêté le bus pour s’en envoyer un, Porte de Clignancourt.»

Gerald Thomassin aux Césars en 1991

Gerald Thomassin aux Césars en 1991

C’est ça un tournage avec Gérald Thomassin, entre tension extrême et moments de grâce. Dans Le Premier Venu, on le surprend même en train de rougir natu- rellement dans une scène de chambre d’hôtel avec Clémentine Beaugrand. « Gérald extériorise son trouble, son émoi, nous écrit- elle dans un e-mail. Ce genre de détail, ici manifeste à l’écran, signe sa générosité d’acteur et d’homme, éprouvant et exprimant des émo- tions intimes. » Voilà pour le moment de grâce, place à la tension extrême avec François Damiens, qui a passé huit jours de ce même tournage avec un cran d’arrêt sous la gorge, puisque son personnage était pris en otage par celui de Thomassin. « Il tenait absolument à utiliser sa propre lame car c’était un cadeau d’un ami à lui mort du sida quelques années auparavant, éclaire Damiens. Au départ, c’était un peu inquiétant parce qu’il était quand même sous méthadone à ce moment-là, il essayait de se sortir de la drogue. Je refusais systématiquement qu’on répète, parce qu’à chaque fois, il voulait me montrer qu’il pouvait aller plus loin. Et puis, j’ai fini par prendre confiance parce que je me suis rendu compte qu’il était très précis dans ses gestes, à l’aise avec l’outil. Il s’en était manifestement déjà servi. C’était un très bon acteur. Quand il faisait quelque chose, il le faisait à fond, il foutait vraiment les boules. » Et effectivement, son deuxième passage entre les mains de Jacques Doillon est à nouveau une réussite. Si bien que notre professionnelle des castings entreprend de lui garder le pied à l’étrier : « Je me suis occupée de Gérald après le tournage, quelques directeurs de casting m’ont contactée, prêts à le soutenir. Gérald est une rareté. Mais il n’était pas assez fiable, il a manqué plusieurs rendez-vous et j’ai baissé les bras. Je crois qu’il a donné tout ce qu’il pouvait à Jacques Doillon, qui l’aimait assez pour lui permettre cela.» Une fois de plus, personne ne savait où il vivait au moment de son dernier tournage, mais un an plus tard, c’est certain, il est à Montréal- la-Cluse, là où se joue notre dernier acte.

Sheitan - de Kim Chapiron (2005)

Sheitan - de Kim Chapiron (2005)

Des «marginaux», des «loulous»

La «Plastics Vallée» est le nom donné à ce bassin de l’industrie du plastique qui entoure Oyonnax et dont Montréal- la-Cluse fait partie, posée entre Bourg-en-Bresse et Genève. En arrivant par la départementale qui mène à la mitoyenne Nantua, on découvre les premières ébauches de sommets jurassiens et un bourg de 3 500 âmes pas très funky. Il faut grimper un peu pour croiser la mairie et l’école, toutes les deux en pierres couvertes de lierre, puis emprunter ces rues étroites et pentues dans lesquelles on ne s’étonne pas de croiser de vieux panneaux publicitaires pour une liqueur à quatre-vingt degrés présentée comme un médicament, ac- compagnés d’un numéro de téléphone à six chiffres. C’est ici, dans la Montée du Pavé, que résidait Gérald Thomassin, et qu’il allait chercher son RSA à l’agence juste en face. « Cet immeuble, ça ressemblait à une grande colocation, se souvient une jeune fille à l’agence BNP de l’avenue Bresse, qui rendait parfois visite à une copine pas bien loin. Il y avait des gens différents qui rentraient tout le temps. C’est vrai qu’au premier regard, ils avaient une allure qui peut faire bizarre, mais bon, je ne juge pas quand je ne connais pas.» D’autres s’en char- geront, utilisant parfois les termes de « marginaux », voire de « loulous », pour décrire la maisonnée. « Thomassin, je ne savais pas qui c’était, j’ai même regardé sa photo sur Internet, et ça ne me disait rien du tout, élude la patronne de la pharmacie Christine Geiss. Tout ce que je peux dire, c’est que lui et les gens avec qui il vivait ne faisaient pas partie de mon cercle d’amis... » Pas grand-chose de plus chez l’homme qui répare son trac- teur dans un hangar tout proche de l’immeuble en question. « Thomassin, c’est la première fois que j’entends ce nom, et cette sorte de squat que vous me décrivez, ça ne me dit rien non plus. Il y a toutes sortes de gens ici, vous savez, et on ne se connaît pas forcément tous très bien. » Le 19 décembre 2008, en tout cas, l’homme était bien présent sur les lieux du drame. « Je rentrais du boulot, on a été contrôlés et tout, c’était dingue, je n’avais jamais vu ça. Je suis pompier et ce sont deux collègues qui sont allés sur place. À vrai dire, je suis plutôt content de ne pas y être allé. Catherine Burgod, je la connaissais très bien, j’al- lais tout le temps à ce bureau de Poste. Mes parents aussi. On a tous été interrogés. » Y compris les occupants de l’édifice d’en face, dont aucun n’est soupçonné plus que les autres riverains. Sauf un. La suite a été racontée à la presse par le père de la victime, Raymond Burgod, ancien secrétaire général de la mairie de Montréal-la-Cluse. Le jour des funérailles de Catherine, Gérald Thomassin se serait montré exagérément éploré pour quelqu’un qui n’était pas censé être un intime. Quelques jours plus tard, alors que le papa rendait visite à sa fille au cimetière, il aurait trouvé le garçon en pleurs sur sa tombe.«Il m’a ensuite abordé dans la rue pour m’assurer qu’il n’était pas le meurtrier, ajoute également Raymond Burgod dans Le Monde. Il m’a précisé qu’à la place du coupable, il aurait utilisé une cagoule et des gants, qu’il aurait “volé mais pas tué” ; et comme la conversation s’envenimait, il a sorti d’un étui en cuir attaché à sa ceinture un couteau équipé d’une lame de 25 à 30 cen- timètres.» Aucune preuve ne venant étayer les soupçons, les gendarmes relâchent Gérald Thomassin, qui finit par quitter la région. « Je peux juste vous dire qu’il avait des problèmes d’ad- diction et qu’il est parti en cure », livre par téléphone Sandrine Loomans, qui s’occupait alors de sa réinsertion.

Le petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

Le petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

«Fragile, fragile, fragile»

Depuis sa maison de retraite des Églantines, à Nantua, Raymond Burgod ne veut plus répondre aux sollicitations. « Je n’en peux plus de cette affaire. Allez vers vos concurrents, ou vos confrères, je ne sais pas, cette affaire a été largement médiatisée. » Une couverture à laquelle on ne s’attendait sans doute pas dans la région, personne ne semblant être au courant du statut d’acteur césarisé de Gérald Thomassin. C’est probablement la raison pour laquelle un mutisme quasiment impénétrable s’est installé aujourd’hui autour de ce cas, verrouillé comme l’ancien bureau de Poste, dont les portes condamnées ne sont plus décorées que par un carton jauni, tombé face contre sol, représentant une petite fleur. Au bureau de Poste de l’avenue Bresse, la seule évocation de l’affaire vaut d’être reçu dans la minute par le directeur, uniquement pour s’entendre dire qu’il ne souhaite pas communiquer. Pas plus que le maire de Montréal-la-Cluse ou que celui de Rochefort, qui ont d’abord répondu à la presse avant de sembler souhaiter se faire plus discrets. Me Jacques Frémion, avocat de la famille Burgod, semble également faire traîner au maximum sa réponse. Savoir dans quelle taule est aujourd’hui retenu Thomassin, ou le nom de son avocat, voire en savoir un peu plus sur les avan- cées de l’enquête, relève également de l’exploit. La police mu- nicipale de Montréal-la-Cluse renvoie vers la gendarmerie de Nantua, qui redirige vers les collègues de Gex, qui eux-mêmes nous apprennent que la Section de Recherches de Lyon est en charge de l’investigation. «Le procureur de Bourg-en-Bresse nous a demandé de ne pas communiquer du tout sur l’affaire Burgod», s’y excuse notre interlocuteur téléphonique, avant de nous conseiller de nous adresser directement au parquet de la préfecture de l’Ain. « J’accuse réception de votre demande ; j’en confère avec le juge d’instruction et vous répondrai très vite», envoie par mail le procureur de la République.

Le Petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

Le Petit criminelle - de Jacques Doillon (1990)

À cet instant, cette réponse n’est toujours pas arrivée. Et Gérald Thomassin reste insaisissable. Me Jean-Henri Laurent, commis d’office lors de son interpellation, est le dernier à avoir vu l’acteur et à pouvoir nous en donner des nouvelles : « Il était dans l’état d’esprit de quelqu’un qui est accusé alors que manifestement, il n’y est pas pour grand-chose. Je ne veux pas trop m’exprimer sur le su- jet parce que je n’ai eu accès qu’à trois centimètres d’un dossier qui fait deux mètres d’épaisseur, mais cette piste n’est qu’une hypothèse parmi d’autres, qui m’ont paru plus crédibles. C’est celle-ci qui a été retenue parce qu’il y avait la possibilité d’arrêter Thomassin à ce moment-là.» Pour y voir plus clair, il faudra donc attendre que « l’enquête ait suivi son cours », selon la formule consacrée. «C’était un gamin fragile, fragile, fragile, commente le réalisateur Christophe Otzenberger. Plein de désirs et malheureux. Je suis tellement triste de ce qui lui arrive... On m’aurait dit qu’il s’était fait du mal à lui-même, je n’aurais pas été très surpris. Mais d’apprendre qu’il aurait pu avoir fait du mal... » La phrase reste en suspend. Lorsqu’on n’est quasiment plus sûr de rien, il faut parfois savoir se contenter de peu. « Quand il est parti, nous avons récupéré ses deux rats, qui sont dans une famille aimante, nous apprend Claudine Le Gendre, depuis Rochefort. La jeune femme avait déjà un rat qui était méchant, alors que ses deux rats à lui sont adorables. Même les vétérinaires ont dit qu’ils s’étaient atta- chés à ses bêtes. Ce qui veut dire qu’il était gentil avec ses animaux. » Il faudra, pour l’instant, se contenter de cette conclusion.

 Par ThomasPitrel & MaximeVatteble

Photos : DR