Reportage : Les Gavroches de Gezi

Par Pierre Boisson - Illustrations : Todd Borka

Reportage : Les Gavroches de Gezi
Par Pierre Boisson - Illustrations : Todd Borka

Ils aiment la colle, celle que l’on sniffe dans des sacs en plastique, dorment le nez planté dans l’herbe, et pratiquent eux aussi la queue de rat. Les enfants des rues d’Istanbul n’ont pas vraiment bonne réputation. Pourtant, en juin dernier, lors du « Printemps turc », ils étaient au premier rang des affrontements avec la po­lice, devenant ainsi les symboles – parmi d’autres – d’une révolution qui se demande elle aussi comment elle va pouvoir passer l’hiver.

Des chiens perdus errent et aboient. La nuit tombe. Les lam­padaires du parc Gezi, lieu emblématique de la révolte turque de juin dernier et point névralgique de la ville où passent chaque jour près d’un million de personnes, clignotent. Les hommes en costume de jour laissent place à des hommes en chemises trouées qui viennent ici pour passer la nuit. Cinq mois après un été où le parc aura beaucoup chanté, l’herbe a perdu sa couleur, quelques parterres de fleurs ont été replantés mais, sous les ré­verbères, Gezi n’a pas belle gueule. À l’image d’un « Printemps turc » qui semble déjà loin. « On n’a pas réussi à convertir poli­tiquement l’esprit de Gezi, entame Orkun, un activiste très pré­sent dans les amphithéâtres le jour et dans les bastons contre la police la nuit. Le mouvement s’est divisé sur ce qu’il fallait faire et rien n’a été fait. La Turquie est la même, le Premier ministre Tayyip Erdogan est bien installé au pouvoir. On verra aux municipales de 2014 si quelque chose a changé, mais franchement je n’y crois pas beaucoup. » Traversant une allée, un groupe d’enfants tente de vendre un paquet de mouchoirs aux derniers passants alors que d’autres ont déjà lancé la soirée, sacs de colle en mains. L’un d’entre eux se marre, et ne parle pas de défaite. « Je remercie tous les gens qui sont venus ici se battre avec nous contre la destruction du parc. On s’est bien fait gazer mais on a gagné. Au moins, on a sauvé notre maison. »

Street life

Avant d’être nœud de discorde entre le pouvoir et les mani­festants, le parc Gezi appartient en effet d’abord aux enfants des rues d’Istanbul, qui y zonent le jour et y dorment la nuit. Estimés à près de 50 000 en Turquie par l’Unicef, dont près de 40 000 pour la seule Istanbul, les sokak cocugu affichent la même dégaine que tous les gamins des rues du monde : mail­lots de foot usés des années 2000, chaussures de fortune, coif­fures queue de rat. « Avant la crise économique de 2001, il n’y avait pas autant d’enfants dans les rues », explique Önder, carrure de bûcheron, surnom adéquat – « leader » – et quelques années passées dans la rue. Aujourd’hui sorti du guêpier, il se défi­nit lui-même comme un grand-frère pour ceux qui y sont res­tés. « Après 2001, il y a eu beaucoup de divorces, des abandons, et le nombre d’enfants des rues a bondi. Beaucoup ont également fui leur famille parce qu’ils ont été maltraités ou abusés. » Aslan est l’un d’entre eux. À demi-mots, craignant d’être reconnu par sa famille ou par la police, il explique ce que Gezi représente pour les siens. « Gezi, c’est là où on joue, c’est là où on traîne. On est peut-être des sans-abris, mais Gezi c’est notre maison. » Le parc est aussi un endroit stratégique pour exercer la principale activité des enfants des rues : la mendicité. « C’est le meilleur endroit pour faire la manche, opine Mehmet, quatorze ans et une dentition en sale état. Il y a beaucoup de gens qui passent, on peut avoir un ou deux liras [monnaie turque, ndlr], ou alors des cigarettes. Il y a aussi beaucoup de sorties possibles dans ce parc. Si tu fais un truc d’un autre côté. » De sa vie, Mehmet ne veut pas en dire plus. Si les autres ont déjà un peu trop respiré leurs sacs de colle pour causer, lui préfère se taire sur un passé qu’il a fui il y a quelques années. « Je ne veux pas que mes parents puissent me reconnaître », glisse-t-il pour résumer sa trajectoire.

« Il y a beaucoup de sorties possibles dans ce parc. Si tu fais un truc criminel, tu peux rentrer ici sans que les voitures te suivent et sortir d’un autre côté »

Quelques mètres plus loin, celui qui se fait appeler « Oncle Ali » par la faune nocturne s’installe sur un banc du parc. Il en a été un jour un des enfants, qu’il n’est plus depuis longtemps : il vit ici depuis 1979. S’il ne confesse pas son âge, il s’impose comme le doyen des lieux. « C’est ma maison. Tu peux l’appeler mon parc, mon jardin, ma ferme, ce que tu veux, mais c’est chez moi, tonne Oncle Ali. Je ne possède absolument rien, la seule chose que j’ai, c’est ma vie et j’ai besoin de deux mètres carrés de ce parc pour vivre. C’est un endroit vital pour tous ceux qui n’ont nulle part d’autre où aller. En ce moment, environ cent personnes dorment ici toutes les nuits. » Homme d’une seule chemise – trouée et lais­sant apparaître son nombril –, Oncle Ali attaque l’hiver stam­bouliote en sabots et avec une maigre veste comme seule véri­table protection. Il parle de survie, de transformation urbaine et, lui, ne chuchote pas à l’heure de prononcer le nom de Tayyip Erdogan. « Je suis là depuis plus de trente ans. Le coin a beaucoup changé et c’est à cause du parti au pouvoir, à cause de Tayyip. L’hôtel que tu vois derrière était aussi un parc. Là-bas, pareil. Ils ont tout construit, Gezi est le dernier abri dans ce secteur. »

« Ce n’est pas forcément celui qui a été le plus longtemps dans la rue qui règne; c’est la jungle, la loi animale : la loi du plus fort »

Refuge de ceux qui n’en ont pas d’autre, Gezi est pourtant loin d’être un paradis. « La nuit, les gens normaux ont peur d’entrer dans le parc », souligne Ali. Et pour cause : la vie des enfants des rues est déjà une affaire de lutte de l’homme contre l’homme. « Gezi, c’est une anarchie en soi, poursuit Önder. Ce n’est pas for­cément celui qui a été le plus longtemps dans la rue qui règne; c’est la jungle, la loi animale : la loi du plus fort. Il y a aussi pas mal de jeunes filles dans la rue, mais elles doivent se comporter comme des hommes. Donc ce n’est pas facile, surtout pour ceux qui sont nou­veau. C’est un processus où tu commences toujours par te faire voler, tabasser, etc. » Une rue où les dangers sont nombreux. Parmi ces derniers, certains se sniffent. Il y a le Bally, une colle pour chaussure ultra puissante, et le Thinner, un diluant pour pein­ture. « Quasiment tout le monde prend l’un ou l’autre, poursuit Önder. Quand tu te shootes avec ça, c’est impossible de faire quoi que ce soit, tu n’as pas d’autre solution que de mendier. Un tube de Bally, ça te coûte deux livres et tu peux en prendre deux ou trois par jour. Le Thinner, c’est en bouteille, 60/70 centilitres te coûtent plus ou moins onze livres, et ça te dure deux jours. Mais le Bally est beaucoup plus dangereux, ça te donne des hallucinations. Quand il y a des bastons, même si les plus petits sont capables de tuer, je peux aller au milieu et les stopper. S’ils reniflent du Bally, c’est impossible de les contrôler. » Cela dit, au moment de déterminer le princi­pal danger qui guette les enfants de Gezi, Aslan essuie la colle et n’hésite pas une seule seconde. « Le danger numéro 1, c’est la police. Ils nous prennent, nous amènent dans le parc de Besiktas, et nous battent, pour le plaisir. Contre les autres tu peux avoir un couteau, te défendre, mais contre la police c’est impossible. » « La police nous frappe juste parce que nous sommes des SDF, abonde Oncle Ali. Ça m’est arrivé des tas de fois. Ils te prennent dans la rue et t’amènent au poste sans raison. Je me rappelle y être resté bloqué pendant une vingtaine de jours. Ils ont besoin d’avoir des gens der­rière les barreaux chaque nuit. Leur superviseur les appelle pour leur demander s’ils ont des gens à l’intérieur et ils répondent “oui, oui”, mais c’est nous, pas des criminels, qui sont là-dedans. »

Le temps de l’aventure

Pourtant, le 31 mai dernier, pour une fois, ce n’est pas pour eux que la police entre dans le parc. Ce jour-là, les forces de l’ordre turques viennent déloger des militants écologistes enchaînés aux arbres pour empêcher le projet de transformation du parc en un énième centre commercial. Un échec. En quelques jours, tous ceux qui s’opposent à la destruction de Gezi, mais aussi les critiques du binôme libéralisme économique/conservatisme moral d’Erdogan, les supporters de foot, les nationalistes, les jeunes et les vieux, déboulent. Tentes Quechua « 2 Seconds », ateliers, distribution de nourriture : Gezi devient un gigan­tesque squat où les enfants des rues accueillent les manifes­tants comme on reçoit chez soi. « Les manifestants répétaient “on est très heureux d’être là”, alors que les enfants des rues disaient “on est très heureux que vous soyez là”, souligne Demet Evgar, actrice pétillante du Un gars, une fille turc, venue à Gezi pour mettre en place des ateliers artistiques avec les enfants. Pour les enfants des rues, on était leurs invités. Ils étaient les propriétaires de la maison. » Surtout, pour une fois, ces derniers se sentent exister aux yeux des autres. On leur parle, on leur offre de la nourriture, des habits. « On n’avait plus besoin de mendier, tout était gratuit, se souvient Mehmet en deman­dant une Camel. Les gens nous parlaient, alors qu’avant ils changeaient de trottoir. Il y avait de la nourriture, de la musique. » Pour beaucoup de jeunes turcs, Gezi est une épiphanie politique, un lieu de brassage social, aussi. Les classes se mélangent. Ceux qui ne se sont jamais rencon­trés se rencontrent. « Il n’y avait pas de passé à Gezi, dit Demet Evgar. Tu étais juste là, tu ne pen­sais pas vraiment à la manière dont tu te compor­tais avant. Pour les gamins des rues, ça a été pareil. Ils n’étaient plus des enfants des rues, ils étaient des enfants, comme les autres. » Des cours d’été sont mis en place, des ateliers organisés. Les enfants des Gezi y sont conviés. « Au début, seulement un ou deux sont venus, se souvient Demet en rou­lant une clope. Après ils ont amené leurs amis. Au début, c’était des petits, 5-6 ans, mais après des jeunes de 13-14 ans, qui avaient peur de venir, qui disaient que ce n’était pas pour eux, ont fini par partici­per. C’était vraiment quelque chose de complètement nouveau pour tout le monde, ce qui s’est passé à Gezi. Ça a été vingt jours d’uto­pie, de réveil pour nous comme pour les gamins de la rue. Ils étaient très heureux, ils étaient là avec leurs cœurs. » Les vingt jours d’oc­cupation du parc résonnent comme un âge d’or dont l’Oncle Ali parle lui aussi comme d’une aventure. « Pendant Gezi, nous étions tous une grande famille. Je n’avais jamais vu une telle paix. Des gauchistes, des fascistes, tout le monde. Une très belle époque. Pour un coup, on était autant en sécurité que les autres et on ne devait pas se battre pour manger. »

« Les enfants étaient toujours aux premiers rangs, ils prenaient les lacrymos à la main pour les balancer sur les flics. Ils ont risqué leurs vies »

Problème : Tayyip Erdogan aime beaucoup les centres commer­ciaux, et très peu les manifestants qui traînent dans les parcs. « On ne va pas juste regarder quelques clochards secouer notre peuple. […] Je n’ai besoin de la permission de personne pour faire ça, ni des responsables du Parti Républicain du Peuple, ni de quelques racailles. J’ai la permission de cinquante pour cent des citoyens qui nous ont élus », éructe-t-il un jour. Le Premier ministre illustre alors ses paroles par des actes, la police frappe vite et frappe fort. En face se montent les premières barricades avec, au pre­mier rang, les gros bras et les membres de Carsi, les supporters ultras du club de football de Besiktas, venus protéger les mani­festants et tâter le plexiglas des RoboCop de la police. Pourtant, à l’heure où il faut charger, ceux qui sont en première ligne sont les enfants des rues. Ils ont entre 10 et 16 ans et se battent comme des hommes. « On a combattu épaules contre épaules avec eux, sort de sa moustache Orkun. Ils étaient toujours aux premiers rangs, prenaient les lacrymos à la main pour les balancer sur les flics. Ils ont risqué leurs vies pendant Gezi, et pour une rai­son simple : ils étaient là pour protéger leur maison. » « Le sang des jeunes des rues ne circule pas comme le tien, ose l’Oncle Ali. Le tien circule de ta tête aux doigts de pied, le leur va des pieds à la tête. C’est pour ça qu’ils n’ont pas hésité une seule seconde lorsqu’il a fallu aller se taper avec les flics. » Le combat des enfants des rues n’est pas politique, il est instinctif. Répondre en frappant, plus fort que l’autre. Prouver sa valeur dans l’action. Pendant un peu moins d’un mois, ils combattent chaque nuit aux côtés des manifes­tants, parce qu’ils se sentent partie du groupe. « Pour survivre dans la rue, tu dois être solidaire, détaille Önder. Tu ne peux pas être tout seul. C’est ce qui s’est passé pendant Gezi : tout le monde a agi ensemble pour survivre. Et les gamins ont rejoint cette solidari­té. C’est vrai qu’ils avaient déjà beaucoup de haine pour la police mais ce n’était pas politique du tout dans leur tête. Ils ont agi comme la foule. Ça a été une époque d’aventure pour eux. Ils étaient là, sur le front, pour protéger leur maison. Ils se sentaient responsables de leur territoire. » « La police se ser­vait de son cerveau comme un fou, souffle Aslan, lui-même monté au front. Ils ont gazé les gens qui ne faisaient rien de mal. Les femmes, les enfants, mes frères et mes sœurs. Ça m’a rendu triste, je me suis battu. » Debout sur les barricades, les en­fants deviennent les gavroches du « Printemps turc », célébrés par une photo devenue sym­bole : un gamin, pantalon troué, tient dans la main droite un simit – un pain traditionnel –, porte un masque à gaz et dégouline du produit utilisé pour éviter les brûlures des saloperies envoyées par les canons à eau de la police. « Les gamins étaient même clean pen­dant Gezi, dit Demet Evgar. Ils n’avaient pas besoin de colle parce qu’ils étaient entourés et ils devaient rester lucides pour être prêts pendant les combats. C’était vraiment un moment très beau. »

Désillusion

Cinq mois plus tard, rien n’a pourtant changé pour les enfants des rues. Le parc a réouvert, la colle est revenue et le froid ar­rive. « C’est même pire qu’avant, tranche Mehmet, qui vit ici de­puis près de trois ans, et concède taper un peu de Thinner, mais pas de Bally. Aujourd’hui, il y a trop de policiers en civils. C’est un lieu plus sûr pour les gens, donc moins sûr pour nous. » « Maintenant que c’est fini, les gens sont rentrés dans leurs maisons, chaudes et confortables, et eux sont retournés à la rue, claque Önder, furieux. Ils se sentent laissés de côté, encore plus seuls, et plus en colère. Ils se sentent trompés. Je crois que si les manifs de Gezi se reproduisaient, ça ne se passerait pas comme ça. » De quoi avoir des regrets d’avoir pris les armes ? « Non, répond Mehmet. C’était bien, c’était un bon moment mais maintenant on doit recommencer à trouver des habits et à chercher de l’argent pour aller au hammam et pour man­ger. » L’Oncle Ali, lui, hausse les épaules, parle de l’hiver qui approche, son trente-quatrième dans le froid stambouliote. « Tu sais, les enfants de Gezi, ils ont été abandonnés par leurs parents, les personnes qui étaient censées les soutenir le plus. Donc ils ne sont pas particulièrement déçus, ils sont de toute façon déjà déçus par la vie. On a peu de ressentiment envers les manifestants car on ne les voit plus beaucoup par ici. Mais en même temps, je sais que si je vois une grosse machine essayer de rentrer dans le parc, le peuple d’Istanbul sera de retour dans la demi-heure. Pour moi, c’est le plus important : personne ne laissera jamais disparaître Gezi. »

Par Pierre Boisson

Illustration : Todd Borka