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Enquête : Les Ghetto Brothers

Par Raphaël Malkin - Photos : DR

Enquête : Les Ghetto Brothers
Par Raphaël Malkin - Photos : DR

Il était une fois les Ghetto Brothers, gang new-yorkais énervé et passionné, sur le ring et à la scène. Illustres gladiateurs des rues du Bronx, ces types ont également façonné une musique unique. Une histoire pour une légende qui refait surface aujourd’hui.

Yellow Benjy, période black révolutionnaire

Yellow Benjy, période black révolutionnaire

Sujet ultime des innombrables récits de sang, d’or, de capes mais aussi d’épées, grattés par les plumes moyenâgeuses, le Saint Graal est devenu par-delà les siècles un objet iconique, catalyseur d’images et d’émotions. Aujourd’hui, à mille lieues-lumières des chevaliers et des tables rondes celtiques, entre les bacs des bouis-bouis à vinyles new-yorkais, des collectionneurs, puristes de la culture 45 tours, ont pris pour habitude d’appeler des « Saint Graal » tous ces disques que l’éternité a malheureusement égarés. « Un vrai Graal ne fait pas seulement référence à un album très rare et très demandé ; on parle ici d’un objet qui porte en lui une qualité exceptionnelle, qui est adossé à une certaine mystique», précise à Snatch Jefferson Mao, chroniqueur musical reconnu de la Grosse Pomme. Un Saint Graal, donc, est le genre d’album dont les sillons retracent une mélodie et une histoire terriblement intenses et qui, s’il disparait des vitrines, continue malgré tout de hanter les esprits ; et de les inspirer, aussi. Un genre d’album immortel, en somme. Aussi, il arrive que certains de ces précieux finissent par réapparaître soudainement à la surface des platines.

L'armure des Ghetto Brothers

L'armure des Ghetto Brothers

Ainsi, à New York, depuis quelques semaines maintenant, les crates diggers des cinq boroughs, s’enthousiasment pour vieux phœnix: les Ghetto Brothers. Étoiles filantes portoricaines du Bronx, voilà une bande qui, le temps d’un album, a cristallisé l’humeur d’une époque et d’une génération sur le pourtour new-yorkais. C’était il y a plus de trente ans. « Il y a une histoire si fascinante cachée derrière la création de cet album et la musique est si unique que l’on ne peut que parler de Saint Graal ici », résume Jefferson Mao. Écouter Power Fuerza, le seul opus des Ghetto Brothers, sorti en 1972, c’est gigoter sur une fusion extraordinaire, mélange nerveux et amoureux du Merseybeat des Beatles, du rock psyché-caliente de Santana et du funk des rues noires d’Amérique; mais c’est aussi, et surtout, replonger brutalement dans les tréfonds obscurs du New York d’antan, celui des ghettos grimés en Pompéi fumant où les gangs faisaient les Brutus. Comme les Ghetto Brothers par exemple, gang ultime des quartiers nord de la Grosse Pomme. Gang et groupe plein de booms, les Ghetto Brothers ont le curriculum vitae tamponné pour satisfaire les critères du mythe. «Quand tout tombait en ruine autour d’eux, les Ghetto Brothers arrivaient à transmettre quelque chose de beau et romantique (...) Ils sont une sorte d’instantané d’un rêve réalisé, en même temps qu’ils reflètent tout un tas d’espoirs qui n’ont malheureusement jamais été exaucés», écrit Jefferson Mao dans la note qui accompagne la version 2012 de l’album.

Gang Bing Bang

Pour comprendre l’histoire mélomane des Ghetto Brothers, il faut d’abord se couler calmement dans le décor de leur affaire, le Bronx hardcore de la fin des sixties. Pensez à Dresde circa 1945, pensez à Beyrouth circa 1982, pensez à Mogadiscio circa 1992, pensez à toutes ces villes en ruines, pourries, balayées, abandonnées après la bataille. Imaginez des Latinos et des Noirs qui rôdent et se réfugient çà et là dans des immeubles qui tombent en lambeaux. Imaginez des commerces dépouillés, des feux à chaque coin de rue et des trottoirs éventrés par les braises. Voilà le Bronx à l’orée des années 1970. « Les professeurs ne voulaient plus enseigner dans le secteur, le taux de chômage explosait (...) et puis il y avait des camés dans tous les coins. L’héroïne avait détruit toutes les structures familiales dans les parages. Il y avait comme un vide», se souvient Bill Leigh, militant associatif de la pre- mière heure dans les rues du Bronx et ancien membre de Ghetto Brothers.

Le vide dont parle ici l’activiste expliquel’émergence, à l’époque, de bandes de jeunes,en d’autres mots, de gangs. « Pour les fils d’immigrés, les orphelins hors du système, les fillesfugueuses et des milliers d’autres personnes, lesgangs fournissaient un abri, une famille, une certaine protection (...) Ils transformaient soudainement l’immense terrain vague qu’était le Bronx en gigantesque playground», raconte le journaliste Jeff Chang dans Can’t Stop Won’t Stop, son livre sur la naissance de la culture hip hop à New York. Ainsi, les gangs étaient partout. Ils étaient noirs, latinos et blancs. Chaque jeune que comptait chaque corner du Bronx rentrait dans un rang ou dans un autre. Tous finissaient avec un veston aux manches coupées sur les épaules, le blason de leur nouvelle famille cousu dans le dos. Il y avait les Black Spades, les Savage Skulls, les Savage Nomads, les Mongols, les Seven Immortals ou encore les fa- meux Ghetto Brothers. En 1971, le Bronx comptait plus de huit cents gangs qui, eux-mêmes, comptaient quelques onze mille membres.

Avec ses centaines d’affiliés, les Ghetto Brothers s’imposaient alors comme le gang le plus puissant du coin. Installésdu côté de Stebbins Avenue, ils faisaient régnerla loi dans leur quartier, à une époque où, selon Jeff Chang «les fanions des gangs transformaientle Bronx en sorte de matrice où les rivalités étaientparfaitement établies. Chaque membre de gang savait où ne pas s’aventurer. » De fait, celui qui osaitsquatter la zone des Ghetto Brothers avait peude chance de rentrer chez lui. Sous la houlettede Charlie Suarez aka Kara Charlie, les membresdu gang portoricain rossaient leurs adversairesà coups de prises inspirées des arts martiaux etn’hésitaient jamais à balancer des cocktails molotov en territoire ennemi quand la situation l’exigeait. « Les jeunes se battaient à n’en plus finir, il y avait des morts, des enterrements tout le temps. La peur était partout », se souvient Bill Leigh.

«S’ils ont suffisamment de courage, les Ghetto Brothers pourront peut-être aider cette ville à survivre»

Cela dit, au milieu de cette jungle va-t-en-guerre, les Ghetto Brothers finirent par prendre une tangente inattendue. Dans la veine de groupes politisés comme les Black Panthers et les Young Lords portoricains, le gang s’afficha de plus en plus comme un véritable mouvement militant, défenseur des petites gens. Suivant les ordres de leur véritable leader – le flamboyant Benjamin Melendez, dit Yellow Benjy, et de se deux frères Robert et Victor – toutes belles gueules hirsutes au bon teint de San Juan affiliées aux Ghetto Brothers se mirent à faire la chasse aux junkies et aux putes sur les toits et dans les halls. Sanglés dans leurs armures de jeans, ils réclamèrent également des emplois pour la jeunesse du quartier, forcèrent les propriétaires d’immeubles à nettoyer les appartements qu’ils louaient et organisèrent même des petits-déjeuners gratis pour les plus démunis. «Ces jeunes gens sont la seule chose de bien qui soit arrivée à New York ces dernières années (...) s’ils ont suffisamment de courage, ils pourront peut-être aider cette ville à sur- vivre », écrivait à l’époque l’éditorialiste du New York Post, Pete Hamill, cité dans le bouquin de Jeff Chang. «Nous étions l’armée du peuple. Nous n’étions plus un gang, nous étions une organisation. Les gens pouvaient venir nous voir, on était cools et sympas », balance aujourd’hui Yellow Benjy depuis New York, l’anglais étouffé par un gros accent latino du Bronx.

Désireux de montrer l’exemple, Yellow Benjy et ses Ghetto Brothers refusèrent de s’engager dans la nouvelle guerre qui explosa dans les rues du Bronx fin 1971. Au lieu de nommer un ministre de la guerre comme les gangs avaient coutume de faire à l’époque, Yellow Benjy mit en avant l’idée d’un Conseiller de Paix pour régler pacifiquement les différends avec les autres bandes. Le dénommé Black Benjy, un Noir réputé pour sa patience et son calme, enfila la tunique. Enfin, techniquement, il eut à peine le temps de l’enfiler : le 2 décembre 1971, envoyé au front alors que, le long des boulevards, la rumeur parlait d’une folle équipée fou- tant le souk dans le quartier des Ghetto Brothers, il fut tabassé à mort à l’angle de la 165ème et de Horsehoe Park par une bande de Seven Immortals. Le lendemain, le Daily News titrait « Peacemaker killed in melee. Bronx Teen War. » « Tout le monde attendait un mot : la guerre. Et j’ai dit non. Les gens nous regardaient comme des sauvages ? Nous ne ferions pas ce qu’ils attendaient de nous », raconte aujourd’hui Yellow Benjy. Bon samaritain et sûrement plus mature qu’auparavant, le New-Yorkais choisissait donc la voie de la paix, fidèle à la nouvelle ligne de conduite des Ghetto Brothers. Une décision qui ferait date. Le 8 décembre, Benjy et ses acolytes montèrent la plus grande réunion jamais organisée entre gangs, au Bronx Boys Club. Une barnum qui accoucha d’un « traité de paix » historique. Et Yellow Benjy de reprendre : « Nous avions enfin compris qu’il fallait que l’on arrête de s’entretuer. On pou- vait désormais utiliser toutes nos forces pour faire le bien.» Les esprits apaisés, les rues pacifiées, les gens pouvaient désormais s’amuser et créer.

Dans tout le Bronx, d’anciens gangs mirent en place des block parties et des jams sessions pour donner à la jeunesse de quoi s’égayer. Ainsi, tous les vendredi soirs, ça se réunissait à l’angle de la 163ème et de Stebbins pour danser sur le rock chaloupé des Ghetto Brothers. Sans aucun doute, la jam session la plus enflammée de tout le Bronx. Yellow Benjy était au micro, accompagné par ses frères Robert et Victor ; David Silva était à la guitare, Franky Valentin aux timbales et Luis « Bull » Bristol à la batterie. Ils étaient une bande de minots latinos gigotant et trépignant comme des chats sauvages ; des gueules d’anges, repus de la violence et de la mort, dopés au romantisme rock’n’roll et prêts à tout donner pour se faire aimer et faire jouir. «Les gens étaient si heureux de nous voir jouer. Ils étaient là pour sentir notre vibe : le Ghetto Brother Power », se rappelle Yellow Benjy.

Fête de la musique ?

Fête de la musique ?

Beatles Juice

Le son des Ghetto Brothers tire d’abord son pouvoir et sa puissance de la musique balancée par les Beatles. À ce stade, un petit retour en arrière s’impose. Tout minot qu’ils sont à l’aube des années 1960, les frères Melendez se prennent soudainement de passion pour les gandins de Liverpool. Un océan, un monde et une ambiance séparent les latinos gravos des méchus rosbifs mais qu’importe. La pop tout en liant des seconds hameçonne les premiers. «Un jour, avec mon pote Raymond Gonzales, nous sommes allés au restaurant de son oncle sur Prospect Avenue. Les Beatles passaient dans le juke-box. On a écouté “I want to hold your hand”, “Sheloves you” et “Oh man, that is wild” se souvientYellow Benjy. On a acheté les albums dans la fouléeet on a appris les chansons par cœur. » Et qu’importesi le grand-frère de Benjy et une bonne partie deses potes crachent alors sur les Beatles, « ces pédésaux cheveux longs ». Avec Robert, Victor, Raymondet un autre loustic, Justino Lugo, Yellow B. formealors un petit groupe de rue, élégamment baptisé Los Junior Beatles. Ensemble, les Fab Five duBronx revisitent le répertoire des Beatles sur lestrottoirs du quartier, fringués comme des milords foirés avec leurs costumes et leurs baskets trouées. Pour la musique, la bande de jeunes garçons s’appuie sur le rythme d’une caisse claire dégotée par Raymond et d’un harmonica. «On jouait partout. Tout le monde nous aimait, même les Noirs nous demandaient de jouer. On rendait vraiment les gens heureux. » À tel point, que les mini lurons attirent l’attention de la légende des percussions cubaine Tito Puente qui les invite à jouer avec lui au Colgate Gardens dans le Bronx en 1964. Cette année-là, Yellow Benjy fête ses douze piges. « Avec Tito Puente, c’était fou, on se sentait si spéciaux. Je me souviens encore du regard de la foule qui devait écouter pour la première fois des titres des Beatles. »

Les années et les tendances passent, le groupe grandit et les mecs, quand ils ne sont pas occupés à se bastonner dans la rue, squattent les jukebox du quartier. Ils naviguent des Beatles aux Beach Boys, découvrent les gros riffs et la grosse moustache de Santana, swinguent sur Jimi Hendrix et Sly and the Family Stone et finissent par pétrir une matière explosive. « On faisait du rock mais on a ajouté un peu de soul pour nosfrères noirs et des rythmes latinos que l’on écoutait plusjeune. Notre musique ressemblait au son des Beatles,avec des congas et des timbales. C’était un mélangedans lequel tout le monde pouvait se reconnaître.» Loin du Bronx, les Ghetto Brothers présententalors leur fusion dans les rues de Manhattan, ducôté du South Ferry à la pointe sud de l’île ou encore dans le West Village. «C’était une aventurepour nous. On se sentait étrangers, on jouait devantdes hippies qui aimaient le free spirit et la coke maison voulait représenter notre quartier», souligneYellow Benjy. Dans le même temps, les Ghetto Brothers obtiennent une sorte de «résidence» dans le Bronx : le patron d’une épicerie située surla 163ème avenue leur propose de jouer régulièrement devant son commerce, fournissant électricité pour les amplis et sandwichs et sodas pour les musiciens.

Les Ghetto Brothers en studio

Les Ghetto Brothers en studio

« Ils n’hésitaient jamais à balancer des cocktails molotov en territoire ennemi quand la situation l’exigeait »

C’est la kermesse des gangsters, allegro cantabile a contrario de leur délire macho. «Les gens ne remarquaient même pas que l’on faisait partie d’un gang, ils étaient juste là pour sentir la vibe». Et c’est aussi à la même époque qu’un professeur du Bronx, Manny Rodriguez – séduit par les penchants néo-pacifistes du gang – s’occupe de lui trouver un petit local pour que ses membres mélomanes puissent répéter sans avoir à esquiver les bastos. Un petit pied-à-terre, situé sur l’East 162ème qui se transforme rapidement en véritable lieu de vie. Là, entre deux murs colorés par les gamins du coins, les boys du band peuvent répéter tranquilles avec des instruments prêtés gracieusement par un contact de la New York University. Aussi, c’est sous les toits ou devant la façade de ce que les Ghetto Brothers ont l’habitude d’appeler le « clubhouse » que sont organisées les fameuses jam sessions qui suivent le traité de paix entre gangs du 8 décembre 1971. Puis vint le temps de l’album, le seul et l’unique.

L’histoire de Power Fuerza commence avec la ren- contre entre les Ghetto Brothers, un petit dealer de disque et un producteur de mambo. Le dernier, Bobby Marin, soupçonne les premiers de cambrioler la boutique du second, Ismael Maisonnave. «Ils trainaient au coin de la rue et ils faisaient par- tie d’un gang», se justifie aujourd’hui le producteur, désormais retraité sous le soleil de Miami. «Un jour, je suis allé les voir pour les prévenir que s’ils continuaient, nous les attendrons Ismael et moi, avec des pistolets chargés. Leur leader, Benjy m’a alors assuré que ce n’était pas eux et que sa bande veillerait à ce que le magasin soit protégé d’une nouvelle intrusion. » Et de fait, le shop, baptisé Mary Lou Records, ne sera plus jamais assailli. Aussi, Bobby Marin se propose de rendre la pareille aux lascars en leur filant un coup de main : « Ils voulaient que je passe à leur clubhouse écouter leur musique. Je leur ai répondu que, de notre côté, nous n’enregistrions pas d’albums rock mais que je passerais volontiers.» Mais «ébouriffé» par le son des Ghetto Brothers, Marin se rend finalement à l’évidence: il doit faire quelque chose avec ce groupe. L’album est en ligne de mire. «Je devais absolument convaincre Maisonnave de mettre la main à la poche pour emmener les Ghetto Brothers en studio et j’ai réussi à le convaincre que s’il ne payait pas, il perdait alors la protection du gang. »

Une semaine plus tard, le groupe se retrouve dans les locaux tamisés du Fine Tone Studios sur la 42ème rue à Manhattan. « Nous étions prêts comme jamais, nous voulions écrire l’histoire », raconte Yellow Benjy tan- dis que Bobby Marin se souvient d’un groupe «professionnel qui ne ressemblait en rien à un gang, qui savait où il allait. » L’album est enregistré en une prise unique, on the spot; la prise instantanée d’un esprit naturellement calibré pour briller. Coulant, facile. Parfait. De « Girl from the moutain » et son groove laid back proto-Beatles au «Something in my heart » de lover latino, en passant par « Mastica, Chupa y Jula» – cet hymne aux plaisirs d’être high inspiré par les trips LSD de Victor et David – via « Ghetto Brother Power », le tube du groupe et ses fulgurances slyesques façon « We’re gonna take you higher with the Ghetto Brother Power », le micro et les enceintes brûlent littéralement. Ils brûlent même encore plus au moment d’enregistrer « Viva Puerto Rico Libre », pamphlet ton- né en espagnol pour soulever toutes les bodegas et appeler à l’indépendance de Porto Rico. Les micros et les enceintes chavirent de passion. « Power Fuerza fait œuvre de manifeste nationaliste en même temps qu’il célèbre la vie. C’est un véritable générateur d’émotions bidouillé par un groupe qui pensait qu’il pouvait mettre à bas la pauvreté pourrissante de son décor à travers l’exubérance des ses performances», chronique lyriquement Jefferson Mao. Alters new-yorkais des bas- fonds, Zorros mélomanes, les Ghetto Brothers, eux, n’ont jamais utilisé qu’un mot pour résumer leur bidule. Yellow Benjy, porte-parole : « Tout ça n’était qu’amour ».

No promo, no pro bono

Au dos de la pochette de Power Fuerza figurait une petite note: «Cet album contient un message, un message de la part des Ghetto Brothers.» Sur quelques lignes, le gang dissertait ainsi sur l’absolue nécessité de réduire le fossé qui existait alors « entre la société et les minorités » et érigeait la musique en «langage universel». Un message qui, apparemment, n’a pas réussi à dépasser les frontières du Bronx. À part un petit succès d’estime entre Fordham et Stebbins Avenue, chez les disquaires et sur les ondes du coin, Power Fuerza n’a, en réalité, pas eu l’écho espéré par les Ghetto Brothers. «Nous étions si heureux d’avoir notre album. Nous pensions que nous allions devenir de vraies stars, que les choses allait changer pour nous, mais d’un autre côté, nous ne connaissions rien au business de la musique, on ne savait pas quel levier articuler pour faire parler de nous», raconte Yellow Benjy. De leur côté, Bobby Marin et Ismael Maisonnave n’ont pas poussé l’affaire, négligeant étrangement de démarcher les grands médias et les majors. Qu’on se le dise, Power Fuerza n’a jamais bénéficié d’une quelconque promotion, restant cloîtré dans le nord de New York. Au final, les Ghetto Brothers ont récupéré cinq cent dollars tout rond pour l’album et sont retournés squatter leur clubhouse de l’East 162ème.

Les quelques albums disponibles se sont petit àpetit écoulés jusqu’à ce que le nom Power Fuerzas’évapore dans la forêt bétonnée du Bronx. Desmembres du groupe, seul Robert, l’un des frèresde Yellow Benjy, a pu conserver un exemplaire del’album. Loin des platines vinyles, la musique desGhetto Brothers ne survécut finalement qu’à travers les quelques gigs que le band donnait dansla rue, des appartements ou pour quelques bar-mitsvas. Jusqu’à ce que le groupe se délite. Au mi-lieu des années 1970, les Ghetto Brothers se firentvirer de leur clubhouse par les services de la jeunesse de la ville.

This album contains a message to the world

This album contains a message to the world

Peu de temps après, Yellow Benjyannonça qu’il quittait les Ghetto Brothers et leBronx par la même occasion, après avoir reçu desmenaces de mort. Il s’investit alors en tant que conseiller pour la jeunesse. Franky devint christian born-again et joueur de timbales pour sa paroisse via un passage au placard. Luis Bristol, lui, prit le large aux côtés du commandant Cousteau. Quant à Victor, le petit frère fumeur de pipe de Yellow Benjy, ce roc qui avait survécu à trois coups de poignards quelques années plus tôt, il tomba salement dans l’héroïne et mouru du sida au milieu des années 1990. Quelques années après cette retraite, au détour d’une balade dans le Bronx, Yellow Benjy surprit deux types en train de disserter sur les Ghetto Brothers. Intrigué, il leur demanda s’ils savaient ce qu’était devenu Yellow Benjy. Et voilà qu’il s’entendit répondre «Ils l’ont tué, ils l’ont pendu dans une prison alors qu’il criait encore “Viva Puerto Rico Libre”. » Une légende urbaine était en train de naître.

Ghetto Brothers’ Power never dies

Dans les années 1980, Yellow Benjy tenta de ranimer la flamme. Il forma un nouveau groupe, Street the Beat, avec ses autres frères, Robert et David. Ils jouèrent les titres de Power Fuerza dans des bars de Greenwich Village et quelques soirées, dont une mémorable organisée par le Stone Ron Wood. Mais ce fut tout. Power Fuerza et les Ghetto Brothers tombèrent dans l’oubli, enfouis dans les abysses poussiéreuses d’une ville qui fonce à deux cent à l’heure, qui accumule comme jamais et oublie toujours, tant elle aime se réinventer. Au fil des années, Power Fuerza s’est alors transformé en souvenir doré, une ritournelle filante évoquée à demi-mot entre deux bacs à disques. On parlait de la musique des Ghetto Brothers pour ressusciter l’espace d’un instant l’esprit fiévreusement spontané d’une époque mythique, entre rires et larmes. Fouiner en quête du fameux album, c’était partir en quête d’un Saint Graal, à la recherche du temps perdu.

Boy scouts ou gangsters ?

Boy scouts ou gangsters ?

Un temps où un petit groupe de brigands brassant la rumba dans un rock blanco, œuvrait pour la paix au milieu d’un champ de mines. Inédit. Légendaire. D’autant plus quand tous les chroniqueurs indé de la ville s’accordèrent pour dire que c’était bien grâce aux Ghetto Brothers que la culture hip hop avait pu éclore. « En forçant les gangs à faire la paix, les Ghetto Brothers ont préparé un terrain propice à la création et non plus à la destruction. Et leurs jams furent, d’une certaine manière, à l’origine des sessions hip hop qui allaient bientôt se répandre dans tout le Bronx», explique aujourd’hui le journaliste Jefferson Mao. Parmi les loulous présents lors du meeting historique du 8 décembre 1971 et des concerts improvisés des Ghetto Brothers et d’autres groupes, on pouvait ainsi trouver le jeune Kevin Donovan, membre junior du gang noir des Black Spades, qui se fera connaître plus tard sous le nom d’Afrika Bambaataa, grand prêtre des débuts du hip hop.

Yellow Benjy, aujourd'hui

Yellow Benjy, aujourd'hui

«Il y a une histoire si fascinante cachée derrière la création de cet album et la musique est si unique que l’on ne peut que parler de Saint Graal ici»

Ainsi, voilà donc toute une histoire qui remonte aujourd’hui à la surface de la scène. C’est le petit label, Truth and Soul Records, basé à Brooklyn, qui a dégoté ce Saint Graal et l’a réédité aux États-Unis en novembre dernier. Une trouvaille rendue possible par la rencontre entre Leon Michels, le patron du- dit label et Rita Fecher, une documentariste qui fut aussi la femme de Manny Rodriguez, ce prof qui avait pris les Ghetto Brothers sous son aile. Dans les années 1970, Rita Fecher a tourné un paquet d’images du gang, compilées dans le film Flying Cut Sleeves sorti discrètement en 1993 et dont des images continuaient à tourner depuis. « Un ami à moi, l’artiste Ramon Yang a organisé l’année dernière un vernissage où une télé faisait justement défiler des plans tirés de Flying Cut Sleeves où l’on voyait les Ghetto Brothers jouer leur musique. Je les connaissais, j’avais déjà vu passer une copie de leur album sur eBay pour près de mille dollars mais là, j’étais fasciné. J’ai demandé à Rita Fecher de me présenter Benjy», raconte Leon Michels. Ce dernier a ainsi pu rencontrer Yellow Benjy, dans la petite piaule d’Harlem où ce dernier est aujourd’hui installé avec sa femme. Loin du fier marlou-prêcheur des seventies, Leon Michels découvrit alors un vieux retraité rabougri de soixante piges rongé par la maladie ; Benjy est aujourd’hui sous dialyse. Sans doute un personnage bien loin de ce qu’il aurait pu devenir avec un peu plus de promo en temps voulu. « Vu les conditions dans lesquelles je suis aujourd’hui – je vis dans une bicoque, je suis pauvre – j’ai des regrets oui. Avec les autres, nous aurions pu faire tellement... », avoue Yellow Benjy quelques sanglots dans la voix. Avant de lâcher: «Mais il n’est jamais trop tard. Ghetto Brother Power never dies.» Immortel comme le pouvoir du Saint Graal.

Par Raphaël Malkin

Photos & vidéos : DR