1. L’Amérique de la Lose Tranquille
  2. Il s’est barré en plein milieu
  3. Untitled Chapter
  4. Demandez à un routier
  5. Mieux que De Niro, Mickey Rourke
  6. Avec la dope, l’alcool et les femmes
  7. Dolce vita romaine et Taormina

James Gandolfini : Grand cœur malade

Par Jean-Vic Chapus - Photos DR / HBO

James Gandolfini : Grand cœur malade
Par Jean-Vic Chapus - Photos DR / HBO

Ceux qui se sont infusés tous les épisodes de la série Les Sopranos ont ressenti un terrible spleen lorsqu’ils ont appris le décès de Tony Soprano. Le boss mafieux du New Jersey, en proie aux crises d’angoisse, est donc mort, d’un infarctus, le 19 juin 2013 à Rome. Reste maintenant à mieux connaître James Gandolfini, celui qui l’interprétait et dont la vie s’est parfois confondue avec celle de Tony Soprano. On ne dit pas « De bien des façons, oui, j’étais ce gars » à propos de son personnage-phare sans être un homme intriguant.

De la mozzarella di buffala, fraîchement importée de la région de Campanie. Le tout nappé d’un léger filet d’huile d’olive. De chaque côté de la table, des dizaines de gressin disposés dans un verre à portée de main. Puis, le plat de résistance : un veau au parmesan. Parfois, il arrivait même que le tout soit accompagné d’une plâtrée de linguinis XXL parfumées avec coques, courgettes, scampis… Ça rigolait fort, ça parlait avec les mains, ça se vannait, ça s’engueulait puis ça se réconciliait. Ça levait son verre de barrolo au cri de ralliement de « Salute ! » Dans quasiment chaque épisode des six saisons de la série Les Sopranos, il y a eu des scènes de grande bouffe. Le plus souvent, elles se déroulaient entre les murs du restaurant Le Vesuvio, tenu par Artie Bucco, l’ami d’enfance portant une fine moustache à la Clark Gable. Des agapes comme autant de réunions de « famille », La Famille. Repas d’après funérailles, discussions serrées sur les affaires en cours, simples casse-croûtes à n’importe quelle heure. Au cours de ces banquets, on s’échangeait quantité de blagues grivoises. On comparait les mérites de ses épouses, de ses maîtresses, des maisons de retraite où l’on avait installé la mama. Entre deux ordres passés pour faire dessouder tel street capo concurrent, on imitait des dialogues cultes du Parrain. Avec James « Tony Soprano » Gandolfini, présidant la tablée de sa présence. Aussi paternelle que tourmentée, la présence. Mais toujours la bouche pleine.

« Je le voyais dévorer des linguinis pour le tournage d’une scène, refaire la scène cinq ou six fois… pour ensuite partir déjeuner ! »

Alain Carrazé, journaliste spécialisé dans les séries, a eu l’occasion d’interviewer le massif Italo-Américain sur le tournage d’un épisode des Sopranos. C’était en 2001. De cette immersion, il a tiré un documentaire (The Sopranos Family Business) et pas mal d’anecdotes : « Je me souviendrai encore longtemps de la stupéfaction du cameraman américain qui travaillait aux côtés de mon réalisateur, lorsque, devant le porche de la résidence Soprano et vêtu d’une robe de chambre, Gandolfini est venu nous faire un “hug”. » Alors, quand on demande à Carrazé si, comme son personnage de boss de la mafia du New Jersey, Jimmy Gandolfini avait un rapport, disons, excessif à la bouffe, l’homme se marre : « Je le voyais dévorer des linguinis pour le tournage d’une des mémorables scènes dans l’arrière-boutique du Pork Store, refaire la scène cinq ou six fois… pour ensuite partir déjeuner ! L’accessoiriste m’avait même confié qu’une fois, James avait jeté son dévolu sur un plat qui devait servir dans une prochaine scène ! »

L’Amérique de la Lose Tranquille

Anthony « Tony » Soprano, c’est James Gandolfini, et vice versa. Voilà un présupposé simple, logique, partagé par tous ceux qui tiennent la série écrite par le showrunner au visage de sphinx, David De Cesare, alias David Chase, pour la plus grande œuvre jamais diffusée à la télévision. Le lendemain de la mort du comédien, la majorité des médias a d’ailleurs titré sur la mort de Tony Soprano, occultant celle pourtant bien réelle de James Gandolfini. Tout ça au motif qu’Anthony Soprano a servi de modèle déposé à Don Draper (Mad Men), Walter White (Breaking Bad), le Sergent Nicholas Brody (Homeland)… Pourtant l’histoire dit que ce n’était pas gagné au départ. Quand David Chase écrit les premiers feuillets de sa saga de mafieux du New Jersey, le créateur a le cerveau encombré par les références aux grands films de gangsters (Le Parrain, Mean Streets, Les Affranchis, Casino). Seule compte son idée forte : étirer le temps, fouiller les caractères et, entre deux règlements de compte à bout portant, faire que ses bons mafieux bedonnants soient confrontés aux mêmes questionnements existentiels que monsieur Tout-le-monde. Pour ça, Chase a un concept : situer l’action de sa série dans le New Jersey. Parce que c’est la terre idéale de tous les déclassés de l’Amérique ? Vrai. Celle que Bruce Springsteen a su glorifier dans ses meilleurs albums, de Born to run à Born in the USA. Celle qui reste indissociable de l’image d’une Amérique de la lose tranquille : pavillons de banlieue maussades, sorties du vendredi soir dans des diners miteux et filles qui se maquillent avec le rétroviseur arrière de la Chevrolet. En bon romantique, fan de rock’n’roll alternatif, de cinéphilie exigeante et de romans crépusculaires, Chase se reconnaît dans cette géographie pas forcément évidente : « The Sopranos parlait de ça. C’était l’histoire de ces mecs qui font des affaires du mauvais côté de la rivière Hudson, dans ces banlieues pavillonnaires toutes grises. Ils tuent, trafiquent des cigarettes, font tourner des clubs à striptease et, à la fin de la journée, ils font croire qu’ils gagnent leur vie en dirigeant une entreprise de ramassage de déchets… » Pour assembler son casting, Chase cherche donc avant tout des acteurs à moitié inconnus, des vraies gueules de nobodies, des gens que l’on n’a pas l’habitude de voir dans les productions financées par les studios de Los Angeles. Sauf peut-être pour le rôle principal d’Anthony Soprano, le caïd violent et anxieux censé porter et transporter l’ambiance du show. Là, le showrunner fait son fan boy jamais remis des films de Martin Scorsese et pense à Ray Liotta – flambeur aux yeux verts des Affranchis

Il s’est barré en plein milieu

Il faudra toute la sagacité de la directrice de casting Susan Fitzgerald pour proposer des alternatives à l’auteur. Un jour, cette dernière découvre un extrait du film True Romance en VHS. Elle est électrisée. Dans l’extrait, on voit le jeune James Gandolfini dérouiller salement Patricia Arquette, en la cognant contre la porte en verre d’une cabine de douche. Susan Fitzgerald s’exclame: « C’est notre gars ! » Et c’est vrai que quand on voit la dégaine de Gandolfini, sorte de croisement entre la grande brute et le type profondément rongé par l’angoisse, difficile de ne pas trouver que le type a un truc que les autres n’ont pas et n’auront jamais. Comme un « cœur affamé » ou « Hungry Heart » pour reprendre un titre de Bruce Springsteen que le comédien adorait. Gandolfini devait être ce genre de mec. Il aurait pu reprendre à son compte le dernier couplet de cette fameuse chanson du boss: « Everybody needs a place to rest / Everybody wants to have a home / Don’t make no difference what nobody says/ Ain’t nobody like to be alone ».

Nous sommes en 1997, le comédien a 35 ans. Il en paraît dix de plus et trimballe une calvitie naissante, une grosse bedaine d’Italo-Américain et un regard mélancolique de chien triste à peine atténué par les sautes d’humeurs dont il est coutumier. « A lunatic madman », avait-il d’ailleurs l’habitude de dire pour se définir, toujours en esquissant un sourire désolé. Tout pour séduire David Chase, mais pas forcément pour rassurer les cadres d’HBO, la chaîne qui a produit et diffusé la série. Ces derniers voient en Gandolfini un comédien de troisième zone, traînant un CV dont les contours détaillent un peu trop le profil d’un outsider. Quelques pièces à Broadway avec son pote Alec Baldwin par-ci par-là, des troisièmes rôles de flics ou de voyous au cinéma pour lesquels on l’affuble, à chaque fois, de blases made in Italy : Tony Baldessari (Un étranger parmi nous de Sidney Lumet en 1992), Joey Allegretto (Night falls on Manhattan, toujours de Lumet, en 1997). Chris Albrecht, l’ancien mogul de la chaîne, se rappelle du premier casting passé par la bête : « David voulait faire passer des essais à trois comédiens, Michael Rispoli, Stevie Van Zandt et Jimmy. Les trois se sont donc retrouvés à New York dans la salle de projection de la chaîne plongée dans le noir. Tous en lice pour le rôle de Tony Soprano. Très vite, David a pensé à Stevie pour un autre rôle [celui du fidèle lieutenant Silvio Dante, ndlr]. Quant à Michael Rispoli, super comédien, il a finalement été choisi pour jouer Jackie Aprile. Il ne restait donc que Jimmy qui pouvait faire l’affaire, vu que nous cherchions un mec avec l’air pas commode ! » Dans une interview donnée au Hollywood Reporter, David Chase précise : « Ce qui m’a intrigué c’est qu’il s’est barré en plein milieu de l’audition. Il a lu une partie du texte, il a haussé les épaules et il a dit “Je ne peux pas faire ça.” Il a prétexté une maladie dans sa famille. Et, hop, le voilà disparu. Pour la seconde audition, il ne s’est même pas pointé. Alors je lui ai demandé de passer chez moi, à L.A, pour une audition, mais juste avec moi. Il a accepté. On est ensuite parti l’enregistrer dans un garage que je fréquentais à Santa Monica. James disait qu’il adorait ce rôle, qu’il était né pour jouer Tony Soprano, mais qu’il se demandait juste s’il allait avoir assez de ressources pour assumer un boulot d’aussi longue haleine… » De toute façon, Gandolfini ne croyait même pas à ses chances de devenir l’emblème des Sopranos. Il n’y croyait pas, mais il l’a espéré de tout son cœur.

Demandez à un routier

Le revers de la médaille pour ce grand timide, c’est qu’être quasiment à plein temps Anthony Soprano va le transformer en icône de la pop culture des années 2000. Il prend conscience que quelque chose s’est produit un soir de tapage nocturne au-dessus de son appartement new-yorkais. « À l’époque, je vivais dans le quartier de Meat Market et j’entendais ces bruits de pas et ces cris au-dessus de ma tête. Il était minuit et j’avais envie de pioncer. Alors je suis monté frapper à la porte des voisins, furax. Quand un type m’a ouvert et qu’il a vu ma tête il est devenu blanc comme un linge. Soudain j’ai réalisé : “Oh, merde ! Ce mec pense que je suis Tony Soprano dans la vraie vie.” C’est là que j’ai compris. » Le reste du temps Gandolfini fuit donc les honneurs. Essaye d’éviter, autant que possible, les interviews qu’il déteste. Pire, quand il reçoit, en 2000, son premier Emmy Award du meilleur acteur de série télé, il traîne des pieds et paraît limite à l’étroit dans son smoking. À un journaliste de GQ qui voulait savoir comment on devient James Gandolfini, soit l’équivalent de Marlon Brando ou Robert De Niro, mais révélé par la télévision, le comédien rue dans les brancards : « Je suis un acteur, je fais mon job, je rentre à la maison. Pourquoi vous ne posez jamais la question à un chauffeur routier ? »

Et si la raison de ce refus de profiter du star system était à chercher dans le New Jersey ? Car Jimmy Gandolfini est un gamin élevé à Park Ridge, un bled roupillant de huit mille et quelques âmes dont le titre de gloire reste d’avoir hébergé les époux Nixon au crépuscule de leur vie. Gando est donc un mec de la classe laborieuse, un vrai. Le genre à ne pas hésiter à énoncer, en guise de manifeste : « J’ai une grande affection pour les classes moyennes et les classes populaires américaines et je n’aime pas la façon dont elles sont traitées. Ça me met même en colère. Je pense que si j’avais gardé cette colère en moi, ça aurait pu mal tourner. Heureusement, j’ai trouvé cette manière de vivre [être acteur, ndlr] qui me permet, de temps en temps, de me battre pour les gens. » Son père, James Joseph Gandolfini Senior, a quitté son village de Borgotaro, dans la province de Parme, pour tenter la bonne fortune aux États-Unis où il finit par devenir maçon. Sa mère, Santa, cantinière, a fait le chemin inverse : si elle est née aux États-Unis, elle est plusieurs fois revenue vivre à Naples. James est le cadet d’une famille de trois enfants, avec, au-dessus de lui, deux grandes sœurs, Letta et Johanna. À la maison, l’ambiance n’est pas toujours à la rigolade, plutôt à la bondieuserie et au respect des racines ritales. À table, ça parle italien avec les mains et quand quelque chose déconne, on s’en remet à la sainte église de Rome. C’est au lycée de Park Ridge que Gando transcende ce quotidien. D’abord sur les playgrounds de basket de son établissement où celui qui reste un élève moyen se taille une certaine popularité avec son numéro 45 floqué dans le dos. Ensuite, auprès de presque toutes les filles du lycée qui voient en lui le prototype du parfait latin lover à nuque longue et sourire charmeur et qui l’éliront, en conséquence, « Plus beau mec de l’école » ou « Meilleur flirt de l’établissement ».

Mieux que De Niro, Mickey Rourke

En 1979, l’équivalent du bac en poche, James Gandolfini suit les traces de ses sœurs aînées et s’inscrit à la fac de Rutgers. Sur place, il obtiendra un diplôme de communication. Même s’il reste flou sur cette période de sa vie, c’est là qu’il va entrevoir la lumière, mais aussi toucher du doigt, pour la première fois, quelque chose qui ressemble au cafard, le vrai. À la fac, Gandolfini a une petite amie dont il est éperdument amoureux. Elle s’appelle Lynn Jacobson. Les deux resteront en couple pendant deux ans. Et puis, un jour, la jeune femme meurt dans un accident de voiture. « Cet évènement m’a changé. Je suis devenu un autre type, du jour au lendemain. J’ai entrevu ce que je voulais faire de ma vie », lâchait, à de rares occasions, Gandolfini. Avant de préciser : « Je ne sais toujours pas pourquoi je suis devenu acteur. Peut-être parce que c’était une façon de sortir, de temps en temps, des sentiments qui se sont figés en moi… »

« Je voulais devenir Mickey Rourke, mais pas marcher dans ses traces ou toutes ces conneries ; lui voler son âme, comme dans le film Angel Heart »

Quand il part s’installer à New York, au milieu des années 1980, Gandolfini a des envies de bohème. Fuyant toute attache, il raconte que ses affaires tiennent, à l’époque, dans deux pauvres sacs poubelles. Mieux, le jeune homme se fait alors une spécialité de refuser toute responsabilité et sait changer d’appartement à peu près tous les dix mois quand le loyer dépasse les quatre cents dollars. À New York, James Gandolfini vivote. Il assure plusieurs boulots d’appoint – ouvrier sur les chantiers puis gérant d’un nightclub moitié hétéro et moitié gay, le Private Eye sur la 21ème rue. Le soir, il est souvent fourré dans les coins chauds de la ville à biberonner du whisky et brûler la chandelle par les deux bouts. Le reste de la journée, il cuve… Mais une rencontre nocturne avec un autre futur acteur, Roger Bart, va tout accélérer : « À l’époque, je bossais dans un petit restaurant tenu par un pote de Jim. Et Jim adorait finir ses soirées avachi au bar. C’est comme ça qu’on a commencé à devenir potes. » Bart poursuit : « Et un jour, je lui demande si, avec sa dégaine à la Gene Hackman, il a déjà pensé à devenir acteur. Là, Jimmy, me fixe et aboie “Non ! Jamais de la vie.” » Sans rien lui dire, Bart prend quand même la liberté de recommander Gandolfini à sa professeur de théâtre, Kathryn Gately. Cette dernière enseigne la méthode inventée par l’homme de théâtre Sanford Meisner. Alors autant par sens du défi que par curiosité, Gandolfini se pointe un jour dans sa classe. « Je tirais la gueule pour impressionner les autres, mais en fait je tremblais de peur », racontera plus tard le comédien. Quand il n’est pas à courir les boulots ou à répéter ses premiers textes classiques, Gandolfini se découvre aussi sa première vraie icône : Mickey Rourke. « Dans les années 1980 Mickey Rourke c’était le meilleur. Mieux que De Niro, Pacino ou Dustin Hoffman. Je voulais devenir Mickey Rourke, mais pas marcher dans ses traces ou toutes ces conneries ; lui voler son âme, comme dans le film Angel Heart ! » Peut-être aussi que Gandolfini a reconnu en Rourke un écorché vif, capable de plonger tête la première dans l’autodestruction et les coups de sang. Tout laisse à penser que Jimmy Gandolfini est de cette race ultra sensible. Lors d’un cours où sa professeur d’art dramatique demande à un de ses partenaires de le pousser à bout, Gando voit rouge. Il entre même carrément en transe et casse tout sur son passage. Quand l’orage est passé, ses mains sont maculées de sang. Son partenaire est parti se réfugier dans un coin de la salle. Kathryn Gately, elle, semble vraiment ravie : « Personne n’est blessé, tout va bien. Super Jimmy ! C’est exactement ce que tu dois exprimer quand tu es sur scène. C’est pour ça que les gens vont payer pour te voir. Cette colère qui explose, c’est toi ! »

Avec la dope, l’alcool et les femmes

Derrière James le chic type working class, fier de ses origines, sensible, attentionné avec chacun, sans distinction de classe sociale, se cache évidemment un personnage plus tourmenté. Peut-être parce que, comme il l’avouait lui-même : à force de jouer des brutes épaisses, il a perdu pied. « On me voit comme un mec qui hurle et devient violent. J’ai pratiquement enchaîné deux rôles où l’on me faisait tabasser des femmes (Patricia Arquette dans True Romance et Robin Wright dans She’s so lovely). Et à chaque fois, je suis rentré chez moi avec une sale sensation… », a-t-il livré, un jour, devant les caméras de l’émission Inside the Actor’s Studio. Vu son air dépité, cela avait l’air sérieux. Matt Zoller Seitz est journaliste au Star Ledger du New Jersey. Il a été intime du bonhomme et en a tiré quelques articles écrits à la première personne du singulier. Pour lui, impossible de piger Gandolfini sans parler de sa face sombre : « C’était un mec authentique. Mais voilà, c’était aussi quelqu’un qui avait parfois ses moments de grosse déprime et qui les soignait par l’excès. Avec la dope, avec l’alcool, avec les femmes également. Je ne condamne pas ça, parce que tout le monde de normalement constitué a déjà traversé ces passages à vide. » Possible, quand même, que la pire période qu’a eu à traverser l’acteur date des années 2001, 2002. Au moment où il entame une longue procédure de divorce avec sa première épouse, Marcy Wudarsky. Cette dernière n’a jamais fait mystère de ce qui a accéléré la déchéance de leur couple : les crises de rage de son ex, sa manière de régler une dispute conjugale en se tapant violemment sur le crâne pour se punir d’on ne sait quoi. Les lignes de coke sniffées dans les chiottes et les nuits blanches passées dans les bars louches à lever quelques stripteaseuses aux seins siliconés étaient aussi en option. Si personne n’a jamais évoqué de manière concrète la fêlure, David Chase a un jour raconté cette histoire éclairante à propos de son comédien : « Ce qui le mettait le plus mal à l’aise, au début des Sopranos, c’étaient les scènes dans le cabinet de la psy, Jennifer Melfi. Il était simplement tétanisé ! »

« En roulant en bagnole, j’ai entendu à la radio un flash spécial annonçant la mort d’une célébrité. Alors j’ai pensé : “Et voilà, évidemment, il s’est flingué” »

Et puis, il y a les fameux épisodes où Tony Soprano déserte les plateaux de tournage. Ça s’est passé en janvier 2002. Au sein de l’équipe de tournage, tout le monde a pigé que l’homme a parfois du mal à faire la part des choses entre sa vie privée et son rôle de gangster. Il n’est pas rare qu’il se pointe – entre deux prises et en plein hiver – habillé du seul peignoir blanc de Tony Soprano, fumant un gros cigare. La notoriété qu’il a du mal à assumer, les addictions et son couple qui se barre en couilles ne vont pas aider à rétablir l’équilibre. En janvier donc, Gandolfini se met à se comporter comme une diva : il refuse certains jours de tournage, invente n’importe quel bobard pour ne pas quitter son appartement new-yorkais sur Tribeca. Et quand il sent qu’il a trop mis le boxon dans les plannings de travail des uns et des autres, il s’excuse piteusement comme un gosse. Un technicien raconte en se marrant : « En règle générale, Jimmy se sentait le premier coupable quand il déconnait. Alors, le lendemain, il faisait toujours le même truc : ramener des cadeaux à tout le monde. Il pouvait payer une tournée de sushis pour toute l’équipe technique, mais aussi nous offrir des séances de massages. » Sauf qu’un jour, l’acteur disparaît vraiment. Cela inquiète terriblement les membres de la production. Les gens de HBO lancent discrètement des recherches. On contacte ses proches qui ne savent rien de son emploi du temps. On sillonne tous les bars et les clubs où l’homme a l’habitude de se mettre minable. Au bout de trois jours sans la moindre nouvelle, certains envisagent même le pire comme Terence Winter, un des scénaristes de la série : « En roulant en bagnole, j’ai entendu à la radio un flash spécial annonçant la mort d’une célébrité. Alors j’ai pensé : “Et voilà, évidemment, il s’est flingué.” Mais en fait, c’était l’annonce du suicide du batteur d’un groupe de rock… » Et au quatrième jour, Gandolfini réapparaît. Il appelle la production d’un téléphone situé dans un salon de beauté. Sa voie est pâteuse, son débit de parole hésitant. Il ne sait plus ce qu’il a fait, ni où il a été. Il veut juste reprendre le boulot. Alors tout le monde dans l’équipe des Sopranos reprend son souffle et on lui envoie une voiture pour le réceptionner.

Dolce vita romaine et Taormina

« Évidemment, je ne suis pas un mafieux, et il y a plein d’aspects du gars avec lesquels je ne suis pas familier, notamment son appétit pour la violence. Mais de bien des façons aussi, je dois l’avouer : oui, je suis ce gars… » Ce qu’avoue du bout des lèvres le comédien, les fans parmi les plus hardcores des Sopranos en ont toujours fait une religion. À cause de la porosité entre la vie de Tony Gandolfini et l’existence de James Soprano. À cause de cette relation amoureuse nouée dans l’ombre avec Edie Falco, la blonde comédienne qui jouait dans la série, Carmela, l’épouse bigote et dévouée du boss mafieux. À son propos, Gandolfini avouera même au magazine Vanity Fair : « Je suis encore amoureux d’Edie. Bien sûr, j’aime ma femme, mais j’aime Edie. Je ne sais pas si je suis amoureux de Carmela, d’Edie ou des deux. » Alors forcément, les Sopranos fans ont aujourd’hui tendance à mélanger le réel et la fiction à grande échelle. Comme si l’épilogue des Sopranos était finalement l’épisode où Tony Soprano, en famille et en Italie, tombait raide d’une crise cardiaque.

19 juin à Rome, du côté de l’hôtel Exedra, un immense palais cinq étoiles en marbre blanc, en face du Teatro dell’Opera. A l’occasion, c’est son ami l’acteur français Gilles Marini qui en parle avec des sanglots dans la voix : « Vous savez, James était un père merveilleux. À Rome il voulait juste passer un moment avec son fils, entre mecs. C’était une façon de se reposer sans doute, mais aussi une manière de fêter les bons résultats en classe et au football du gosse ! » James Gandolfini avait planifié ce voyage sur la terre de ses ancêtres depuis des mois. Souffler avant d’enchaîner, à la rentrée, sur le tournage de Criminal Justice, une mini série censée marquer son retour sur la chaîne HBO et, par conséquent, le remettre en selle. Après avoir bien profité de la dolce vita, l’homme devait ensuite rallier la Sicile. Parce que la famille Gandolfini a gardé des attaches avec la Cosa Nostra locale ou pour vérifier de visu à quoi ressemble la ville de Don Corleone ?

« Quatre shots de rhum, deux pina coladas, deux bières, un plat entier de grosses crevettes, de larges tranches de foie gras… »

Plutôt parce que l’acteur était de longue date annoncé comme l’invité d’honneur du 59e festival de cinéma de Taormina. Au lieu de ça, James Gandolfini est mort à l’heure où la nuit tombe. Brutalement. Son fils a donné l’alerte et le personnel de l’hôtel Exedra l’a découvert, tordu de douleur et à bout de souffle, sur le sol de la salle de bain de sa chambre. Selon les rapports de la médecine légale, il était 22h20. Transporté au service des urgences de l’hôpital Policlinico Umberto de Rome, son décès sera prononcé une quarantaine de minutes plus tard. « Il s’agit d’un banal infarctus. Le genre de chose qu’on ne peut pas prévoir et contre laquelle il n’y a malheureusement rien à faire », déclarera le docteur Modini. Une bête fracture du myocarde ? La version est crédible. Surtout si l’on s’en tient à la dégaine, disons, mastoc de Gandolfini. 1,86 mètres pour plus de 123 kilos dans les jours maigres. Et puis, il y a ce que la presse à scandale a théâtralement intitulé « Le dernier souper de Tony ». Au New York Post, un membre du personnel de l’hôtel raconte ce que le comédien aurait commandé quelques heures avant sa mort. Pas sûr que l’hygiène alimentaire en sorte grandie : « Quatre shots de rhum, deux pina colada, deux bières. Un plat entier de grosses crevettes baignant dans un mélange de mayonnaise et de sauce chili, et, je crois aussi, de larges tranches de foie gras… » Le coup de grâce pour un cœur déjà pas mal éprouvé par le passé ? Possible. Après tout l’acteur n’avait que 51 ans. Un fort cholestérol cumulé à une nature angoissée peut bien terrasser un solide Italo-Américain du New Jersey. Dans ces histoires, tout commence et finit souvent en mangeant.