1. Untitled Chapter

Portrait - Jason Statham : 77 kilogrammes de finesse dans un monde de brutes

Par Fanny Arlandis - Photo DR

Portrait - Jason Statham : 77 kilogrammes de finesse dans un monde de brutes
Par Fanny Arlandis - Photo DR

Plongeur en équipe nationale d’angleterre, vendeur à la petite semaine et mannequin plus ou moins à son avantage dans des publicités télévisées, Jason statham n’a pas toujours été ce type rasé à la carrure impressionnante qui pète des têtes et gaspille de la bastos autant qu’il respire. Mais le pire, c’est que loin des idées reçues et des films jouissifs un peu pourris, le stath a un vrai talent. 

La scène est courte, elle ne dure que le temps du générique. Emmitouflé dans un duffle-coat, il enchaîne les blagues, la tchatche intarissable. Son jeu brille de justesse, de précision et d’efficacité. Pimenté d’un accent londonien poussé à l’extrême, Jason Statham, dans le rôle de Bacon, joue un marchand à la sauvette qui vend des parfums et des bijoux. Surpris par deux bobbies, il prend ses jambes à son cou avec son associé. On est en plein cœur d’Arnaque, crimes et botanique (1998), le premier long métrage de Guy Ritchie. C’est aussi le baptême de Statham qui, à trente et un ans, se confronte à l’univers des claps et des «coupez» pour la première fois. S’il maîtrise cette scène d’entrée à la perfection, c’est justement parce qu’il y joue son propre rôle, celui de l’acteur de «théâtre de rue» qu’il a toujours été. Depuis son plus jeune âge, Jason voit son père puis son frère alpaguer la foule du centre de Londres pour lui refourguer des bijoux et des parfums contrefaits. À l’âge de douze ans, il travaille déjà le dimanche, mallette en main, devant la vitrine d’Harrods ou dans Oxford street. «L’astuce, raconte-t-il dans une émission américaine, était de faire croire aux gens que ces produits étaient volés ou que leur origine était incertaine». En toute logique, à l’heure de quitter les bancs de l’école, c’est avec expérience et dextérité qu’il se consacre à la chose. La légende veut d’ailleurs que Guy Ritchie l’ait dégoté alors qu’il était en pleine action dans la rue. Mais la réalité est un peu différente. Le Guy veut du sang neuf, des visages frais. Il embauche alors des gens aux parcours différents de ceux du gratin d’Hollywood. Pour trouver l’authenticité, il se tourne vers Lenny McLean, ancien taulard et boxeur professionnel il mourra l’année du tournage pour lui faire jouer Barry le Baptiste, le bras droit d’Harry la Hache, joueur de poker et protagoniste de la tricherie à l’origine de l’intrigue. Il engage aussi Vinnie Jones (qui incarne Big Chris), ancien joueur de foot professionnel et pote de Statham. Les deux compères jouaient au foot ensemble quand ils avaient une dizaine d’années. Au cours de son au- dition, « Jay » doit convaincre Guy Ritchie d’acheter ses faux bijoux et passe le test haut la main. De tous ses personnages, c’est de Bacon que Statham se sent naturellement le plus proche. Pas étonnant. 

Homme sandwich 

Jason Statham est né le 12 septembre 1967, dans le Derbyshire, au nord-est de l’Angleterre. De sa vie personnelle, on connaît peu de choses. Son père et sa mère, d’abord vendeur à la sauvette et couturière, changent ensuite de vie, il y a une quinzaine d’années, pour ambiancer les Caraïbes. Ils forment un duo : danse pour elle et chant pour lui. « Les gens sont en vacances, ils ont envie d’écouter de la merde», aime à plaisanter Jason. De la country au rock, son père se prend tantôt pour Tom Jones, Elvis ou même Sinatra. Statham aime le décrire comme un « juke-box vivant ». Sa mère, elle, « crée les chorégraphies et gère l’argent », poursuit-il, une pointe d’ironie dans la voix. Même s’il taquinait des percus pour accompagner son frère à la guitare quand ils étaient enfants, la musique ne l’a jamais botté. Son truc, c’est le sport. À l’adolescence, en vacances avec ses parents, Statham abandonne le foot après avoir vu un mec plonger. Il se met en tête « l’idée stupide » de s’y coller. L’expérience dure douze ans; des années pen- dant lesquelles il s’attaque aux plongeoirs de trois et dix mètres et parcourt le monde pour les compétitions au sein de l’équipe nationale de plongeurs de Grande-Bretagne. S’il n’a jamais été aux Jeux Olympiques, il finit tout de même douzième mon- dial en 1992. Lorsque Jason Statham arrête la compétition à vingt-sept ans, son corps est taillé par les heures d’en- traînements quotidiens. En parallèle de ses ventes à la sauvette, et même s’il ne mesure qu’un mètre soixante dix-huit, il participe en tant que mannequin à une campagne de pub pour « French connection » quelques années plus tard. Mais lorsqu’on évoque cette époque, il reste vague: une parenthèse dans sa vie. « J’ai fait ce qu’on considère comme du manne- quinat. Ils ont pris des photos et j’étais dessus, mais ce n’était pas vraiment une profession», confiait-il quelques années en arrière. Il apparaît également dans certaines pubs, pour les jeans Lee, Kit Kat ou encore Audi. Mais son apparition la plus remar- quable reste sûrement sa prestation dans un clip du duo britannique de pop electronique : Erasure, en 1994. Le Stath y gesticule en slip, le corps en- duit de maquillage argenté. 

Jason Statham est le Monk dans ''Mean Machine'' de Barry Skolnick (2001)

Jason Statham est le Monk dans ''Mean Machine'' de Barry Skolnick (2001)

Un type « très castagne »

De son époque de sportif de haut niveau, il garde deux choses : sa musculature et son esprit de com- pétition qui « ne dort jamais ». Il ne s’arrête à au- cun moment, ni dans la vie, ni sur les tournages. C’est d’ailleurs sur la compétition qu’il cimente sa relation avec Guy Ritchie, tant les deux hommes passent leur temps libre sur les tournages à se défier aux échecs. Statham dit cultiver cet esprit pour renfor- cer sa motivation et sa volonté, « se surpasser ». Saffron Burrows (qui joue Martin Love), raconte qu’à la fin du tournage de Braquage à l’anglaise (2008), Jason enquilla toutes les marches de la tour Eiffel, en courant, «juste comme ça, par défi, pour le fun ». Boulimique du sport, il s’adonne aux arts martiaux, notamment le kick-boxing qu’il considère comme le seul vrai sport qu’il pratique encore. Pendant quelques années, il fait aussi parti de l’équipe de foot amateur Hollywood United à Beverly Hills, aux côtés de Vinnie Jones, évidemment, ou de Steves Jones, guitariste des Sex Pistols. 

« On pensait qu’il valait mieux qu’il ne fasse pas toutes ces cascades, notamment au volant, mais il insistait » 

Cette force physique de mastodonte lui permet d’effectuer lui-même toutes les cascades de ses films. « Pour leur donner plus de crédibilité» tonne-t-il dès qu’il le peut en interview. Steven Knight, le réalisateur de Hummingbird qui sortira courant 2013 (Statham y joue un ancien soldat anglais des forces spéciales qui se retrouve à la rue, confronté au milieu criminel londonien – ndlr), décrit un mec qui ne rigole pas avec cette par- tie du taf: «Parfois, on pensait qu’il valait mieux qu’il ne fasse pas toutes ces cascades, notamment au volant. Mais il insistait et le faisait merveilleusement bien». Son CV en témoigne, l’action, les flingues et la baston sont des trucs qu’il aime. Statham se dit par exemple influencé par les personnages de Bruce Lee, Rocky ou encore Rambo, pas forcément ce qu’on appelle des poètes. Avec une trentaine de films à son actif en moins de quinze ans, la majeure partie de son temps à l’écran, il le passe à distribuer des pains, s’établissant ainsi comme l’une des nouvelles figures les plus en vue du cinéma d’action, un protecteur de la loi dans The One (2001) et Chaos (2005), un pilote dans Course à la mort (2008) ou un villageois tenace dans King rising: au nom du roi (2006). Mais c’est la trilogie Le Transporteur (2002, 2005, 2008), produite par Luc Besson, qui l’impose réellement et fait office de tournant dans sa carrière de bastonneur du grand écran. Il y rencontre même sa copine actuelle, le mannequin Rosie Huntington-Whiteley, qui incarne Carly dans le troisième volet de la série. En 2010, il avouera toutefois s’être senti «comme une gonzesse», pour la première fois de sa carrière, aux côtés de Schwarzie, Stallone et Bruce Willis dans la série des Expendables (2010, 2012).

Un mauvais film ne fait pas forcément un mauvais acteur

Le problème de Jason, c’est qu’il s’est choisi une spécialité (le cinéma d’action), dans laquelle les bons films et les bons metteurs en scène se font rares. Aussi n’a-t-il pas toujours eu le nez fin : lorsqu’il accepte le remake foireux de Course à la Mort de Paul Anderson, ou toutes ces bisseries sans âmes (Safe de Boaz Yakin, Blitz d’Elliot Lester), c’est un peu de son talent qui s’évapore. Son meilleur film reste certainement Hypertension (2006), un mélange d’action et de burlesque où, pour rester en vie après avoir été empoisonné par un virus chinois, il doit maintenir son taux d’adrénaline à un niveau très élevé. Les deux réalisateurs, Brian Taylor et Mark Neveldine, ne rigolaient pas trop et ont pris au pied de la lettre de le mettre sous hypertension pendant le tournage : un mois de taf, sans jours de congés. Ça donne l’absurdité d’un film artificiel et délirant avec un Statham qui court nu sous une robe d’hôpital dans les rues de Los Angeles avec une trique à casser des briques. Avant de mettre un peu plus tard sa main dans un gaufrier et de partager une partie de jambes en l’air avec sa copine en plein milieu de Chinatown. Il raconte volontiers que cette scène, à poils devant au moins cent cinquante personnes, fut la plus compliquée de sa courte vie d’acteur.

Jason Statham dans ''Crank 2''

Jason Statham dans ''Crank 2''

« En 2010, il avoue s’être senti “comme une gonzesse”, pour la première fois de sa carrière, aux côtés de Schwarzie, Stallone et Bruce Willis » 

Il retrouvera les deux réalisateurs pour la suite Hypertension 2, qui poussera encore plus loin ce principe d’absurdité et révèlera un petit détail auquel on ne s’attendait pas forcé- ment: Statham est plutôt bon acteur. Une vraie puissance de jeu émerge de ses personnages quand on lui refuse les scènes de combat, comme le fait aussi Guy Ritchie dans Snatch ou Revolver. Même chose dans Braquage à l’anglaise, où il joue le membre d’un gang qui fait sauter une banque, son pre- mier personnage tiré d’une his- toire vraie. Il a «cette intensité, cette tension et cette énergie» dont chaque acteur ne dispose pas, souligne Efren Ramirez (Kaylo dans Hypertension). D’ailleurs, si Garry McKendry l’embauche dans Killer Elite, c’est pour «la façon dont il joue le silence». Hum. Ce film aura une saveur toute particu- lière pour Statham, lui donnant la chance de jouer avec l’un de ses héros, Robert De Niro. L’Anglais ne tarit pas d’éloges à propos de Bob : « Pour moi, il est complètement impossible d’aller plus loin que de faire un film avec Robert De Niro. C’est comme de boxer contre Mohamed Ali. C’est comme faire de la Formule 1 avec Michael Schumacher. C’est le summum », expliquait-il en interview en 2011. Et désormais, la rumeur court qu’il se préparerait à jouer avec Clint Eastwood, son second modèle, dans The Expendables 3.

Si Safe une sombre histoire d’agent secret avec des Russes, des Chinois et cinquante balles tirées à la seconde ne constituait pas son dernier film de 2012, on pourrait affirmer, comme le fait Boris Rehlinger, qu’il a gagné une certaine maturité d’acteur. Ce comédien qui le double en français en est persuadé : sa voix lourde et basse est aujourd’hui bien différente de celle qu’il usait lors tournage de Snatch. «Elle est descendue, il a gagné en confiance». Boris Rehlinger, son doubleur, pense savoir ce qui constitue finalement une faille dans la carrière du garçon : « Les personnages qu’il interprète sont toujours un peu sombres, souvent avares de mots. Mais c’est parce qu’on ne lui a proposé que ça. Peut-être que quelqu’un aura la magnifique idée de lui donner le rôle d’un avocat en train de plaider dans une cour d’assise...»

Cette année, le Stath sera à l’affiche d’au moins trois films. Le plus attendu par ses fans est probablement Parker, dirigé par Taylor Hackford. Jason le considère d’ailleurs comme l’un des meilleurs directeurs qu’il ait eu. « Beau script, beaux personnages : Parker est la direction que je veux réellement prendre maintenant», répète-il aux médias, manifestement lassé de jouer les bourrins. «Il dit vouloir faire des films différents, avec une signification plus profonde par rapport aux films d’avant, croit savoir Steven Knight avant de poursuivre : Sa prestation dans Hummingbird a confirmé le sentiment que j’avais déjà. Mais c’est David Fincher (réalisateur de Seven, Fight Club, The Social Network – ndlr) qui m’a convaincu que la seule personne capable d’endosser ce rôle était Jason Statham. Et en effet, lors des répétitions par exemple, il était tellement bon qu’on se demandait s’il n’était pas lui-même surpris du résultat. Il est juste brillant. »

Jason Statham aux côtés de Brad Pitt dans ''Snatch'' de Guy Ritchie (2000)

Jason Statham aux côtés de Brad Pitt dans ''Snatch'' de Guy Ritchie (2000)

British humour

Le charme de Jason Statham réside en fait dans son caractère. « Il est très accessible, il n’a pas été entraîné classiquement, il a fait des boulots normaux et les gens peuvent s’identifier à lui », racontait Steve Chasman, son manager, lors d’une première. Quand on lui parle de tournage, Jason, tel un joueur de foot, transforme systématiquement son « je » en « nous ». La journaliste anglaise Anne Brodie qui l’a interviewé pour le site Askmen, se souvient particulièrement de cet aspect dans la façon d’être du gaillard. «Ça m’a frappé, il ne voulait pas paraître égo- centrique. Il voulait parler des gens qui travaillaient avec lui.» Même sentiment pour Catherine Chan, la jeune actrice de quatorze ans qui joue à ses côté dans Safe. «Pendant la séance photo de l’avant-pre- mière, j’étais nerveuse. Il a passé son temps à me sourire et tourner sa tête vers moi chaque fois qu’on prononçait mon nom pour me réconforter. C’est quelqu’un de vrai- ment très attentionné et il ne m’a jamais traité comme une gamine. »

Statham ne serait donc finalement pas la brute que l’on entraperçoit parfois dans les personnages qu’il incarne. Schéma classique, dans le fond. Très britannique dans l’âme, ce grand amateur d’Aston Martin et de James Bond est doté d’un sens de l’autodérision qui fait les délices des présentateurs et des spectateurs de talk-show. Capable de se pointer en peignoir à la Playboy Mansion pour la déconne et de refuser le plus sérieusement du monde ensuite de poser avec les mannequins ce qui lui vaudra le courroux d’Hugh Hefner et une reconduite manu militari vers la sortie, Jason semble rejouer en permanence les tiraillements qui jalonnent sa carrière. Et finale- ment, il le dit lui-même, s’il n’était pas acteur aujourd’hui, il serait probablement encore en train de faire le pitre avec sa mallette de bijoux dans les rues londoniennes. 

Par Fanny Arlandis

Photos : DR