Les dessins de Jean Jullien

Propos recueillis par Jonas Foureaux

Les dessins de Jean Jullien
Propos recueillis par Jonas Foureaux

Les dessins de Jean Jullien

Diplômé du prestigieux Royal College of Art de Londres en 2010, l’illustrateur français Jean Jullien réinterprète l’actualité en lui appliquant un filtre intellectuel qui puise dans la pop culture et les années 1980. Garçon polyvalent, ce Nantais d’origine multiplie les supports pour exprimer ses talents et partage son temps entre New York et Londres. À l’occasion de son passage en France pour sa collaboration avec le label vestimentaire Olow, nous l’avons invité à commenter une partie de son travail.

50 ans de Grey :

« L’idée était de déconstruire la polémique sur la sortie du film, polémique qui n’avait pas lieu d’être. On le disait irrévérencieux alors qu’en réalité, ce contenu, c’est juste du Mom porn. J’ai donc voulu pousser l’idée plus loin en montrant quelque chose qui pourrait choquer les gens, à savoir : quelle serait leur réaction face à une scène comme celle-ci. Mais mes provocations restent light, humoristiques. J’ai voulu esquisser une comparaison entre le titre du film et un rassemblement de personnes âgées et grisonnantes. »

Ferguson :

« J’étais aux États-Unis lors de la mort de Michael Brown, à Ferguson. J’ai suivi les manifestations à New York. C’est violent quand ça t’arrive en pleine face de manière instantanée. Dans les rues, il y avait des milliers de personnes, d’horizons divers et très cosmopolites. J’ai été surpris de voir le côté pacifique de ces manifestations à travers le pays. Avec le slogan, “Hands up, don’t shoot”, les foules se sont montrées très intelligentes en apaisant le débat. Maintenant, le problème de “race” aux États-Unis est toujours présent et compliqué. Ce n’est pas tabou de parler de “race” mais il y a malgré tout un racisme, latent, très fort. Avec ce dessin, j’ai voulu montrer que si tu es “black” tu restes une cible, peu importe ton âge, tes fringues, ta situation. Tu viens à peine d’être menotté que tu es déjà mort. Dans les faits, ce n’est pas aussi caricatural, même si on l’a malheureusement constaté une nouvelle fois avec l’assassinat d’un Afro-Américain, à Charleston [cette interview a été réalisée quelques jours avant les émeutes de Baltimore, consécutives à la mort de Freddie Gray, ndlr]. Par mes dessins à connotation politique, l’objectif n’est pas d’asséner une opinion, mais de suggérer des pistes de réflexion. »

RIP Robin :

« J’ai imaginé l’idée d’un portrait pour Robin Williams après sa mort. Je me suis battu contre mes propres limites. Du coup, si je n’utilisais pas son visage, qui est iconique, je me devais d’utiliser des images connues par l’inconscient collectif. Donc j’ai immortalisé trois de ses plus grands rôles dans trois films, à savoir Hook, Mrs Doubtfire et Jumanji qui sont générationnels. À l’instar d’un Jim Carrey, Robin Williams incarne la comédie américaine des années 1980-1990. Quant à sa mort, j’ai été surpris sans l’être. Tous les ans, on a l’impression que trois ou quatre acteurs nous quittent, comme Philip Seymour Hoffman quelques mois plus tôt. Ce sont des métiers qui cachent une sensibilité derrière le masque de comédien. »

Syrie : Trois grandes puissances

« Cette image s’inscrit dans le ton politique que j’essaie de conserver. Depuis que j’habite aux États-Unis, j’ai découvert une nouvelle approche des enjeux mondiaux. Par exemple, en Amérique du Nord, la crise russo-ukrainienne résonne moins qu’en France, ce qui traduit très certainement une réalité géographique. Ce n’est jamais évident de dessiner des événements géopolitiques sans que l’on vous colle une étiquette. Je ne suis pas un étendard pour telle ou telle chose. Avec ce dessin, je montre – à travers la métaphore de jeu de société tel que Risk ou Monopoly – l’idée que le monde est régi par des décisions avec lesquelles nous ne pouvons pas interagir. Il y a une volonté de caricaturer nos “maîtres du monde” qui jettent des dés et piochent des cartes pour se répartir le globe. Ce dessin fait un peu écho à la conférence de Yalta où les grandes puissances, sous couvert de la paix, avaient recomposé le monde à leur guise. Il est important que je continue à dessiner des angles de réflexion, sans rentrer frontalement dans les gens. L’objectif n’est jamais de blesser, juste de piquer. »
 

Kanye West et le pape :

« Ce genre de dessin fonctionne plus que les dessins politiques, même si ce n’est pas du tout mercantile. Comme je poste beaucoup sur les réseaux sociaux, ces images me permettent d’avoir des discutions sur mon travail, de lancer des débats. Cette illustration tournait autour du nouveau pape François. L’élection d’un pape est quelque chose de très factuel et politique, qu’on le veuille ou non. Et à côté de ça, tu as l’impression que Yeezus, (contraction entre le surnom de Kanye West, Yeezy et le prénom du Christ, Jésus), est beaucoup plus en connexion avec le monde qui l’entoure. Bien que Kanye West se donne un côté absolu, il n’en est pas moins quelqu’un de très intéressant. Il a compris comment fonctionnait le battage médiatique et il s’en sert à bon escient pour rester au centre de l’attention. Il passe pour un imbécile, tout en sachant qu’il est le gagnant. Il a toujours plus d’admirateurs que de détracteurs. Même si je me moque souvent de lui, je respecte son travail. C’est toujours fascinant d’examiner ces stars qui prétendent avoir un égo surdimensionné alors que c’est finalement l’inverse. Kanye West a un côté polymorphe, il ne reste pas cloisonné dans son seul univers. »

Collaboration avec Olow

« Au début d’une collaboration, l’idée est de rendre ses dessins intemporels. De plus, mes peintures ne sont pas forcément accessibles à tous. L’utilisation de vêtements permet donc de diffuser une image plus populaire. Une image n’est pas le sacro-saint d’une galerie, elle peut avoir vocation à en sortir. Ton dessin quitte ta zone de contrôle et tu le vois grandir. Dans une collaboration, il y a cette idée d’accouchement : tu donnes naissance à une idée et tu la vois ensuite évoluer. Ainsi, pour cette nouvelle collaboration avec Olow, j’ai puisé dans les croquis et autres carnets d’explorations d’une exposition que j’avais faite sur le thème de la plage. L’idée des deux parties était d’avoir quelque chose de light pour l’été. J’étais intrigué de ce qu’ils allaient faire de mes dessins et j’ai été agréablement surpris. Ils ont magnifié mon travail. Il y a le côté séduisant du vêtement en tant que tel et puis il y a un second niveau de lecture lorsqu’on se rapproche et qu’on se focalise sur les détails. L’illustration devient alors, non pas quelque chose de brutal et d’imposant, mais de subtil. Ayant un travail qui fait écho à mai 68 ou Raymond Savignac [célèbre affichiste français, ndlr], les gens s’attendent naturellement à quelque chose de brutal. Du coup, prendre le contrepied en rendant ces illustrations très fines sur un habit donne une nouvelle déclinaison de nos travaux respectifs. »

Retrouvez le travail de Jean Jullien sur le site www.jeanjullien.com et sa collaboration avec Olow sur le site de la marque : www.olow.fr

Propos recueillis par Jonas Foureaux