G.I. Joe soldat du cool : Joseph Gordon Levitt

Par Romain Blondeau - Photos : DR

G.I. Joe soldat du cool : Joseph Gordon Levitt
Par Romain Blondeau - Photos : DR

Aussi à l’aise dans des blockbusters que dans des petits films indé, Joseph Gordon-Levitt prend une nouvelle dimension avec la sortie de Don Jon, son premier film en tant que réalisateur. Une étape de plus dans la longue carrière d’un ex-enfant star des nineties devenu l’un des types les plus côtés d'Hollywood.

 « Maintenant, Joseph peut faire tout ce qu’il veut. » Ram Bergman sait de quoi il parle. Depuis près de neuf ans qu’il fréquente Joseph Gordon-Levitt, ce producteur quadragé­naire au look de rockeur indé a vu la carrière de l’acteur grimper en flèche, saison après saison, film après film. Il l’a vu accéder à la respecta­bilité avec Mysterious Skin de Gregg Araki, puis infiltrer peu à peu les sommets d’Hollywood grâce aux blockbusters de Christopher Nolan, jouer avec les plus grands et multiplier les no­minations et récompenses dans tout ce que le cinéma américain compte de cérémonies offi­cielles. Il était aussi présent lorsque le jeune acteur décida, l’année dernière, de tourner son premier film en tant que réalisateur, Don Jon. Ram Bergman accepta d’en être le producteur majoritaire. À raison : « On a fait ce film pour rien, six millions de dollars. Et quels sont les chiffres du box-office ? Bientôt vingt-cinq millions de recettes rien qu’aux États-Unis, en attendant l’exploitation du film à l’étranger. Et sans parler des ventes en vi­déo qui devraient encore faire grimper les scores. Le succès de Don Jon n’était pas du tout garanti, vu le sujet risqué du film. Mais l’accueil à Sundance a été hyper positif, la critique aussi, et c’est en grande partie dû à la personnalité de Joseph. Soyons honnêtes, tout le monde aime ce type. »

Derrière les fanfaronnades et le ton triomphateur de ce busi­nessman barbu, il y a bien une vérité qui semble aujourd’hui indiscutable : Joseph Gordon-Levitt est en pleine possession de ses moyens. Alors qu’il fêtera bientôt ses 33 ans, l’acteur et réali­sateur a intégré la fameuse A-List des personnalités les plus cour­tisées d’Hollywood, et a réussi l’exploit de fédérer toutes sortes d’admirateurs : les cinéphiles comme le plus grand public, les groupies girly comme les adeptes de films indé. Lorsqu’on le ren­contre ce matin d’automne dans un palace parisien où il s’ac­quitte de la promo de Don Jon, c’est d’ailleurs la première chose qui nous vient à l’esprit : jamais, peut-être, n’avions-nous rencon­tré un gars aussi à l’aise, assuré et causant, délicat et vanneur – en un mot : cool. Joe, tel qu’il se fait appeler par ses intimes, est devenu l’incarnation idéale du boy next door : cet acteur à la fois proche et inaccessible, charmant et affable. « Il a ce tempérament qui fait qu’avec lui, on se sent tout de suite décomplexé, se marre Meghan C. Rogers, la chef déco de Don Jon, qui a passé plus d’un an à élaborer l’univers visuel du film avec l’acteur. Dans le travail et en dehors, il est constamment dans un bon mood, toujours enthou­siaste. Ça se ressentait sur le tournage : il a mis toute l’équipe au diapason. »

Une pure machine médiatique

Dans son premier film en tant que metteur en scène, Joseph Gordon-Levitt tient aussi logique­ment le rôle principal, celui de Jon Martello, a.k.a Don Jon, un jeune italo-américain séducteur et arrogant atteint d’une pulsion incontrôlable : il est addict au porno. C’est plus fort que lui : même s’il drague les plus belles filles, même s’il vit heureux en couple, il ne peut s’empêcher de se branler deux ou trois fois par jour devant son laptop, bran­ché sans arrêt sur la fréquence YouPorn. « Il consi­dère tout le monde, sa famille, ses potes et surtout ses copines comme de simples objets à manipuler, éclaire le cinéaste. Je voulais parler de ce rapport étrange que l’on peut avoir aux autres, cet opportunisme qui dicte nos relations. Et qui est en majeure partie la faute des médias contemporains, de la manière dont ces derniers nous apprennent à vivre ensemble. À un moment, le per­sonnage rencontre une fille [incarnée par Scarlett Johansson, ndlr] : il l’aime, elle aussi, mais entre eux, ça ne peut pas marcher parce qu’ils sont trop influencés par leur environnement médiatique. Elle va tout le temps voir des comédies romantiques au cinéma, elle rêve d’un amour fou alors que lui est obsédé par le porno et l’image de la sexualité qu’il véhicule. C’était cette confrontation entre deux univers antagonistes qui m’intéressait. »

L’idée lui est venue il y a quelque temps, à Paris, alors qu’il as­sistait à une représentation de la pièce de Molière, Dom Juan ou le festin de Pierre, sur les planches de la Comédie Française. « J’ai eu un flash : qui serait Dom Juan s’il vivait à notre époque, à quoi ressemblerait-il, comment draguerait-il ?» Mais hors de question d’en faire une grande tragédie : Joseph Gordon-Levitt imagine alors « un film punchy, qui soit à la fois une comédie, une romance, un truc un peu hors-normes ». Et il veut aller le plus loin pos­sible dans la provocation, même s’il regrette à demi-mot d’avoir coupé quelques scènes de sexe explicites après la première projection du film. Il y apparaît ainsi tel qu’on ne l’a ja­mais vu : grossier, machiste, pervers, crâneur, franchement antipathique. Une manière de rompre avec l’image un peu lisse qu’il s’est créé depuis quelques années, de s’assumer comme le mauvais garçon qu’il est secrète­ment ? Raté : c’est en fait aux personnages féminins de son film que Joseph Gordon-Levitt s’identifie le plus. « Je n’ai rien à voir avec ce type, se défend-il, un peu frileux. Ok, il m’arrive d’être parfois égoïste, d’avoir un sale comportement, comme tout le monde, mais je lutte contre ça : je lutte pour me soucier de mon entourage, pour rester en empathie. Et je n’ai pas le même rapport aux femmes que le personnage. »

Alors quoi, Joseph Gordon-Levitt serait-il simplement un modèle de vertu, le bon co­pain, bon amant, bon élève ? L’affaire est un peu plus compliquée, suggère Laurence Zuckerman, qui occupait le poste de chef monteuse sur Don Jon : « Il est beaucoup dans le contrôle, dit-elle. Il sait exactement ce qu’il veut, il a une maîtrise de son image et de sa car­rière impressionnante ». Et ça se vérifie en in­terview : jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un sujet de controverse, une mise en danger ou une critique adressée à quiconque. Jamais pris à défaut non plus : contrairement à la plupart de ses contemporains, son nom n’a été mêlé à aucune polémique (c’est à peine si on lui a prêté une relation secrète avec sa pote Zooey Deschanel, immédiatement démentie), et tous les cinéastes avec lesquels il a collaboré rivalisent de compliments à son égard. En réalité, Joseph Gordon-Levitt est une machine : un fin connaisseur des rouages médiatiques, malin et très culti­vé, qui aura réussi à se fabriquer son propre mythe année après année. Et qui a eu le temps de roder sa stratégie : à son jeune âge, l’acteur revendique déjà vingt-cinq ans d’activités à Hollywood. Un quart de siècle sans scandale…

Baby Joe fait de la télévision

Rembobinons : Joseph Gordon-Levitt est né en février 1981, à Los Angeles, où il vit encore. Il vient de la middle class typique de la Californie : son père est un ancien journaliste radio, et sa mère a longtemps milité en faveur du parti de gauche Peace and Freedom Party, dont elle a défendu la liste aux élections du Congrès Américain dans les années 1970. Tous deux Juifs non prati­quants, ils étaient engagés dans la communauté associative de leur ville, ce qui a visiblement marqué le jeune acteur : « Je crois que j’ai eu très tôt une conscience politique grâce à mes parents, dont je découvrais au fur et à mesure l’action en faveur de la justice sociale, du féminisme ou de l’écologie. Il y avait de grandes discussions chez nous, l’engagement n’était pas qu’une idée un peu vague : il se vivait concrètement. » Aussi, le cinéma et la politique ont toujours été mêlés dans sa famille : le grand-père, Michael Gordon, réalisa­teur d’une adaptation de Cyrano de Bergerac, fut blacklisté par le gouvernement à l’époque du Maccarthysme pour ses convictions communistes. La logique voulait donc que le fils Joe se mette aux arts dramatiques, et le plus vite possible. À six ans déjà, il intègre la troupe de théâtre de son école, là où tout va commencer. « Je préparais une comédie musicale pour la fin de l’année et comme on était à Los Angeles, il y avait pas mal d’enfants qui faisaient déjà des auditions. Un jour, un agent est venu et m’a proposé de passer des tests pour une pub. J’étais un gosse très curieux, j’y suis allé. »

« De tous les acteurs de moins de 30 ans avec qui j’ai travaillé, Joe est le moins intéressé par tout ce qui se passe entre les mots “Action” et “Coupez” » Le comédien Jeff Daniels

Le contrat avec la marque Sunny Jim est signé. Joseph Gordon-Levitt fait sa première publicité pour la télévision en 1987, puis enchaîne et devient l’un des kids récurrents des spots de promo tournés à Los Angeles. Il commence aussi à écumer les castings pour les séries et le cinéma, obtenant ici ou là quelques seconds rôles anecdotiques : on le voit dans des épisodes de Dark Shadows diffusés sur NBC, aux côtés de Michael J. Fox dans Family Ties ou encore dans le film culte Beethoven. « J’allais de casting en casting à cette époque. Mais mes parents ne m’imposaient rien. Au contraire, ma mère était très protectrice : elle me disait que je pouvais arrêter dès que je voulais », affirme-t-il lorsqu’on lui suggère que ce des­tin de baby star n’était pas vraiment compatible avec les idéaux de gauche de la famille. Lui préfère parler d’« une attirance na­turelle » pour le métier d’acteur, et pour s’en convaincre, il suf­fit de voir sa première interview télévisée, accordée à la chaîne Entertainment Tonight : alors âgé de quinze ans, il apparaît déjà ultra professionnel, rompu à tous les codes du star-system. Face à la caméra, il évoque son rôle dans la série 3rd Rock from the Sun qui, de 1996 à 2001, va propulser sa carrière dans une autre di­mension : en plus de cent trente épisodes, en marge desquels il tourne des films peu mémorables (dont Dix bonnes raisons de te larguer), Joseph Gordon-Levitt devient le nouvel enfant chéri d’Hollywood, un poster boy adulé par toutes les teens et surveillé par les grands studios.

Mais voilà, lui n’a pas vraiment rêvé de ce statut, de cette soudaine popularité. À l’adolescence, il traverse une longue période de remise en ques­tion : « J’étais de plus en plus mal à l’aise avec tous ces trucs de célébrité, des gens qui te suivent, qui t’épient... Ça peut être déstabilisant pour un jeune qui n’a pas été éduqué dans ce milieu. » C’est d’ail­leurs le seul coup de gueule qu’on lui connaît : Joseph Gordon-Levitt déteste le star-system, et il le répète à longueur d’interviews. Au moment de la sortie du film Lookout, son partenaire de jeu Jeff Daniels en parlera en ces termes au New York Times : « De tous les acteurs de moins de 30 ans avec qui j’ai travaillé, Joe est le moins intéressé par tout ce qui se passe entre les mots “Action” et “Coupez”. Il n’a pas de conseiller et je ne l’ai jamais vu un portable à la main en train de parler de sa carrière avec un publiciste. » « Dès mes premiers films, j’aimais être sur les tournages, apprendre un métier, ajoute Joseph Gordon-Levitt, mais tout ce qu’il y avait à côté commençait à me lasser, au point qu’à une époque je ne savais plus s’il fallait continuer ou non. J’avais besoin de prendre l’air, voir si je pouvais faire autre chose. » Deux choix s’offriront alors au jeune acteur : soit vriller complétement, tomber dans les excès et suivre les trajectoires cramées des baby stars de sa géné­ration (Edward Furlong, Macaulay Culkin, Lindsay Lohan...) ; soit s’éclipser un temps et prendre une retraite anticipée qui lui per­mette de mieux revenir. Il choisira la seconde option.

Gregg Araki le saint sauveur

Nous sommes alors au début de l’année 2000, Joseph Gordon-Levitt a 19 ans, et il décide de tout quitter – les castings, Los Angeles – pour s’installer à New York et suivre un cursus d’histoire, de littérature et de poésie française à la prestigieuse Université de Columbia. Dans cette nouvelle ville, loin des pré­occupations futiles de la Californie, l’acteur rencontre de nou­velles personnes (dont son roommate, Jared Geller, qui devien­dra l’un des membres actifs de son label « hitRECord ») et se prend de passion pour la culture française : « J’avais un profes­seur célèbre, Serge Gavronsky, qui était aussi poète et traducteur, et qui m’a fait découvrir la poésie de Prévert, le cinéma de Godard, de Truffaut, ou d’Agnès Varda… J’étais fasciné par la langue, sa complexité, et j’avais une attirance romantique, sûrement un peu naïve, pour toute cette culture. » Pendant sa période universi­taire, l’acteur effectue quelques voyages à Paris, où il squatte la Comédie Française, le Jardin du Luxembourg et la salle de ciné­ma le Champollion, dans le cinquième arrondissement, tandis qu’aux États-Unis sortent ses derniers films tournés avant son break. Parmi ceux-ci, il y a Manic de Jordan Melamed, un banal drame situé dans l’univers du baseball, qui va attirer l’attention d’un des cinéastes indé US les plus cotés, Gregg Araki.

Auteur d’une poignée de films cultes (dont la « Teenage Apocalypse Trilogy »), ce dernier prépare un nouveau projet au scénario sulfureux : Mysterious Skin, une histoire de pédophi­lie, d’adolescence ravagée et de prostitution masculine. Joseph Gordon-Levitt, qui vient alors de quitter la fac et de décider de retenter sa chance sur la côte Ouest, reçoit un coup de télé­phone : « C’était Gregg. Il avait pensé à moi pour le rôle de Neil, un gars fragile, abusé sexuellement dans son enfance. Le rôle cor­respondait exactement à ce que j’avais envie de faire à cette époque : un cinéma plus exigeant, plus audacieux », se rappelle l’acteur. Sorti en 2004, Mysterious Skin est acclamé par la critique, conspué par les associations de défense des bonnes moeurs (le film est interdit aux moins de 18 ans en Australie) et, surtout, révèle un nouveau Joseph Gordon-Levitt, plus adulte et ambivalent, enfin délié de ses airs candides d’enfant-star. À partir de ce coup d’éclat, sui­vi un an plus tard de l’excellent Brick de Rian Johnson, la carrière de l’acteur s’envole et se partage désormais entre deux pôles bien iden­tifiés : d’un côté, les films indé (Hesher, (500) Days of Summer) ; de l’autre, les blockbusters populaires (Inception, Premium Rush…).Lauren Zuckerman

« Joseph reste toujours aux côtés des cinéastes avec lesquels il collabore. Il veut les accompagner dans leur carrière, comme une sorte de partenaire rapproché » Le producteur Ram Bergman

Et depuis quelques années, l’acteur s’en tient à cette règle : peu importe les genres ou les économies dans lesquels s’inscrivent ses pro­jets, il revendique son goût pour les contrastes et veut en finir avec les vieilles catégories au cinéma. « Il y a des scénarios et des réalisateurs intéressants partout, des productions mainstream jusqu’au cinéma indé, défend-il. Regardez Christopher Nolan, il fait des films spectaculaires, pour les grands studios, il atteint des records au box-office, mais avec une intelligence redoutable. » Dans les navets (il en a fait) comme dans ses meilleurs films, Joseph Gordon-Levitt reste donc égal à lui-même et conserve toujours cet « enthousiasme de gamin surexcité » que vantait Nolan dans le magazine américain Details au moment de la sortie du dernier Batman. Il est aussi « fidèle » selon son pote et producteur Ram Bergman : « Joseph reste toujours aux côtés des cinéastes avec les­quels il collabore. Il veut les accompagner dans leur carrière, comme une sorte de partenaire rapproché. » De fait, l’acteur est apparu deux fois chez Christopher Nolan, Sebastian Gutierrez ou en­core Rian Johnson – « Un peu comme Jean-Pierre Léaud dans les films de Truffaut », nous lance-t-il, sans ironie.

Acteur, réalisateur, monteur, entrepreneur : l’hyper-man

Pour tenter de saisir la nature du personnage Gordon-Levitt, il faut aussi prêter attention à cette formule qui revient sou­vent dans sa conversation : « Be creative ». C’est sa philosophie, comme il dit, et c’est sûrement ce qui en fait l’acteur le plus connecté à son époque : plutôt que d’attendre les rôles, de res­ter une simple star au service des autres, il a décidé de deve­nir lui-même un créateur, de développer ses propres projets en parallèle. Le déclic lui vient l’année de ses 20 ans, lorsqu’il fait l’acquisition d’une caméra DV et d’un logiciel de montage. « Je m’étais toujours intéressé à la technique, mais là, j’avais enfin les outils à ma disposition, je prenais conscience de toutes les possibili­tés qui m’étaient offertes, explique-t-il. J’ai com­mencé à tourner des petits trucs que je montais sur de la musique, et peu à peu, l’idée de réaliser un film est devenue vraiment concrète ». Lauren Zuckerman, monteuse de Don Jon, a eu accès à ces « petits trucs » dont parle l’acteur. « Il est venu un soir pour me parler du projet et m’a mon­tré ce qu’il avait déjà fait. J’ai halluciné, il avait réalisé au moins une centaine de courts métrages et de vidéos expérimentales depuis des années », confie-t-elle.

Don Jon n’est donc pas le caprice d’un réali­sateur wannabe, mais bien une nouvelle étape pensée et mûrie dans la carrière de son auteur. Thomas Kloss, le chef-opérateur du film, se souvient de sa première rencontre avec Joseph Gordon-Levitt : « Il m’a présenté le scénario et m’a dit : “Voilà, c’est ce que je veux faire.” Ça me semblait impossible, vu le budget que l’on avait à disposition. Du coup, on a commencé à discuter de certains détails, à essayer de le convaincre, mais lui ne cédait sur rien. Il savait préci­sément ce qu’il voulait. » Lauren Zuckerman confirme : « Chaque fin de semaine il venait en salle de montage pour éditer lui-même certaines séquences ; il avait déjà le déroulement du film en tête, tout était prévu. Je crois qu’il deviendra un grand réalisateur, il en a les capacités et le désir. » Quand on l’interroge sur la suite qu’il en­tend donner à sa carrière de metteur en scène, Joseph Gordon-Levitt reste assez vague : l’envie est là, certes, mais il faut encore trouver l’idée, ne rien précipiter. D’autant plus qu’il a quelques obligations d’acteur à venir (une rumeur persistante sur son rôle dans l’adaptation du Ant-Man), et qu’il mène en parallèle son autre grand projet personnel : « hitRECord ».

« L’idée, c’est de créer une alternative viable au système de production hollywoodien, d’aider les artistes à exister en partageant tous les profits, et ça marche »

Voilà près de huit ans maintenant que Joseph Gordon-Levitt di­rige cette société de production initiée suivant sa fameuse phi­losophie du « Be creative ». Fondé avec son frère, Dan Gordon-Levitt, et quelques potes, le label était à l’origine un simple site de partage façon Facebook, transformé peu à peu en une pla­teforme communautaire réunissant près de 80 000 membres, (cinéastes, musiciens, clippeurs) qui échangent des projets et font des appels à la création. La compagnie, où l’on recense une petite dizaine d’employés, a déjà financé une poignée d’albums et de courts métrages, et prévoit de lancer d’ici 2014 son propre show TV animé par Joe en personne. « L’idée, c’est de créer une alternative viable au système de production hollywoodien, d’aider les artistes à exister en partageant tous les profits, et ça marche, se félicite l’acteur, qui, pour la première fois de l’in­terview, semble un peu sortir de son contrôle. C’est mon truc hitRECord, là je ne joue plus, je ne prétends plus être un autre, et d’ailleurs, le nom que j’utilise pour la société est Regular Joe ”. » C’est également à son label qu’il consacre la majeure partie de son temps, dans ces bureaux qu’il a installés à la coule au coeur de son propre loft à Los Angeles.

Jeune entrepreneur, acteur, réalisateur, et vaguement musicien (on l’a aperçu deux ou trois fois sur YouTube une guitare à la main), Joseph Gordon-Levitt peut donc désormais « faire tout ce qu’il veut » si l’on en croit la formule du producteur Ram Bergman. Depuis son retour sur scène en 2004 le comédien s’est inventé une nouvelle personnalité publique : celle d’un trentenaire indépendant, multi-casquettes, à la fois intégré au système et à la marge, pré­sent dans les médias mais hyper discret sur sa vie privée, maître de sa carrière. Une stratégie rondement menée que seul un sale coup du destin pouvait fragiliser : en 2010, l’acteur an­nonce via Twitter le décès de son frère, Dan, disparu à 36 ans dans des conditions mysté­rieuses. « Burning Dan » tel qu’on l’avait bap­tisé en référence à ses activités de cracheur de feu, entretenait des relations très étroites avec son frère, qui lui rendit alors hommage en 140 signes : « My super hero brother @burning­dan 1974-2010. Celebrate his life because he’s f---ing awesome ». Joseph Gordon-Levitt n’en reparlera plus, jusqu’à ce qu’un portrait pu­blié l’année dernière dans l’édition américaine de GQ relaie une rumeur selon laquelle son frère serait décédé d’overdose. Une version immédiatement contestée l’acteur, qui consen­tait pour la première fois à parler de sa vie privée. Pas facile, on le comprend, d’accepter que quelque chose échappe à son contrôle, fût-ce la mort...

Par Romain Blondeau

Photos : DR