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Kaaris : De l’équarrissage au charisme

Par Raphaël Malkin, Photos Vincent Desailly.

Kaaris : De l’équarrissage au charisme
Par Raphaël Malkin, Photos Vincent Desailly.

Rappeur révolté et survolté, Kaaris est la « sensation du moment ». Un personnage fort qui fait dans le cru et dans le beau en même temps, perpétuel générateur d’images et de couleurs pimentées. À l’image de sa vie, en fait. Un statut providentiel pour une scène hip hop qui manque aujourd’hui cruellement de personnalité(s). Rencontre embarquée.

(Portrait réalisé en avril 2013)

« Je n’ai aucune peine, j’te nique ta race / Dans les veines, je n’ai que de la glace. » La rime est brûlante. Un micmac braisé qui prend au collet, étrangle, asphyxie. Qui foudroie aussi. Parce que cet embrouillamini verbal dégueule une grossièreté bien fardée. Mais surtout parce qu’il moule cette dernière dans un corset sanglant et polaire. C’est l’enfer qui fait frissonner. C’est fatalement beau, comme un vers d’antan. Mais qui est donc le rappeur Kaaris, auteur de ces lignes en forme d’incipit du titre « Z.O.O. »? De quel bois se chauffe ce lyriciste au Bic jupitérien, adoubé par Booba? Le bonhomme de Sevran, nouvelle fusée de la scène rap française et porte-étendard des canailles hexagonales reste aujourd’hui une énigme. De lui, on ne connaît donc que ses mots, la violence et la noirceur qui en dégoulinent, de « Z.O.O. » donc, à « Bon qu’à ça » jusqu’à « L’hôte funeste». « Des lambeaux de vie et de chair et mon chemin est parsemé », rappe-t-il encore. Ici, là, tout est affaire de rafales, de magouilles, de cafouillages. Un truc animal. Et puis il y a quelques images aussi, celles de ses clips. Du même genre : un type hyper bourru doté de pectoraux à la limite permanente de l’explosion qui se balade à la fenêtre d’une berline, kalachnikov au poing; un œil sombre, des épaules black et d’équerre, des complices qui roulent des mécaniques au pied des tours ou sur des terrains vagues, un décor gris sale. Une liturgie aux contours en acier armé.

Aussi, rencontrer Kaaris pour découvrir Kaaris, c’est avant tout s’imaginer Kaaris. On pense à une tête dure, un type qui doit froncer les sourcils quand il parle, qui doit tenir le regard pour mieux le transpercer. Il doit faire peur. Enfin, on pense qu’il doit faire peur. Facile. Et cette manière d’illustrer et de mettre en scène les lignes de force qui sous-tendent le quotidien des faubourgs, d’où cela vient-il ? Cette acidité périphérique, Kaaris a dû la vivre. Peut-être même qu’il la vit encore, aussi témoin qu’acteur de ce qui se passe de l’autre côté de la barrière. On imagine donc. On fantasme. D’autant plus que le loustic intrigue et fascine. Aujourd’hui, sur une estrade hip hop complètement satellisée, entre des vieux de la vieille qui font toujours dans la même crasse de bandit, des minots qui rêvent des lustres nineties, quelques histrions qui flirtent pour le meilleur ou pour le pire avec la chanson française et au-dessus desquels règne en maître un mastard exilé en Floride, les micros inédits et enthousiasmants se font rares. Le rap français vit une sorte de crise de personnalité. Dans ce contexte, la tonitruance de la plume et du corps de Kaaris, sa bobine bonne pour le cinoche, son charisme, en font assurément l’homme à suivre. Rendez-vous était pris.

Laboratoire

La rencontre doit se faire dans une zone industrielle, dans un recoin de Bondy, au cœur de la Seine-Saint-Denis natale de Kaaris. Si en prenant note du lieu on a pensé illico à un entremêlement de hangars et d’entrepôts, l’affaire est en réalité un brin différente : au bout d’une petite route sinueuse d’abord encadrée par une farandole de pavillons, on découvre un immense chapiteau de tôle blanche. L’endroit s’appelle Planet Live; c’est l’un des plus grands studios de répétition de la région parisienne. Dans le hall d’entrée, les murs sont décorés d’une série de photos d’idoles de la chanson. C’est au milieu de ce papier peint que l’on retrouve Kaaris. La poignée de main est ferme. Elle sangle notre petite menotte, même. D’un coup, le bagout journaleux disparaît, enfermé qu’il est dans la grosse pogne du rappeur. Lui, serré dans un tee-shirt qui laisse deviner les angles gonflés de sa musculature, ne pipe mot. Il fixe noir, essayant apparemment de cerner à qui il a affaire. Pour l’occasion, il est accompagné par son producteur, Therapy, hyper gaillard aux cheveux poivre et sel, beatmaker reconnu de Booba. Ledit Therapy a son studio dans le coin. Derrière une scène, au bout d’un couloir, on se retrouve dans une petite pièce tamisée à l’air tout en cocotte, où trônent deux énormes ordinateurs. C’est là que Therapy bidouille ses productions, ritournelles diaboliques et hymnes spatiales sur lesquelles Kaaris rebondit. Dans le coin, on trouve également Farid, Farid, deuxième du nom dit « l’Ancien » et Younès. Le premier, rigolard à lunettes, est celui qui organise les clips et booke les rendez-vous ; le second, quadragénaire dégarni, dissimulé sous un foulard, a l’air d’un routard du circuit hip hop ; le troisième, à l’aise dans son costume, concentré sur son iPad, tient ici le rôle de l’homme d’affaires. Avec ces trois-là, pieds très loin d’être nickelés qu’ils en ont l’air, le producteur a monté Therapy Music, une structure aujourd’hui toute dédiée à l’éclosion du poulain Kaaris. « L’objectif est de bosser quelque chose de carré et aussi de faire monter le buzz », avance Therapy. Le principal intéressé, lui, reste dans son coin, tout occupé à rouler ses feuilles. Il n’a toujours rien dit. Therapy l’interpelle : « Eh mais c’est à toi de parler, mon frère ! » Le rappeur répond les yeux baissés, un sourire en coin qui cache mal une certaine timidité : « Ah mais moi, je roule mon joint là, je suis tranquille. » On n’oserait pas le déranger. Confronté au mutisme de son poulain, le beatmaker est obligé de se faire loquace pour meubler. Il raconte qu’il convie régulièrement Kaaris pour qu’il se fasse l’oreille sur ses productions et, éventuellement, de mûrir un texte. « Ici, c’est le laboratoire », résume le producteur, avant d’être soudainement coupé : « C’est là que l’on essaye d’aller dans le futur », balance tout-de-go Kaaris, fiérot de sa punchline.

A cet instant, le programme est limpide : Therapy se propose de nous faire écouter quelques instrus qu’il soumet à Kaaris pour la préparation de son premier album Or Noir (sorti l’automne dernier, ndlr). Aussi, la discussion avec Kaaris est à peine entamée que les enceintes se mettent à cracher. La musique est pleine de vibrations, cathédralesque. On plonge dans une sono aux turbines eighties ; on croise Giorgio Moroder. Un peu plus et l’on se croirait dans un film d’horreur kitsch et rétro. Un peu plus et l’on aimerait entendre la voix de Vincent Price, celle-là même, dantesque, qui ouvrait le clip Thriller de Michael Jackson. Du brut. Calé sur son siège, Kaaris vit l’instru. Il secoue la tête sur le rythme; les épaules et la clavicule suivent les virages pris par le rythme. Les doigts s’agitent, comme si l’envie d’écrire, de coucher des mots se faisait pressante. « Ah, il est chaud celui-là ! », finit par pulser la bête. Therapy baisse le volume, l’air satisfait.

Liant hypertexte

« Je veux appeler un de mes prochains titres Oscar Pistorius », avance Kaaris, reprenant ici le nom du célèbre sprinter sud-africain accusé du meurtre de sa copine. Le rappeur semble lâcher la bride : « Je veux poser sur une mélodie où je peux relancer quatre fois un gimmick : « Brelic avec des moignons », avant d’enchaîner sur un refrain. Ça pourrait tuer sur cette instru, ça serait parfait, ça serait du vrai trap ! » C’est ainsi que Kaaris catégorise sa musique : ce qu’il fait, c’est du « trap ». Un genre chargé en virilité qui surfe aujourd’hui sur la tendance, outre-Atlantique. Le trap, c’est une déclinaison de rap hyper lourde, hyper lestée en infrabasses et qui fait vibrionner le cœur et les tympans. Une mélodie pour faire trembler, pour secouer. Un rap depuis « le cœur du réacteur », comme Kaaris le dit dans un de ses titres, un truc « goudronné de l’intérieur ». Du coup, puisque notre héros du jour semble désormais plus loquace, autant embrayer sur la musique. « Je ne suis pas comme ces types qui, avec leurs flows de Cro-Magnon, rappent comme en 1995. Moi, j’aime faire de la musique sale, hardcore, grasse », éructe-t-il. Cela dit, là où ses homologues ricains se contentent d’exploser tout en crudité sur leur affaire, Kaaris, lui, s’échine pour façonner ses textes. Le fond et la forme. « Aux États-Unis, les mecs ne cherchent pas à se compliquer la tâche. Le rap, c’est comme leur vie : boîte automatique, meufs, poulet, alcool. Tac ! Moi, et d’ailleurs ça vaut pour un paquet de rappeurs français, on essaye toujours de complexifier nos textes. » Le rappeur convoque le Panthéon de la littérature française, dédicace Victor Hugo et enchaîne : « Chez nous, il faut mettre un maximum de textes, il faut des figures de style qui claquent. Si on ne le fait pas, le public nous grille. » Alors Kaaris se creuse la tête et gratte le papier. Poète lascar, le rappeur déroule un univers énervé et supra-viril, mais qui ne se fond pas moins dans une complexité foutrement travaillée. Délice. Verbatim: « Suffit du bruit d’une liasse pour que la star se révèle / Le clac du string d’une ‘tass pour que le char se réveille / Un doigt de génie rectal en guise de tendresse / Un doigt d’alcool car j’dois maintenir mon niveau d’ivresse. » Verbatim bis: « Nique ta mère par derrière, j’ai avalé l’hostie de travers. » Comme on nous le soufflait à l’oreille, voilà un texte terriblement beau dans sa vulgarité. Ici, la grossièreté du genre est parfaitement sublimée par la richesse des tournures et des rimes. « Disons que ça prête plus à sourire qu’à dire que c’est dégueulasse », avance de son côté Therapy.

A mesure que les mots pleuvent vient la sensation que ces derniers s’enchaînent d’eux-mêmes, que les rimes défilent de manière spontanée. Comme si tout ça grêlait sans s’arrêter pour s’emboîter parfaitement. Un Tetris à l’aveugle. Le genre de style néo-surréaliste qui aurait pu chatouiller André Breton et ses congénères plumitifs, fanas de l’écriture automatique guidée par quelque chose allant au-delà de la simple raison. On soumet l’idée à Kaaris : « Il y a des phrases qui sortent comme ça, oui. Je regarde par la fenêtre et ça sort tout seul, facile. Pour le coup, il y a certains textes que j’ai écrits comme une vraie rafale de mitraillette. » Une rafale où tout fuse et où les thèmes et les images s’emmêlent pour le simple goût de la rime. Un style qui explique pourquoi les titres de Kaaris ne suivent pas une intrigue précise. Avec le rappeur, on peut passer du Musée Grévin au G20, puis se retrouver à la Conférence de Genève sur la Paix en portant des fringues signées Yamamoto. « Sur deux punchlines, je dois pouvoir faire un thème », explique-t-il. Avant de se reprendre : « En fait, il n’y a pas de thème. Il n’y a plus de thème. »

Plus de thème donc, mais une tonalité. Ni le second degré des palabres, ni les sourires dont parlait Therapy ne sauraient cacher la tristesse qui se dégage des textes de Kaaris. Pire : une tension macabre. Cet homme qui n’a pas de peine, qui dit de lui-même qu’il a « l’ange de la mort dans la peau », semble attiré par la vie d’après. Tout est noir et sombre, comme sa peau ébène : « Chemin de croix, mon skeud rentre chez toi / Comme le cheval de Troie, mes proies, je les broie ». Therapy dit du rappeur que « lorsqu’il vit des moments joyeux, il garde toujours une vraie noirceur en lui ». « C’est comme ça, il n’y a pas d’explication, embraye Kaaris. De toute façon, je suis pessimiste par nature ».

On lui parle de spleen. Il acquiesce. On lui donne l’image d’un mec qui rappe en flirtant constamment avec le ravin, d’un funambule dépressif. Et le voilà qui éclate de rire, lâchant le titre du film qui se joue en direct sous nos yeux : « Le funambule nooooooir ! » Après avoir longuement digressé sur le style et le phrasé du rappeur, il est maintenant venu le temps de voir ce dernier à l’œuvre. Quelques jours après cet entretien, Kaaris doit faire un showcase dans une boîte lilloise ; de fait, il s’agit cette fois de répéter quelques morceaux pour l’occasion, histoire aussi de nous faire la démonstration en live de sa dextérité au micro. Quittant le studio tamisé de Therapy, on se retrouve un peu plus loin, dans une petite salle de répétition aux murs calfeutrés. Kaaris débarque, accompagné de celui qu’il présente comme son « petit frère », Becko. Ces deux-là sont morts de rire. Le sujet du moment :

« Un poto, renoi, le plus balèze que je connaisse, qui se fait appeler par un nom italien », dixit Kaaris. Le rappeur prend alors le micro, fait péter les instrus et dégaine dans la foulée. Soudainement, le bougre rigolard se transforme en bête de scène. Mine fermée, brassant de l’air, il dégoupille : « Mon son est sur Deezer / Ton front est dans le viseur. » Le son vorace nous fait bourdonner les oreilles mais lui ne tremble pas, métamorphosé, possédé par sa musique. Les mouvements sont marqués : la jugulaire se tend et se détend, les genoux se plient et se déplient, les épaules roulent et ça sautille sur des culs imaginaires ; c’est une grosse machine bodybuildée qui vient de rentrer en branle. Et pendant qu’il cache le « cadavre derrière quelques plots » , Farid et Therapy s’esclaffent et finissent leurs sodas d’un trait.

Code postal 93270 Sevran

Pour le grand public, en tout cas pour sa frange qui s’intéresse un tant soit peu au hip hop – sans pour autant en connaître les méandres alternatifs – Kaaris est apparu sur l’avant-scène associé à Booba, sur « Kalash », extrait du dernier album du Duc de Boulogne. Un featuring qui eut valeur d’adoubement et de passeport pour la case crédibilité. Depuis, les clips et les sons du rappeur de Sevran se dévorent sur YouTube. Flairant le bon filon, le label AZ (maison-mère de l’écurie de Booba) s’est empressé de s’acoquiner avec l’équipe de Therapy pour parrainer le garçon. Cela dit, Kaaris n’a rien d’un gamin sorti du berceau. Sa rencontre avec Therapy et B2O est, en fait, la dernière étape d’un long vagabondage dans le labyrinthe hip hop. À trente piges, le rappeur a déjà bien bourlingué. De freestyle en rencontres, le Francilien s’est retrouvé ces dernières années à poser sur des compilations de rappeurs alternatifs, croisant les micros et les labels. Ses débuts dans le rap sont faits de rendez-vous d’un soir, de connexions ratées, de labels foireux. D’embrouilles aussi, comme avec ce pseudo manager à qui il a mis « trois baffes ». « Quand un mec te dit : “Je vais te faire réussir” et qui, dans le même temps, te demande de mettre de l’essence dans sa voiture, c’est qu’il y a un problème », éclaire Kaaris. « J’ai eu un parcours en dents de scie », résume-t-il. Dans le rap et dans la vie.

Le lendemain de notre première rencontre, nous retrouvons le rappeur, toujours au même endroit, sous les lambris métalliques du Planet Live. Cette fois, Kaaris doit, justement, nous raconter sa vie. Nous la montrer aussi, en nous emmenant là où il a grandi. Avant d’embarquer, Kaaris pose la première pierre. Il est né à Abidjan, en Côte d’Ivoire et s’est vite retrouvé sans le sein maternel. « Ma mère est partie en France à ma naissance, pour aller chercher la vie, pour trouver quelque chose de meilleur. Elle est revenue me chercher à deux ans ». Débarqué en Métropole, le bambin, de son vrai nom Gnakouri, a ensuite été brinquebalé au gré des pérégrinations de la famille, d’un logement HLM à un autre, entre Paris, Noisy-le-Grand, Taverny et Sevran, où il est arrivé à sept ans. Sevran, cité déglinguée de la petite couronne, connue pour être l’une des plateformes majeures du trafic de drogue parigot. Une ville aux airs de terrain miné, où ça cavale, ça tire et ça tombe sous le soleil de minuit, entre règlements de comptes et balles perdues. Concrete Jungle. « Sevran, c’est là où j’ai découvert la vie. C’est là où j’ai eu mes premières peines, mes premières joies ; là, où j’ai vu la mort. Tout se passe à Sevran, ça va vite. C’est une vraie plaque tournante. » En cette fin de soirée, installés à l’arrière de la voiture de Kaaris, on découvre la ville à la lueur des lampadaires :des murs décrépis et cramoisis. Des barres, partout. Sarajevo. On passe devant la gare RER: « Un matin, alors que l’on était tous plantés là, un grand est venu et nous a dit qu’il avait rêvé d’un mec qui le regardait trois fois, devant la gare : “Si un mec me regarde trois fois, je le mêle” qu’il a dit. Et là, un petit type, la quarantaine, avec une sacoche, sort de la gare. Il nous regarde une fois. Puis il marche, il marche encore et se retourne. Deux fois ! Et puis au bout du bout de l’avenue, derrière un bosquet, on l’a vu se retourner encore. Trois fois ! Le grand a couru vers lui. Après, j’ai un flash : je vois les pompiers en train de mettre le mec sur une civière. Le grand l’avait ravagé. » Nous arrivons à la Cité de la Roseraie, une petite série d’immeubles moyens adossés à un terre-plein. C’est là que la famille de celui qui n’est encore que Gnakouri a pris ses quartiers en arrivant à Sevran. Dehors, cerné par une rangée d’arbres, Kaaris envisage le panorama et se rappelle. À chaque lieu, un souvenir : « Les halls où on serrait les meufs contre les compteurs électriques, les bancs pour les matchs de foot, le terrain rouge où je me faisais courser par des types qui voulaient me taper. »

A une époque, il n’y avait que ce quartier qui comptait, rien d’autre. Un périmètre hyper délimité pour un quotidien entre quatre murs et quatre chemins. Les seules fois où le Kaaris ado s’aventurait ailleurs, c’était pour une après-midi dansante quelque part dans la ville ou bien pour une de ses rares descentes à Paris : « On y allait juste pour le Nouvel An et les fêtes. Et pas pour des bons trucs. On voulait ce que les autres avaient. À l’époque, il y avait cette veste Schott, avec le scratch. Si on voyait un petit mec qui se promenait avec sa copine et qui portait la veste... Eh ben...On la voulait cette veste ! » Kaaris sourit en regardant les alentours. Il hume l’air. Au loin, un chien aboie. Pas un chat, par contre. « Quand j’y repense, je suis peut-être seulement le deuxième ou le troisième de mes potes à avoir quitté la Roseraie», lâche-t-il dans un souffle.

Bibendum à Abidjan

Aujourd’hui, Kaaris confie vivre « dans les environs » de Sevran, sans en préciser davantage. Cela dit, pour justement se retrouver dans les environs, le rappeur a fait un sacré détour. Par la Côte d’Ivoire. C’était il y a une dizaine d’années. «Mon grand frère faisait des affaires avec le bled. Il envoyait des containers. Moi, ça ne marchait pas vraiment dans le rap et il m’a proposé d’y aller pour réceptionner ses marchandises ». Sans se soucier de l’avis de ses potes et des voix du quartier le priant de rester parce que « C’est en France qu’il y a la vraie vie », Kaaris a pris son billet et s’est retrouvé catapulté à Abidjan, sa ville natale. Un voyage plein d’émotions et de sensations: « Quand je suis arrivé, j’ai pris une de ces patates ! C’est comme si j’étais retourné dans le ventre de ma mère ! J’ai reconnu l’odeur du coin alors que je ne l’avais jamais vraiment sentie. Je retournais vraiment dans le placenta. Sur ma tête ! » Sur place, filou et finaud, Kaaris ouvre un magasin où il vend les pneus que lui envoie son frère depuis la France. Une vie tranquille à boire des coups, une vie goût Tropico light, loin de la grisaille trop gazeuse de Sevran. « J’étais le roi du pétrole, un vrai Qatari, je vendais mes pneus comme des petits pains. » Du moins, jusqu’à ce que la Côte D’Ivoire implose. De fait, l’époque à laquelle Kaaris se la coule douce correspond à l’explosion de la guerre civile entre le nord et le sud du pays. D’un coup, Kaaris doit fermer boutique et se retrancher chez lui. Dehors, ça gronde : les rebelles bottés marchent sur la capitale et les militants acquis au Président d’alors, Laurent Gbagbo, font la chasse aux Français accusés de vouloir fomenter un coup d’État. Le rappeur se souvient notamment de ce jour où un type l’a pointé du doigt, en le dénonçant comme étant « un Français ». « Mais moi, je lui ai mis un coup de pression tout de suite, au type. À la française : je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit:Va niquer ta mère, sale fils de pute”. Comme à Sevran. » Enfin, malgré cette montée au créneau, le rappeur expatrié finit par faiblir : quelques jours après le début du bordel, le voilà qui attrape le paludisme et perd rapidement près de vingt kilos. Une situation intenable qui le pousse à chercher à quitter le pays et rejoindre la France coûte que coûte. Direction l’aéroport donc. « J’ai filé un bon billet à un type qui m’a conduit jusqu’à mi-chemin. Après quoi, il a fallu que je marche. Je croisais des chars, les hôtels étaient fermés. J’ai vu un corps sur un trottoir et les gens passer sans rien faire. » Et puis au bout d’une marche infinie, Kaaris tombe sur un char français. Perché sur l’engin, un soldat le braque pour contrôler son identité. Quelques instants plus tard, notre héros se retrouvait dans le camp du 43ème BIMA, le bataillon français basé à Abidjan depuis des années et chargé, alors, de rapatrier les expatriés français – et de faire tampons entre les deux camps ivoiriens. Aussi, derrière les murs du refuge tricolore, Kaaris découvre une oasis coupée du monde, en tout cas du tumulte local : « Quand je suis arrivé, j’ai vu une petite fille bronzée qui faisait du vélo. Tout le monde était frais. C’étais le Club Med ». Cela dit, ledit Club n’avait rien d’un all inclusive. Kaaris se fait piquer la moustiquaire de sa tente, se fait piquer tout court et attend chaque jour, en vain, un éventuel départ vers la France. On lui dit que les femmes et les enfants ont la priorité, mais ses voisins de tente embarquent sans lui. Fin de l’histoire : « J’étais le seul noir ivoirien avec des papiers français qui restait dans le camp. Un mec du Quai d’Orsay a pris mon passeport, puis mon permis de conduire et me les a confisqués. Pour lui, ils étaient faux. On m’a dit de partir du camp. Mais j’ai dit que je ne bougerais pas. Du moins, tant qu’on ne me rendrait pas mes papiers. Je suis resté deux jours devant le bureau. Je voyais le mec passer, qui me gueulait : “T’es encore là toi ?”. Je lui répondais: “Je m’en bats les couilles, je suis Français, je veux mes papiers.” Le commissaire Mathieu, du Quai d’Orsay qu’il s’appelait le type. Et puis au bout de deux jours, il est arrivé avec mes papiers et il me les a filés sans broncher. Je me suis retrouvé dans l’avion – le dernier – avec une bande de zigotos qui voulaient faire une pétition pour enlever Gbagbo du pouvoir. Un mec m’a tendu la feuille, je lui ai répondu: “Et moi, je vais te niquer ta mère. Vas-y, casse-toi! ” Je suis arrivé à Paname, on m’a filé une couverture chauffante et je suis parti à l’hôpital. »

Wild Wild Nord-Est

De son expérience ivoirienne, Kaaris en a tiré une mixtape, la bien nommée « 43ème BIMA ». Mais si cette dernière a su attirer l’attention des connaisseurs, cela n’a pas pour autant permis à Kaaris de s’installer confortablement au premier plan hip hop. De fait, quand on sait que notre homme mit tant de temps à faire fructifier sa musique, on est dès lors tenté de lui demander comment a-t-il gagné sa vie, s’il y a bien eu cette éphémère – et obscure – expérience de vendeur de pneus à Abidjan, quid du reste.

« Comment j’ai fait pendant toutes ces années ? Mais, moi, je suis un mec qui cherche l’argent ! tonne Kaaris. J’ai fait des business, des trucs.» Des trucs, donc. C’est-à-dire? Sous couvert d’être clair comme de l’eau de roche, le rappeur ne dit pas grand-chose de ses affaires. Alors ? « Bah, il y a toujours moyen de faire un truc : un gars se retrouve avec des ordinateurs à vendre, comme ça. Eh ben, toi, tu lui trouves des acheteurs. Tu rajoutes deux cents ou trois cents euros au prix de vente, tu négocies à mort et, hop, tu prends ton billet, ta commission. » Kaaris la malice, donc. Mais tout ça ne serait vraiment qu’une petite magouille d’iMac tombés du camion ? Quand on se plonge dans les textes du rappeur, quand on découvre les mises en scène de ses clips, tout cet univers souffreteux et bouillant, plein de poudre, de sachets et de casseroles, n’y a-t-il pas autre chose dans la vie de Kaaris ? On tente de soumettre l’idée, sans vraiment parler concrètement. Fébrile. Notre interlocuteur explose de rire : « Là, il y a une espèce de bulle au-dessus de vos têtes, avec un gros bloc de shit et de la coke ! Ahah, je vous ai vu arriver à des kilomètres ! Vous avez des sabots énormes ! Franchement les mecs, des façons de gagner de l’argent, il y en a des milliards ! » Les clins d’œil valent toutes les vérités du monde.

Depuis le succès de sa mixtape « 2.7.0 » sortie en 2012 et la connexion avec Booba, Kaaris rentre désormais quelques billes avec la musique. Et se pare désormais de la notoriété qui va avec. Non sans une certaine appréhension. Au volant de sa berline, Kaaris pointe du doigt l’enseigne lumineuse d’un supermarché dehors et explose, tout en sourire : « Ici, je peux même plus acheter mon PQ. L’autre jour, j’étais là, je fais mes affaires dans le rayon comme un bon homo sapiens ; je pose ma main sur le PQ, je suis déjà content de ce qui va se passer dans l’épisode suivant, et là, un type passe et me fait : “Eh mais t’es Kaaris !” Ah putain, le PQ, tout ça, paye ta crédibilité ! Je vais être obligé d’envoyer quelqu’un acheter mon Moltonel ! »

La voiture fuse et s’enfonce un peu plus dans Sevran. Avant de nous quitter, le rappeur a un dernier endroit à nous montrer : la Cité Rougemont et le bar du Gladiator, là où il a tourné son dernier clip. C’est son repère, son quartier général, le coin où se rassemblent tous ses soldats, potos d’enfance qui ne se font pas prier pour jouer les durs en arrière-plan quand la caméra se met à tourner. Ici, pour le coup, tout le monde connaît Kaaris. Ça check à tout va dans la rue, et dans les halls éclairés, ça fait des signes. Le Gladiator est un petit troquet hyper dépouillé : trois tables, un baby-foot, un flipper et un panneau qui indique « consommation obligatoire ». Petit à petit, l’endroit se remplit de matous aux mines patibulaires, noirs comme la nuit qui a englouti le quartier ce soir-là. Ils ont la démarche chaloupée, serrent tous la pince de Kaaris et viennent s’installer dans un coin, comme s’ils prenaient position, comme s’ils serraient le rang derrière leur leader. Tous en sont fiers. « Kaaris, c’est un bon soldat de Sevran, c’est le symbole de la ville aujourd’hui ! » s’enthousiasme Miky, le maître des lieux et ami d’enfance de l’icône. De son côté, Kaaris, lui, refuse de jouer les VRP de cité : « Je ne suis pas là pour que les gens se rattachent à moi. Je ne suis l’exemple de personne, je fais mon truc. Je suis juste un mariachi qui raconte ce qui se passe ». Et qui, pour une fois, s’est raconté. À l’extérieur du bar, couvé du regard par les tours lugubres hérissées de partout, Kaaris pose devant un mur sur lequel est dessiné la ganache de Clint Eastwood, façon Le Bon, la Brute et le Truand.  Kaaris, cowboy d’un western moderne ? Si, comme il est dit dans le film de Sergio Leone, le monde se divise en deux catégories, entre ceux qui ont le pistolet chargé et ceux qui creusent, on sait de toute évidence de quel côté se trouve le rappeur.