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Kavinsky : L'interview Totale

Par Raphaël Malkin - Photos Vincent Desailly

Kavinsky : L'interview Totale
Par Raphaël Malkin - Photos Vincent Desailly

N’allez pas imaginer que Kavinsky et sa musique soient nés de la dernière pluie, portés par le ramdam provoqué par une simple histoire de bagnole fusante. L’artiste n’est pas l’homme d’un titre, le fameux « Nightcall » tiré du non moins fameux Drive. Ce coup d’éclat, ainsi que l’album Outrun sorti il y a maintenant un peu plus d’un an, ne sont en réalité que la partie immergée d’une œuvre façonnée depuis un bout de temps. Voilà en réalité presque une décennie que Kavinsky s’est mis à secouer les enceintes à gros coups de klaxons entrainants. Dix piges à égrener les mélodies et à bourlinguer dans les coulisses de la galerie électro, voilà l’histoire de Vincent Belorgey, l’alias civil du producteur au teddy rouge. Une histoire parmi d’autres. L’homme a eu en fait plusieurs vies sur plusieurs scènes. Rencontre et éffeuillage.

(Entretien réalisé en février 2012)

Rincé, vidé, bon à flirter sans pudeur avec les caniveaux du coin. Après une longue soirée à s’enquiller des godets avec l’ami Kavinsky, je n’existe plus vraiment. C’est tout juste s’il me reste quelques forces pour maquiller grossièrement mon évaporation. Face à moi, calé dans un gros fauteuil de mauvais cuir, l’artiste, lui, continue de gigoter avec vigueur, ragaillardi par les quelques chips de bonne fortune qu’il vient de s’enfiler. Suis-je une petite nature ou est-il un bonhomme premium ? Sûrement un peu des deux. Toujours est-il que cette mise en scène bullée façon comptoir couillu sied parfaitement à notre camarade. Gouailleur comme un ferrailleur sous sa toison métal, le bonhomme a les bons airs du gaillard du zinc. Ça tape du poing et la voix virevolte au gré des histoires. Dans le genre parigot blindé du mégot, Kavinsky fait honneur aux vieux grognards d’Audiard. Ici s’arrête pourtant le cliché franchouillard.

Porté par la renaissance de son titre « Nightcall », cette ambiance lunaire rhabillant Gosling pour l’hiver dans le film Drive, Kavinsky est aujourd’hui vénéré par une bonne partie de la galaxie. Les notes synthétiques de son tube lancinant résonnent sous tous les tropiques, d’un lavomatique de Kuala Lumpur à une droguerie de Kampala en passant par un supermarché de Denver, une base militaire à Kandahar, jusqu’à la gare SNCF à Périgueux. Kavinsky, profession : mondialisateur. Voilà une tendance qui dure depuis maintenant un petit bail et qui aura eu le mérite d’enfin déployer l’univers irradiant de l’artiste sur l’avant-scène. Écouter Kavinsky, c’est prendre le risque de s’envoyer en l’air. Disciple revendiqué des mélodies dantesques de Giorgio Moroder et de Goblin, le Français des années 10 s’est façonné un style de Ricain des années 80 à coups d’ambiances spatiales projetées par des instrumentaux vibrants comme dans des cathédrales. Le genre de dinguerie qui fait fuser n’importe quelle voiture équipée d’un autoradio, avec ou sans moquette sur le volant.

Dans les méandres tentaculaires de l’électro d’ici et d’ailleurs, Kavinsky est un type à part. Froqué dans les plis du costume de son alias comic, le garçon est filant, évanescent. S’il est acoquiné avec ce qui se fait de plus connu et de plus doué – bisous les Ed Banger – on ne sait pas grand-chose de lui. Étrange. Voilà un être sans passé qui passe devant nous sans s’arrêter. Le genre de swing qui déroule le tapis rouge – comme son teddy – à toute une série de fantasmes. Petit bourgeois cracra ou grosse caillera, le pedigree de cet homme méga balaie un champ des possibles complet. Comme ça, gratuitement, on pourrait alors tenter de résumer le producteur selon une équation un brin alambiquée : Kavinsky serait l’enfant de Stravinsky le mélomane et de Stavisky l’escroc malin. Avec en sous-main les bons offices de Starsky, histoire de saupoudrer le tout d’un physique d’intrépide. Bref, on est plutôt paumés. À l’aube de la sortie d’un premier album qui devrait consacrer définitivement son ancrage au premier plan, Kavinsky s’accoude au bar comme s’il passait sur le divan.

On va commencer de manière relativement simple : bon sang, mais où es-tu allé chercher ce blase ?

C’est tout bête comme une fin de soirée entre potes bourrés. J’étais avec mes potes Oizo et Jackson, on était tous les trois dans un sale état et on a commencé à triper sur mon prénom, Vincent, qu’on s’est amusés à déformer dans tous les sens pour arriver finalement à Kavinsky.

Et puis au moment de sortir mon premier EP, Teddy, il a fallu que je me trouve un nom de scène. J’allais quand même pas m’appeler Vincent Belorgey hein. Ça, c’est le genre de nom de mélomane qui se fait prendre en photos en noir et blanc ; on dirait un type qui fait hyper bien du piano. Pas mon délire quoi. Donc j’ai opté pour le surnom de mes potes. Je trouvais que Kavinsky, ça sonnait bien.

« J’ai toujours éprouvé une réelle fascination pour les gens qui se sont construits des personnages, de Iron Maiden aux Daft Punk »

Il se cache quoi derrière la terminaison « sky » ?              

J’ai une anecdote assez marrante à ce propos. Un soir, lors d’une fin de soirée j’ai discuté avec un daron au bar. Tout bourré qu’il était, il m’a demandé, lui aussi, pourquoi j’avais calé un « sky » avec un « y » à la fin. Moi, j’ai juste répondu que j’aimais justement bien le côté « sky » dans l’affaire. Le mec était Polack – bon il était poivré, je ne sais pas si son truc tient la route – et m’a expliqué qu’en Pologne, cette terminaison prend un « y » ou un « i » selon le rang familial. En gros, si ta famille a tapé dans la haute, tu chopes le « y » ;  et quand t’as un « i », ça veut dire que t’es condamné à être un gueux jusqu’à la fin de tes jours. À moins que tu ne gagnes au Loto et dans ce cas-là, le « i » s’ouvre en deux et le « y » apparaît !

Au moment de la sortie de ton premier EP en 2006, comment l’idée d’adosser ta musique à un personnage de zombie en teddy a-t-elle émergé ? Quelle est la signification de cette espèce de mythologie ?

En fait, j’avais besoin de ce personnage pour faire de la musique. Fallait que je me planque derrière un truc. Ça me semblait plus simple. Et puis j’ai toujours éprouvé une réelle fascination pour les gens qui se sont construits des personnages, de Iron Maiden aux Daft Punk. Les mecs qui décident de ne pas montrer leurs gueules et qui préfèrent se baser sur une image qui est plus forte que tout, ça a vraiment de la gueule ! Avec Kavinsky, j’ai eu envie de transmettre ce qui me touche le plus : l’imagerie des eighties. J’ai baigné dans cet esprit, c’est ce qui m’a donné envie de faire de la musique.

Ce personnage est apparu de quelle manière ?

Ça date du moment où il a fallu faire un macaron pour mon premier EP. Ça me faisait chier de mettre un logo dans une rondelle mais je ne voulais pas non plus montrer ma gueule – trop con comme idée. D’abord parce que je n’aime pas voir ma gueule et puis sûrement qu’il y en a d’autres qui n’aiment pas la voir non plus. Voir ma tronche, je pense que ça ne te donne pas forcément envie de prendre ta caisse pour aller faire un tour sur la Pacific Coast Highway à Los Angeles. J’ai plutôt une tête de bon Français moi, je n’ai pas vraiment une dégaine hyper exotique ; je suis un gars tout blafard avec des cheveux blancs. Le personnage de Kavinsky, je l’avais en tête depuis mal de temps : un zombie avec des cheveux blancs, pas vraiment balaise, une moustache, un teddy avec un « k » à l’envers. J’ai parlé de ça à des graphistes avec qui on m’avait branché. Ils ont fait un dessin super cool, ça m’a persuadé que c’était vraiment ça que je voulais présenter.

Ton personnage de zombie est censé être mort en 1986, pourquoi ?

1986, c’est une année de dingue. C’est les Gremlins, les Goonies, Retour vers le futur. Quand je repense aux années 80, ce sont les premières décharges visuelles qui me viennent en tête. Et puis, je voulais que l’année se termine en six, j’aimais bien...

Tu sors ton premier EP en 2006, à 31 ans. De manière assez logique, on se demande donc ce que tu as bien pu foutre avant de débarquer sur la scène musicale. Alors, alors ?

Ha ha, j’ai cru que tu me disais que je venais de fêter mes 31 ans putain. Dans ce cas-là, je t’aurais dit de reprendre une bière mon vieux ! Ma vie d’avant était assez simple : c’était celle d’un mec de banlieue – de Seine-Saint-Denis – qui avait envie de se barrer à Paris.

Plus jeune, quand tu créchais encore au nord de Paris justement, qu’est-ce qui te branchait ?

Je faisais du skate, très mal. J’avais une planche Powell Peralta avec laquelle je n’arrêtais pas de me vautrer. Et puis il y avait aussi le graffiti. Je crois bien que j’ai fait mon premier tag dans le hall d’immeuble où j’avais l’habitude de galocher ma nana quand j’avais 14 ou 15 ans. Je posais « Strike ». J’avais vu ce nom sur une batte de base-ball, je l’avais trouvé mortel. À Pantin, là où j’habitais, je tagguais partout. Je faisais pas mal des lettres, des bonhommes hyper simplets. Je tagguais surtout dans la rue. Pour le reste, j’ai du faire une quinzaine de trains dans ma vie.

« J’ouvrais mes fenêtres et j’installais mes enceintes toutes pourries en foutant le son à fond. J’avais l’impression de faire kiffer les gens ! »

Justement, si nos recherches sont exactes, le graffiti est une culture qui a irrigué une bonne partie de ton adolescence. C’était plus qu’un simple hobby…

C’est une part importante de ma vie oui. Quand j’étais ado, j’étais un fan absolu du taf de Bando, je lisais Paris Tonkar. À cette époque, je vivais dans une résidence ; dans l’appartement au-dessous du mien, il y avait un type qui vendait des pitbulls à tout le quartier – le gars avait un élevage de chiots. Devant sa porte, ça faisait la queue pour acheter des pits comme si t’allais acheter des bombes à Aulnay. Je te parle de ce mec parce que c’est lui qui m’a introduit dans mon premier crew de graffeurs, les TCS. C’était la bande du rappeur East, des gars de 93 MC’s et de NTM. Je me rappelle d’ailleurs que je volais pas mal quand même... J’avais trouvé une bonne astuce pour ne pas me faire choper : j’avais demandé à ma mère de me choper des lunettes de repos comme les petits vieux, je lui avais dit que j’en avais besoin pour mes cours de dessin au bahut. Mon meilleur pote avait fait pareil auprès de sa mère. Avec ces binocles, on pouvait vraiment se faire passer pour des petits bouffons sages dans les magasins où on volait. Un de nous demandait un renseignement au vigile pendant que l’autre remplissait le sac. On a volé un paquet de bombes comme ça.

Et pendant que tu volais, qu’est-ce qui tournait dans ton walkman ?

De la funk surtout. J’avais un Starter doré des Forty-Niners et j’écoutais « I need you » des BVSMP. J’étais aussi bien calé côté rap : Big Daddy Kane, Boogie Down Productions, et Mobb Deep un peu plus tard, je kiffais de ouf ! À Pantin, je vivais dans un immeuble dont le balcon donnait sur un collège ; j’ouvrais mes fenêtres et j’installais mes enceintes toutes pourries en foutant le son à fond. J’avais l’impression de faire kiffer les gens ! Dès que je voyais un mec danser, j’étais content. En rap français, j’étais fan d’Idéal J. Quand j’ai rencontré Mehdi, je l’ai joué cool, du genre « ouais, je connais ton son, j’ai déjà écouté deux ou trois de tes tapes. » Et puis le deuxième soir passé avec Mémed, j’étais bourré et j’ai pas pu m’empêcher de lui dire : « Mais mec, tu sais tellement pas combien je suis fan d’Idéal, j’écoute ça depuis toujours ! » Idéal J, c’est vraiment ma jeunesse.

C’est ça qui est assez dingue avec toi. Aujourd’hui, je ne connais pas beaucoup de type labellisé électro qui ait un tel background hip-hop – je parle ici de la définition culturelle du terme. Dans le genre, à part toi, il n’y pas grand monde capable de se taper des barres avec Rim-K du 113 dans ton milieu…

Il y a quelques années, j’avais dit à Mehdi que je voulais faire un instrumental pour les 113. Il m’avait promis de me les présenter. Par la force des choses, j’ai rencontré récemment Rim-K. Je lui ai fait écouter mon album : il a trouvé ça très « sale ». Je n’avais pas vraiment compris ce qu’il voulait dire, je lui ai donc envoyé un texto : « Sale ? Sale bien hein ? ». Pour lui, comme pour ses potes, plus c’est « sale », plus c’est coquin et mieux c’est. Ça m’a fait plaisir.

Revenons à ta jeunesse. C’était plutôt la grosse marrade dans la rue mais ça se passait comment dans les salles de classe ?

Après avoir redoublé ma quatrième et ma seconde, je me suis barré dans un lycée spécialisé pour décrocher un brevet de technicien dessinateur maquettiste. En gros, je faisais des fausses pubs au feutre Copic, des trucs pour Monoprix, des poires etc. Tous les jours, je me demandais vraiment ce que je foutais là. Et évidemment, je faisais n’importe quoi. À chaque fois qu’il fallait faire du dessin à vue et reproduire quelque chose – par exemple, une pomme avec un drapé autour – j’arrangeais toujours le truc à ma manière. La prof était désespérée : « Ok, c’est très bien, on a compris que vous saviez dessiner. Mais ce n’est pas ça que l’on vous demande de faire Monsieur Belorgey ! » Moi, je soupirais ambiance « Morue, tu connais que dalle... » Je me faisais souvent virer des cours, j’étais pas tenable, je faisais le mariole. Un jour, je me suis rendu compte que je n’avais plus de blagues à faire, du coup, je me suis barré. Et comme à chaque fois, que je m’exfiltrais du bahut, je retrouvais Oizo qui m’attendait devant l’entrée au volant de sa Honda Civic.

Un de tes vieux potes donc. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Pendant une pauvre soirée de banlieue – on devait avoir dix-huit piges. Oizo, Quentin donc, faisait des courts-métrages à ce moment. On s’est bien entendus et il m’a proposé que l’on se revoie pour que je tourne dans l’un de ses projets. On s’est très vite liés, on se poilait de rire tout le temps. Quand Quentin venait devant mon bahut en bagnole, les choses se faisaient de manière assez simple : « Vincent, qu’est-ce que t’as là ? – Histoire de l’art, trois heures. – Mouais. Allez viens, on se casse ! » Et on se barrait, sans but précis. On n’allait nulle part ; je ne me souviens pas être arrivé quelque part en fait. On roulait quoi. On écoutait les Beastie Boys à fond dans la caisse, on connaissait leur discographie par cœur, on pouvait mimer avec la bouche ou les doigts tous leurs titres, interludes comprises, albums par albums. On se faisait des gros tours de périph’ avec les Beastie Boys.

« Ces ambiances où tu pètes le nez d’un mec et tu trinques avec lui deux heures plus tard. Ça, j’aime bien... »

Mais il fallait bien que tu gagnes ta vie à ce moment-là ?

Je n’avais pas de taf, j’étais vraiment en rade. À ce moment-là, je jouais au rugby à Bagnolet. C’était le bon temps ça, ces ambiances où tu pètes le nez d’un mec et tu trinques avec lui deux heures plus tard. Ça, j’aime bien... Bref, la meuf d’un de mes camarades de vestiaire bossait aux ressources humaines de Manpower. Mon pote m’a branché avec elle parce qu’elle était une fan absolue de M. Oizo – « Flat beat » venait de sortir et cartonnait partout. J’ai marchandé un peu avec elle à coups de disques gratos on va dire… Mes qualifications, ce n’était pas trop ça, je n’avais même pas mon BEPC.

Bon, ce qui était sûr, c’est que je ne pouvais pas candidater pour des tafs en cravate façon « Michel, tu peux m’amener le dossier – Pas de souci Joseph ! » J’ai finalement dégotté un job au Mercurial, les « Twin Towers » Bagnolet. Je faisais le courrier.

Et tu as fait toute une carrière chez Manpower ?

Nan, nan, j’ai vite changé. Je suis rapidement passé chez SFR où j’étais conseiller de clientèle. C’était l’angoisse totale, une sorte de machinerie horrible ; j’ai eu le droit à une formation hyper intense pendant laquelle tu dois apprendre toutes les manières de répondre aux mecs qui vont t’appeler parce que leur téléphone est bloqué. Et puis, il fallait avoir l’air de potasser sans arrêt son guide de conseil, cette espèce de Bible géante, quand on n’était pas en ligne. Moi, ça me gonflait : je me ramenais en survêt et je jouais à Zelda sur Game Boy Color, entre deux coups de fil. J’étais à la cool, j’avais une énorme soluce – bah ouais des fois j’étais bloqué – étalée sur mon bureau. Les mecs ont fini par se « séparer » de moi. Ça tombait bien, j’étais en train de transpirer grave.

Après ça, je me suis fait embaucher dans une boîte qui fabriquait des baby-foot. Je récupérais les machins dans un entrepôt et je les chargeais dans des camtars. Mais à part pour les porter, je n’en avais pas grand chose à foutre des baby. En fait, je n’ai jamais vraiment pigé ce délire, je n’ai jamais su y jouer, ça me gave comme jeu. Franchement, pourquoi aller bouger des bonhommes, alors qu’à l’époque, tu pouvais triper avec Shenmue sur Dreamcast ? À la pause de midi, je traversais un coin de l’entrepôt où il y avait les mecs qui peignaient les baby – ceux-là, c’était de vrais passionnés. Un jour, je suis allé les voir, j’ai mis une pichenette à l’un d’eux en disant que, moi aussi, je pouvais faire leur taf. Je sortais d’école d’art à Paname moi Monsieur ! Du coup, le patron m’a challengé et je lui en ai mis plein la vue : j’ai peint un Zizou avec sa calvitie et un Marcel Desailly ultra bien faits. Tu les reconnaissais parfaitement. Du coup, on m’a transféré à la peinture. Et tous les midis, les gars qui chargeaient les baby-foot me foudroyaient du regard comme des jaloux. Moi, j’étais cool, je peignais des bonhomme en écoutant Rire et Chansons.

Et quand tu sortais du taf, M. Oizo venait aussi te chercher en bagnole ?

Rhaaa le Oizo. Il a bien dû venir me chercher quelques fois. J’ai surtout un souvenir de lui assez précis pendant cette période. C’était au moment où je bossais dans un supermarché à Bel Est, vers Gallieni. Pendant les fêtes de Noël, je faisais de la mise en rayon. Tu sais, le mec qui décharge des yaourts dans le froid, tu te demandes toujours ce qu’il peut bien foutre ; et bah, ce mec, c’était moi. Je mettais notamment en rayon les marionnettes de Oizo. Et je l’appelais en mode : « Tu sais ce que je fais là ? Ben pendant que tu te régales salopard, je suis en train de mettre tes marionnettes en rayon à Gallieni. » Il me répondait en disant que ça le foutait mal à l’aise et je lui lâchais faussement énervé : « Eh ben tu peux ouais. »

Après avoir bourlingué pas mal entre les open-spaces, les entrepôts et les supermarchés, tu as fini par atterrir sur des plateaux de tournage. Avec la complicité de Oizo, tu t’embarques sur le chemin du ciné en tournant dans son premier film, Nonfilm, en 2001. Comment cette affaire s’est-elle goupillée ?

Quelques temps auparavant, j’avais tourné avec Quentin pour le clip de Sébastien Tellier, « Oh Malheur chez O’Malley ». J’avais quelques scènes, c’était dans les calanques, près de Marseille. Des vacances quoi. J’ai donc rencontré Tellier pour la première fois : une hallucination totale. Le mec était déjà complètement perché mais super sympa en même temps. Ça a bien fait marrer Quentin de nous voir tous les deux ensemble, deux opposés côte à côte, au point qu’il a voulu nous réunir pour Nonfilm. Il a tout de suite pensé à nous pour ses deux personnages. Moi, j’ai dit oui sans réfléchir. Je n’avais aucun regard sur moi-même pour savoir si j’allais passer pour un con ou pas. C’était assez cool, on est partis en Espagne dans le désert. On a tourné là où sont passés Clint Eastwood et Sergio Leone pour leurs westerns.

C’est une expérience qui t’a donné envie de creuser le sillon du ciné ?

Pas vraiment non. Concrètement, je n’avais même pas la sensation d’avoir tourné dans un film. Pour moi, c’était plus un souvenir de vacances qu’autre chose. Mais j’ai quand même pris un agent – ou bien un agent m’a pris. Le mec a essayé de me trouver du boulot. Il m’a proposé des trucs sur Canal, des rôles pour des séries originales, des nouveaux concepts. Il m’envoyait à des castings. Mais j’ai rapidement arrêté de faire ça parce que ça n’avait rien à voir avec ce que je suis. Quand je passais des auditions, j’étais comme une merde, je perdais tout mon chic, j’étais nul. Et donc logiquement, j’étais jamais pris. J’avais envie de me tuer. Je me giflais en me disant « Pourquoi tu fais ça ? Ça sert à rien ! » Je ne suis pas assez crapule au point de me vendre à l’aise. Dans cette situation, je me trouve sale, je ne m’aime pas. En fin de compte, je pense que tu deviens très mauvais quand tu décides de te vendre, quelle que soit ton ambition.

« Quand on m’a montré un disque des Daft, j’ai vu marqué « punk » sur la cover, j’ai tout de suite envoyé ça balader »

Tu as quand même tourné dans Steak, le deuxième film de Oizo, avec Eric et Ramzy en têtes d’affiche…

Mais ça, c’est pareil que pour Nonfilm : pour moi, ça n’avait rien à voir avec du cinéma. Moi, j’étais chaud dès le départ pour faire ce truc avec Quentin. Les blousons rouges, tout ça, c’était mon kif. Et puis, c’était juste un délire entre potes ! J’avais rencontré Eric et Ramzy à l’avant-première de Nonfilm, on avait bien kiffé ensemble. Ce que je retiens le plus de cette histoire, c’est que le tournage s’était déroulé au Canada et que c’était la première fois que je débarquais en Amérique. C’était même la première fois que je franchissais un océan – avant ça, j’avais dû traverser une fois le lac Léman. Grâce à Steak, j’ai vu l’autre côté du monde !

Nous arrivons à la musique… Comment soudainement, après ManPower, après le graffiti, le babyfoot et le cinéma, tu t’es mis à la musique électronique. D’où ça vient ?

Une des premières fois où l’on m’a passé un disque d’électro, c’était à l’armée. Oui, j’ai fait mon service… C’est un biscuit que je vous file là ! C’est d’ailleurs là-bas qu’on m’a montré pour la première fois un disque des Daft. J’ai vu marqué « punk » sur la cover, j’ai tout de suite envoyé ça balader. Le côté crado, un peu à la Warriors, du logo des Daft, ça ne me branchait pas du tout. Je ne captais pas du tout le délire.

Et le délire de la musique électro, tu as finis par le capter à quel moment ?

Un soir, bien après que j’ai fini l’armée, Quentin a débarqué chez moi avec un CD promo d’Arpanet. Comme avec Daft Punk, je l’ai d’abord balancé. Mais Quentin a insisté, il m’a dit : « Écoute la deuxième track, c’est quasi rap ! » J’ai donc écouté le truc et c’était hyper voyou, c’était fantastique ! C’est ce truc-là qui m’a fait kiffer l’électro je crois. Ça aurait pu être un beat de rap mais c’était fait d’une manière différente, avec des synthés ; c’était un son glacial, pas du tout accueillant mais c’était mortel ! J’ai halluciné.

Tu as halluciné au point même de vouloir faire tes propres sons donc. Tu avais des bases pour gérer la production ou pas ? Comment tu t’y es mis concrètement ?

Ma première fois dans la musique, c’était quand j’étais gamin. Ma mère m’avait inscrit aux leçons de piano de la MJC du quartier pour que j’arrête de mater le dessin animé X-Or. C’était tellement vicelard que mes cours commençaient un tout petit peu après le début de programme donc je pouvais en regarder seulement quelques miettes avant de rester sur ma faim. Et puis, pour ce qui est du piano, disons que je n’ai pas vraiment appris à jouer sur un vrai instrument. À la MJC, on se servait d’une espèce de tuyau dans lequel il fallait souffler tout en pianotant sur un clavier qui lui était relié ! Ca partait en sucette, c’était un piano de merde. Et moi, je ne pensais qu’à une chose : mater la fin de X-Or. Enfin bon, c’est une anecdote illustrant ma première expérience musicale…

Bien plus tard donc, j’ai récupéré un vieux synthé Casio tout pourri pour commencer à faire du son. En plus de ça, j’avais également chopé une boîte à rythmes, une 808. C’était il y a une petite dizaine d’années. Le seul problème à l’époque, c’est que je n’avais pas vraiment d’espace pour moi : je vivais dans un taudis de onze mètres carrés avec ma meuf vers Saint-Ambroise à Paris. On était à deux sur un futon fait pour une personne, la cabine de douche était en fil de verre – le cancer à chaque douche quoi – et l’évier faisait autant office de lavabo que de chiottes pour pisser. Quant aux vraies chiottes, elles étaient sur le palier. Un matin, je me suis retrouvé nez à nez avec un poivrot cuvant sa tise allongé dans les chiottes. Putain, c’est dans cette cage à lapin que j’ai fait mes gammes. Je faisais des beats assez lent, ambiance LL Cool J et « Paul’s Boutique » de Beastie Boys. Je ne connaissais pas encore Goblin, John Carpenter et compagnie.

Alors justement, aujourd’hui, le son de Kavinsky est reconnaissable entre mille : des basses ultra lourdes chatouillées par des vrilles spatiales qui se télescopent. Comme une musique expulsée d’un tromblon flottant en apesanteur. Effectivement, Goblin et John Carpenter, on pense à vous… Comment as-tu façonné ce style si particulier ?

Un jour Quentin, encore lui, m’a montré le film Phenomena de Dario Argento. C’est à cette occasion que j’ai découvert le son de Goblin. C’était une vraie dinguerie : voilà une musique qui charriait tout un tas d’images super riches. Même si ce n’était pas super virtuose, ça me transportait, c’était super fort. J’ai tout de suite essayé de faire pareil. Mon style s’est posé comme ça, de manière naturelle. Ma démarche était assez spontanée. À ce moment, j’avais récupéré un vieux Mac avec le logiciel Logic. Quentin m’avait appris à enregistrer, à allumer un synthé, à mettre des cubes. Et petit à petit, je me suis pris au jeu. Je rentrais chez moi le soir, je fumais des joints et je faisais de la musique, tout en pensant à Goblin. Dans le genre, la musique de Moroder sur Midnight Express m’a fait le même effet.

Honnêtement, c’est de la musique assez simple à faire. C’est presque « Au clair de la lune » en un tout petit peu plus dark. Le truc qui changeait par rapport à mes premières productions, c’est que le rythme était, cette fois, plus rapide. Les arpejo de Goblin et tout, ça me causait à mort, c’était une rythmique qui me fascinait. Et dans le même temps, je m’imprégnais aussi beaucoup d’instrumentaux de rap assez rapides. Au final, j’ai ciselé un style assez particulier, plutôt étonnant. Peut-être bien qu’inconsciemment, j’ai construit ça en opposition à tous ces cons qui vendaient leur son dans les magazines de l’époque. J’ai fini par pondre un premier projet, Testarossa. Sur le clip de Tellier dont je parlais tout à l’heure, j’avais pu rencontrer Marc Tessier Ducros, le patron de Record Makers. Je lui ai fait écouter Testarossa et il a accepté de le sortir en EP.

« J’ai reçu un mail signé Pedro Winter. « Oh purée, mortel, ça sort quand ? » J’étais persuadé qu’il s’était fait hacker sa page »

Tu t’es donc embarqué aux côtés de Record Makers, chez qui d’ailleurs tu es toujours signé. C’est marrant parce que tout le monde pense que tu es chez Ed Banger avec Pedro Winter…

C’est assez dingue ouais. Parfois, t’as même des mecs qui m’étiquettent « Ed Banger » sur des flyers.  Enfin, ils disent qu’ils ne font pas exprès mais on sait tous que « EB », c’est un argument qui met tout le monde d’accord et qui assure de ramener plein de monde... Mais moi, je m’en fiche un peu : Ed Banger, c’est une belle clique de potes, c’est la famille.

Tu l’as rencontré comment d’ailleurs Pedro ?

Ah, c’était il y a un bail ça. Je venais de mettre en ligne Testarossa sur mon Myspace et j’ai reçu un mail signé « Pedro Winter ». Le message était assez simple à propos du titre : « Oh purée, mortel, ça sort quand ? » Putain, Pedro Winter ! Maman ! J’étais persuadé qu’il s’était fait hacker sa page, je pensais que c’était un robot. Un spam mais sans sexe ; hum, c’était troublant. À cette époque, Pedro était manager des Daft Punk, j’avais du le voir de loin une ou deux fois en soirée, et il avait fallu que Jacko [Jackson, un ami d’enfance, ndlr] me le montre. On a fini par se rencontrer et de fil en aiguille, j’ai découvert toute la clique. J’ai rencontré Xavier des Justice au Paris Paris [un club parisien aujourd’hui fermé, ndlr]. Le mec était venu me voir pour me demander un vinyle de mon EP. On s’était bien entendus au point que lorsque Xavier s’est barré vivre chez sa meuf, il m’a proposé de reprendre sa piaule dans l’appartement qu’il partageait avec Gaspard et Bertrand, enfin So-Me. Moi je venais de me séparer de ma copine de l’époque donc j’avais quitté l’appart dans lequel on vivait, j’ai accepté. J’ai dû rester un an. À ce sujet, je me rappelle d’un coup de fil mémorable avec Bertrand : « Allo Vinco ? Dis donc, tu restes encore combien de temps dans l’appart ? – Bah, t’es relou je viens d’arriver – Vinco, ça fait un an. » Drôle. Gaspard et Bertrand sont les deux premiers témoins de mes productions je crois.

Et SebastiAn ? C’est sûrement le mec de la team Ed Banger qui compte le plus quand il s’agit d’évoquer ta carrière. Il est celui avec qui tu as le plus collaboré ; il a remixé certains de tes sons, il a produit ce fameux premier album…

Je l’ai rencontré un soir au Phoenix, un bar en face du Rex à Paris. J’étais avec Oizo, on avait rendez-vous avec SebastiAn et So Me. Bertrand, je pensais qu’il avait 14 ans, et quand je l’ai vu débarquer tout velu avec sa petite barbe, je n’ai pas réalisé que c’était lui. À côté de lui, SebastiAn était là, complètement imberbe. On s’est tout de suite rapprochés. En fait, on a la même vision sur tout un tas de chose, une manière commune d’apprécier et de détester les choses. Et en même temps, on est complètement différents : lui s’efface volontiers et moi, j’aime ouvrir ma gueule. Et puis à côté de ça, SebastiAn est un putain de génie.

En 2007, tu es parti avec toute cette bande aux Etats-Unis pour la tournée des Justice. Tu as un souvenir particulier de cette aventure ?

Bah, il y a ce fameux épisode filmé dans A Cross the Universe où je suis en calebard et en lunettes de soleil dans une villa de Los Angeles en train de faire du saxophone avec un vase sur un son de fou. A côté de moi, il y a Gaspard avec une serviette autour de la taille qui fait semblant de jouer de la batterie. Ah putain, on était bien !

« Je suis même capable de chialer en matant la fin de E.T. l'extra-terrestre ! »

Dans cette bande, on trouve également Guy-Manuel de Homem-Christo, l’un des deux Daft Punk. C’est avec lui que tu as bossé sur le fameux « Nightcall ». Quelle est la genèse de ce morceau ?

C’est moi qui lui ai proposé de faire un morceau. C’était juste après la tournée des Daft pendant laquelle on avait bien accroché et il a été tout de suite chaud. Je voulais un truc sur lequel on puisse danser avec une meuf. Tu sais, je suis un peu fleur bleue parfois, j’aime bien me faire porter par un truc niais si c’est bien foutu et bien amené. Je suis même capable de chialer en matant la fin de E.T. l'extra-terrestre ! « Nightcall », je voulais que ce soit un slow, une ballade. J’avais un scénario en tête : un zombie qui viendrait roder autour de la baraque de sa femme, la regarderait reconstruire sa vie… avant de lui passer un coup de fil ambiance « Je t’appelle ce soir pour te dire… » Avec Guy-Man’, c’est la première fois que je ne bossais pas en slibard devant mon ordi. Putain, je me souviens que dans la pièce où l’on était, il y avait le piano de Michel Berger, et j’ai même composé le refrain dessus…

Et t’étais en slibard pour enregistrer la voix de Lovefoxxx ?

Mais la meuf, je ne l’ai même pas vu pour enregistrer, je ne suis pas allé à Rio ! Tout s’est fait à distance. Lovefoxxx, j’ai fini par la rencontrer il y a quelques mois à un de ses concerts.

Kavinsky s’interrompt et se lève soudainement. Il s’étire en libérant un hennissement bonnard. « Faut que j’aille pisser, j’arrive. » Au fond de la pièce, on entend le gros écho d’une éclaboussure continue. « Oh, va falloir appeler le Guinness là ! Je viens de faire le pipi le plus long du monde » gueule Kavinsky en se refroquant au loin. Puis il revient et se rassoit à l’aise. « Tu remarqueras que je me suis lavé les mains avant de reprendre l’interview. Je suis pas les Bloody Beetroots moi hein ».

Il reprend alors. Pour Drive, quand le réalisateur Nicolas Winding Refn et le mec qui s’occupait de la musique, l’ancien Red Hot Chilli Peppers, Cliff Martinez, m’ont appelé, j’ai dit banco. Putain, mais même moi j’aurais payé pour avoir mon son dedans. Le pitch du film était mortel : un mec au volant, avec des mitaines, c’est du tout bon ! Et puis Winding Refn quoi ! Je suis un fan de la première heure de sa trilogie Pusher et en plus, le gars m’a dit qu’il écoutait Nightcall dans sa caisse, pendant le montage du film.

À un moment où ça n’était pas vraiment connu…

Oui et non. À l’époque, notre concours de remixes avait eu un certain succès : on avait reçu plus de 650 morceaux. De tout hein. Reggae, ragga, muffin, pop, rock, n’importe quoi. De temps en temps, je me tape encore des barres à écouter une petite sélection de remixes en mode country qui me font pleurer de rire.

« Chevrolet Impala, hélico, casquette, clac clac, écran noir et boom, Nightcall ! J’ai chopé le genou de Skrillex en lâchant un “Yes !!!” »

Quel a été ta réaction quand tu as vu Drive ? T’as pleuré de rire en écoutant ton titre sur des images de Ryan Gosling ?

Je suis allé mater le film avec Skrillex. Le mec était à Paris et je lui ai proposé de venir avec moi à la projection presse à laquelle j’allais. Evidemment, on est arrivés en retard et on s’est foutus au premier rang. Je savais que mon son était pendant le générique, j’espérais juste ne pas l’avoir raté, sinon je me cassais. Plus les minutes passaient et plus je me disais que j’avais raté ce putain de générique. Franchement, au bout de douze minutes, s’il n’y a toujours pas de générique, c’est qu’il doit y avoir un petit souci. Et là, tout d’un coup : Chevrolet Impala, hélico, casquette, clac clac, écran noir et boom, « Nightcall » ! J’ai chopé le genou de Skrillex en lâchant un « Yes !!! » en mode « C’est oim les gars ! » Un truc de demeuré, comme si j’étais dans une colo de la mairie de Paris. J’étais comme un dingue bordel ! Et là, un mec, sorti de nulle part, a posé sa main sur mon épaule façon prise de Spoke dans Star Trek et m’a dit : « Le film, on aimerait bien le voir nous aussi, donc tu te tais ». J’ai ricané un peu nerveusement, et j’ai écarté la main du type. C’était une espèce de petit mec avec un sac Hewlett Packard en bandoulière et un cuir noir de fan des frères Wachoswki [les réalisateurs de Matrix, ndlr].

Revenons à la musique. En réalité, « Nightcall » consacre une sensation que l’on a depuis la première écoute de ton premier EP : ta musique, c’est du son à faire péter l’auto-radio, dans une Honda Civic, une Testarossa, une Chevy Imapala ou une Kangoo. Autophile le Kavinsky ?

Un trajet en bagnole, c’est vraiment la première image qui me vient à l’esprit quand je fais de la musique. C’est quand même une sensation de dingue de conduire en écoutant de la musique ! Avec ça, tu files des ailes à n’importe qui, on peut faire ce qu’on veut : on pleure, on rit, on crie. On ne doit rien à personne. J’ai vécu chez ma reum jusqu’à très tard et ma caisse, ma Honda Civic, c’était ma piaule à moi. J’ai dormi dedans un paquet de fois quand j’étais trop bourré pour rentrer. Je me faisais des tours de périph de dingue avec un disque à fond. Quand tu fermes les portes, t’as l’impression d’être dans un sous-marin, il n’y a pas meilleure acoustique pour écouter un album, pop, gospel ou branlette. Et puis le son avec toutes ces images qui défilent, c’est dingue. J’ai une anecdote qui relie Kavinsky et les bagnoles. Tu connais GTA ? Moi j’y jouais sur Dreamcast déjà. Bon, et ben, il y a quelques années, Rockstar [la société de développement du jeu, ndlr] m’a appelé pour récupérer le remix de Testarossa par SebastiAn pour les virées en caisses du personnage principal de GTA 4. En y repensant, effectivement, le son passait bien en voiture. Surtout quand t’entends le mec de la radio GTA : « And now, Kavinsky… » Ah putain, j’y croyais pas, je relançais le truc en boucle. Avec ça, je peux mourir demain. Mon petit frère aussi était comme un ouf ! Ça m’a fait aussi rire d’ailleurs qu’il y ait une connexion GTA-Kavinsky : parmi les jobs de merde que j’ai fait, j’ai été préparateur de commandes pour les magasins de jeux vidéos Micromania. Et des GTA 3, j’en ai chourave...

Les images de caisses, c’est sûrement ce qui t’a aidé à façonner l’univers qui perle à travers les tracks de ton premier album. Justement, pourquoi ce premier album n’arrive que maintenant, près de six ans après ton apparition sur les devants de la scène ? En fait, jusqu’à aujourd’hui, tu ne comptes que trois EP à ton actif. Pourquoi une telle parcimonie ?

Mais c’est un coup du sirocco ça ! Je suis une sorte de feignasse, discrètement bosseur. Je fais les choses tranquillement. Je n’ai pas l’impression d’avoir un boulot, je ne bosse pas comme si j’en avais un. Et je ne prends pas de RTT – ou alors j’en prends trop. En fait, je ne me fixe pas de calendrier, pas d’ultimatum. Je n’ai pas une conception industrielle de la façon dont je dois faire ma musique. Je fais les choses quand je veux. Et surtout, je ne les fais pas quand je ne veux pas les faire. Dans ces cas-là, je suis souvent au resto.

Ton premier album devrait sortir au printemps. Qu’est ce qui t’as poussé à finalement t’embarquer dans la construction d’un tel projet ?

Disons que mon album était fini à 75% avant l’été dernier [été 2011, ndlr] et que Drive m’a filé un coup de boost pour le terminer. Mais moi, je ne me suis jamais engagé seul dans cette démarche, je m’en foutais un peu. C’est mon producteur et mes potes qui m’ont lancé, dont bien sûr SebastiAn.

« Moi, tu me ne feras jamais danser de la techno dans un club »

La musique de ton premier album est à l’image de ce que tu as fait jusque là : toujours aussi grave et lancinante. En l’écoutant, j’ai eu l’impression que tu avais pensé ce projet comme un gros doigt d’honneur affiché au nez et à la barbe des dancefloors…          

Ouais, ça n’a rien de dansant. Mais moi, perso, tu me ne feras jamais danser de la techno dans un club. Je ne suis pas très festivité, à part au bar. Quand je suis à une soirée, j’y suis pour le taf ou en train de boire des coups, qu’on se le dise, je ne fais pas de la techno. D’ailleurs, je trouve ça con qu’iTunes ait mis Nightcall dans la case électronique, ça n’a rien de vraiment électro.

L’une des petites dingueries de ce premier l’album, c’est la présence de Havoc, la moitié de Mobb Deep, sur l’un des titres. Comment as-tu fait pour choper le mec ?

À l’époque où j’étais coincé dans ma banlieue, j’écoutais du rap, dont beaucoup de Mobb Deep. C’est donc à eux que j’ai pensé pour l’album. Le problème, c’est que lorsqu’il a fallu enregistrer, Prodigy, l’autre membre du groupe, était en taule. J’ai donc eu Havoc tout seul. Comme avec Lovefoxxx, le titre s’est fait à distance. Et quand je pense qu’à peine quinze jours après que le titre ait été bouclé, Prodigy sortait de taule…

Huit millions de vues sur Youtube pour Nightcall, Havoc sur un de tes tracks… en y repensant,  il est quand même bien loin le temps des baby-foot et du courrier chez Manpower et des livraisons de pizzas.

C’est pas mal de rencontres, qui font la liaison avec d’autres, tu t’entends bien avec eux… Le fait d’être dans un environnement plus ou moins sain et amical, avec ces gens-là, ça te donne envie de faire des choses…

Sebastian

Il est le partner in crime de Kavinsky. Les deux loustics se sont rencontrés sur Myspace et ne se lâchent plus depuis. Ils sont régulièrement fourrés ensemble, que ce soit à la table d’une bonne brasserie ou accoudé au bar d’un rade pourri ou d’un club qui clinque. Quand ils ne sont pas en studio. Sebastian, qui a déjà participé à l’enregistrement de plusieurs titres de Kavinsky ces dernières années, a produit son premier album, Outrun.

On s’est retrouvés sur un truc très con : un film de Bertrand Blier, Tenue de soirée. On a en commun un humour un peu daté, ambiance Professeur Choron. Vinco, c’est un type à l’ancienne comme ça, très franc du collier – Romain Gavras dit de lui que c’est « une caillera des années 60 ». J’aime ce type de caractère, très brut. Notre amitié s’est donc d’abord construite sur des affinités humaines plus qu’artistiques.

Je crois que c’est la tournée mondiale des Daft Punk –  on faisait leurs premières parties - qui nous a définitivement lié. Les Daft, qui sont plutôt discrets et posés, s'attendaient à voir deux artistes sérieux les accompagner et ils se sont retrouvés avec deux bonhommes un peu barrés, comme si on était au bistrot du coin. Vinco a foutu un tel bordel ! Parfois, il débarquait dans la loge où les Daft se transformaient en robots et faisait n’importe quoi avec les casques. On a aussi transformé le tour bus en espèce d’aftershow de Lionel Richie roulant, avec du champagne partout. Mais Thomas et Guy-Manuel se sont bien marrés je pense.

De toute façon, avec Vinco, ça explose toujours. Quand il débarque dans un restaurant, c’est assez rare que les serviettes ne se mettent pas à tourner au bout de cinq minutes. Si on jouait dans La Soupe aux Choux, Vinco serait Louis de Funès et moi, Jean Carmet. Lui en fait des tonnes et moi, je le regarde en rigolant. Ça fait six ou sept ans que je me marre comme un con à ses blagues. Je ne me lasse pas.

Il y a quelque chose de très ambiant chez lui. Et s’il peut paraître provocateur, c’est surtout qu’il teste les gens pour voir ce qu’ils sont vraiment. Tout ça révèle une vraie intelligence de la vie. Au final, traîner avec Vinco, c’est comme se prêter à un exercice de psychanalyse active ; quand on se cale avec lui en terrasse, on peut être sûr d’économiser soixante-dix euros de séance sur le divan. Par contre, on perd facile cent euros en cognac.

« Il débarquait dans la loge où les Daft se transformaient en robots et faisait n’importe quoi avec les casques. »

On a véritablement commencé à taffer ensemble après qu’il m’ait demandé de remixer Testarossa pour la soirée de lancement de son premier EP. Au départ, cela relevait plus d’une affaire de potes que d’un véritable boulot mené avec sérieux. Il ne débarquait pas chez moi avec tout son matos pour bosser sur un truc de précis, il m’envoyait des démos en ligne, me demandait de remonter la sauce de tel ou tel morceau.

À l’inverse de ceux qui l’entourent, comme Jackson et Oizo qui sont des types capables de claquer des morceaux incroyables en une heure et demi et passer rapidement à autre chose, Vinco, lui, a besoin de temps. Quand il produit quelque chose, ça vient de loin, c'est comme s'il filait une partie de lui, comme s'il donnait un de ses bras. À chaque fois qu’il bosse un titre, il a la tête dans le guidon ; il faut que cela soit exactement comme il veut sinon il aura l’impression de foirer son projet.

Pour construire son album, Vinco est parti d’une série d’images qui devaient former un univers, une sorte de film. Un film auquel la musique devait ressembler, et pas l’inverse. Il a lancé quelques pistes, a produit des bases sur lesquelles j’ai ensuite bossé en suivant ses indications - Vinco, c’est quelqu’un qui a des idées et qui sait indiquer les directions dans lesquelles il veut aller. Pendant un an, on a fait du Lego et du Tetris ensemble. Au final, son album colle à son personnage, c'est une bande originale qui marche parfaitement. On dirait  la bibliographie de Stephen King mise en musique.

Papa Lu

Le Lucien de « Luck of Lucien » des ricains d’A Tribe Called Quest et le Papa Lu maintes fois dédicacés par NTM, c’est lui. Rappeur, producteur, éminence grise, Lucien Revolucien est une figure aussi tutélaire que mystérieuse du rap mondial. C’est grâce à l’entremise de DJ Mehdi que ce dernier a rencontré Kavinsky. Depuis, ils ne se sont pas lâchés.

J’ai croisé pour la première fois Vinco au bar du Social Club. Moi, je ne le connaissais pas, je ne savais pas ce qu'il faisait dans la vie. Avec sa veste en jean, il m’a tout de suite rappelé des potes à l'ancienne, des mecs des années 80, ces bikers qui traînaient à Châtelet sapés comme dans les fifties. Vinco, ce n’est pas un type qui va débarquer avec la veste toute fraîche, le jean tout propre et les baskets toutes neuves hein. Ça, c'est pas du Vinco.

« Il incarne l’image que l’on a du titi parisien, ce mec qui vient des rues de Belleville. Il a cette gouaille à la Audiard »

Selon moi, il incarne parfaitement l’image que l’on a du titi parisien, ce petit mec qui vient des rues de Belleville. Il a cette gouaille à la Audiard, il parle du coin de la bouche façon « écoute mec, si on t'demande, tu dis qu'tu m'as pas vu hein ».

On s’est tout de suite entendus. C’était d’autant plus facile qu’on avait un tas de potes – et même une ex - en commun ! Au départ, je ne m’imaginais pas que Vinco puisse avoir une culture hip hop aussi aiguisée. Mais ça, je m'en suis rendu compte bien après l'avoir rencontré. Quand il m'a montré tous ses bouquins de graffeurs, j’ai halluciné. Pareil quand il s’est mis à me parler de Mobb Deep, de Blackmoon, de DJ Premier et des Beatnuts. En rap, le mec est vraiment à la pointe. Un jour, il m'a sorti un titre complètement dingue : « Cranium » du new-yorkais Gauge. C’est un vieux single de 1995 que seuls les puristes connaissent !

Pour sa musique, comme pour le reste, Vinco est un type qui n’a pas froid aux yeux. Il innove en permanence ; c’est un explorateur qui descend dans les caves les plus profondes, c’est un savant un peu fou qui fait des potions dont il n’a pas peur qu’elles explosent.

Aller en soirée en Vinco, c’est toujours une aventure. On a la sensation de partir en voyage.  C’est un vrai master of ceremony le bonhomme !

Si parfois il peut donner l’impression d’être un peu hors de contrôle, ça reste malgré tout quelqu’un de très posé, avec une vrai ligne de conduite. Il est très droit dans sa façon de considérer les gens, surtout ses amis. Il est comme un voyou qui vit selon un code de l’honneur, il a une vraie éthique. On peut être certain qu’il ne lâchera jamais ses potes. Quand on parle de poto, c’est forcément du Vinco. Du coup, on est obligés de rouler à fond avec lui.

D’une certaine manière, cela rejoint ce que je disais au début : Vinco, il est de l’ancienne école comme les mecs des années 80. C’est un peu le dernier des mohicans, les gars comme lui sont en voie de disparition aujourd’hui.

S’il n’avait pas été DJ, je pense qu’il aurait volontiers raconté des histoires. Il serait sûrement scénariste ou un truc dans le genre. Il écrirait des récits de rue, il mettrait en lumière les relations humaines, avec leur lot de joie et de chagrin. En fin de compte, Vinco, c’est quand même quelqu’un d’hyper sensible.

Guy-Manuel de Homem-Christo

Guy Man’, superman. Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié des Daft Punk fait aujourd’hui partie du panthéon de la musique française, prescripteur de sa nouvelle variété. Pas la peine de s’étendre sur le pedigree de ce célèbre anonyme à moins que vous soyez nés au fin fond du Pérou. Compagnon du team Ed Banger et de Pedro Winter – ce dernier a managé Daft Punk pendant un temps - Guy Man’ devait forcément finir par croiser Kavinsky à un moment ou un autre. Et vice versa.

Avec Thomas Bangalter [l’autre moitié des Daft Punk, ndlr], nous avons rencontré Vinco dans les loges du festival Pukkelpop en 2006. Ce soir-là, il y avait tout le monde : Soulwax, Pedro Winter, les Justice. Vinco traînait dans le coin ; il est venu nous serrer la main après notre concert. Il avait l’air assez content de nous croiser. Nous aussi : on était fans de « Teddy Boy », son premier single. En le regardant, c’est marrant, j’ai eu comme l’impression d’avoir à faire à un acteur, sans savoir si on était dans une comédie ou un drame.
 

« L’impression d’avoir à faire à un acteur, sans savoir si on était dans une comédie ou un drame »

Sa musique est identifiable dès la première écoute. Vinco s’est réapproprié ce son eighties si particulier et surtout, il a su le réactualiser tout en le combinant à un univers visuel solide. Pour moi, cette sorte de package relève plus d’une proposition cinématographique que musicale. Le fait que « Nightcall » se soit retrouvé sur la bande originale de Drive est une bonne illustration de cette idée je trouve.

Vinco nous a accompagné sur notre tournée mondiale en 2007 ; c’est un souvenir inoubliable.

On est devenus amis dans une ambiance de célébration intense. Je crois que Vinco, jusque-là, n'était jamais allé aux États-Unis ni au Japon - deux voyages qui étaient des rêves d'enfant. Ça nous a touché de partager ça avec lui. Je me souviens également de ce qui reste aujourd’hui comme le plus long fou-rire de toute ma vie, une heure non-stop de marrade avec lui dans le bus de la tournée. Mémorable.

La genèse de « Nightcall » est assez simple : Vinco m’avait demandé de lui produire un morceau et il se trouve que j’avais dans mon ordinateur un loop qui correspondait assez bien à son style. Tous les deux, on avait la même vision du concept auquel devait être adossée la chanson : donner vie à son personnage de zombie en le faisant parler et en le fondant dans une ambiance dark et mystérieuse. Pour l’enregistrement, Vinco s’est vraiment mis en mode « pro ». En fin de compte, bosser sur ce titre, c’était une manière de sceller mon amitié avec lui, mais aussi avec Sebastian et Sébastien Tellier qui ont aussi participé au projet.

Au final, Vinco, c’est un mec qui vit dans l'instant. Il sait ce qu'il aime et ce qu'il déteste, et il n’hésite pas à le faire savoir. S’il fallait le résumer en quelques mots, disons que c’est une grande gueule au grand cœur.