Lars von Trier : Lars et la Manière

Par Jean-Vic Chapus, avec Romain Blondeau - Photos, Nicolas Guerrin, DR

Lars von Trier : Lars et la Manière
Par Jean-Vic Chapus, avec Romain Blondeau - Photos, Nicolas Guerrin, DR

Quand il s’agit de parler du cinéaste danois Lars von Trier, le monde se divise en deux. D’un côté, ceux qui se régalent des scandales autour du bonhomme, ses folies, sa mégalomanie, ses relations difficiles avec ses acteurs. De l’autre, ceux qui voient en lui un réalisateur majeur. Évidemment, l’homme qui vient de sortir Nymphomaniac est bien plus complexe que ça. Enquête au Danemark, sur les traces d’un type qui ferait passer Stanley Kubrick et Ingmar Bergman pour des esprits purement rationnels.

(Portrait réalisé en novembre 2013)

Le Festival de Cannes 2011 avait tout pour se dérouler dans une ambiance à la coule. Un jury présidé par un Robert De Niro qui ressemble de plus en plus à un préretraité.Des favoris de la compétition officielle pas exactement connus pour se comporter comme despunks à chiens sous ketamine un soir de teknival – Nanni Moretti, les frères Dardenne, Alain Cavalier, Terrence Malick... Conséquence: difficile d’imaginer plus pépère que cette 64ème édition. Il suffisait seulement d’attendre que Lars von Trier joue son numéro. 18 mai 2011. Comme à son habitude, l’homme a débarqué sur la Croisette la veille de la présentation de son film, Melancholia. En camping car au départ de Copenhague. 1 405 kilomètres. Le Danois a toujours eu une peur pathologique des avions. Au quotidien suisse Le Temps qui l’interrogeait sur les raisons de cette phobie, il livrait un jour l’analogie suivante : « Pour moi les avions, ce sont comme les femmes. Je suis fasciné et en même temps terrorisé... » Les associations féministes ont dû adorer. Peter Schepelern, proche du réalisateur et critique au magazine cinéphile danois Ekko, éclaire: «Lars déteste la foule. Cela l’angoisse et peut lui faire perdre ses moyens. Alors vous vous doutez bien qu’une conférence de presse dans un lieu aussi chargé en électricité que le Festival de Cannes, ce n’est pas quelque chose qui le met dans les meilleures dispositions. » Vrai. Il suffit de revoir les images de la fameuse conférence de presse au Festival de Cannes de 2011 pour sentir le stress qui anime von Trier. Déjà, l’homme ressemble à une grosse taupe sortie de son terrier au milieu d’une sieste. Une taupe en tee-shirt noir qui plisse ses yeux derrière des lunettes rectangulaires, porte une barbe de trois jours et arbore un teint rougeaud. Une journaliste lui pose la question de ses origines allemandes, révélées par sa mère alors sur son lit de mort. Réponse de von Trier en roue libre : « J’ai longtemps pensé que j’étais juif et je me sentais bien, j’étais très heureux d’être juif (...) Mais bon, finalement, je n’étais pas juif et même si j’avais été un Juif, je crois que j’aurais été un Juif de seconde zone (...) Moi, je voulais bien être juif et finalement, j’ai découvert que j’étais un nazi, que ma vraie famille était allemande. Et bon, ça aussi ça m’a donné du plaisir (...) Que puis-je dire ? Je comprends Hitler. Il a fait des mauvaises choses mais je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer seul dans son bunker quelques instants avant sa mort (...) Ce que je veux dire, c’est que je comprend l’homme. D’accord, il n’est pas exactement ce qu’on peut appeler un brave type. Mais, sérieusement, je ne suis pas pour la Seconde Guerre mondiale, je ne suis pas contre les Juifs (...) » Dans la salle, quelques rires étouffés. La comédienne américaine Kirsten Dunst, en robe jaune, serre les dents et lève les yeux au ciel, visiblement navrée. Le gars Lars, lui, soupire bruyamment, histoire d’abréger la torture qu’il s’est lui-même infligé : « Ok ! Je suis un nazi, n’en parlons plus... »

La machine à broyer s’est mise en route

En deux minutes tout juste, le réalisateur de Breaking the Waves et Dogville s’est fait hara-kiri. Tout le monde le condamne ou le traite comme un pestiféré. Lars von Trier contemple le sol cannois se dérober sous ses grosses Pataugas, mais fait comme si de rien n’était. Le flegme nordique, certainement. Lors d’un shooting photo, il ne cache pas son malaise. À la nuée de photographes qui hurlent sur son passage « Lars ! Lars! Lars! Plus près de l’objectif!», il lève un poing rageur. Un poing sur lequel il a écrit en gros «F.U.C.K». Bel hommage au personnage de Robert Mitchum dans La nuit du chasseur, mais cette année les bonnes blagues de Lars ne passent pas. Sur la Croisette, le coup de chaud provoqué par LVT reléguerait presque les cochonneries supposées de DSK au second plan. Pour la première fois de son histoire, un cinéaste est désigné persona non grata à Cannes et doit dégager au plus vite. On le prie de reprendre le volant de sa caravane et de ne pas rester jusqu’à la proclamation officielle du palmarès. Malgré la repentance du réalisateur sous la forme d’un communiqué de presse – « Si j’ai pu blesser quelqu’un par les propos que j’ai tenus ce matin, je tiens sincèrement à m’en excuser. Je ne suis ni antisémite, ni raciste, ni nazi » – le voilà en route pour une traversée du désert. « Encore aujourd’hui je sais qu’il est très marqué par ce qui s’est passé en 2011. La machine à broyer s’est mise en route immédiatement parce qu’il était une cible idéale que depuis longtemps beaucoup de gens voulaient atteindre. Au début, à mi-journée, il n’a pas compris qu’il ne fallait pas prendre ça à la légère. En revanche, le soir, à la projection, il était mortifié. Puis après Cannes, quand ses enfants ont été harcelés à l’école, quand il a reçu une assignation en justice, il a vite compris le choc qu’il avait provoqué!» Depuis l’explosion en plein vol, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, a plusieurs fois eu l’occasion de reparler avec Lars attacks de ses propos «nazi friendly», et de leur impact désastreux sur son image.

Il s’est enfui au générique

Peut-être aussi évoquent-ils leur première rencontre. Ça se passait en 2003, un temps où Frémaux prenait tout juste ses marques comme délégué artistique du Festival de Cannes. Cette année-là, Lars Von Trier présentait Dogville, premier film de sa trilogie USA – Land of opportunities. À l’époque le Danois recommençait à détester les États-Unis, leur impérialisme, leur guerre contre le terrorisme dans laquelle ils avaient entraîné le Danemark, et George W. Bush surtout, que le Scandinave a plusieurs fois traité de «trou du cul». Bref, von Trier voulait tordre le cou au mythe du rêve américain. Nicole Kidman était l’actrice principale de ce long métrage filmé comme une pièce de théâtre, sans décor naturel et sans prise de son autre que les dialogues. Une folie. Lors de sa projection, le public du Festival avait été soufflé par l’œuvre au noir. Devant tant d’unanimité, von Trier avait failli vomir. Frémaux se rappelle de cette crise de panique: «Il s’est enfui au générique pour échapper aux acclamations, je l’avais réprimandé comme un gosse!» Au lieu d’une deuxième palme d’or à Cannes [Elephant de Gus Van Sant sera le gagnant cette année-là, ndlr], ce film vaudra au Danois un honneur non souhaité: Dogville aurait inspiré le carnage sur l’île d’Utoya (77 morts) et serait un des films favoris de son auteur, le Norvégien au visage de cire, Anders Behring Breivik. Pas facile à encaisser. Frémaux à la rescousse d’un cinéaste incompris : « On se trompe à faire un portrait de Lars von Trier en provocateur. Parce qu’il vient de Copenhague en camping-car et qu’une année, il avait demandé à ce qu’on joue L’Internationale sur les marches?» On ne va pas se mentir: il y a sans doute de ça.

Boire du schnaps et jouer au tennis

«Le premier jour où j’ai rencontré Björk, au lieu de me dire bonjour, elle m’a lancé un regard mauvais et elle a craché par terre. » Lars von Trier

Plusieurs histoires au sujet du Scandinave lui donnent des airs de réalisateur qui boxe dans la catégorie des plus gros tarés du cinéma mondial. Une année, en goguette à Cannes, l’homme avait demandé à une chorale locale d’accompagner sa montée des marches en jouant, L’Internationale, le chant de ralliement du parti communiste. Chouette symbole. À un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de Roman Polanski, Lars avait répondu tout guilleret : « Ce monsieur ressemble quand même à un nain ! » Mais si on veut s’en payer une bonne tranche avec Lars- le-dingo, rien de tel qu’un petit retour sur ses relations atroces avec certains de ses comédiens. Abdellatif Kechiche, ouvre bien tes oreilles, c’est cadeau. Le plus célèbre épisode de la série «Lars contre la noble profession d’acteur» concerne, évidemment, ses prises de bec avec la chanteuse et comédienne Björk. Ça s’est passé avant, pendant et après le tournage de Dancer in the Dark [Palme d’or à Cannes en 2000 et prix d’interprétation pour Björk, ndlr]. Sur le journal de bord qu’elle tenait pendant le tournage, Catherine Deneuve – qui a dû quand même croiser la route de quelques grands malades – écrit : « Lars est là, à l’aéroport, il attend Vibeke [Windelov, la productrice], il n’a pas tourné, il est cassé par ces relations conflictuelles et violentes, il a démoli une télé. Björk l’a traité de lâche, la semaine dernière de tyran, et ce lundi, il n’a pas tourné. Vibeke revient d’urgence d’Italie. Réunion au sommet ce soir chez Björk vers onze heures, il me dit que les choses se sont un peu arrangées, elle tournera demain. » Von Trier à l’édition anglaise du magazine GQ: «Vous savez, le premier jour où j’ai rencontré Björk, au lieu de me dire bonjour, elle m’a lancé un regard mauvais et elle a craché par terre. Le niveau d’hostilité qu’elle me renvoyait était absurde. » Björk avait surtout l’habitude d’arriver en retard sur le plateau, voire de carrément sécher des jours de tournage. Et quand elle se pointait, c’était accompagnée d’une équipe de managers, maquilleuses personnelles, assistants, etc. Pour von Trier le diplomate: « Ensemble, ces gens se comportent comme des terroristes ! » Un jour pour expliquer une absence, la dame prétexte : « Une fête techno, sur une île, à danser jusqu’à pas d’heure... » Forcément, cela ne le fait que très moyennement pour le Danois qui a l’habitude d’être le maître incontesté de ses films. Un jour, Lars von Trier débarque, la bave aux lèvres, dans la caravane qu’occupe la diva, fonce vers la télé et détruit le récepteur à coup de massue. Mais ça ne s’arrête pas là. Alors que Björk est prête à tourner une scène, un assistant vient l’avertir que Lars ne viendra pas : « Il préfère boire du schnaps et jouer au tennis. » Possible qu’il y ait eu le même genre de tension avec Nicole Kidman sur le tournage de Dogville, puisque l’ex de Tom Cruise a refusé poliment à von Trier de retenter l’expérience une seconde fois avec lui pour Manderlay. Et, si l’on croit une récente interview donnée par Charlotte Gainsbourg à Vanity Fair, il s’en est fallu de peu pour que la compagne d’Yvan Attal ne renvoie dans les cordes celui avec qui elle a tourné dans Antichrist, Melancholia et Nymphomaniac. Verbatim : « Il y a deux choses que je n’ai pas accepté de faire sur Antichrist, je vais utiliser des mots crus, mais il fallait branler un homme qui n’était pas Willem Dafoe, une doublure, un acteur porno et puis il fallait que je sois dans le même plan que cet acteur qui se branlait lui- même. Là, ça allait un peu trop loin (...) »

Il veut toujours la star du moment

Que Charlotte Gainsbourg se rassure, il arrive que le caractère, disons spécial, du cinéaste vis-à-vis de la profession d’acteur prenne des formes plus bizarres encore. C’est ce qui est arrivé au comédien John C. Reilly quand il s’est pointé – ravi de tremper le pied dans ce fameux cinéma d’auteur scandinave, sur le tournage de Manderlay (2004). À l’arrivée du comédien américain sur le lieu du tournage, à Trollhättan, en Suède, il y a fête. John C. Reilly prend ça pour un sympathique comité d’accueil à la nordique. Sauf que pas du tout. Si tout le monde célèbre quelque chose, c’est Lars et sa journée de pêche fructueuse, au cours de laquelle « il a attrapé la plus grosse truite imaginable ! » John C. Reilly raconte alors qu’il ne mange pas de viande et qu’il est engagé pour la défense de la cause animale. En joie, von Trier lui fait cette confession : « Dans le scénario, il y a une scène où on tue un âne vivant et on le découpe. Ok ? » Scandalisé, l’acteur quitte le film précipitamment. Derrière, Von Trier et ses équipes seront obligés de justifier : « L’âne sacrifié était déjà très malade, en fin de vie. Il a été tué face caméra par un vétérinaire certifié... »

Peut-être tout simplement que pour supporter la fameuse touche von Trier, il faut être soi-même borderline. Ou aventurier dans l’âme. Jean-Marc Barr a commencé à collaborer avec le cinéaste quasiment au début de sa carrière de réalisateur, à la fin des années 1980. À cette époque, le comédien sort du succès du Grand Bleu. Il n’est pas plus à l’aise que ça avec ce statut de poster boy pour adolescentes que le business veut lui coller. Ses rêves de cinéphiles le poussent plutôt à signer un bail avec un nouveau Cassavetes ou un jeune Bergman, plutôt que de se taper, ad vitam aeternam, la honte en combinaison de plongée, les yeux dans les yeux avec Jean Reno. Ça tombe bien, Lars von Trier, lui, cherche à collaborer avec des stars pour voir s’il serait possible de salir leur image. Proposer à Barr le rôle de Leopold Kessler, personnage principal d’Europa et contrôleur des wagons lits sur une ligne ferroviaire allemande en pleine Seconde Guerre mondiale, dans un film expérimental en noir et blanc, ça sent le bon coup. Barr : « Lars m’a appelé pour organiser une rencontre à Copenhague. J’y suis allé, en 1989 je crois. On a déjeuné ensemble. J’avais la particularité d’être moitié Européen, moitié Américain. Il voulait déjà faire un cinéma sans frontière de langue. Et il était le seul à l’époque, enfin avec Luc Besson, mais bon lui le faisait avec plus de profondeur artistique. Il veut toujours tourner avec les stars du moment, et la star du moment, c’était moi. Il n’avait pas pris Le Grand Bleu au sérieux mais je l’intéressais ! Et comme moi, je rencontrais un type très intéressant, avec un grand sens de l’humour, complètement dans la subversion, exactement ce dont j’avais besoin après Le Grand Bleu, ça a été le début d’une vraie histoire. »

Viens en gangster et en fermier

«Il ne faut pas croire ce que disent les médias: s’il est exigeant, il est toujours respectueux envers les acteurs, il est toujours dans l’amour ! » Jean-Marc Barr

Encore aujourd’hui, Jean-Marc Barr ne se remet pas de ce premier contact avec LVT et en parle comme de sa vraie découverte du cinéma. Mots de passe de la méthode : relâchement, hédonisme, esprit de famille. «Sur Europa, c’était génial, comme sur tous ces tournages : on travaille de neuf heures à seize heures, c’est réglé très méthodiquement, tout est hyper organisé, respectueux des codes, mais ça se fait dans une joie très scandinave. À l’opposé total de ce que tu trouves sur les tournages américains ou français. On est resté proches, on a continué à faire des films ensemble, parce qu’il veut créer une famille, tu comprends. De relations de travail, ça devient très vite des relations intimes. Udo [Kier, comédien, ndlr] est parrain de la petite Agnès. Moi je suis parrain de ses deux garçons. Il ne peut pas supporter de ne pas être dans des relations intimes avec ses acteurs, il a besoin que l’on soit assez proches pour que l’on puisse accepter des sacrifices, de se soumette à sa vision. Il ne faut pas croire ce que disent les médias: s’il est exigeant, il est toujours respectueux envers les acteurs, il est toujours dans l’amour ! » L’amour n’empêche pas malgré tout quelques petits arrangements avec la normalité ou la logique. Après tout, Lars von Trier reste Lars von Trier. Comprendre, même quand les choses ont l’air de rouler sur de bons rails, on n’est jamais à l’abri d’une dinguerie. « Je me souviens de Dogville, j’avais un tout petit rôle, et pour ma première prise avec Udo, Lars vient me voir et me dit : “On arrête, putain, même après tout ce temps, tu n’as toujours pas appris ton métier.” Mais c’était drôle, pas vraiment méchant. Pareil, un jour sur le tournage de Manderlay, j’avais une ou deux scènes à faire. Il m’appelle à neuf heures du matin : “Viens sur le plateau habillé en gangster.” Je passe au costume, maquillage, je fais une heure de route, et une fois sur place il me dit : “Non, en fait, c’était en fermier que je voulais que tu sois.” Rebelote : je reviens à l’hôtel, repasse par le costume et le maquillage. Une fois sur le plateau, il me dit : “Alors tu vas te mettre derrière la maison et faire semblant de planter un truc, de faire ton potager.” Mais la caméra ne venait jamais derrière la maison, je n’étais même pas dans le cadre, sur le lieu du plateau ! Il voulait juste s’amuser avec moi, c’était du jeu. Je n’ai rien dit, je ne me suis pas énervé, et ainsi, j’ai gagné. Udo, lui, il s’énerve. Je ne dirai pas que ça fait de Lars un manipulateur, mais c’est un gars qui joue et veut te pousser dans les cordes. »

Paranoïaque, mais surtout très dépressif

Apparemment, cela n’a pas trop changé avec Nymphomaniac, sans doute le film qui a été le plus attendu de LVT à ce jour. Jean-Marc Barr au bord de l’extase: «Lars m’avait téléphoné. “Je veux que tu joues deux jours sur Nympho.” Je lui ai dit que si c’était pour tourner deux prises, et me taper tout le voyage depuis la Californie en classe éco, il pouvait courir. Puis, il m’a envoyé le scénario. Et là, le choc. C’est un chef-d’œuvre, qui va faire passer tous les autres films sur la sexualité pour du Disney. C’est du Pasolini, des Contes de Canterbury et de la philosophie. C’est un film plein de sagesse et d’humour dans sa manière d’aborder la sexualité, très dans son temps. Provocateur et très sage. Lars reste hyper catho dans sa manière d’aborder le sexe : il veut des gros plans sur des acteurs en train de s’embrasser, et des gros plans sur les pénétrations assurées par des acteurs pornos. » De ce film attendu pour le 1er janvier, on ne saura pas grand-chose d’autre. Car Lars von Trier a décidé de se taire. Mais aussi car son génie passe par un marketing en amont qui n’a rien à envier au lancement d’un disque de Daft Punk ou d’une série sur HBO. Le sex appeal d’un long métrage racontant la vie d’une nymphomane, de sa jeunesse à l’âge adulte,sans doute. Pour faire la promotion du film censé réinventer le concept du porno pour cinéphiles, le réalisateur et son crew ont donc sorti la grosse cavalerie. D’abord une série d’affiches teasers avec, en gros plan, le visagedes acteurs au moment de jouir. Ensuite des bandes annonces chapitrées qui excitent forcément la curiosité. Enfin, quelques rumeurs de censure au sujet d’un film qui durait cinq heures, à l’origine, et aurait été amputé d’une heure entière. Au milieu, des projections privées auxquelles plusieurs proches du cinéaste triés étaient conviés. Seule condition pour y assister : signer un protocole garantissant le silence. Peter Schepelern, l’ami de longue date: “Oui, je l’ai vu. Certaines scènes sont sans doute trop longues, notamment une parlant de la mort d’un père, mais sinon c’est impressionnant ! »

Avec ou sans la hype autour de Nymphomaniac, il plane désormais autour de von Trier une aura mystérieuse. Celle d’un grand cinéaste retiré du monde réel, comme l’était, avant lui, un Stanley Kubrick ou un Ingmar Bergman. Peter Schepelern : « C’est fini. Il ne parlera plus à la presse. Sa seule façon de communiquer avec le monde extérieur, ce sont les films. Quand il ne tourne pas, il déprime. Des crises d’angoisse, des lubies bizarres, des périodes où il ressemble à un zombie. Seul le fait d’être sur un plateau ou d’avoir une caméra à la main l’empêche de sombrer ! Lars le dit d’ailleurs souvent en rigolant : “ Je suis moins doué pour les choses de la vie que pour le cinéma ! ” » Jean- Marc Barr complète le tableau d’un génie reclus : « Il reste chez lui au Danemark. Parfois, il va en Suède, en Allemagne, mais il a du mal à changer d’environnement. C’est quelqu’un de très retranché. Un peu paranoïaque mais surtout, parfois très dépressif. Il y a des moments où il veut m’expliquer la nature de ses troubles, mais je ne peux pas comprendre, je suis quelqu’un de beaucoup plus rationnel. Une fois, il est devenu très déprimé et s’est enfermé pendant des mois parce qu’il pensait qu’il allait mourir d’un cancer. Je trouvais ça égoïste, je lui ai dit. »

Cinéaste, c’est de la merde

Ceux qui connaissent mieux l’homme que le mythe vivent quasiment tous au Danemark, à Copenhague ou dans ses environs. Le cinéaste le plus jeté du monde appartient paradoxalement à ce pays qui glane, chaque année depuis 1973, le titre honorifique de « Pays où les gens sont le plus heureux. » Pas le moindre des paradoxes quand on creuse la noirceur de Lars von Trier. Alors nous sommes allés à Copenhague. À deux heures d’avion de la France, une ville qui fonctionne sur un faux rythme. D’un côté, le pays où l’on paie le plus d’impôts au monde sans que personne ne s’en plaigne. De l’autre, un État qui assure 80% de son salaire pendant deux ans à celui qui vient de perdre son emploi. Au Danemark, on sait se réserver des plages horaires, disons pas dégueulasses, pour les loisirs. La détente, l’introspection même. L’avantage sans doute d’une durée de travail moyenne fixée à 33 heures par semaine. À part ça, des groupes de cyclistes, des façades pastel et pas mal de cafés jazz. Ça et la nuit qui tombe à partir de seize heures dès novembre. « Bienvenue dans un pays qui s’apprête à entrer de plain-pied dans des mois de tristesse consécutive », nous dira un jeune homme rencontré sur place.

«Ses films sont souvent incompréhensibles, comme un tableau sophistiqué, mais il y a du sexe, de la violence, des larmes. Purement sensuel, comme la vie danoise ! » Nikolaj Feiffer

Il y a quelques années, LVT a décidé de se réinstaller en famille dans sa maison d’enfance, à Kongens Lyngby, une banlieue bucolique de Copenhague. Des espaces verts, un musée de l’agriculture. Quand il sort de sa tanière, c’est pour effectuer quelques courses ou des promenades du dimanche avec son actuelle épouse Bent Froge et leurs trois rejetons. Son autre manière de souffler, c’est de pagayer sur son kayak sur un petit cours d’eau à quelques bornes de chez lui. Les yeux grands ouverts, il regarde le paysage qui défile ; moulins à vent, usines désaffectées. Malgré le caractère, disons culte, de son cinéma, Lars Von Trier est devenu une sorte de gourou invisible pour toute une génération. Des étudiants en cinéma du monde entier, font parfois le déplacement jusqu’à Copenhague et mettent des heures à essayer de localiser la maison du maître à Kongens Lyngby pour tenter de l’apercevoir. Il arrive même que certains viennent lui demander de les engager sur un de ses tournages. « Je vais te raconter une anecdote typiquement von Trier, lâchera un soir dans un café jazzy du quartier de Noereport, Nikolaj Feiffer, dandy chevelu de 33 ans, et lui-même réalisateur pour la télévision depuis ses études à la Danish Film School [l’école de cinéma de Copenhague où von Trier a lancé sa carrière, ndlr]. J’ai un pote français avec qui j’ai fait mes études de cinéma. Il s’appelle Samanou Hacheche. C’est un disciple de l’infâme von Trier. Disciple au sens presque biblique du terme, hein! Un jour, Samanou a trouvé l’adresse de von Trier, Google Maps, tout ça... Il a sonné à sa porte et, là, von Trier est sorti de chez lui en robe de chambre, l’air défoncé, enfin sous médicaments. Mon pote lui a dit “Monsieur Trier, j’ai voulu m’installer au Danemark pour vous rencontrer et devenir cinéaste à mon tour !” Lars a grommelé “Oh non ! Encore une groupie !” Quelques jours plus tard, il l’engageait quand même comme assistant sur Antichrist. Il lui a juste dit “Si tu veux bosser, surtout ne raconte pas que tu veux être cinéaste. Cinéaste? Pfff, c’est de la merde! Dis que tu veux être producteur, on va te trouver du travail ! ” » Possible d’ailleurs que l’aura de von Trier dépasse de beaucoup les chiffres d’entrées que ses films enregistrent au box office. Peter Schepelern: «Au Danemark, Lars a un statut particulier. Tout le monde le connaît et peut le saluer dans la rue, mais, en même temps, son succès n’est pas incroyable. À part pour Breaking the Waves ou Dancer in the Dark, la moyenne d’entrée sur le ter- ritoire scandinave pour un film signé Lars von Trier, c’est 80 000 billets vendus, pas plus...» Pas énorme, dans un pays où la production télé et cinéma foisonne. Pour preuve, les séries Borgen, Real Humans, The Bridge, The Killing. Sans non plus oublier les excellentes réputations à l’international qu’ont des réalisateurs comme Susanne Bier, Thomas Vinterberg et bien sûr Nicola Winding Refn. Mais Nikolaj Feiffer résume une réalité qui dépasse largement les contingences comptables : « On se sent moins proche d’un Nicola Winding Refn que d’un von Trier. Winding Refn, c’est le frimeur qui est allé briller aux États-Unis. Il aime le cinéma de Scorsese et toute sorte d’action movies américains. Von trier, lui, c’est plus compliqué. Ses films sont souvent incompréhensibles, comme un tableau sophistiqué, mais il y a du sexe, de la violence, des larmes. Purement sensuel, comme la vie danoise ! »

Est-ce que je vais mourir dans mon sommeil ?

Mais qui est vraiment Lars von Trier ? Personne, car au départ il n’existe pas. À la place, un gamin né sous le nom de Lars Trier. Un gamin dont la fêlure porte un prénom : Inger. Quand on lui demande d’évoquer le souvenir de sa mère, le cinéaste serre les dents et balance, presque sans émotion: «C’était une garce, une véritable salope manipulatrice. » Inger Host – son nom de jeune fille – est surtout connue dans ses jeunes années pour avoir été une fervente marxiste, surtout. Le genre à passer des soirées entières à vanter le miracle social de l’ancienne URSS. Après des études d’économie politique, elle prend sa carte au parti communiste. Dans la foulée, elle participe à pas mal d’actions liées à la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Les autorités allemandes qui occupent le Danemark lancent des avis de recherche contre elle. On veut la faire passer devant un peloton d’exécution. Pour échapper à cette destinée, la jeune femme est obligée de quitter le Danemark et s’installe temporairement en Suède. Sur place, elle fait la connaissance d’Ulf Trier, un type nettement plus classique dans son genre. Social démocrate farouche d’origine juive, Ulf n’est pas exactement quelqu’un qui brille à première vue par son charisme. Malingre, un sourire triste, plus à l’aise pour le second degré que pour les grands engagements. De retour au pays, au sortir de la guerre, les deux se marient et intègrent le ministère des Affaires sociales. Ils s’installent à Kongens Lyngby. C’est là que vont naître deux fils, Ole en 1945, puis le brave Lars, onze ans plus tard. L’aîné serait aujourd’hui homme de ménage pour la société de production cofondée par Lars, Zentropa. La légende raconte que lorsqu’il croise dans ces studios une Catherine Deneuve ou une Nicole Kidman de passage en Scandinavie, l’aîné Trier surjoue le pauvre clodo à moitié débile qui, sans la bonté de son frère, ne serait arrivé à rien. Cela fait toujours une drôle d’impression, mais la vérité c’est qu’Ole est aussi malin et manipulateur que son petit frère. Quand il parle (rarement) de son enfance, Lars a le regard qui se durcit. Au vrai, son éducation n’était pas exactement un modèle d’équilibre et d’harmonie. La faute sans doute à la mère, Inger, qui a décidé d’appliquer à l’éducation de ses enfants des principes de bonne baba cool. Il y a les virées impromptues sur les plages de naturistes pour « Libérer le corps et les esprits des en- fants ! » Il y a aussi ce crédo auquel Inger ne déroge jamais : « Ne jamais mentir à un enfant et lui parler comme à un adulte responsable ! » Dans le cas de Lars, cela donne cette confession amère a posteriori qui résonne comme une explication à son malaise : « J’aurais eu besoin d’être rassuré, mais ce n’était pas le genre de ma mère. Quand je m’endormais je lui demandais “Est-ce que je vais mourir dans mon sommeil?” Et là, elle me répondait qu’effectivement, beaucoup de personnes pouvaient mourir dans leur sommeil, d’arrêt cardiaque, de congestion cérébrale ou d’embolie. Pour les enfants le risque était plus faible, mais il existait... »

Les bons gènes artistiques de l’Allemand

Dans le livre Lars von Trier, le provocateur [de Jean-Claud Lamy, Éditions Grasset, ndlr], Lars expose : « Il fallait que je m’invente une discipline, que je me force à étudier. Le poids de la liberté totale, c’est trop lourd à porter pour un enfant. Mes difficultés psychologiques se trouvent sans doute là!» Parce que la mère a la main sur la vie de famille et que le père n’est pas exactement du genre à l’ouvrir, la tendance chez les Trier peut se résumer ainsi: «Fais ce que tu veux, on ne te brimera en rien!» À cause de cela, le jeune homme traverse son enfance et son adolescence à distance. Entre crises d’anxiété et déprime carabinée qui lui arrivent sous forme de maux de têtes. Dans le contexte de l’époque – les années 1960 sur lesquelles pèse la Guerre Froide et sa menace nucléaire –, il arrive même au futur cinéaste de se planquer des heures durant sous la table du salon. Le reste du temps, Lars tâte un peu de catholicisme et a le cafard entre les murs de l’école rigide de Lundtofte. Il se dit surtout que le judaïsme est peut-être son vrai truc. Parce que le gamin admire sa façon de tout réduire à un trait d’esprit. On le voit parfois se balader dans les ruelles de Kongens Lyngby coiffé d’une kippa. Cette identité vole en éclat quand Lars a 19 ans. Il est appelé à veiller sur sa mère qui vit ses derniers instants. Inger a des tubes dans la bouche et le nez, et respire avec difficulté. Il lui reste quand même assez d’énergie pour révéler à son fils que son vrai père ne s’appelle pas Ulf Trier, mais Fritz Michael Hartmann, magistrat de Copenhague d’origine allemande. « Elle en a profité aussi pour me donner cette justification. Elle avait choisi de me concevoir avec cet allemand parce qu’elle trouvait qu’il avait des bons gènes artistiques. Cela pourrait avoir une influence sur ma vie future. En tout cas, c’est ce qu’elle a prétendu ! » Jean-Marc Barr sait que cette histoire est certainement la plus constitutive du personnage qu’est devenu Lars von Trier par la suite : « Toute sa vie il a cru être juif, il a créé son identité autour de cette question. Il m’a raconté ça la première fois que l’on a déjeuné ensemble à Copenhague. Quand il a appris qu’en réalité il n’était pas juif, deux semaines après la mort de sa mère, il se convertissait au catholicisme ! »

Un enfant, une fleur, un avion, la mort

Lars a 10 ans quand il emprunte une caméra qui appartient à sa mère. L’objet est une elmo standard 8 mm. Avec cette machine, il commence donc à expérimenter et transforme l’appentis de son jardin en studio. Le reste du temps, il glande, tâte de la peinture, écrit quelques tentatives de romans jamais publiés et décide de ne plus aller à l’école. Ce qui n’a évidemment pas du tout gêné sa famille. Quand il a 15 ou 16 ans, ses références s’appellent Edward Munch, Carl Theodor Dreyer et David Bowie. Au critique suédois Stieg Larsson, il confesse avec une certaine gourmandise: «À cette époque, j’étais fasciné par les habits des officiers de la Gestapo. Le look qu’on voyait dans le film de Liliana Cavani, Portier de nuit, mais qu’arborait aussi David Bowie. Mais je portais surtout ces fringues pour emmerder ma mère et ses saloperies de principes libertaires et gauchistes... »

Par ailleurs, le futur cinéaste se fait dépuceler par une Française plutôt libertine (« Quand elle venait me voir au Danemark, en train, elle me racontait qu’elle s’était tapée trois mecs pendant le trajet») et travaille parfois sur un chantier de construction de hangars à avion pour se payer de la pellicule. Les premières tentatives filmées du garçon ne ressemblent pas exactement à l’image que l’on peut se faire d’œuvres écrites et réalisées d’enfants ou de pré-ado. Trier version cinéaste pas encore sorti de l’enfance est déjà borderline. Plus proche en tout cas dans ses troubles d’un Hitchcock ou d’un Lynch que d’un Spielberg. À preuve, un de ses premiers courts-métrages réalisé façon do it yourself mélange des extraits du Jeanne D’Arc du maître Danois, Carl Theodor Dreyer avec des images tirées d’un documentaire consacré à la vie des cafards. Une autre de ses réalisations s’intitule En Blomst (Une fleur). Là encore, un scénario tordu, l’histoire d’un gosse qui va planter un bulbe de fleur, mais finalement, quand la fleur éclot, un avion de chasse s’écrase sur l’enfant. Un court métrage qui s’achève sur l’image de l’enfant baignant dans son sang. Peter Schepelern, très sérieux: «Vous connaissez ce petit film qui s’appelle Pourquoi tu essayes de fuir ce qu’on ne peut pas fuir ? Eh bien, Lars l’a réalisé quand il avait 14 ans, je crois. En 1970 ! C’est l’histoire d’un gamin qui meurt écrasé par une voiture. Au lieu de venir à sa rescousse, son meilleur ami préfère prendre la fuite. Il se réfugie chez un prêtre. Sauf que le gamin écrasé ressuscite d’entre les morts et revient pour se venger de son copain tellement lâche. Voilà ! On montre encore aujourd’hui ces petits films dans les écoles de cinéma danoises pour enseigner aux élèves ce qu’est réellement un génie singulier ! »

Lars, une erreur intéressante

«C’est sans doute facile à dire, mais la première fois que j’ai vu Lars, on sentait déjà qu’il avait un truc singulier pose Peter Schepelern, en sirotant un thé à la menthe dans la cafétéria du Centre National du Film de Copenhague. « À l’époque, j’étais un jeune professeur à l’université de Copenhague et j’enseignais le cinéma. Lars s’est pointé en cours avec, bon, un air à la Lars. Il avait 19 ou 20 ans, habillé tout en noir comme un fan de rock new wave. Il a maté la salle de cours avec un certain dédain, il a sorti deux ou trois sarcasmes et il s’est posé dans le fond. On pouvait voir qu’il était au dessus du lot, mais il ne faisait pas d’effort pour s’intégrer. Un type en même temps timide et vraiment arrogant. Il n’a pas trop changé. Il se sentait déjà cinéaste ! » Cela dit, au début des années 1980, Lars a dû s’y reprendre à deux fois avant d’entrer. Henning Camre dirigeait l’école à cette époque. Aujourd’hui, ce sexagénaire élégant aux allures de dandy émacié provoque : « La vérité, c’est que la majorité des membres du conseil d’administration de l’école ne voulaient pas de ce poseur entre nos murs. Clairement, il se prenait pour un auteur. Il avait beau avoir l’air effacé, on sentait le type avec un complexe de supériorité. On formait des bons petits soldats du cinéma et là, face à nous, un type avec des idées subversives, un type qui, en plus, vous dit droit dans les yeux qu’il aime les films sulfureux de Tarkovski ou Pasolini. Moi, j’ai milité pour qu’on l’intègre. Je me rappelle très bien ce que j’ai dit “Bien sûr que ce Trier est un risque pour notre institution, mais s’il devient une erreur, au moins on pourra dire qu’on a fait une erreur intéressante!” C’est comme ça que je les ai convaincu ! » Camre ne sera pas déçu. Si une certaine subversion a fait son entrée dans l’école de cinéma danoise, l’ambition aussi. Sur place, Trier laisse parler sa mégalomanie et ses obsessions. Première étape, il se rebaptise à cette époque von Trier. En hommage au réalisateur Erich Von Stroheim? Lars jure que c’est plutôt car il aime bien l’idée selon laquelle les meilleurs jazzmen ont tous rajouté une particule noble à leur nom: Duke Ellington, Count Basie... Il en profite pour pactiser avec quelques élèves aussi gelés que lui et devient même chef de bande. Le voilà lancé. Henning Camre : « La plupart des gens l’admiraient parce qu’il avait ce look pas possible tout en noir et qu’il était persuadé d’avoir raison sur tout et en toute circonstance ! » Nikolaj Feifer, le comparse réalisateur, se marre : « Je crois surtout que le passage de von Trier a rendu un super service à l’école, car il y avait pas mal de professeurs complètement timbrés qui attendaient qu’on révèle leur folie. Le passage d’un type hors-norme comme von Trier leur a donné le goût de faire n’importe quoi. Ils ont vu qu’il allait devenir un guide pour les générations à suivre ! » Les professeurs et dirigeants de l’école que le garçon cible sont parfaitement identifiés. Parmi eux, Henning Camre donc, dans le rôle du théoricien, dingue [il est ainsi décrit dans Erik Nietzche, une comédie autobiographique sur la jeunesse de von Trier, co-scénarisée par le réalisateur lui-même, ndlr]. Dans la bande avant-gardiste il y a aussi Mogens Rukow, professeur en écriture scénaristique de la Danish Film School. Selon plusieurs anciens élèves de l’école que nous avons contactés, Rukow serait « un génie qui professe un enseignement radical, mais aussi un type beaucoup plus alcoolo que Charles Bukowski ! » Ces deux-là accompagnés, dans l’ombre, par Lars von Trier et son ancien compère de promotion, Peter Aalbaek Jensen [bientôt en charge de la boite de production de von Trier Zentropa, ndlr], ont des grands projets. Ensemble, ils auraient théorisé rien de moins qu’une Nouvelle Vague du cinéma danois. La réunion au sommet en question a lieu en 1988. Un bon timing. Quatre ans avant, l’élève von Trier a été sélectionné dans les festivals prestigieux pour son premier long métrage, Element of crime. Il est à la mode. Nikolaj Feifer : « Leur idée c’était de profiter de la hype von Trier pour transformer tout le système du cinéma danois. Il fallait rationnaliser notre Nouvelle Vague. Le concept le plus génial de cette réunion arrosée c’était : “Maintenant, on arrête de former des artistes. Ça ne sert à rien pour le long terme. Quand on en repère un cinéaste doué, on lui adjoint un binôme, un type moins talentueux, mais qui sait faire du fric et appliquer des techniques marketing autour des films !” Tout le monde connaît cette histoire à Copenhague mais personne ne vous en parlera ! »

La Factory danoise

Tout le monde la connaît d’autant mieux qu’elle a eu une résonnance directe sur le monde du septième art à la danoise. La résonnance en question, c’est Zentropa, boîte de production crée par Von Trier et le plus pragmatique Peter Aalbaek Jensen. Les deux se complètent. Au premier, les folies artistiques et au second, la négociation des contrats et la façon de faire monter la sauce. Un ancien de la boite de production créée en 1992 se souvient : «Zentropa, c’est le système anarchiste et très réglementé dont von Trier a rêvé. Aalbaek pensait à la thune et von Trier, lui, débarquait à n’importe quelle heure, pas coiffé, parfois au volant d’une petite voiture de golf ! Par exemple, j’ai entendu des histoires comme quoi certaines stagiaires se baladaient topless, ou baisaient dans les bureaux. Vous imaginez l’ambiance qui régnait dans la Factory d’Andy Warhol, à New York? Zentropa, pendant quelques années, c’était aussi ça: une communauté de hippies qui expérimentaient et faisaient de la politique à travers leurs films!» Cette ambiance folle a sans doute mené au «Dogme», le plus beau coup de storytelling signé von Trier et consorts. En 1995, donc, Lars et ses potes balancent un manifeste en réaction aux films anglo-saxons et leurs effets spéciaux: «Nous ne tournerons qu’avec des caméras 35 mm, sans ambition esthétique aucune. Nos acteurs improviseront. L’image tremblera, etc.» Si les deux premiers ovnis du Dogme sont Les Idiots (de loin le Von trier le plus chelou) et Festen de Thomas Vinterberg (un diner de famille bourgeois tourne au règlement de compte), pas mal de cinéastes timbrés comme Harmony Korine ou Jean-Marc Barr vont suivre l’appel. Et au milieu, Zentropa se frotte les mains de la bonne aubaine. Malgré plusieurs demandes, Peter Aalbaek, considéré comme l’âme damnée de von Trier, n’a pas voulu répondre à nos questions, ni nous recevoir dans ses bureaux. À la place, un message de son assistante personnelle qui veut tout et rien dire en même temps: «Peter tient à vous faire savoir qu’il connaît Lars depuis 1988, ce qui, à cet effet, veut dire qu’il l’a rencontré juste après les deux premiers longs métrages de Lars et après les années d’école. Il ne peut rien vous dire de plus!» Dommage. On aurait bien aimé discuter avec l’homme des productions Zentropa et de leur caractère, disons éclaté: une série de pornos féminins lesbiens, des séries télé grand public, pratiquement tous les films signés von Trier, Thomas Vinterberg et consorts.

Attend-il l’apocalypse?

Ce qui n’empêche pas pour autant d’aller traîner devant Zentropa, juste pour sentir l’ambiance. Pour y accéder, il suffit de prendre le train à la gare de Noereport, sortir de la ville, direction Avedore. Dans les couloirs de la petite gare, le ton est donné : la boîte de production règne ici en maître avec des affiches de films retravaillées dans tous les couloirs, panneaux publicitaires géants portant l’estampille «Zentropa Production», et aussi une photo géante de Lars von Trier. À quelques minutes à pied d’une étonnante barre HLM futuriste. Pas trop loin d’une école de cirque, aussi. Ces studios, situés sur une ancienne base militaire, ressemblent à une ville dans la ville. Difficile d’y pénétrer. De l’extérieur, on peut quand même apercevoir des drapeaux de l’Allemagne de l’Est, des affiches d’Antichrist terrifiantes, des spots de lumières suspendus au plafond et une cantine d’entreprise où les tables sont décorées avec des chandeliers. Dans ce lieu entre le Disneyland gothique et un camp de guerre, Lars von Trier échappe à ce qu’il craint le plus : confort, consensus, compromis. Y attend-il l’apocalypse comme le personnage principal du magnifique Melancholia, avec les yeux grand ouvert ? Et d’ailleurs, ressemble-t-il à cette Justine, jeune femme blonde qui, le jour de ses noces, insulte son patron, démissionne de son boulot dans une agence de pub, baise salement avec un inconnu, pratiquement sous le regard de son mari ? Peter Schepelern : « Melancholia, lui ressemble, mais pour lui, c’est le prototype du film raté. Trop brillant, trop lisse et sans doute aussi trop personnel. Il ne comprend pas pourquoi les gens aiment ce film. Alors pour se protéger, il s’amuse à salir ce qu’il fait de beau!» Pourquoi von Trier, 57 ans, douze longs métrages à son actif et des tournages avec pas mal de stars internationales a-t-il autant de mal à rentrer dans le rang ? Thierry Frémaux, en mode lyrique : « Lars von Trier, c’est Nietzsche : un artiste, un poète, un homme qui réfléchit sur son temps. Et c’est cette réflexion, le fait souffrir...» L’analogie entre le cinéaste danois et le philosophe allemand qui appelait à abattre la morale occidentale n’est pas sans fondement. Surtout quand elle concerne un type dont la punchline la plus criante de vérité, à ce jour, reste : « Si ça intéresse quelqu’un de me foutre son poing dans la gueule il est le bienvenu. Je tiens seulement à l’avertir que je pourrais apprécier l’expérience. Il y a donc de bien meilleures façons de me punir ! »