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Portrait : Ainsi soit (Lauryn) Hill

Par Jean-Vic Chapus - Photos DR

Portrait : Ainsi soit (Lauryn) Hill
Par Jean-Vic Chapus - Photos DR

Des dizaines de millions d’albums vendus avant d’avoir atteint 25 ans, des amours tumultueux, une panne créative de quinze années et aujourd’hui une condamnation à trois mois ferme de prison pour fraude fiscale. il y a dans la vie de lauryn hill assez d’éléments pour que l’on pense un jour à en faire un biopic. la première vraie icône féminine du rap a été très haut, puis est tombée très bas. pour enfin mieux redécoller ?


Il y a plus d’une décennie, l’américaine Lauryn Hill marchait sur l’eau. Littéralement. Avec le trio The Fugees ou en solo, elle collectionnait les distinctions: Grammy Awards, disques de platine, concerts sold out à travers le monde, couvertures de ma- gazines, etc. Vous auriez tendu le micro à n’importe quel fan qu’il ou elle se serait extasié : « Elle perpétue une lignée de grandes icônes pour la culture black. Elle est du même moule que Martin Luther King, Marvin Gaye ou l’activiste Angela Davis... » Rien que ça. De leur côté, les anciens de la scène rap n’étaient pas en reste. Chuck D., leader de Public Enemy : « Vous savez, cette fille irradie sur le rap comme la lumière du soleil. Plus je l’entends, plus je la vois et plus je me dis qu’elle est la Bob Marley du XXIe siècle ! »

Naturellement, la société du spectacle tentera aussi sa chance pour s’approprier l’image parfaite de ghetto sister tout public que trim- balle alors Miss Hill. Cosmétiques, chaînes de fast food, sodas, streetwear, tout le monde est au taquet, tout le monde la veut. C’est simple, pour séduire une nouvelle génération, elle est la figure qu’il faut draguer. Hollywood aussi n’est pas en reste. Au mitan de la gloire Hillienne, les studios se souviennent opportunément que la jeune femme a eu l’honneur, à seulement 15 ans, d’interpréter une ado de San Francisco arrachée à la délinquance par la seule force du gospel et... hum... de Whoopi Goldberg travestie en nonne. Les décideurs du septième art ont du lourd à proposer à Lauryn. Le réalisateur Joel Schumacher (Chute Libre, Batman & Robin) lui soumet le rôle de Diana Ross dans sa tentative de biopic du célèbre girls band de la Motown, The Supremes. En vain. La production du blockbuster féministe Charlie’s Angels esquisse aussi un mouvement d’approche pour qu’elle re- joigne un casting féminin déjà formé par les deux blondes Drew Barrymore et Cameron Diaz. Là en- core, Miss Hill décline. Faut-il prendre cela pour de l’arrogance ? A priori, c’est tout le contraire. À travers tout ce qu’elle accepte et refuse, Lauryn Hill essaye de se construire un destin. Brique par brique. Elle se dit que les grandes voix qu’elle admire – Marvin Gaye, Bob Marley, Aretha Franklin, etc. – seront un jour à sa portée. Après tout, à l’époque, quand elle plane encore à cent pieds au dessus du commun des mortel(le)s, la jeune femme n’a pas encore atteint les vingt-cinq ans. Le temps et le talent travaillent pour elle. Ils peuvent même lui permettre quelques accidents de parcours.

Échec en direct

Au départ de cette histoire, il y a une gamine élevée à South Orange, une banlieue cossue et sans histoire du New Jersey. Seize mille âmes vivent ici et aucune pour dire que l’endroit ressemble à un ghetto. La preuve : des gros lascars comme l’ac- teur Kevin Spacey et l’auteur Paul Auster y ont passé leur jeu- nesse. La famille de Lauryn Hill n’est pas non plus très street culture, Yo ! et Gimme five, nigga dans son genre. Entre un papa consultant dans l’informatique et une maman professeur d’an- glais, on peut supposer que la jeune fille n’a jamais manqué de quoi que ce soit. Et certainement pas d’une éducation musi- cale aux petits oignons. En interview, la diva raconte parfois le rituel familial consistant à s’installer dans le salon, une fois le dîner terminé. Lors de ces occasions, tout le monde écoute reli- gieusement des classiques en vinyle de la Motown ou du label Stax. Parfois même, les Hill se mettent à entonner en chœur du Stevie Wonder avec la mère, Valérie, au piano. Résultat: toute jeune, la mini Lauryn se persuade que sa vie ne sera pas com- plète tant qu’elle n’aura pas chanté sur scène ou joué dans un film à grand succès. Et si possible les deux. Et si possible avec les honneurs. Il faut ce qu’il faut. Dans un article publié dans la version américaine du magazine Rolling Stone, Valerie Hill, sa mère, se souvient d’une anecdote. Lauryn a alors 13 ans et réussit à décrocher un passage dans le cadre du célèbre télécro- chet Showtime at the Apollo (sorte de Graines de Star à la sauce américaine, diffusé entre 1987 et 2008, par lequel sont pas- sés, entre autres, Notorious B.I.G., TLC, R. Kelly et Christina Aguilera). Pour l’émission, la gamine va chanter un vieux stan- dard de Smokey Robinson. « Le public a été plutôt dur avec elle et, une fois sortie du plateau, Lauryn a fondu en larmes. Pour la faire réagir, je lui ai simplement dit: “Écoute! Si à chaque fois que le public ne te fait pas un triomphe, tu te mets à pleurer, pose-toi des questions. Peut-être que cette vie d’artiste n’est pas faite pour toi!”» Valérie poursuit: «Et là, ma fille s’est mise à me fixer comme si j’étais une véritable extra- terrestre. Dans son esprit, que quelqu’un imagine, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle n’était pas faite pour devenir chanteuse lui paraissait aberrant. »

«Dans son esprit, que quelqu’un imagine, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle n’était pas faite pour devenir chanteuse lui paraissait aberrant »

C’est la même détermination qui pousse Lauryn, désormais étudiante à l’université de Columbia à New York, à s’engager au sein des Tranzlator Crew, une formation hip hop que cherche à lan- cer Prakazrel « Pras » Michel, une connaissance du lycée de South Orange, bientôt rejoint par son cousin Wyclef Jean, récemment débarqué aux États-Unis en provenance d’Haïti. À l’époque Lauryn ne pige rien au rap et à sa culture. Son truc à elle, c’est plutôt les versions old-school, Gladys Knight & The Pips, Curtis Mayfield et surtout le chef-d’œuvre de Marvin Gaye «What’s going on»

qu’elle écoute chaque soir, tel un rituel, pour s’endormir. Mais voilà, Lauryn commence à développer un béguin pour son aîné de six ans, Wyclef Jean. L’attirance est réciproque. Pour cette raison, mais aussi pour se lancer enfin sérieusement dans la car- rière qu’elle espère, la demoiselle est prête à sacrifier des heures sur ses cours de violon et de danse pour s’entraîner à se mettre dans les baskets d’un MC en écoutant des cassettes d’Ice Cube. Quand les Translators Crew  bientôt renommés The Fugees (Fugees comme diminutif de Refugees, les « réfugiés ») n’enregistrent pas leurs premières démos dans le grenier de la maison d’un de leurs potes à South Orange, Lauryn Hill réussit à rester concentrée sur ses études où, soit dit en passant, elle excelle.

Alliance calibrée et moment propice

«Au milieu des années 1990, les rappeurs que l’on faisait venir en promo à Paris étaient tous faits dans le même moule : des gros Ricains incultes et violents qui roulaient des mécaniques. Ils donnaient quelques interviews et partaient se planquer dans leur chambre d’hôtel pour fumer des blunts en matant CNN. Non, franchement les mecs étaient des terroristes... Et puis il y a eu The Fugees. Eux, ils ont redéfini le rap.» Celui qui parle, avec un bel accent sentant le pastis de midi, s’appelle Luc Vergier. L’homme a connu l’âge d’or des Fugees, mais aussi la mue de Lauryn Hill en superstar. Son poste d’observation privilégié : directeur artistique au sein de la maison de disque Sony. Encore aujourd’hui Luc Vergier se souvient du trio comme d’un groupe de rap différent. Pas du tout des mecs qui chiquent à la caillera pour imposer le res- pect autour d’eux. Plutôt des étudiants en hip hop option Gil Scott Heron et The Last Poets. Le genre à vouloir tout connaître. Quand les deux cousins Wyclef Jean et Pras Michel et leur « pe- tite sœur» Lauryn Hill débarquent en France, ils demandent aux employés de leur label de leur faire des cassettes avec les dernières nouveautés rap hexagonales. MC Solaar, IAM, Assassin, Supreme NTM, ils veulent tout écouter, tout décou- vrir. À Paris, The Fugees en profitent donc pour aller téter du rhum au goulot avec JoeyStarr et Kool Shen de NTM, discuter politique de la ville, Vélodrome et kung-fu avec les Marseillais d’IAM ou s’encanailler dans les clubs des Grands Boulevards avec quelques potes journalistes ou photographes. Luc Vergier : « Pras et Wyclef, c’étaient des sacrés fêtards. Ils sortaient jusqu’à pas d’heure dans les clubs, les bars, tout le circuit. Mais attention jamais d’excès, juste des trucs de mecs sociables et détendus. » Est-ce qu’ils emmenaient Lauryn faire la tournée des grands ducs avec eux ? « Bah non, Lauryn, elle, préférait rester dans son coin et économiser son corps. Ce n’était pas de l’absence de curiosité, mais elle a toujours été à part. Par contre, en studio, elle arrivait à l’heure pétante. Une véritable horloge. Moi, j’ai toujours cru qu’elle était plus mature que les deux autres, qu’elle attendait son heure ! »

À la sortie du premier album du groupe, Blunted on reality (1994), Lauryn a 19 ans. Il s’en vendra 50 000 exemplaires. Autrement dit, c’est un échec. Est-ce parce que Lauryn Hill a déjà entamé une love story avec celui qu’elle s’est aussi choisie comme pygmalion, Wyclef, qu’on la remarque moins que ses deux aînés ? « Faut pas croire hein, elle avait son petit caractère, nuance Luc Vergier. Elle était méfiante et limite sauvage parfois, mais surtout très polie. Qu’est ce qu’elle était polie! Respectueuse de tout le monde et vraiment professionnelle. Quand tu la voyais chanter des merveilles soul en seulement une prise de studio, tu te di- sais “La gamine, là, elle a quelque chose de super rare !” Pras et Wyclef, le savaient. Ils l’adoraient, mais surtout, ils la protégeaient à tour de rôle. Cela la rassurait d’être entourée par ces deux mecs. De toute façon, le groupe reposait sur ça : un rappeur super fort, Pras, un théoricien de la street culture et du hip hop, Wyclef, et une chan- teuse de soul à l’ancienne qui restait dans l’ombre. » Cela dit, c’est tout de même cette dernière qui va faire s’envoler The Fugees en 1996, à la sortie du second album The Score et sa pochette en forme d’hommage aux affiches des films de la trilogie Le Parrain. Pour les historiens de la pop culture, 1996 reste l’an- née où le rap semble enfin en passe de supplanter le rock dans l’esprit des gamins de banlieues pavillonnaires: Kurt Cobain s’est suicidé depuis deux ans, Tupac Shakur et Bigie font les mâles en attendant de se faire descendre, tandis que les textes de Nas et Snoop – encore Doggy – Dog font l’objet de discus- sions enflammées chez les parlementaires US. Sans le savoir, The Fugees et leur crossover de hip hop et de sucreries folk soul débarquent dans le paysage avec un sacré sens du timing. Ils font voler en éclats la guerre East Coast contre West Coast et ré- concilient folk et rap en puisant dans les racines du hip hop. Si The Score a créé un précédent dans l’industrie du disque, c’est sans doute grâce à des premiers singles, « Ready or not » et sur- tout la reprise d’un vieux standard signé Roberta Flack, « Killing me softly». Ces deux titres sont comme des chevaux de Troie. Parce qu’ils sont portés par une voix sans âge, on peut même parler hip hop avec les générations d’avant sans risque de les perdre. Seize millions de personnes dans le monde achèteront le disque. Trop fière, Lauryn Hill quitte alors sa réserve et se met à en faire des tonnes dans les médias : « Pourquoi ce disque a marché ? Parce qu’il est à la culture hip hop ce que l’album Tommy de The Who a été au rock. C’est mieux qu’un film, vous savez. Cela raconte une histoire. C’est comme quand la radio a débarqué dans tous les foyers dans les années 1940 ! »

Divergences et micmac sentimental

Malheureusement, le chef d’œuvre collectif restera, à ce jour, le dernier du trio. Luc Vergier : « Ils avaient de quoi sortir un superbe troisième album. Au lieu de ça, ils ont préféré jouer chacun pour leur gueule. Ce n’était même pas de leur faute. Ce sont les circons- tances qui ont voulu ça ! On n’a pas assez managé les Fugees comme un groupe, mais comme une somme de trois fortes personnalités... » The Fugees ont plusieurs fois tenté de recoller les morceaux en tournée. Ceux qui les ont vu dans les coulisses de leurs quelques concerts le savent: pendant que Pras et Wyclef voyagent dans un tour bus, Lauryn Hill, elle, préfère se déplacer toute seule. Question de susceptibilité sans doute. Parce que tout laisse à penser que la dame n’a jamais supporté que Wyclef la lourde puis la reprenne à répétition comme un vieux mégot de joint. D’abord artistiquement, quand le théoricien des Fugees se per- suade que ce qui manque à son groupe, c’est un supplément de musique des Caraïbes. Au nom de ses racines haïtiennes, il en fait une question de principe. En 1997, la plupart des nou- veaux instrus qu’il prépare sont tous irrigués par un feeling en prise direct avec les sonorités que l’on peut entendre à Port au Prince ou La Havane. Les pontes de Sony tirent légèrement la tronche. Personne n’aime trop l’idée selon laquelle il va falloir faire passer la pilule du troisième album du groupe star dans le rap avec un sticker « Attention, il y a ici des hommages à l’âme créole». On fait donc comprendre diplomatiquement à Wyclef qu’il ne faut pas trop forcer sur la tendance haïtienne. Qu’il se concentre plutôt sur quelques nouveaux tubes. Et voilà le lea- der naturel du trio qui se raidit et envoie tout valdinguer, blessé dans son orgueil? «Très bien. Si c’est comme ça, ce disque pour les Caraïbes je vais le sortir en solo!» Un temps, Lauryn Hill et Pras Michel soutiennent de façon unanime les désirs d’éman- cipation de leur ami et gourou. Enfin, les deux doivent bien se rendre à l’évidence : si Wyclef veut que Pras et Lauryn l’aident, il ne leur rendra pas la pareille.

D’autant plus que ce bon monsieur Jean se trouve à la croi- sée de ses chemins amoureux. Parce qu’il a du mal à choisir entre sa relation avec Lauryn Hill et celle avec sa nouvelle com- pagne Claudinette, Wyclef s’expose très logiquement à des re- présailles. L’homme a beau se réfugier derrière «un trop plein d’amour pour deux femmes merveilleuses », la polygamie n’est pas un concept si facile à mener. Dans son autobiographie, inti- tulée Purpose, le musicien éclaire l’affaire de quelques bonnes anecdotes : « Le jour de mon mariage avec Claudinette, Lauryn est restée très calme, respectueuse. Elle a compris que c’était fini. Bon, évidemment, lorsqu’on est reparti en tournée, on a dû recommencer à coucher ensemble quelques fois (...) En tournée, Lauryn était la reine pour se donner l’air cool et tout garder à l’intérieur d’elle. Sauf que, de temps à autre, elle explosait à cause d’un trop plein de jalou- sie, et bam, je me recevais un coup dans la tronche ! » Les proches de Lauryn Hill la voient sombrer dans une obsession malsaine vis-à-vis de Wyclef Jean. Tantôt elle le déteste, tantôt elle se dit qu’il est son gourou en rap et R’n’B. Celui qu’elle veut éblouir autant qu’elle veut le dépasser. Finalement, son salut viendra de sa rencontre sur la tournée Smoking Grooves Tour (1996) avec Rohan Marley, le fils que le prophète reggae a eu avec sa maîtresse Janet Hunt. Pour préciser un peu qui est Rohan Marley, imaginez un type à dreadlocks, disons, dispersé dans son genre. Un début de carrière de footballeur américain pro sous la bannière des franchises de Miami et d’Ottawa, quelques tentatives foireuses pour lancer des lignes de fringues via le la- bel reggae Tuff Gong. Marley Jr. et son chouette look entre ras- taman et Big Lebowski a même eu un jour une idée bizarre: concevoir et commercialiser seul une marque de casques au- dios « éco-responsables ». Si Marley Jr. se montre assez vite récep- tif au charme de la chanteuse des Fugees, ce n’est pas vraiment le cas de cette dernière. Il faut alors l’intervention de ses amis proches qui la persuadent : « Oublie Wyclef et donne une chance à Rohan... » Après tout, pourquoi pas. Mais Lauryn Hill sait rester calculatrice et froide dès qu’il s’agit de faire plier son ex. Quand elle tombe enceinte de son premier enfant, elle laisse planer le doute sur la paternité. Conséquence logique, Wyclef Jean re- vient à plat ventre. Le jour de l’accouchement, il saute dans le premier avion persuadé qu’il va faire connaissance avec son fils. Les tests prouveront finalement que l’enfant est bel et bien de Rohan Marley. Wyclef Jean est furax. Du côté de Lauryn Hill, la naissance de Zion apaise les tensions dans sa vie personnelle et sa carrière de musicienne qu’elle ressentait de plus en plus durement. À peine se formalise-t-elle de la découverte suivante :

Rohan Marley est déjà père de famille et marié, depuis l’âge de 18 ans, avec une lycéenne de Miami qu’il a défloré une nuit sur la touche d’un terrain de football américain. Anecdotique, non ? Sans doute, puisque si Lauryn Hill aura toujours refusé le ma- riage avec Marley Jr., au grand dam de l’intéressé (« Je ne comprend pas pourquoi Lauryn n’a jamais voulu s’engager avec moi, déclare-t-il à un tabloïd. Cette fille se bouffe la tête avec ses prin- cipes ! »), elle aura la bagatelle de cinq lardons avec lui.

Escapade en solo

Pendant l’année 1996, où elle a été enceinte pour la première fois, Hill a aussi pris cette autre grande décision : enfin attaquer son premier album solo puisque The Fugees vole en éclats. Son ancien manager, Jayson Jackson en rigole encore: «Un jour, je reçois un appel de Lauryn, furieuse. Elle était en tournée avec les Fugees: “Je n’arrive pas à croire que ces salopards soient tous en train de bosser dans leur coin sur leur disque. Je quitte le groupe et, ça y est, je compose pour moi!”» Tant qu’à tout envoyer valdinguer, autant y aller franchement. Lauryn Hill cherche aussi à créer sa propre structure créative hors du tout contrôle de Sony, qu’elle accuse d’avoir préféré Wyclef et Pras à elle-même. Surtout, elle veut tester l’indépendance. Pour cela, la chanteuse convoque quelques connais- sances rencontrées dans ses jeunes années du côté de Newark, dans le New Jersey. Le nom de la structure sera d’ailleurs un clin d’œil: New- Ark. En quelques jours, l’affaire est entendue. À Rolling Stone, Rohan Marley déclare: «Ceux qui voulaient bosser avec Lauryn au sein de New-Ark se sont coupés de Wyclef. Il les a tous appelés les uns après les autres en les menaçant: “Si tu t’engages avec Lauryn, tu ne travailleras plus jamais avec moi !” » La rumeur est tenace, mais personne ne l’infirmera: quand Lauryn Hill débarque dans les bureaux de Sony remontée à bloc, en compagnie de sa mère Valérie, pour faire écouter les démos de The Miseducation of Lauryn Hill, certains directeurs artistiques fraîchement nom- més ne comprennent rien à sa musique. Pour lui faire plaisir, un cadre de la maison de disque lui balancera même: «Mais qu’est-ce que c’est que cette musique de merde ? C’est vraiment de la musique pour table de café!» Très logiquement cela met Lauryn Hill en rogne. Luc Vergier: «C’est vrai qu’on ne savait pas com- ment faire avec la carrière solo de Lauryn qui s’annonçait. On vou- lait tous relancer The Fugees. Je me souviens qu’on l’avait invitée à Cannes sur le plateau de l’émission de Canal Plus, Nulle Part Ailleurs. Les gars de Canal voulaient qu’elle chante “Killing me softly”, mais elle avait un rhume et pas de voix pour monter dans les aigus. Du coup, elle a interprété une chanson de son album solo et, là, pas mal de monde a compris. À mon avis, elle a toujours été une super songwriter. Il fallait juste apprendre à lui redonner confiance. » Après plusieurs hésitations, Sony donne le feu vert. L’enregistrement du disque commence à l’automne 1997 dans les studios Chung King à New York. Puis, presque un an plus tard, Rohan Marley a la brillante idée de proposer à sa com- pagne de continuer à expérimenter du côté de Kingston en Jamaïque. Direction le studio Tuff Gong de Kingston, lieu my- thique à l’échelle de l’histoire du reggae. Entre ces murs plane le fantôme de Bob Marley. En effet, c’est le prophète de la na- tion rasta qui a voulu cet endroit, histoire d’échapper à la tutelle des gros labels occidentaux. Possible que Hill l’indépen- dante se connecte parfaitement à cette histoire. Sur place, elle se retrouve face à Errol Brown, un ingénieur historique de Bob Marley lui-même, mais aussi devant les autres fils de l’auteur de « No woman no cry », Ziggy, Damian, Julian et Stephen. Tous sont prêts à jouer sur le disque entre deux parties de gonfle sur les terrains vagues du coin. Très vite, le studio devient un lieu de passage et tout ce que Kingston compte de musiciens et de simples curieux rapplique.

«Elle prenait la parole pour accuser les médias ou l’armée d’être responsables de ses problèmes »

Dérive sectaire

Est-ce à cette occasion que Miss Hill s’est découverte une pas- sion pour les choses mystiques ? Possible. Ce qui est sûr, c’est qu’à cette période elle se penche sérieusement sur les principes du rastafarisme. Elle se fait baptiser selon les rites de l’église or- thodoxe éthiopienne qui, sympa, lui adjoint le nouveau nom de Fikerte Maryam. Dès lors, maintenant que Lauryn Hill a retrouvé la paix de l’esprit et l’ambition avec son album, la voilà flan- quée pratiquement en permanence de toutes sortes de conseillers spirituels, guides et gourous qu’elle balade même lors de ses sorties promo. Un journaliste parisien en rigole encore : « En interview, elle était extrêmement gentille, concentrée sur ses réponses et pas du tout diva. Mais bon, il fallait aussi se taper l’énorme entourage avec la copine coiffeuse, le pote rasta qui veillait à son épanouissement spirituel, tous les copains managers avec l’air de braves gars, un peu dépassés et pas du tout managers. Ça faisait un peu cirque...» Vrai. D’autant plus que la der- nière étape du périple spirituel de Lauryn Hill a été de tomber sous l’influence d’un grand black d’une quarantaine d’années, un certain Brother Anthony. Le personnage est mystérieux ; il laisse planer au dessus de lui une aura limite sectaire. Ce qui est certain, c’est que la chanteuse en a fait son « conseiller spirituel » et qu’avec lui, elle étudie des pas- sages entiers de la Bible en suivant ses interprétations, disons, toutes personnelles. Dans un article de Rolling Stone U.S, un témoin anonyme livre: «Ce que Brother Anthony lui a appris, c’est de placer son individualité et ses désirs au-dessus de tout. Il lui a fait comprendre que même si ses fans ou son entourage réclament quelque chose auquel elle ne croit pas, elle ne doit pas se laisser dicter ses choix par les autres... » À ce qu’il laisse entendre, Pras a eu la possibilité d’entendre un enregistrement audio d’une séance dispensée par Brother Anthony et il en a encore froid dans le dos: «Ce truc est dingue, mec! Vraiment dingue. J’aurais du mal à tout expliquer. Ça ressemble à des trucs de secte. À un moment, le gars, Brother Anthony, dit “Débarrasse-toi de tout ton argent !” Je ne sais pas s’il le dit pour qu’on lui donne tout notre fric ou si c’est seulement une façon d’exprimer “L’argent ne signifie rien!”» Le mal est fait : Lauryn Hill vit en cercle fermé, de moins en moins en communication avec l’extérieur. Elle signe désormais Miss Hill et quand la presse lui demande une interview, elle envoie sa grille de tarifs forcément prohibitifs.

Résultat de tous ces comportements bizarres, Lauryn Hill n’en fout pas une rame. Ou alors, elle doute et son esprit semble de plus en plus confus. Une fois passée la digestion du succès de The Miseducation... (18 millions d’exemplaires vendus, sou- vent cité parmi les dix albums les plus importants des dernières années, mais rien depuis quinze ans), toutes les nouvelles en provenance de la chanteuse sont devenues inquiétantes, comiques ou pathétiques. Au mieux, a-t-on droit a des concerts où la chanteuse débarque avec trois heures de retard sur l’horaire prévu, chante et fait le MC sans conviction, puis se barre sans adresser un mot ou un regard à son public. Parfois, elle annule tout simplement. En 2003, il y a ce concert donné au Vatican où la soul sister, plus en roue libre que jamais, lance à la volée: «Il faut que l’église catholique se repente pour la pédophilie!» Un ange est passé. Au pire, ce sont des accusations de vol comme lorsque la so- ciété de conseil en mode Via Davia Vintage affirme avoir prêté une garde robe entière à la chanteuse et ne s’en être fait restituer que 30 %. Les vannes sont alors ouvertes. Comme Lauryn Hill semble en position de faiblesse, certaines langues se délient. Un de ses anciens accompagnateurs, Jay Gore, lui réclame vingt mille dollars d’impayés sur son sa- laire et en profite pour la dépeindre en experte du harcèlement psychologique : « Après les spectacles, elle demandait aux musiciens et à son équipe de se réunir pour des débriefings du- rant lesquels elle critiquait chacun un par un [...] Une fois, elle a dit à tout le personnel de la tournée que l’on était tellement mauvais qu’elle n’en croyait pas ses yeux de devoir nous payer et que c’est nous qui devions plutôt la payer. »

Vacances forcées au Club Fed

Les derniers clichés publiés de Lauryn Hill datent de la fin du mois de mai 2013. Elle a désormais 38 ans. Épaissie. Lasse. Elle porte les cheveux courts. Habillée d’un long trench coat sombre et d’une chemisette attachée au col, elle évite par tous les moyens de fixer l’objectif. Regard noir, tendu. Pas commode. Elle ressemble presque au Mohamed Ali foutant les jetons à tout le monde avant d’arroser d’uppercuts son adversaire sur le ring. Difficile de faire le lien avec le visage souriant qui ap- paraissait en février 1999 sur la couverture de l’hebdomadaire Time sous le titre «Hip Hop Nation: How it changed America». Depuis le 8 juillet dernier, l’ancienne star de la nation rap des 90’s dort dans une cellule de la Federal Correctional Institution of Danbury. Entre les murs de ce pénitencier féminin du Connecticut, elle purge aujourd’hui la fin d’une peine de trois mois de prison. La bonne nouvelle, c’est que l’établissement de Danbury est plus réputé pour son laxisme que pour ses scènes de douche où il ne faut pas laisser glisser la savonnette. Des bâtiments séparés. Une cour spacieuse. Un quartier de sécurité minimum. Ce n’est pas Disneyland, mais certains ont quand même surnommé l’endroit « Club Fed ».

«Cette fille irradie sur le rap comme la lumière du soleil»

Mais comment celle que certains considèrent comme la meilleure rappeuse de tous les temps a-t-elle atterri en taule ? Entre 2005 et 2007, elle aurait dissimulé au fisc la bagatelle de 1,8 millions de dollars. À cette ardoise s’ajoutent quelques impayés d’impôts qui, cumulés, gonflent l’addition à 2,3 millions de dollars. Une paille. Pourtant, la juge Madeline Cox Arleo, en charge de l’affaire, a tout essayé pour que la chanteuse se re- fasse la cerise et soit dans les temps pour payer ses dettes à l’administration : « Madame Hill, les actes valent mieux que les pa- roles ! » Avertissement sans frais car, entre temps, les choses se sont corsées. Non contente de ne pas réunir le remboursement exigé, Lauryn traîne quelques autres casseroles. Dans le Star Ledger, quotidien local du New Jersey, un article affirme que la chanteuse aurait arrêté de payer le loyer de sa grande maison de South Orange sans prévenir ses propriétaires. Au même mo- ment, des enquêteurs découvrent qu’elle loue ses autres pro- priétés ou les prête à des amis musiciens de passage pour qu’ils répètent jour et nuit dans des conditions optimales.

Pour la justice du New Jersey, tout laisse à pen- ser que Miss Hill se fout de la gueule du système. Surtout quand, au lieu de la jouer profil bas pour son dernier procès devant la cour de Newark, elle attaque bille en tête: «J’ai vendu 50 millions de disques... Maintenant, je me retrouve à payer des dettes d’impôts. Si cela ne ressemble pas à de l’esclavage, je ne sais pas ce qu’il vous faut.» Dominic Gover, journa- liste au International Business Times était présent ce jour-là. Il se rappelle d’une prévenue sur les nerfs, pas exactement douée pour arrondir les angles: «D’abord, elle n’arrêtait pas de marmonner des insultes à voix basse dans son coin. De temps en temps, elle prenait la parole pour accuser les médias ou l’armée d’être responsables de ses problèmes. C’était incohérent et, apparemment, cela a bien tapé sur les nerfs de la juge qui lui a rappelé plusieurs fois d’arrêter de se ser- vir de cette théorie de la conspiration pour expliquer ses problèmes ! »

Finalement, la seule à avoir tendu la main à Lauryn Hill – ou proposé un pacte Faustien, c’est selon –, c’est la major compa- ny Sony. Cette dernière a octroyé à la chanteuse une avance de deux millions de dollars en échange de cinq chansons. Une façon comme une autre de remettre Lauryn Hill au travail. Pour Sony. Ce label qu’elle déteste et qu’elle tient pour respon- sable de beaucoup de ses pires problèmes et de la perte de sa belle confiance. Contrainte et forcée, Lauryn Hill a déjà écrit «Neurotic Society». Publié en mai ce brûlot électro rap est loin d’être nul dans la forme. Plutôt intéressant, même. C’est plutôt dans le fond, où la chanteuse éructe des paroles paranoïaques, que le titre laisse dubitatif. Morceaux choisis : « Notre époque est une vaste blague [...] gourous et businessmen règnent sur le monde [...] Un massacre psychologique dont les conséquences sont une tra- gédie [...] Certaines opinions sont comme les trous du cul, la plupart d’entre elles puent [...] dix mille images sur Facebook, c’est l’hôpital narcissique qui se moque de la charité ». On attendra donc encore un peu avant de parier sur la seconde vie de la rappeuse la plus douée de l’histoire.

Par Jean Vic Chapus - @jvchapus

Photos : DR