1. Ritals versus Bougnats
  2. Jo Privat, le jukebox du Milieu
  3. Maquereaux en boîte
  4. Abominable gomina et renaissance musette
  5. La Jeannie Longo de l’accordéon Yvette Horner

Enquête : Le Bal Musette - le Flingue et l'Accordéon

Par Simon Clair - Reportage photo : Paul Arnaud

Enquête : Le Bal Musette - le Flingue et l'Accordéon
Par Simon Clair - Reportage photo : Paul Arnaud

En juillet 2013, la reprise par les médias de la disparition de l’accordéoniste André Verchuren a jeté une brève lumière sur un genre musical longtemps victime de sa propre caricature réac’ et pantouflarde. Cela dit, attention aux apparences : les papis du musette sont d’anciens diablotins qui carburaient sur le mode « michetonneuses, surin et accordéon ». C’était le bon temps.

Sur les bords de Marne, les contrastes sont parfois croustillants. À Joinville-le-Pont, le long de l’allée des guinguettes, les dames endimanchées tanguent sur des talons trop hauts pour elles et défilent une à une devant des jeunes sous capuches qui font brailler le dernier album de Rohff. Comme un peu partout en banlieue parisienne, les bals populaires se sont installés ici il y a bien longtemps afin d’échapper à l’octroi qui taxait les marchandises et l’alcool entrant dans la capitale. Au bout du chemin, l’imposante enseigne de Chez Gégène donnerait presque à cet établissement centenaire des allures de dinner à la française. À l’intérieur, entre les nappes Vichy, la valse des serveurs bat son plein et, caché derrière une Francfort-frites, on peut aisément observer la faune apprêtée qui débarque ici comme sur le podium d’une fashion week pour troisième âge. Nœuds papillon, costumes impeccables et robes de soirée vont ensuite s’asseoir aux tables qui bordent les dancings après avoir préalablement salué l’aimable videur aux airs d’ancien mafieux. Dans la salle, de faux réverbères et des panneaux de rues célèbres égrènent une atmosphère toute parisienne tandis que sur un mur, des photos jaunies rappellent ceux qui sont passés par là: les Forbans, le chef Joël Robuchon attablé avec son compère Paul Bocuse, la « comédienne » Isabelle Mergault visiblement bien arrosée, Shirley et Dino, mais aussi une vieille image du fameux Gégène aux côtés des chansonniers Tino Rossi et Maurice Chevalier. Adossé à ce wall of fame, l’élégant François Aviles, 82 ans, sirote un verre de rouge en compagnie de sa compagne au sourire figé. « Ça fait au moins quarante ans que je viens ici. Ma femme et moi sommes des fous de la danse. Nous somme même partis à Buenos Aires prendre des cours de tango argentin. Pour nous, la danse est comme une drogue », raconte cet ancien professeur de l’école supérieure d’électricité à la moustache grossièrement teinte en noir charbon. « Musicalement, je suis plus de la génération swing, Glenn Miller, ce genre de chose. Au départ, j’avais une aversion pour l’accordéon car je ne connaissais pas, puis je m’y suis vite habitué. Mais aujourd’hui, le musette et tous ces genres musicaux sont en voie de disparition car les médias s’en désintéressent. Il faut qu’il y ait des émissions comme celles de Pascal Sevran ! » Faute de pouvoir ramener l’animateur de La Chance aux Chansons, Monsieur Aviles et sa femme se perdent donc chaque week-end dans la houle des javas, des valses ou des fox-trots, ouvrant puis fermant la boucle d’un tourbillon dont s’échappent furtivement un regard de rimmel, un sourire extatique ou bien une paire de rouflaquettes. Derrière le couple, un accordéoniste gominé agite la scène de ses pauses de crooner, amplifié par des enceintes poussées à plein volume pour les durs de l'oreille. Cela dit, la vraie star, ici, c’est Monique.

Enfournée dans une robe de soirée rose fuchsia, cette ancienne aubergiste sort ce jour-là le champagne à l’occasion de la retraite d’une des membres de ce que les clients de Chez Gégène nomment « La bande à Monique ». « Ça fait dix ans que je viens là, je connais tout le monde. Une fois, je suis même passée sur TF1 », s’exclame avec fierté la chef de gang de 70 ans. Trop contente d’être au centre de l’attention, Monique lâche avec un bagout hilarant son analyse de la guinguette: « Y’a des gens chez Gégène qui n’veulent pas être pris en photo. Ils viennent ici pour tromper leur monde en s’tapant une nana discrètement. Ils n’veulent pas qu’ça se sache. » À côté d’elle, son amie poursuit : « C’est la danse qui fait cet effet. Aujourd’hui, les jeunes ne veulent plus danser à deux et après ils se plaignent d’être seuls ! »; La discussion s’arrêtera là, la faute à un madison endiablé qui s’organise sur la piste. Monique et ses amis s’y précipitent en riant. Les danseurs s’alignent avec un soin scolaire, certains maîtrisent parfaitement la chorégraphie tandis que d’autres préfèrent se rabattre sur le slow latino qui suit.

Soudain, une voix furtive perse le « Piensa en mi » un peu soporifique que dispense le crooner en chemise verte: « Hey, viens voir par là ! » De l’autre côté du comptoir, Raphaël, le serveur, sort un petit appareil photo numérique et commence à montrer ses prises de vue, sous le regard amusé de sa patronne. « On a de quoi faire un concours de nénés », rigole-t-il en faisant défiler sur le petit écran des images de décolletés plongeant piquées sur les clientes. En apercevant son propre buste au relief timide, la taulière s’offusque alors d’un rire gras: « Là, il n’y a pas grand chose à voir! Mais tu l’as vue, elle, là-bas? La robe noire ? Celle-là, elle est pas mal ! » Et discrètement, elle pointe de la tête une dame à la poitrine débordante, tout en riant de ce boobstagram alternatif dont son serveur semble abuser avec roublardise. De fait, dans cette atmosphère bon enfant, difficile de retrouver l’urgence et le danger qui animaient jadis les bals musette blindés de lascars et de zazous prêts à en découdre.

New Image

New Image

Ritals versus Bougnats

Au commencement était la rixe. Celle qui, à tout moment, pouvait éclater au milieu des danseurs et trancher une carotide dans une étincelle d’acier. Celle qui servait de lie et de décorum au sourire vicieux de la pègre. C’est dans cette atmosphère de bas-fonds qu’est né le bal musette, à Paris, au crépuscule du XIXème siècle. À l’époque, deux communautés immigrées sur les boulevards de la capitale s’affrontaient au sein de l’accordéon : les Auvergnats et les Italiens. Les petites frappes d’alors étaient prêtes à mourir éventrées pour défendre l’accordéon rital ou la musette bougnate, sorte de petit hautbois qui donnera finalement son nom au genre, faute d’être devenu le roi du bal. Dès sa naissance, le musette aimait donc la violence.

Presque cinquante ans plus tard, en plein entre-deux-guerres, les soupirs rythmés du piano à bretelles n’ont pas tellement changé, mais la voyoucratie qui les habille s’est en revanche métamorphosée. On ne parle alors plus de la pègre mais du « Milieu », surnommé argotiquement le « Mitan » par les Corses et les Marseillais récemment montés à la capi- tale pour y faire du business. Ceux que l’on appelait hier les « Apaches », ces Parigots avec le béret sur l’œil et le surin à la main, ont désormais laissé la place à des truands d’un nouvel ordre, inspirés par les gangsters américains en Borsalino découverts sur les écrans des cinémas de Pigalle. Dès lors, les dancings de Paname succombent aux règles brutales de cette mafia nouvelle. Sous l’effet des modes d’outre-Atlantique, les malfrats parisiens commencent à se couler dans d’impeccables costumes couleur nuit, le rasage de près évince la fine moustache et les tirs d’armes à feu supplantent définitivement le duel au couteau. Seul le jazz américain ne parvient pas vraiment à s’imposer au sein de cette french connection musicalement assez conservatrice. Faute de plaire aux gangsters français, il sera repris par les étudiants bohèmes de Saint-Germain-des-Près. L’infatigable accordéon reste donc le roi du bal et les magouilles armées, trafics de chnouf et autres ventes de femmes demeurent l’apanage du musette, comme en témoignent de nombreux exemples extraits des rapports de police ou des pages jaunies du magazine Détective.

Ainsi, le 22 janvier 1932, suite à une embrouille au bal de la Boule Noire, un corse rabatteur de filles s’écroule sur le trottoir glacé du boulevard de Rochechouart, le crâne explosé par le calibre de trois Parisiens. Entre Île-de-France et Île de Beauté, la guerre est consumée et se joue encore une fois dans les bastringues. L’affaire continue peu de temps après, au bal musette de l’Ange Rouge, dans la nuit brune du 10 au 11 février. Devant l’établissement de la place Blanche, deux bandes corses et parisiennes s’affrontent à l’américaine. Le hurlement des flingues recouvre le souffle de l’accordéon puis s’éteint brusquement sous le chant des sirènes de police. Chaque camp déguerpit en urgence, ne laissant sur le bitume givré et dans le silence soudain que trente-six douilles encore fumantes. Et Jeanne Michaud, une clocharde morte dans l’échange de tirs.

Jo Privat, le jukebox du Milieu

Ce Paris-là, Claude Dubois en a fait sa spécialité. Depuis toujours, il s’escrime à conter l’his-toire de cette ville en fuite, sacrifiée sur l’autel du réaménagement urbain et d’une aseptisa-tion au profit de ce qu’il nomme aujourd’hui« boboland ». Derrière son allure de dandy à la soixantaine finissante, cet élégant monsieur donne rendez-vous dans un café auvergnat du IVème arrondissement et s’autorise un verre de blanc passé 19h. La prostitution, le musette, le Milieu, autant de sujets qui animent chacun de ses livres, jusqu’à son récent ouvrage consacré à son ami de longue date : Jo Privat, le frisson de Paname. Aux grandes heures du musette, Paris ne manquait pas d’accordéonistes tels que Tony Murena, Gus Viseur ou Émile Vacher, mais parmi toutes les petites frappes et les gros poissons qui peuplaient les ruelles du Paris interlope, Jo Privat était le point de rencontre. Planqué derrière une carrure de charcutier et une éternelle cigarette vissée aux lèvres, il était l’homme et l’endroit vers qui tous les trajets convergeaient le temps d’une nuit de bringue. Durant sa vie pleine à craquer, ce musicien hors pair a composé plus de 700 valses-musettes, n’hésitant pas à flirter avec les manouches pour complexifier son jeu d’accordéon et l’ouvrir au swing des musiques tsiganes. Depuis, la grande gueule que l’on surnommait parfois le « gitan blanc » a même été anoblie d’un titre de Chevalier d’Art et des Lettres, elle qui ne jurait pourtant que par le juron.

« Le patron se faisait appeler Marcella Bohème, un mec capable de planter un couteau dans sa cible à trois mètres de distance »

«Après ma première rencontre avec Jo, j’ai noté sur mon carnet, qu’il était marrant », raconte Claude Dubois avec passion et entrain, avant de s’expliquer : « C’était un génie du langage. Vous écoutiez Privat, c’était du Audiard dans la vraie vie. Les mots précédaient sa pensée, une vraie mitrailleuse ! » Dans un argot truculent, Jo Privat pouvait effectivement raconter avec sa voix « pleine de rustines » quelques-uns des nombreux faits- divers qui agitaient le Milieu. « Il m’avait parlé de l’un de ses premiers concerts, se souvient Claude Dubois. C’était au bal de l’Alhambra au 22 boulevard de Belleville, vers 1935. Le patron se faisait appeler Marcel la Bohème, un mec capable de planter un couteau dans sa cible à trois mètres de distance. Il n’empêche qu’il s’est pris le bec avec un dénommé Lulu la Frappe et ils sont sortis régler leurs comptes à l’extérieur de l’établissement. Quelques minutes plus tard, Lulu la Frappe est revenu, a posé sur le comptoir l’oreille sanglante de Marcel la Bohème et en regardant Jo, lui a dit :

 « Allez, joue-nous un truc, môme ! » C’était ça la vie de Jo, il aimait ce monde de voyous. » Emporté par son sujet, Claude Dubois se lance alors dans une imitation picaresque de son vieil ami : « C’est bien gentil d’boire un coup avec un galtouzard d’chez Renaud mais l’pauv’ mec après ses dix heures d’boulot, il est crevé. Il se prend juste un coup de blanc et il va s’pieuter. Alors qu’avec les seigneurs d’la nuit, c’était du champ’ tous les soirs ! »

Maquereaux en boîte

Comme tous les truands de la ville, Jo Privat tenait ses quartiers au Balajo, un bal qui survit toujours aujourd’hui au 9 rue de Lappe dans le quartier de Bastille. Ouvert en 1936, l’établissement avait alors presque immédiatement offert son estrade à l’accordéoniste aux allures de loubard qui, en plus d’y faire chanter son « soufflet à douleurs », tenait discrètement le rôle de témoin numéro 1 du Milieu, de ses remous et de ses gueules. C’est d’ailleurs avec une nostalgie assumée que Claude Dubois se souvient du nid à malfrats qui faisait chavirer la rue de Lappe jadis : « Il n’y avait pas trop de filles au Balajo. C’était surtout plein de souteneurs comme Dédé le Breton qui tenait la rue du Ponceau où j’avais quelques habitudes. » Puis de conclure dans un sourire mêlant tendresse et roublardise : « Moi, j’adore les putes ». Il est vrai que la scène musette de l’époque était absolument indissociable de celui des gourgandines. Immortalisées par les chansons et l’argot de l’époque, les pleureuses, turbineuses et autres gagneuses prêtes à se découenner pour quelques francs, offraient aux vagabonds d’un soir un provisoire pays en dentelle blanche. Si Jo Privat n’a jamais officiellement fréquenté les maisons de passes, en revanche, il aurait aisément pu dresser une cartographie des macs de Paris. Un jour, il raconta même à Claude Dubois comment l’un d’eux avait mis K.O l’acteur hollywoodien Robert Mitchum qui s’était approché trop près de ses femmes. Un chasseur sachant chasser doit savoir chasser dans son coin. Forcément.

Dans la vie canaille de Jo Privat, comme dans les succulentes anecdotes de Claude Dubois, c’est avant tout une formidable ethnographie de Paris qui semble se dessiner au fil des sou- venirs. On réalise alors que si le musette est maintenant rattaché dans la conscience collective à un traditionalisme un peu arthritique, les truands qui l’ont enfanté ne sont pourtant qu’à une portée de calibre des rappeurs gangsta d’aujourd’hui. Et si Jo Privat, le plus beau chantre de cette liturgie voyou, a soufflé sa dernière valse le 3 avril 1996 des suites d’un cancer, les pierres glacées du cimetière du Père Lachaise n’ont pour autant pas su étouffer sa gouaille légendaire. Sur sa tombe, on peut lire en épitaphe : « Ci-gît un dur à cuire ».

Abominable gomina et renaissance musette

Depuis l’époque du Milieu, le musette a rangé les couteaux et s’est bien souvent empêtré dans une esthétique parfois balourde. Écumant les salles des fêtes durant toute sa vie, feu André Verchuren a longtemps représenté ce versant un peu paillard du genre tout en réalisant néanmoins des ventes record avec 70 millions de disques écoulés. Entré dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, l’accordéoniste est arrêté par la Gestapo en 1944, torturé puis envoyé au camp de Dachau où il travaille alors dans les fours crématoires. Après la Libération, le besoin d’animer des places toujours plus grandes et un public toujours plus nombreux le pousse à inventer ce qu’il nomme le « bal-music-hall » dans lequel son accordéon s’étoffe d’une puissante section de cuivres, comme sur son hit comique « Le petit chapeau tyrolien ». Décédé le 10 juillet dernier à 92 ans, André Verchuren aura énormément contribué à faire sortir l’instrument à soufflet des bouges parisiens, tout en livrant parfois une version simplifiée du musette. Costume à paillettes, gomina à gogo, jeux de jambes, l’accordéon prenait alors des allures de cirque, bien plus occupé à divertir les foules qu’à refléter un milieu social ou une condition de vie.

Cette coloration graveleuse qui colle depuis au piano à bretelles, c’est précisément ce que Dominique Cravic essaie de combattre avec son groupe de musette Les Primitifs du Futur. Ce guitariste à la sérénité apaisante a d’abord débuté dans les bals de la région de Dreux en Normandie, avant de se faire plus tard accompagnateur pour George Moustaki, Henri Salvador, ou les jazzmen Lee Konitz et Steve Lacy. Aujourd’hui, s’il affiche le regard dur des gangsters d’antan, c’est avec une extrême gentillesse qu’il fait visiter son appartement parisien où se côtoient des 45 tours de João Gilberto, des affiches d’époque de l’accordéoniste Tony Murena, des bandes dessinées de toutes sortes et les couvertures nuit des livres de la Série noire. Et si son goût pour le musette résonne du côté de son groupe autant que dans son salon, les choses n’ont pas toujours été si simples : « L’accordéon était un instrument très laid dans les années 1960 et 1970 à cause des yéyé et des débuts du rock en France. Les musiciens de musette ont essayé de se rattraper aux branches lorsqu’ils ont vu le tsunami arriver. Ils ont commencé à faire des trucs infects, des petites mélodies lourdingues et des sourires en banane ». En réaction, Dominique Cravic se décide donc à fonder les Primitifs du Futur en 1986, suite à une rencontre avec le dessinateur Robert Crumb, collectionneur obsessionnel de 78 tours de musette et passionné incollable de la musique des années 20/30. « Il était de passage en France pour le festival de BD d’Angoulême. On s’est rencontrés à ce moment-là et on a commencé à traîner ensemble aux Puces ou dans les brocantes en quête de vieux disques. Je le connaissais uniquement pour ses comics mais je ne savais pas qu’il jouait aussi du banjo et de la mandoline. Lui était surtout intéressé par le musette, moi par le blues, donc on a fondé les Primitifs du Futur qui est un mélange de patrimoines. Le point de rencontre est le musette au sens large. L’un de nos disques s’appelle d’ailleurs World Musette ». Depuis, la figure culte de la BD américaine est venue s’installer dans le sud de la France avec sa famille et même s’il ne peut pas être présent à chaque réunion du groupe, il continue de dessiner toutes les pochettes d’album et gratte occasionnellement de la mandoline aux côtés de son ami Dominique.

Paradoxalement, c’est en se heurtant au blues américain, au jazz manouche, au tango argentin, aux fanfares balkaniques ou aux sonorités orientales que les Primitifs du Futur ont su magnifier leur ADN musette et redorer le genre parisien dont ils sont maintenant les plus talentueux représentants. Encensé par le New York Times et le public japonais à la francophilie toujours affûtée, l’orchestre de Dominique Cravic a même été plébiscité par Martin Scorsese pour participer à la bande originale de son film Hugo Cabret (2011). Loin de s’accaparer tous les lauriers de cette renaissance musette, le leader du groupe rappelle cependant qu’il n’a pas été le seul à œuvrer pour cette réévaluation critique : « Il y a eu une réappropriation du patrimoine qui a commencé avec la compilation Paris Musette. Après ça, même la vague du rock alternatif s’est mise à l’accordéon. Mais c’était tout juste ! Si ce travail n’avait pas été fait à ce moment-là, trois ou quatre ans plus tard, la plupart des musiciens seraient passés à la trappe. Quand les accordéonistes ont été recontactés, certains ne voulaient même plus jouer tellement ils avaient souffert de mépris pendant presque quinze ans. On leur jetait même des canettes de bières sur scène ! » Si l’accordéon résonne maintenant dans le calme des clubs de jazz huppés, c’est avec un plaisir tout particulier qu’il peut savourer sa revanche musicale et son ascension sociale. Mais loin d’oublier pour autant son terroir populo et canaille, la « boite à frissons » prend toujours plaisir à ouvrir sa gueule dès que possible. La preuve, dès qu’elle passe les mâchoires d’acier du métro pour venir brailler dans une rame endormie. Alors, seul quelques vieux lâchent parfois un sourire discret qui semble vouloir dire : « Vrais reconnaissent vrais ».

La Jeannie Longo de l’accordéon Yvette Horner

Pour beaucoup, Yvette Horner restera toujours celle qui, coiffée d’un sombrero et perchée sur le toit d’une traction-avant, accompagnait avec entrain chacune des étapes du Tour de France. Pendant féminin de son ami André Verchuren, c’est dans son éternelle envie de sillonner la France des campagnes et des villes que l’accordéoniste aux cheveux rouges a trouvé un retentissement national. Si pour Jo Privat, Yvette Horner jouait plus avec les doigts qu’avec le cœur, il n’empêche que la star du musette peut s’enorgueillir d’avoir travaillé avec Quincy Jones, Maurice Béjart ou même Jean-Paul Gaultier tout en incarnant dans les années 1970 l’héroïne de l’émission Les Routiers sont sympa. On a rarement vu telle transversalité.

Aujourd’hui, à 91 ans, « Vévette » n’a pas encore raccroché l’instrument. En 2011, on l’apercevait sur l’album de Julien Doré tandis que l’année dernière, son disque Yvette Hors Norme invitait la chanteuse Lio, l’accordéoniste jazz Richard Galliano ou le violoniste Dider Lockwood. Cela dit, ses tenues de scène bleu- blanc-rouge tout comme son patriotisme exacerbé lui ont bien souvent valu d’être assimilée à la vieille France et d’essuyer quelques vannes comme celle de Booba sur le titre « Corner » (« J’suis sur le corner / J’prends l’numéro d’colombiennes, mexicaines, haïtiennes / J’te laisse Yvette Horner »). Enfin, loin de tout ça, Yvette Horner vient de quitter son domicile du 94 pour une maison de retraite parisienne d’où elle ne donne plus d’interview. Tous les matins, elle y fait ses gammes, se perche sur son tabouret et fait chanter son accordéon comme lors de ses tours de France. Mais pour le public improvisé qui défile devant la porte entrouverte de sa chambre, les vélos de course ont laissé place aux déambulateurs.