Interview : L'instinct skate-ophile de Léo Fitzpatrick

Par Raphaël Malkin - photos Vincent Desailly et DR

Interview : L'instinct skate-ophile de Léo Fitzpatrick
Par Raphaël Malkin - photos Vincent Desailly et DR

Un beau jour, alors qu’il traînait sur son skate, Leo Fitzpatrick a tapé dans l’œil d’un réalisateur. Le point de départ d’une carrière artistique qui, aujourd’hui, part un peu dans tous les sens, avec l’instinct et une planche à roulettes pour seules boussoles. Découverte.

Leo Fitzpatrick découvre le sexe, dans ''Kids'' de Larry Clarck, 1995

Leo Fitzpatrick découvre le sexe, dans ''Kids'' de Larry Clarck, 1995

Un baiser goulu où les bouches s’aimantent dans un mouvement baveux. Une énergie sincère et engagée qui fait la nique à un quelconque académisme du genre. Ici, ça se chope. Voilà comment le cinéma a découvert Leo Fitzpatrick. C’était il y près de quinze ans, sur un lit aux draps froissés, le caleçon mouillé et la bouche dans celle d’une blonde pré-pubère. C’était Kids, de Larry Clark. Un shoot générationnel suivant la trace d’une bande de gandins new-yorkais énervés et libérés, et dans lequel Leo Fitzpatrick s’était retrouvé à jouer, par hasard, Telly, un skateur acnéique sans Durex sous l’oreiller. Près de dix ans plus tard, dans un autre siècle, on retrouvait Fitzaptrick dans le rôle du décharné et déphasé Johnny, camé candide des bas-fonds de Baltimore pour l’immense série The Wire. Grâce à ces deux rôles, le comédien a réussi à se faire une place sous le soleil du panthéon indé et à gagner son auréole de cool. Dans le grand livre de la pop-culture, Leo Fitzpatrick sera pour toujours Telly, ou Johnny, ou les deux. Un duo de personnages vampirisant qui tend à faire de l’ombre aux autres jalons de la vie du comédien. Mais oui, à part Telly et Johnny, qui est Leo ? Un peu de tout, en réalité. Fitzpatrick est une sorte de caméléon. Le garçon est au four et au moulin, à la fois icône du skate, socialite souriant ou encore artiste bien calé. D’ailleurs, c’est dans la petite galerie qu’il possède dans le Lower East Side, à New York, que le bonhomme nous a donné rendez-vous pour disséquer sa vie. Ce jour-là, Fitzpatrick a près d’une heure de retard. Pour s’en excuser, il se pointera avec, sous le coude, un pack de cannettes de bière fraîche - dont il descendra la moitié.

Puberté terminée

Puberté terminée

L’idée de cette interview est de cerner votre personnage. Il s’agit de faire le lien entre vos différentes facettes, du skate à la comédie en passant par l’art…Alors, qui êtes-vous Leo Fitzpatrick ?

Les gens pensent que je suis affilié à différents univers. Cela dit, la manière dont j'ai grandi, notamment en faisant du skateboard, fait que, justement, tous ces univers n’en font qu’un. Le skate m'a poussé à m'intéresser à l'art, à la musique et au graffiti. Quand j’ai commencé à pratiquer le skate, les types qui en faisaient étaient considérés, grosso modo, comme des losers. À l’époque, le skate n'avait rien de cool. En Amérique, les jeunes étaient plus intéressés par le football et le baseball. Mais les gamins un peu losers, un peu paumés, les drogués aussi, tous ceux-là, ne voulaient pas faire partie d'une équipe. Ils avaient envie de faire leur truc en solo. Si on veut analyser et décrypter le milieu du skate à ses débuts, disons que c'est un ensemble de gars marginaux qui se sont mis ensemble pour lancer une contre-culture. Quand on était skaters, il y avait une attitude particulière. On voulait emmerder l’establishment. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, il y avait cette espèce de je-m'en-foutisme ambiant : on se foutait de ce que les gens pouvaient penser, on se foutait de la manière dont nous traitait le police. On était les rebus d’une société qu’on emmerdait. Sur l’asphalte, on était comme une troupe de combattants qui se forgeaient leurs propres valeurs, loin de celles de leurs parents. En fin de compte, ce n’est pas une surprise si il y a tant de skaters - dont moi - qui, aujourd’hui, appartiennent au milieu artistique. Il y a un vrai rapport entre ces deux mondes.

Pourquoi être monté sur une planche ?

C'était d'abord pour échapper à mon entourage. C'était un moyen d’échapper aux problèmes du quotidien. Je me sentais libre. Quand j'ai commencé, vers douze ans, je restais surtout dans mon quartier. Puis j'ai commencé à comprendre que je pouvais me déplacer avec ma planche, que c’était un moyen de transport, ce qui m'a permis d'aller à New York – je viens du New Jersey. Monter sur un skate, c'est un peu comme la première fois que tu prends le métro tout seul. Tu te dis : « Putain, je peux aller où je veux ». Le skate forge le caractère parce que tu passes ta journée à tomber et à remonter sur une planche juste pour passer un putain de trick. Se faire mal fait partie du truc. Du coup, tu gagnes en détermination et en abnégation.

Quid de vos sorties skate à New York ?

New York était tellement barge. Je te parle du début des années 1990 là, d’un temps où la ville était encore assez sauvage. Tu pouvais skater dans la rue et recevoir des bouteilles en verre parce que les gens trouvaient que tu faisais trop de bruit.

Et vous skatiez où ?

À Brooklyn, à Washington Square Park, en centre ville, un peu partout. Je ne me baladais qu’en skate, je ne prenais jamais le métro. On ridait la ville de haut en bas, on la sillonnait. C'est comme ça que j’ai découvert New York, son trafic, son architecture et c'est ça qui m'a amené à l'art, je crois. Quand tu skates, tu ne vois pas un banc comme un banc, ou un escalier comme un moyen de monter et descendre. Tu te demandes plutôt : « Comment je peux utiliser ça pour skater, pour faire des figures ?». La plupart des gens vont d'un point A à un point B sans prêter attention à ce qu'il y a sur leur chemin. Skater, c'est aller d'un point A à un point B de manière plus artistique.

«La seule raison pour laquelle j’ai dit OK à Larry Clark, c’est parce que lui, il ne portait pas de costume» 

C'est comme ça que vous vous êtes fait remarquer par Larry Clark ?

J'ai rencontré Larry quand j'avais quatorze ans, en 1992. Ca faisait déjà deux ans qu'il s'était immergé dans le milieu du skate. Quand on l'a croisé pour la première fois, peu de personnes ont compris qui il était et ce qu'il faisait. Il était beaucoup plus vieux que nous et il prenait des photos.

Larry Clark - DR

Larry Clark - DR

Et que vous disiez-vous ?

On a tous pensé que c'était un mec bizarre. Mais il était assez intelligent pour savoir qu'il ne pouvait pas vraiment pénétrer notre communauté en restant à l’extérieur. Aussi, un de ses amis photographes qui skatait avec nous a fini par l’intégrer. Quand j’y repense, ça fait un peu mafieux comme système d'attendre qu'un gars nous dise « C'est OK, il est cool » et qu’on lui réponde « il est OK si tu es OK ». On était qui pour dire ça ? Enfin, une chose est sûre, Larry n'aurait jamais pu tourner son film s'il n'avait pas connu notre mode de vie. Et la chose la plus importante qu'il ait faite, c'est de montrer du respect à des gamins qui n'avaient jamais reçu une telle attention de la part d'un adulte. La plupart des kids du coin avaient l'habitude de se faire engueuler par les flics quand ce n’était pas par leurs parents. Alors que Larry Clark, lui, il est arrivé et nous a juste dit : « Ce que vous faites est vraiment cool. »

«À l’audition, je tremblais. Les types m’ont expliqué : “On cherche un junkie, pas un crackhead!” Ils croyaient que je faisais exprès ! » 

Que vous a-t-il demandé de faire ?

Larry a du faire une audition avec cinq ou six nouveaux gamins, dont moi. (…) Il nous a demandé de parler de cul entre nous. Le problème, c’est qu’à l’époque, je ne connaissais rien au sexe. Du coup, qu'est ce que j'ai fait ? Et bah comme tous les autres, j’ai raconté n'importe quoi, j'ai roulé des mécaniques. Si, dans la vraie vie, j’étais hyper timide, quand je me suis mis à jouer la comédie, tout a changé. Et c’est pareil aujourd’hui. À chaque fois, je me dis que c'est bizarre, que personne ne me donnera jamais un job et donc, que je n’ai rien à perdre. En fait, je ne sais pas jouer la comédie. Je joue, c’est tout. C'est comme quand tu ne sais pas conduire, mais que tu te retrouves à conduire. Tant que tu arrives à te convaincre que tu peux le faire, alors tu sais le faire. Bref, ces auditions ont duré longtemps, presque deux mois. Larry voulait savoir qui étaient ces gamins et où était leur place dans le film. Presque tous étaient des skaters qui fumaient de la marijuana. Larry Clark aimait les hors-la-loi.

Eau Précieuse ou Biactol ? Léo Fitzpatrick (à gauche) dans kids, 1995

Eau Précieuse ou Biactol ? Léo Fitzpatrick (à gauche) dans kids, 1995

Une dernière chose à propos de Kids : j'ai lu que, après la sortie, vous aviez été quasiment harcelé. Certains rumeurs tournaient à votre sujet, on disait que vous aviez le Sida (dans le film, on soupçonne le personnage de Telly d’avoir refilé le virus à Jennie, jouée par Chloé Sevigny)...

On racontait surtout que j'étais un petit connard ! À la boutique de skate où je bossais, des gens appelaient pour m'insulter. Ils me disaient : « Je vais te trouver et te défoncer », à cause de mon rôle dans le film. Ils ne faisaient pas la différence. Mais, moi, je ne me suis jamais caché. Ce n’est pas que j’étais prêt à me battre, juste, je m’en foutais. Enfin, il y aura toujours des gens pour emmerder le monde. ( …) Lorsque Kids est sorti, tout le monde m'a présenté comme un gamin de New York et, moi, ça m'énervait. Je criais : « Je suis un gamin de Jersey, putain ! » Je tenais à le préciser parce que je ne voulais pas avoir l'air faux.

Après la sortie donc, je bossais dans cette boutique de skate et j'avais plein de sollicitations. J'avais 17 ans et je ne savais pas quoi faire. J'avais peu d'argent et je commençais à devenir célèbre, au moins à New York, parce que pas mal de monde avait vu le film. Et le seul truc que j’ai trouvé à faire, c’est de me barrer à Londres pour un an avec l'argent que j'avais gagné à la boutique.

« Monter sur un skate, c’est un peu comme la première fois que tu prends le métro tout seul» 

Et qu’avez-vous fait là-bas ?

Du skate. C'est tout ce que je voulais faire. Je voulais être tranquille et être un mec bizarre, à part. Et puis à 18 ans, j'ai quitté Londres pour retourner à New York et j'ai vécu deux ans à Los Angeles. Je suis revenu à New York à 21 ans et, là, j'ai recommencé à jouer. J'avais des opportunités que beaucoup auraient aimées avoir, mais je ne voulais pas être acteur. J'étais en conflit avec moi-même. Mais le truc, c'est que, plus tu vieillis, moins tu peux skater et, moi, à un moment, j'en suis arrivé à me demander : « Tu vas faire quoi maintenant pour vivre ? ». Je n'étais pas fait pour le travail quotidien, je me suis donc dis : « Pourquoi ne pas être acteur ? ». Et j’au essayé.

Être acteur, ça peut être un moyen de payer vos factures ? C’est aussi votre vision du job ?

De temps en temps, oui. Mais je connais des acteurs qui ne font leur métier que dans cet objectif. Dans ce cas-là, je trouve que ça retire tout le plaisir du travail. Moi, ça m'a pris quinze ans pour trouver une manière de jouer la comédie qui me donne vraiment du plaisir. Et aujourd’hui, la seule façon que j'ai trouvée pour prendre encore du plaisir là-dedans, c'est de faire autre chose à côté. Je ne pense pas sans arrêt à la comédie, à ma carrière d’acteur. Tous les gens qui sont très concentrés sur une chose deviennent, en général, ennuyeux. Mais quand tu t'ouvres à d'autres choses... C'est comme moi avec cette galerie d'art. On n'y vend rien, on accueille le travail d'autres artistes, on ne gagne pas d'argent avec, mais ça nous enrichit personnellement.

(…) Quand tu tiens une galerie, tu n'as plus le temps d'être toi-même un artiste ! Et mes deux associés, eux, sont artistes à plein temps. Donc, de fait, c’est moi qui m'occupe de tout le reste.

«Je ne suis pas en compétition, je fais juste du mieux que je peux. Du coup, je ne peux pas échouer » 

Vous vous considérez comme un artiste ?

Je fais de l'art parce que, d'une certaine manière, j'ai toujours fait de l'art. Dans trente-cinq ans, ce que je fais maintenant sera peut-être cool, mais, pour l'instant, c'est juste un truc que je fais.

Quelle est votre dernière création ?

J'ai exposé à Los Angeles, il y a deux mois. Là-bas, j’ai présenté un petit livre fait de textes et de peintures inspirées de ces textes. J'ai un rapport particulier au texte : j'aime écrire et j'adore les jeux de mots. La plupart de mes créations artistiques ont trait aux mots.

Aujourd’hui, comment vous présentez-vous ? En tant qu’artiste ou acteur ?

Je n'ai pas vraiment besoin de me présenter. Parfois, je dis que je suis étudiant. Enfin, ça n'est pas très crédible vu que j'ai 36 ans. En fait, je n'ai jamais su dire ce que je faisais et je suis à l'aise avec tout ce que je fais. De toute façon, être un artiste ou être un acteur, c'est, grosso modo, la même chose. Je crois qu'à cause de la façon dont j'ai été élevé, je bosserais dur sur n'importe quoi, tant que ça représente un challenge. Je ne suis pas très bon au tir au pistolet, mais si quelqu'un me met au défi de devenir un bon tireur, je peux devenir bon. Il faut se rappeler que j'ai commencé à être acteur sans avoir aucune formation et j'ai commencé à faire de l'art de mon côté de la même manière. Il n'y a aucune raison pour que je sois un artiste, aucune pour que je tienne une galerie, mais je n'ai pas eu peur d'essayer. Beaucoup de gens se disent qu'il faut aller à l'école pendant de longues années pour faire quelque chose de précis. Moi, je pense seulement à faire ce que j'ai envie de faire. Il faut suivre son instinct. Si tu crois en ce que tu fais, fais le. Simplement. Plein de gens bourrés de talent ne rentrent pas dans le système, d'autres, avec moins de talent, y arrivent. C'est injuste, mais c'est comme ça que ça marche. Le seul truc que je me dis, c'est que je n'attends rien. Je ne veux pas avoir une galerie connue, je ne veux pas avoir une carrière d'acteur géniale. Tout ce que je veux, c'est éviter d'avoir un travail routinier.

«On ne représente aucun artiste, on ne vend pas d’œuvre d’art, on perd de l’argent tous les mois, cette galerie n’a aucun sens» 

La belle vie...

Carrément. Si tu n’attends rien, tu ne te mets pas de pression et tu n’entres pas en compétition avec d’autres personnes. Tu vois, moi, j’ai 36 ans et le seul job normal que j’ai fait, c’est bosser dans une boutique de skate. C’est quoi le délire? Mais si tout s’arrête demain, faudra probable- ment que je retourne bosser dans cette boutique. Le gros problème, c’est que tout le monde veut être meilleur que les autres. Et moi, je ne suis pas en compé- tition, je fais juste du mieux que je peux. Du coup, je ne peux pas échouer parce que je n’ai aucune attente particulière.

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Ca n’est pas un peu lâche comme ma- nière d’envisager la vie ?
Non, je m’en fous. Tu sais, je ne suis pas effrayé face aux nouveaux défis. Comme lorsque j’ai ouvert cette galerie. C’était mon idée. On n’avait aucune légiti- mité pour l’ouvrir, pour- tant on l’a fait. Tout ça vient du skate et de l’état d’esprit « Fuck you all ». Du genre : « On le fera, même si tu ne veux pas qu’on le fasse». On ne re- présente aucun artiste, on ne vend pas d’oeuvre d’art, on perd de l’argent tous les mois, cette gale- rie n’a aucun sens, mais 
on aime ça et c’est l’essentiel. Et c’est pa- reil avec ma carrière d’acteur.

C’est-à-dire ?

Je me fiche d’être riche. Je suis comme ça. Je ne fais pas beaucoup d’argent, juste as- sez pour vivre. Après, on verra. 

Par Raphael Malkin

Photos : Vincent Desailly & DR