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Portrait : les frères Wachowski

Par Eric Vernay - Illustration par Max Imator - Photos DR

Portrait : les frères Wachowski
Par Eric Vernay - Illustration par Max Imator - Photos DR

Quand Larry devient Lana. Le récent changement de sexe de Laurence Wachowski, frère devenu sœur d’Andy, n’est pas qu’une affaire privée. Au-delà de la fascination voyeuriste qu’il a pu procurer, voilà une métamorphose corporelle qui fait pleinement écho à la carrière de la fratrie créatrice de la saga Matrix, un duo qui n’a jamais eu peur de désarçonner son public.

Les Wachowski

Les Wachowski

«Pourquoi séparer les genres ?» demandent les Wachowski dans la vidéo promotionnelle de leur dernier film Cloud Atlas, une ambitieuse fresque de deux heures quarante déroulant simultanément six histoires entre passé, présent et futur, sur plusieurs continents. Cette question du genre – esthétique et sexuel – est en fait récurrente tout au long des six longs métrages réalisés par la fratrie en dix-sept années de carrière à Hollywood. Sortir des cases, intellectuelles, artistiques ou physiques, s’émanciper coûte que coûte, casser les barrières entre comics, mysticisme, jeux vidéo et philosophie, mélanger le tout et réinventer un nouveau monde interactif: le cinéma des Wachowski ne vise rien moins que cela; l’affranchissement des carcans et la liberté en ligne de mire. Dans leurs films, comme dans leurs vies privées, Andy et Larry (devenue Lana) n’ont jamais cessé de poursuivre cet idéal. Quitte à parfois se prendre des murs ou être confronté à l’incompréhension du public : après le succès planétaire de la trilogie Matrix au début du XXIe siècle, leurs deux films suivants, Speed Racer et Cloud Atlas, se sont plantés.

Nouveau genre

Sans verser dans la psychologie de comptoir, le changement de sexe de Larry/Lana Wachowski entre en pleine cohérence avec les thématiques artistiques du tandem. Allergique à l’impudeur médiatique tout comme son frère Andy, Lana a pourtant choisi de rendre publique sa nouvelle identité sexuelle en 2012. D’abord via une vidéo postée en juillet sur YouTube pour promouvoir Cloud Atlas, dans laquelle la sœur d’Andy apparaissait avec son nouveau look – dreadlocks roses, débardeur noir et maquillage discret – évoquant une héroïne de SF à la Leeloo dans Le Cinquième Elément. Et puis surtout avec un long et bouleversant discours prononcé en octobre 2012 lors d’une remise d’un «Visibility Award» par la Human Rights Campaign (le lobby le plus important en matière de droits des personnes LGBT aux États- Unis – ndlr). En préambule de son allocution, Lana confiait ainsi : « Je suis là parce que, quand j’étais jeune, je voulais vraiment être une écrivaine, une réalisatrice, mais je ne trouvais personne comme moi dans ce monde. J’avais l’impression que mes rêves m’étaient interdits simplement à cause de mon genre, moins habituel que celui des autres.» Pas question de parler de « transition » pour autant, un mot qu’elle rechigne à employer « car il évoque une réalité scindée en genres, de façon binaire ». Lana n’a jamais raffolé de cette vision schématique des choses et des êtres.

À gauche Larry avant les coups de bistouri & Andy

À gauche Larry avant les coups de bistouri & Andy

Chercher le garçon

Dans le même discours, la réalisatrice révèle d’ailleurs à ce sujet une anecdote signifiante. À l’âge de 8 ou 9 ans, ses parents l’ont envoyée dans une école catholique. Un véritable traumatisme pour le jeune Laurence Wachowski. «Dans l’école publique où j’étais auparavant, je jouais surtout avec les filles. J’avais les cheveux longs et tout le monde portait des jeans et des tee-shirts. Dans l’école catholique, les filles portaient des jupes et les garçons des pantalons. On m’a dit de me couper les cheveux. Je voulais jouer au Four Square (les «Quatre Carrés», un jeu américain – ndlr) avec les filles mais je ne faisais plus partie de leur groupe, désormais j’étais un garçon. Quand les cloches ont sonné la fin de la récréation, on m’a dit de me mettre dans une file, les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Je suis passée devant les filles en sentant un puissant sentiment d’attraction et d’association. Pourtant, une partie de moi savait que je devais continuer à marcher. Mais dès que j’ai regardé en direction de l’autre file, j’ai ressenti un sentiment de distanciation qui m’a bouleversé. Je n’appartenais pas non plus à ce côté. Je me suis arrêté entre les deux lignes. Là, je me suis rendu compte alors que la nonne me regardait et me criait dessus. Je ne savais pas quoi faire. »

Déclaration d’indépendance

Alors que la bonne sœur se met à frapper Larry, prenant son silence pour une provocation, la mère Wachowski débarque par miracle à l’école et « sauve » son fiston. Après ce violent épisode, le chemin identitaire sera encore long pour la future Lana tant son adolescence est pavée d’insomnies et de pensées suicidaires. Un jour de grosse déprime dans un Burger King glauque, Laurence griffonne un mot d’adieu. Il s’apprête à se jeter sous les roues d’un train, mais le regard d’un vieil inconnu qui le scrute depuis le quai d’en face, derrière de grosses lunettes au design seventies, le rappelle au monde des vivants. De justesse. Plus tard, après de nombreuses heures chez le psy, Larry, soutenu par sa famille depuis toujours, tombera amoureux d’une femme et admettra enfin son identité transgenre. D’abord en privé puis en public, malgré sa timidité maladive et l’importance qu’elle attache à son anonymat. Avant ce long discours de 2012, les discrets Andy et Lana n’avaient en effet pas donné de conférence publique pendant douze longues années. Par choix, il s’entend. Cette intervention en forme de coming-out a donc valeur d’émancipation publique, « afin que ce que l’on imagine dans cette pièce puisse servir à accéder à d’autres pièces, d’autres mondes qui étaient jusqu’alors insoupçonnés. », dira-t-elle encore.

Comics et charpenterie

Rebaptisés « Les Wachowski », les ex « Wachowski Bros » ont toujours cherché à explorer d’autres mondes. Nés au milieu des années 1960 à Chicago, d’un père businessman et d’une mère peintre, Larry et Andy grandissent dans un quartier blanc et irlandais de la classe moyenne. Les gamins du coin font payer cher à la fratrie leur ascendance polonaise, la relative modestie de leur train de vie et surtout le fait qu’ils étudient dans une école publique, non catholique; le père est un athée convaincu. Toujours à cette époque, il n’est pas rare qu’ils se fassent molester ou frapper en rentrant de l’école. Andy et Larry commencent à s’inventer des mondes, grâce aux livres de Tolkien, aux comics et à des jeux de rôles comme Donjons et Dragons. Au lycée, malgré leur côté « nerd », ils sociabilisent un peu en fréquentant les ateliers vidéo, théâtre et cinéma. Mais les frérots préfèrent rester dans l’ombre, privilégiant la technique plutôt que les devants de la caméra et les projecteurs. Quelques années plus tard, toujours passionnés de bandes dessinées, les deux jeunes Wachowski arrêtent leurs études en fac d’art à New York et Boston pour se lancer dans l’écriture de comics. De retour à Chicago, ils bossent pour Marvel et se financent en parallèle avec une boîte spécialisée dans la charpente et la peinture en bâtiment. La fratrie écrit alors les aventures d’Ectokid, un comic créé par Clive Barker (auteur de Hellraiser et Candyman) qui préfigure déjà les pilules bleues et rouges de Matrix: c’est l’histoire d’un ado qui voit la réalité telle qu’elle est d’un œil, et de l’autre, un monde parallèle, cauchemardesque et mythologique. « Il vit dans deux mondes et a accès à une toute autre réalité que le commun des mortels», résume Barker dans le livre Marvel Age de Tom Russo. Question : comment les Wachowski sont-ils donc passés de la charpente (et des comics) au septième art ? D'après un papier de Wired signé par Mark Miller, le déclic serait venu d’un bouquin de Roger Corman, «Comment j’ai réalisé cent films à Hollywood sans jamais perdre un centime ». La lecture des pensées du pape de la série B leur inspire un script à base d’hémoglobine et de cannibalisme qu’ils intitulent tout simplement Carnivore. Si le film ne se monte pas, le scénario a le mérite de permettre aux Wachowski de se faire repérer par Hollywood: en 1995, la Warner achète leur script d’Assassins. Toutefois, la suite laisse un goût amer. Le projet est vidé de sa substance et totalement réécrit, de manière à en faire un véhicule pour Sylvester Stallone. Sans surprise, la fratrie renie aujourd’hui le film, par ailleurs un échec critique et commercial. Aujourd’hui, Richard Donner, son réalisateur, reconnaît même qu’il regrette de ne pas avoir respecté la vision originale du tandem.

Polar lesbien

Mais qu’importe, leur deuxième essai au cinéma sera le bon ; même si là encore, ils empruntent une trajectoire oblique. Andy et Larry envoient à Joel Silver (déjà producteur d’Assassins) le script d’un projet nommé The Matrix. «Au moment où j’ai lu ce scénario, j’ai tout de suite voulu le voir à l’écran, se souvient le nabab américain. Mais ensuite, les mecs m’ont dit: « Et nous voulons le réaliser ! » Ça allait être compliqué. » Plutôt que de leur donner un feu vert immédiat pour ce projet SF ambitieux, le producteur de la saga Die Hard les laisse faire un premier galop d’essai en indé : ça donnera Bound, brillant film noir inspiré de Billy Wilder avec deux lesbiennes pour héroïnes. L’occasion pour les Wachowski de mettre en valeur leur virtuosité technique au sein d’un genre cinématographique ultra-codifié (le polar), tout en distillant en sous-main des thèmes non- conventionnels. Pour donner chair à l’histoire d’amour homosexuelle entre Gina Gershon et Jennifer Tilly, Andy et Larry demandent conseil à Susie Bright, une écrivaine féministe spécialiste du sexe. Leur hantise est de sombrer dans le pur racolage érotisant. «Il n’y avait pas eu beaucoup de grands films sur les lesbiennes à l’époque, confiait Bright au site Current, il y a deux ans. Le vieux modèle hollywoodien voulait que l’on se suicide à l’écran parce qu’on était lesbienne, ça permettait aussi de donner un petit frisson kitsch, quand par exemple deux femmes se frottaient les seins et s’embrassaient. Un beau tas de conneries. Bound était révolutionnaire parce qu’il parlait de sentiments lesbiens authentiques, de vrais personnages qui tombaient amoureux et faisaient bien l’amour sans avoir besoin d’un homme pour les satisfaire ou les aider à triompher à la fin.» Les Wachowski font confiance à l’écrivaine et basent tous les story-boards de scène de sexe sur l’expertise de Bright. Sorti en 1996, Bound n’aura coûté que six millions de dollars. Auréolé d’un succès critique, il aura valeur de rampe de lancement pour les Wachowski.

#mariagepourtous (Bound,1996)

#mariagepourtous (Bound,1996)

L’univers hybride de Matrix

La suite, on la connaît: les frangins embrayent avec l’épopée Matrix en 1999. Afin de convaincre les derniers réfractaires à leur projet SF, ils engagent deux auteurs de comics underground, Geof Darrow et Steve Skroce, qui leur fignolent un pré-story-board de six cent pages pour le film. Toujours au rayon obstacles, le casting leur est également imposé par les pontes de la Warner, notamment le rôle principal – Néo – interprété par Keanu Reeves. Malgré ces contraintes, les Wachowski parviennent non seulement à faire péter le box office (plus de quatre cent soixante millions de dollars engrangés), mais surtout à donner corps à leur singulier uni- vers qui se déploiera sur deux suites (The Matrix Reloaded et The Matrix Revolutions, en 2003).

À mi-chemin entre cinéma asiatique et SF, comics et jeu vidéo, philosophie et religion, la trilogie impose un univers hybride, syncrétique, aux degrés de lecture et aux influences multiples. «Dès le premier jour de tournage, j’ai demandé à Larry et Andy s’ils étaient catholiques, racontait l’acteur Bernard White dans une tribune. Même si Matrix étaient rempli de toutes sortes d’influences religieuses et philosophiques, j’ai reconnu quelque chose dans leur travail de typiquement catholique, autant avec la femme à la robe rouge qu’avec la mort et la résurrection à la fin. Larry m’a dit qu’ils avaient été élevés dans la foi catholique, mais qu’ils avaient été très influencés par des textes hindouistes comme le Bhagavad-Gita ou le Ramayana. Je me suis concentré sur le Ramayana pour construire mon rôle de Rama Kandra. » Autre lecture qui infuse la saga: les travaux philosophiques sur les origines ethniques, la religion et l’identité politique signés Cornel West. Le pro- fesseur de l’Université de Princetown et les Wachowski se rencontrent et échangent longuement durant la préparation de Matrix 2 et 3. Ensemble, ils dissertent en particulier sur l’opposition entre perception et réalité : « Ils avaient une sorte de perplexité insatiable, plus forte qu’une curiosité insatiable, qui les rendait profondément socratiques, se souvient le spécialiste en théologie. Ce ne sont pas seulement des rats de bibliothèques. Ces types sont amoureux de la vie et de l’esprit.»

All Black Everything (Matrix)

All Black Everything (Matrix)

Blockbusters expérimentaux

Après avoir lancé un jeu vidéo en ligne (The Matrix Online) et participé en 2006 à l’aventure V Pour Vendetta (l’adaptation de la BD d’Alan Moore, mise en scène par leur assistant-réalisateur fétiche John McTeigue), les Wachowski enchaînent avec deux films passionnants qui se vautrent au box office : d’abord le délire numérique Speed Racer, adapté d’un manga des années 1960 sur des courses de voiture. Vendu comme un film familial, ce merveilleux trip « pop » entièrement dédié à la vitesse et bardé de flashs colorés en digital, s'avère bien trop radical pour séduire le grand public et la critique. En résulte un énorme flop. Pourtant, avec ce film tourné en soixante jours sur fond vert avec une caméra haute définition, les Wachowski parviennent à faire sauter les coutures entre image « live » et numérique, virtuel et réel, dans un mouvement d’une sidérante fluidité. Et on retrouve bien cette ambition folle dans Cloud Atlas : réalisé à six mains (les Wachowski avec le cinéaste allemand Tom Tykwer), issu d’un montage financier germano-américano-asiatique totalement indépendant, ce film onéreux (plus de cent millions de dollars) entend briser les frontières de la narration classique en racontant donc six histoires de manière poreuse et simultanée. Les époques – du XIXe à une ère post-apocalyptique –, les genres – film d’époque, mélo, SF, comédie, film d’action, etc. – et les personnages se croisent, se travestissent et se greffent. Les sexes et les races se télescopent et s’interpénètrent dans un maelström de renaissances qui rappelle l’esprit bouddhiste. Désarmant et exigeant malgré de gros moyens et un casting de luxe (Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant), ce blockbuster expérimental, post-moderne et transgenre a fait un bide aux États-Unis. Au détour d’un dialogue de Cloud Atlas, on entend cette phrase qui pourrait finalement résumer la carrière de la fatrie Wachowski : « Toutes les limites sont des conventions qui attendent d’être transcendées. »

Par Éric Vernay

Illustration : Max Imator - Photos & vidéos : DR