Interview avec le touche-à-tout aventurier Melvin Van Peebles

Par Raphaël Malkin, avec Pierre Labrunie - Portraits par Vincent Desailly à New York, sauf archives.

Interview avec le touche-à-tout aventurier Melvin Van Peebles
Par Raphaël Malkin, avec Pierre Labrunie - Portraits par Vincent Desailly à New York, sauf archives.

Il était une fois le touche-à-tout aventurier Melvin Van Peebles. Réalisateur culte, l’Américain est aussi un écrivain caméléon. Et plein d’autres choses. Récit d’une vie comme on en rêve et comme on en fait presque plus, où les histoires et l’Histoire s’entrecroisent.

Melvin Van Peebles

Melvin Van Peebles

Au sortir de près de trois heures éreintantes d’interview, découpées en deux parties et émaillées d’une série coups d’éclair et de coups de génie, il n’y a qu’un mot qui puisse parfaitement résumer la personnalité de notre interlocuteur. « He’s the boss », lançons-nous à son assistante, Jackie Brown aux cheveux ras bouclés. Point barre. La femme fait la moue. D’une voix mâchée, elle nous corrige en version originale : « Naaa, he’s the badass, the real badass ! » « Badass » ? D’après le traducteur anglo-français, ce nom commun issu de l’argot caractérise « le mâle américain. Il a une confiance absolue en lui, qu’il commande un verre, qu’il achète de nouvelles gentes pour sa voiture ou bien qu’il drague une femme (…) C’est un homme qui trace sa route, sans se soucier du monde. Attention à ne pas le chercher. » Électron libre, voltigeur romanesque, mauvais garçon à la gueule d’ange, dandy talentueux, voilà le badass.

Voilà Melvin Van Peebles. Avec son parcours en forme de montagnes russes et son caractère trempé dans le béton de la rue, ce vieil afro-américain s’impose comme le « mauvais cul » ultime. Pas une paire de fesses pour le concurrencer sur ce terrain. Melvin Van Peebles est un super héros de la vie. Cet octogénaire a tout vécu, tout fait, seul et convoquant la chance quand il le fallait. Enfant du ghetto chicagoan, le bonhomme a, tour à tour, joué les soldats, les chauffeurs, les écrivains, les journalistes, les compositeurs et, surtout les cinéastes. Dans l’imaginaire collectif, Melvin Van Peebles reste avant tout comme l’un des initiateurs, dans le creux des années 1970, d’un cinéma afro-américain libéré, nerveux, revendicatif et urgentiste, grâce à son cultissime Sweet Sweetback’s Baadasssss Song

« Je ne savais pas qu'elle était mariée »

Celui qui est aussi connu pour être le père de l’acteur Mario Van Peebles (Cotton Club, New Jack City, notamment) vit aujourd’hui confortablement dans un petit appartement situé sur les hauteurs de Manhattan. C’est là, au milieu d’un tas de babioles, de papiers froissés et de bouquins aux pages cornées qui sont autant de souvenirs de son hyper vie, que le vieux loustic passe le plus clair de son temps - quand il n’est pas à répéter avec ses compères de son soul band. Chez lui, Melvin Van Peebles lit, boit, machouille son cigare, triture sa tresse et reçoit parfois du monde pour discuter « du bon vieux temps », en français. Oui, parce que Melvin Van Peebles est bilingue. Voilà pourquoi.

Vous avez appelé votre groupe le Laxative Band parce que vous dîtes qu’il doit « faire chier le monde ». Joli jeu de mot. Mais pourquoi donc ?

Avec moi, c'est toujours la même chose : il s'agit de déconner, de pousser les gens. Tout est une question de bagout. Un jour, alors que je venais de commencer à bosser pour Hara Kiri, j’ai demandé à Cavanna (écrivain et dessinateur, cofondateur du journal satirique français Hara Kiri – ndlr) : « Pourquoi tu m'as pris ? »  Il m'a répondu : « Parce que vous, les Américains, vous vous bougez et vous écrivez comme vous parlez ». Il voulait du bagout. Et moi, j'en avais. Je savais bouger les gens. Tenez, vous savez, toutes les histoires que j'ai écrites pour Hara Kiri, je les ai compilées dans un bouquin, Le Chinois du XIVe, que j’ai sorti en France.

D'où vient ce titre, justement ? Vous êtes tombés sur l'histoire d'un Chinois qui vivait dans le XIVe arrondissement de Paris ?

Quand je vivais à Paris, je me pointais tous les jours dans le même bistro. Un jour, il y a eu un blackout. Nous n’avions plus de lumières ! Le patron a pris une bougie pour éclairer la pièce, les gens se sont rassemblés autour d'une table et ont commencé à causer tous ensemble. Comme ça. Chacun a raconté son histoire, comme au bon vieux temps. Et, parmi les histoires, il y avait celle d'un Chinois. C'est tout.

Revenons à votre vie d’américain. À votre enfance américaine, plus précisément. Quel genre de gamin étiez-vous, à Chicago, votre ville natale ?

Mon père était tailleur. Il avait une boutique à son nom. Mais, le boss, c'était moi. Mon père était souvent à l'extérieur pour livrer ses commandes ; du coup, il disait à ses employés, en me pointant du doigt : « Faîtes ce qu'il dit. » Oui, j'étais le boss. C'est moi qui gérais l'argent. Je demandais aux autres de se bouger. J'avais dix ans. À cause de ça, je crois que je n'ai jamais vraiment eu d'enfance.

À cette époque, vous étiez inscrit dans une école dont les élèves étaient en majorité blancs...

Oui, nous vivions dans une banlieue proprette de Chicago. J'allais dans une école assez huppée. Mais après l'école, je prenais le train et j'allais traîner dans les pires quartiers de la ville qui, à ce moment-là, étaient sûrement les pires quartiers de toute l'Amérique ! C'était le South Side de Chicago. Avant-même d'avoir dix ans, j'avais déjà vu une dizaine de types se faire tuer dans la rue. Juste sous mes yeux. C'était des gangsters, très durs, comme au Far West.

Vous meniez  deux vies parallèles, en somme.

Tout à fait.

Deux vies, avec deux manières de parler, deux attitudes...

En fait, je n'étais pas vraiment conscient que je vivais deux vies différentes l'une de l'autre. Quand je parlais aux filles de mon école, je prenais les réflexes du ghetto : « Hey baby, wassup’ ? » Dans le coin, j'étais le seul à parler de cette manière. Là, j'ai compris que je jouais sur différents tableaux.

Que vouliez-vous faire dans la vie, à cet âge-là ?

Je voulais juste voir le monde. Enfin, je n'avais pas vraiment le temps de penser à ça. J'étais occupé à aider mon père dans sa boutique. Et puis je vendais des vêtements en faisant du porte-à-porte. J'apprenais à faire du business. À ce moment-là, la Seconde guerre mondiale a éclaté : les soldats noirs-américains étaient très mal traités. Mon père s'est mis à manifester avec certains de ses amis. Je me souviens très bien de ma mère, horrifiée, suppliant mon père de ne pas m'emmener dans la rue pour manifester. Mon père a refusé. « Il doit apprendre », disait-il.

Quels souvenirs avez-vous de ces manifestations ?

Des flics courant partout, des détonations, des intimidations. Nous étions en 1942. C'était avant Martin Luther King et compagnie. Mais, après ces manifs, les choses ont commencé à changer : des Noirs ont été embauchés pour livrer le pain, les journaux et le lait. Cela ne se faisait pas avant !

Et puis, de votre côté, vous avez fini par vous engager dans l'armée ? Comment cela s'est-il passé ?

J'avais vingt ans et je venais de finir la fac, en histoire et littérature. J'avais besoin d'argent. Je me suis inscrit dans le programme ROTC (Reserve Officers Training Corps) où l'armée paye une bourse aux étudiants en échange d'une participation à des activités de réservistes. Mais j'avais oublié quelque chose : je devais obligatoirement faire dix-huit mois de service militaire après la fac. Quand j'ai eu mon diplôme, je voulais foutre le camp, partir à l'étranger, je voulais prendre un billet pour l'Europe…Tu parles ! Dix jours après la fin de mes études, je me retrouvais coincé dans une caserne.

« Je me souviens m'être fait courser par des types du Klu Klux Klan. Ils n'avaient jamais vu de soldats noirs »

Pourquoi vouliez-vous partir en Europe précisément ?

Ca faisait partie de mon envie de découvrir le monde. Et puis j'étais fasciné par la culture européenne. Mais au lieu de ça, j'étais au Texas en train de m'entraîner avec l'armée, en uniforme. J'ai fait partie des premiers soldats afro-américains mélangés aux soldats blancs. J'étais second lieutenant. Je me souviens m'être fait courser par des types du Klu Klux Klan. Ils n'avaient jamais vu de soldats noirs....

Que leur avez-vous dit ?

Rien du tout, bon dieu ! Vous rigolez ou quoi ? Vous pensez que j'allais parler à vingt types avec des flingues dans les mains ? Oh, merde ! Jamais de la vie j’aurais pu leur dire d'aller se faire foutre ! Bref, quelques temps plus tard, j'ai été envoyé dans un régiment d'aviateurs, en Californie. J'ai bossé sur le premier jet bomber américain, le B47. C'était un avion qui pouvait transporter une bombe atomique. Mais il ne pouvait pas voler très haut ; il ne pouvait transporter que trois personnes qui faisaient le boulot d'une douzaine. J'étais navigateur, je disais au pilote dans quelle direction il devait aller. 

Aviez-vous peur ?

J'ai eu peur plus d'une fois ! Nous décollions non loin de Los Angeles et nous survolions le Pacifique. Un jour, alors que nous approchions des côtes russes, l'avion s'est mis à sérieusement trembler : nous perdions de la vitesse et de l'altitude. Un réacteur s'était arrêté. Puis un deuxième. Oh merde ! Mes camarades flippaient. Soudain, j'ai entendu cette voix : « Oh lord, oh lord ! » C'était très étrange. C'était une voix de Noir. Mais il n'y avait pas de Noir dans le squad de l'avion ! À part moi. Qui était donc ce putain de mec qui chouinait ? Et bien c'était moi. Putain. Sur le moment, j’ai vraiment cru que j'allais mourir.

Après l'armée, vous êtes allé au Mexique...

Au final, j'ai fait trois ans dans l'armée. Je n'avais pas d'argent pour faire autre chose et puis les chefs voulaient me garder parce que j'étais l'un des seuls qui pouvaient cumuler les fonctions de navigateur et de bombardier dans les avions. J'étais coincé. Mais dès que j'ai pu, je suis parti avec ma femme. Le Mexique n'était pas loin, j'y suis allé. Je ne voulais pas que l'armée vienne me rechercher pour rempiler. C'est là-bas que mon fils est né. C'est pour ça qu'il s'appelle Mario. Mais très vite, je suis rentré aux Etats-Unis. Je suis allé à San Francisco. Voilà le topo ; normalement, quand les gens quittaient l'Air Force, ils bossaient pour des compagnies aériennes, comme la Panam Airlines ou TWA. Moi, je voulais trouver un boulot dans ce genre-là. Mais j'avais oublié une chose : j'étais de couleur. Et à cette époque-là, les compagnies n'embauchaient pas de gens de couleur. Il s'agissait de boulots trop qualifiés pour nous, les Noirs. À San Francisco, j'ai donc trouvé un boulot de conducteur de cable car (les tramways qui sillonnent les collines de la ville – ndlr).

Melvin Van Peebles et son fils Mario

Melvin Van Peebles et son fils Mario

Est-ce à ce moment que vous avez commencé à écrire ?

Non, ce n'est pas à ce moment que j'ai putain de commencé à écrire ! Non ! J'ai toujours écrit. À la fac, à l'armé, au Mexique. J’ai toujours écrit des histoires.

À propos de quoi ? Vous souvenez-vous de la première histoire que vous avez écrite ?

Ca devait être à propos d'une nana. De genre « Hey baby, I love ya, I want some pussy ! » Qu'est-ce que j'en sais ?

Finalement, vous avez fini par sortir votre premier bouquin, The Big Heart (1957), le récit d’histoires typiques de la rue de San Francisco. Ce fut un vrai succès populaire. Pourquoi vous-êtes vous lancé dans ce récit ?

Parce que je pouvais en tirer de l'argent, pardi ! Evidemment ! J'avais besoin de manger. Les gens montaient et descendaient de mon cable car,  il y avait plein d'histoires à raconter. Je me suis dit que je pourrais peut-être faire un livre pour les touristes. Voilà tout. Je me souviens d'un type qui est monté dans le cable car et qui n'arrêtait pas de me dire : « Boy, fais-ci ; boy, fais-ça ». Je lui ai répondu : « Boy ? De quel genre de boy parlez-vous ? » « Boy » peut dire « pote » ou « nègre ». Le type m'a répondu : « Nègre ». J'ai stoppé la cable car et je lui ai cassé la gueule. D'une main. Pas de problème. En voilà une histoire.

The Big Heart, publié par Melvin Van Peebles en 1957

The Big Heart, publié par Melvin Van Peebles en 1957

Comment avez-vous trouvé un éditeur pour le livre ?

J'ai cherché des adresses d’éditeurs dans le journal et j'ai passé des coups de fil. À chaque fois, je demandais : « Voulez-vous d'un livre qui raconte des histoires qui se passent dans un cable car» Jusqu’au jour où l’on m’a donné rendez-vous dans un bureau. Quand je me suis pointé, on m’a demandé ce que je fichais là. J’ai répondu : « Mais je viens de vous parler par le putain de téléphone ! » Les gens étaient étonnés : « Vous ? Vous êtes le fameux conducteur du cable car ? - Oui, c'est moi. » On n’imaginait pas que cela pouvait être un type comme moi. Finalement, le livre a été édité et il s'est bien vendu. Même si je n’ai pas gagné beaucoup d’argent, je suis devenu assez populaire.

Un jour, un type est monté dans mon cable car et m'a demandé si c'était bien moi qui avait écrit le livre. Il était très étonné. Il m'a ensuite demandé qui avait fait la maquette et mit les photos. Je lui ai demandé ce que qu'étais une maquette - je ne connaissais rien du jargon. Quand il m'a expliqué, je lui ai répondu que c'était moi qui avais tout fait. Le mec était halluciné. « Ce livre est comme un film », qu’il a fini par dire. Oui, vous devriez en faire un film. » Et c'est ce que j'ai fait. Sans d’ailleurs vraiment savoir comment faire un film (un court métrage - ndlr). J’y connaissais que dalle. C'est un ami photographe qui m'a aidé pour le faire. Il avait une caméra et je lui ai dit qu'il serait le cameraman. Je lui disais comment filmer et il le faisait. Et pour faire l'acteur, j'avais mon pote Joe. Je lui ai demandé ce qu'il faisait le samedi suivant et, hop, il a fait l'acteur. Tout simplement. J'étais persuadé que le film serait dégueulasse, qu'il aurait plein de défauts. Mais quand nous l'avons projeté dans la cave d'un ami, je suis devenu dingue, putain ! 

Ca avait de la gueule ! On aurait dit un vrai film ! Je ne connaissais rien de la vitesse des images, de la lumière, rien ! Mais c'était pas mal ! Oh, putain, c'était bon ça ! Et ce n'était même pas vraiment édité. L'expérience m'a tellement plu que j'ai fait deux autres courts-métrages. Le problème, c'est que dans le même temps, j'ai perdu mon boulot. Ouais, je me suis fait virer. Mon patron m'a dit que, comme j'étais devenu célèbre, j'étais distrait et que j'allais avoir un accident avec le cable car. N'importe quoi ! En plus, je n'avais jamais été en retard. Ce type n'était qu'un raciste, je pense. J'ai du trouver un autre job, dans un bureau de poste.

Est-ce à ce moment-là que vous avez décidé d'aller à Hollywood présenter vos courts-métrages ?

Oui, je suis allé toquer aux portes des producteurs. Les types ne disaient rien quant à ma couleur de peau, ils n'en avaient pas le droit... Cela dit, ils n'embauchaient pas, à part pour être danseur ou faire l'elevator guy. Mais qu'ils aillent se faire foutre ! Je suis donc rentré bredouille à San Francisco. Je me suis dit qu'il fallait que je change de vie ; je voulais trouver un autre métier. À cette époque, les Russes venaient de lancer la fusée Spoutnik dans l'espace. J’ai eu envie de devenir astronome. Du coup, j'ai dépensé toutes mes économies pour partir en Hollande étudier l’astronomie - c'était le meilleur endroit pour cette discipline. Je m'appelais Van Peebles, on pouvait penser que j'étais hollandais (clin d'œil). Bien, pour aller en Hollande, je n'avais pas beaucoup d'argent. Comme je ne pouvais pas payer un billet d'avion pour ma famille et moi (sa femme et ses deux enfants - ndlr), nous avons donc pris le train et le bus de San Francisco à New York, puis le bateau. 

Mais vous parliez hollandais ?

Non, du tout. J'ai appris sur le tas. De toute façon, j'étais là pour étudier l'astronomie, donc que des chiffres. Le premier truc que j'ai appris à dire, c'est « De brug werd geopend » - « Le pont était ouvert ». C'était la principale raison que j'avançais pour expliquer mes retards à la fac d'Amsterdam. Et c'était plausible : dans cette ville, à cause des crues des canaux, les ponts étaient souvent ouverts. À chaque fois, je répondais. On me demandait où j'étais, je bégayais et je finissais par dire, presque comme un réflexe : « De brug werd geopend ». En fait, je ne comprenais pas grand-chose. Un jour, je suis tombé sur une annonce où il était indiqué qu’une compagnie de théâtre recherchait un Noir pour jouer dans une pièce. J’avais besoin d’argent, je me suis donc présenté au casting. Et comme je devais sûrement être le seul Noir du coin, j'ai eu le rôle, celui d'un gardien d'aéroport. Nous faisions des répétitions, les gens étaient sympas. Mais je me suis rendu compte, en fait, que je devais jouer un homosexuel, un pédé ! En fait, je n'avais rien compris de ce que l'on m'avait dit pendant l'audition.

Melvin Van Peebles se met à réciter un texte tiré d’une pièce de théâtre, en hollandais. D’après lui, il s’agit d’un extrait d’un vieux conte. « Ah, c’est putain de compliqué, cette langue », finit-il par dire.

Après la Hollande, vous êtes allé à Paris. Votre parcours est assez incroyable… Que s’est-il passé ?

Ok, ok… Un jour, j’ai reçu une carte postale dans une enveloppe. C'était en anglais. Cela disait : « Que faîtes-vous en Hollande à étudier l'astronomie ? Nous avons vu vos films, vous êtes un génie ». Cela venait de France, avec l’en-tête de la Cinémathèque de Paris. Je ne comprenais pas trop de quoi il s’agissait, et puis je me suis souvenu. Lorsque j’étais à New York, prêt à embarquer pour l’Europe, j'ai rencontré un type qui s'occupait de distribuer des petits films indépendants. J’ai sympathisé avec lui et je lui ai filé des copies de mes films. Ce type était français et était un ami d’Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque ! Et c’est ce fameux Henri Langlois qui m’a écrit de France – il avait vu mes films et voulait m’inviter à Paris pour que je les présente ! Tu te rends compte de la gentillesse de cet homme : il m'a trouvé et m'a envoyé une carte postale ! 

Henri Langlois - DR

Henri Langlois - DR

La réception de cette carte postale fait-elle partie des moments les plus importants de ma vie ?

Oh, j'ai eu tellement de moments importants dans ma vie ! Quel âge as-tu ?

25 ans.

Oh, tu es peut-être un peu trop jeune pour entendre cette histoire, mais qu'importe. Quand j'étais dans l'Air Force, à Los Angeles, il m’est arrivé un truc de dingue. Un jour, alors que j'étais prêt à embarquer et décoller pour une mission d'entraînement, un type m'a appelé : « Lieutenant, Lieutenant ! - Yes Sir ? ». Le capitaine voulait récupérer quelques flying hours et voler avec le squad. Il a donc pris ma place. Hum. Bref, revenons un instant au moment où j'étais prêt à mourir, dans cet avion survolant les côtes russes : je me suis allongé…

Attendez, je ne comprends pas. Vous faîtes un bon dans le passé là...

Mais écoute motherfucker ! Tout a un sens. Tu veux que je parle français ou anglais ? Allez, sois belle et tais-toi. À ce moment-là, donc, j'étais sur le point de mourir et, évidemment, je voyais ma vie défiler sous mes yeux. Mais est-ce que je revoyais ma maman, mon papa ? Mon petit chien ? Sûrement pas. Ce que je voyais, c'était du bleu et du gris, comme les couleurs de l'uniforme de cette nana de la caserne que j'avais toujours voulu baiser mais à qui je n'avais jamais eu le courage de parler. Voilà, j'allais mourir comme ça (rires). Bref, finalement, je ne suis pas mort. Et lorsque le capitaine a dit qu'il voulait me remplacer pour voler, je me suis empressé de téléphoner à cette fameuse nana. « Tu veux venir chez moi ? », que je lui ai demandé. Elle m'a répondu qu'elle était libre et que ça lui disait bien. Elle était si belle... Je lui ai dit que je voulais dessiner son portrait. Quand elle a posé, je lui ai demandé de desserrer ses vêtements. Et en deux temps, trois mouvements, elle s'est retrouvée à poil.

Oh merde ! C'est la vérité. Logiquement, on a fini par baiser. Après quoi, la nana m'a dit que c'était la première fois qu'elle faisait une chose pareille. Je lui ai répondu que c'était la même chose pour moi. Et tout à coup, on a entendu une explosion ! L'avion dans lequel j'avais laissé ma place, venait de se crasher. Dehors, on a retrouvé un siège éjectable, avec un corps sans tête. Ok...Voilà l'un des nombreux moments les plus importants de ma vie. Oh shit !

Melvin Van Peebles, 1965

Melvin Van Peebles, 1965

Revenons à cette fameuse carte postale de la Cinémathèque de Paris. Après l'avoir reçue, vous êtes donc descendu à Paris où le dénommé Henri Langlois voulait projeter vos courts-métrages. Que connaissiez-vous de la France et de Paris, à cette époque ?

Que dalle. Je me disais juste que c'était cool d'aller à Paris, parce que quelqu'un avait aimé mes films. J'y suis allé en auto-stop. J'étais seul - ma femme m'avait quitté avec les mouflets. J'avais rendez-vous dans une salle de cinéma des Champs Elysées. Je me souviens qu'il y avait Lotte Eisner (célèbre critique de cinéma franco-allemande – ndlr). Les gens étaient charmants. La projection a duré quarante minutes et, à la fin, plein de gens sont venus me voir pour me faire une bise, me dire que j'étais formidable. Mais personne n'est resté avec moi : tout le monde est parti et je me suis retrouvé seul. C'était une soirée d'août. Je n'oublierai jamais ce moment. J'étais sur les Champs-Elysées, sans savoir parler français, sans un rond dans la poche. Voilà comment s'est faite mon arrivée à Paris.

Qu'est-ce que vous vous êtes dit ?

Que j'avais faim, putain ! Je me foutais de la Tour Eiffel, j'avais juste putain de faim !

« Je mendiais dans la rue pour récupérer quelques francs. J'allais devant les Deux Magots, à Saint-Germain »

Qu'avez-vous fait, du coup ?

La manche. Je mendiais dans la rue pour récupérer quelques francs. J'allais devant les Deux Magots, à Saint-Germain et j'attendais qu’un riche se lève de table. Je chantais, je faisais le clown. Je me suis fait copain avec les autres clochards. Une fois, alors que j'étais en face du Café de Flore, je suis tombé sur une bande de dames de couleur, des amerloques. Elles ont jeté une cigarette que je me suis empressé de récupérer. Par malheur, un autre clochard la voulait… On a du se battre. Il parlait espagnol... C'était un de mes vieux amis du temps où je vivais à Mexico ! Incroyable ! Benicio…

Combien de temps avez-vous vécu dans les rues de Paris ?

Peut-être un an, ou un peu moins. Cela dit, à cette époque, j'avais des petites amies qui s'occupaient de moi. J'en avais une pour chaque jour de la semaine. De fait, j'avais des endroits où dormir. Aussi, je me suis retrouvé plusieurs fois en taule pour mendicité. Et puis une fois, alors que je marchais dans la rue, je suis tombé sur un vieux journal froissé. J'ai lu la une du machin et je me suis dit : « Ah, j'y crois pas à cette merde ». Et je me suis rendu compte que je savais lire le français ! L’article racontait un meurtre sur une base militaire américaine (à cette époque, les années soixante, plusieurs bases américaines étaient installées en Europe, dans le cadre de l’Alliance Atlantique - ndlr). Je n'y croyais pas et ça m'énervait. Je suis donc allé au bureau de la rédaction de ce journal, Le Nouvel Observateur, et j'ai dit au réceptionniste, en lui montrant la fameuse une : « Je ne crois pas à cette merde ! » Le rédacteur en chef, qui passait par là, m'a apostrophé : « Et bien, pourquoi vous n'enquêteriez pas vous-même sur cette affaire ? - Moi ? - Oui, vous. »

Et vous étiez un clochard…

Oui.

Et le type vous a demandé de faire de l'investigation pour le compte de l’hebdomadaire ?

Oui. Il pensait peut-être que, comme j'étais américain, je pouvais en savoir plus sur ce qui se passait sur cette base américaine. Plus qu'un parigot, en tout cas !  C'était incroyable. Enfin, l'une de mes copines m'a fait rapidement comprendre de quoi il s'agissait vraiment. Nous étions en août. Et en août, tous les journalistes sont en vacances ; le journal avait donc besoin de remplaçants. Evidemment. J'avais été pris parce qu'il n'y avait personne d'autre pour faire le boulot, pour aller sur le terrain. God bless august ! Vous me parliez de moments importants dans ma vie, non ? Apparemment, sur cette base américaine, un soldat noir avait tué un soldat blanc. C'était à Evreux. J'y suis donc allé en train, avec ma copine du moment.

À la gare d'Évreux, j'ai demandé à un type où se trouvait la base des GI’s ; il m'a répondu : « Celle des Noirs ou celle des Blancs ? » Je savais qu'il y avait quelque chose de louche. Je me suis finalement rendu compte que ce meurtre était lié à une histoire de racisme. Je suis retourné au bureau et j'ai dicté mon article à une typographe - je ne savais pas écrire en français. Le nouveau numéro du magazine devait sortir le lendemain et je ne savais pas quand mon histoire serait publiée. Puis le patron du canard a débarqué, il a pris l'article tapé et l’a lu. Et, tout d'un coup, il a demandé à ce que l'impression pour le lendemain s'arrête pour que mon article puisse paraître, avec la mention « de notre envoyé spécial Melvin Van Peebles ».  C’était incroyable ! C’est comme ça que j’ai démarré ma carrière de journaliste en France. 

À cette époque, les sixties, quelle était la réaction des gens que vous interviewiez ? J'imagine que le fait que vous soyez un fait-diversier américain et noir dans un journal français était assez inédit...

Pff, je ne faisais pas attention. Avant chaque interview, je me défonçais au whisky. Du coup, j'étais bourré et j'ergotais comme un parigot -  je crois que ça rassurait les gens que j'interviewais. Ils me parlaient plus facilement. Mais on ne m'a jamais emmerdé. Dans le même temps, j'ai découvert qu'il y avait une loi française permettant à un écrivain ou un journaliste d'avoir une carte de réalisateur (une carte professionnelle délivrée par le Centre national de la cinématographie donnant l’autorisation de tourner des films et le droit de faire une demande de financement - ndrl). J'ai fait la demande, j'ai présenté mes articles et j'ai eu cette carte. Je pouvais faire des films. C'était très important : en tant que citoyen étranger, sans cette carte, je ne pouvais rien faire. 

Grâce à cette carte, vous avez notamment réalisé La Permission (1968), un film qui raconte l'histoire d'un couple mixte – un Noir-américain et une Française, blanche - à Paris. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Et pourquoi pas ? J'ai envie de te répondre : va voir le film, motherfucker. J'étais un américain, noir, à Paris. Je pensais que ça serait intéressant.

Et ça l’est. Ce film a été présenté, dans la foulée, au Festival de San Francisco. Sans que le directeur dudit Festival ne l'ai vu. Racontez-nous…

J'étais à une fête à Paris. Il y avait ce grand type de couleur, très bien sapé. Nous étions les deux seuls Noirs de la fête et les gens pensaient que c'était évident que nous nous connaissions. Mais je ne savais pas qui il était. Bref, nous nous sommes retrouvés à causer. Un type sympa. Je lui ai dit que j'étais journaliste, que je couvrais les faits divers et que je faisais également des films. Au départ, il a cru que je faisais des documentaires. Je lui ai répondu que non, qu'il s'agissait de longs-métrages. Il ne me croyait pas, d'autant plus que je lui disais que les films que je faisais étaient en français ! Il a demandé à d'autres gens dans la salle qui lui ont confirmé. Il n'en revenait pas, vraiment. Il a fini par se présenter : c'était le directeur du Festival du film de San Francisco. Incroyable ! Le type était à Paris, à la recherche de films à présenter ! Puis il m'a dit : « Pensez-vous que vous puissiez me préparer votre film pour l'automne ? » Je lui ai répondu : « Et le pape, il est catholique ? Et l'ours, il chie dans les bois ? » C'était évident : bien sûr que mes films seraient prêts pour l'automne ! Je crois que le type était assez flatté, il avait l'impression de sélectionner un vrai film français. Et il ne l'a donc pas vu jusqu'à ce qu'il le projette à San Francisco. Il a fait une sorte de pari. 

Au fait, comment aviez-vous trouvé vos acteurs pour ce film ?

Quand vous faîtes un film, vous trouvez toujours des gens pour bosser dessus. Vous vous débrouillez. Les gens que j'ai fait bosser sur mon premier film en France, 500 Balles (un court-métrage réalisé en 1963 – ndlr), ont également travaillé sur La Permission. Le plus marrant, c'est que j'ai été invité à présenter mon film à San Francisco, avec Agnès Varda. Quand je suis arrivé en Californie, on m'a présenté de cette manière : « Melvin van Peebles, French delegation ». Le patron du Festival n'avait prévenu personne que j'étais américain et que j'étais noir. Tout le monde s'attendait à un français blanc. Haha, on me prenait pour un français, les gens essayaient de me parler en français ! J'avais tous les honneurs pour moi. Enfin, je suis rapidement revenu à ma condition d’afro-américain quand, en sortant de l'aéroport, un taxiste noir m'a hélé d’un ton gouailleur : « Hey bro', you want a ride ? C'mon man ! »

Et comment a réagi Hollywood ?

On m'a donc invité à Hollywood. Là-bas, j'étais le danger kid. À cette époque, tous les syndicats et les studios avaient pris un Noir dans leurs équipes, pour que l’on évite de les accuser de racisme. Mais ils ne voulaient pas en prendre plus. Du coup, j'étais vu comme Le Noir qui allait ouvrir la voie à tout un tas d'autres Noirs. On me regardait avec méfiance.

Melvin Van Peebles et l'équipe de tournage de Sweet en 1970

Melvin Van Peebles et l'équipe de tournage de Sweet en 1970

Mais si vous étiez le danger kid, comment vous-êtes vous débrouillé pour tourner votre nouveau film, Watermelon Man (1970) ?

Mais je n'ai pas tourné.

Mais si, ensuite, vous avez sorti Watermelon Man chez Columbia Pictures...

Mais combien de temps plus tard ?

Et bien deux ans.

Voilà. Tu sais, tu as fait de bonnes recherches, mais tu vas trop vite. Pose-moi la bonne question et ne me donne pas une putain de réponse !

Mais alors que s'est-il passé pendant ces deux ans ?

Voilà la question. Nous y sommes, putain. N'essaye pas de répondre à ma place parce qu’à chaque fois que tu le fais, tu as tort. Tu n'es pas stupide. Tu as de la chance que l'on ne soit pas dans un bar à parler, sinon je t'aurais cassé les dents. Hey! Franchement, ce n'est pas la bonne façon de me parler (silence). Fais gaffe hein, quand on me cherche, on me trouve (il rit, puis montre une cicatrice sous son menton. Sous la peau, c’est du métal). C'était il y a 63 ans exactement, à New York.

Où ça, dans un bar ?

Non, on ne fait pas ça dans un bar. On fait ça devant le bar, dans la rue. Ce soir-là, il n'y avait pas de raisons particulières, à part la boisson. Bref, voilà ma vie.

Bien. Dites-nous alors ce qu'il s'est passé en Californie pendant deux ans.

On me disait que j'étais un génie, on me demandait ce que je pouvais bien foutre avec ces frogs, ces français, et pourquoi je ne bossais pas aux Etats-Unis. Pourquoi ? Motherfucker, quand j'ai demandé un boulot dans le cinéma, personne ne m'en a donné ! Et on me répondait que depuis, l'Amérique avait changé... Ok... Bref, voilà le deal : j’avais l’impression que si j’acceptais un boulot à Hollywood, personne d'autre appartenant à une minorité en aurait un. Je serais l’arbre qui cacherait la forêt. Comme les autres, je deviendrais une sorte de prétexte, une justification, façon « Vous voyez, nous aussi nous faisons travailler un Noir. Pas besoin d'en embaucher plus ! » J'ai donc refusé tout ce que l'on me proposait.

Je n'avais pas de boulot et je suis parti à New York. Je dormais sur un banc, dans un parc. Je suis redevenu le clochard que j'étais lorsque je suis arrivé en France, quelques années auparavant. Et puis, petit à petit, à New York, tout un tas de réalisateurs noirs ont commencé à pouvoir faire des choses : Gordon Parks, Ossie Davis. Au même moment, les types d'Hollywood sont revenus me voir pour me proposer de nouveau quelque chose. Cette fois, j'ai accepté. J’avais évolué : j’estimais que le fait que je sois un réalisateur noir à Hollywood pouvait être une nouvelle étape pour la libération des artistes noirs aux Etats-Unis. J'ai donc tourné Watermelon Man, l'histoire d'un assureur blanc qui devient noir. Le studio voulait qu'à la fin, le personnage redevienne blanc. J'ai dit : « Fuck you », je voulais qu'il reste noir. En fin de compte, j'ai accepté de tourner une version alternative, en promettant que l'on déciderait plus tard quelle fin on choisirait. Tu parles... (clin d'oeil). Au moment du montage, j'ai malencontreusement oublié la version « blanche ».

Cela fait maintenant plus de deux heures que l’interview a démarré. Deux heures, quelques litres de café et un magnum de rosé bien entamée – Mr. Van Peebles a insisté pour que son assistante aille chercher du vin afin de nous faire plaisir, nous les « Young French men ». Il reste encore des milliers de questions à poser au bonhomme. Aussi, nous lui proposons de le revoir plus tard dans la journée pour poursuivre notre conversation.

Nous retrouvons donc Mr. Van Peebles en fin d’après-midi. Le vieil homme est toujours installé sur le même fauteuil, trônant dans sa cuisine.  Rien n’a changé, donc. À une exception près, cela dit : la bouteille de rosé que nous avions à peine débouché le matin-même est, cette fois, presque vide. Aussi, comme « MVP » nous l’avait demandé, nous revenons lestés d’un pack de bières fraîches.

« J'étais le premier trader noir à Wall Street. Comme dans les bombardiers de l'armée, comme à Hollywood, j'étais le premier »

Dîtes-donc, qu'est-ce que c'est que cette histoire selon laquelle vous auriez été trader à Wall Street dans les années 1980 ?

Oh, j'avais un ami avec qui j'ai fait un pari. Il me disait que si j'étais si doué pour les maths, je pourrais faire de l'argent à la bourse. Je pouvais le croire : c’était un ami très puissant.

Très puissant à Wall Street ?

Il possédait le putain de Wall Street (il s’agit d’Henry Jarecki, un entrepreneur qui fut notamment patron du New York Commodities Exchange, la bourse des métaux et de l’énergie – ndlr) ! J'ai fait beaucoup d'argent, mais je ne l'ai jamais dit. Ça a duré deux ans. J'étais le premier trader noir à Wall Street. Comme dans les bombardiers de l'armée, comme à Hollywood, j'étais le premier

Revenons à votre carrière dans le cinéma et au fameux Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (sorti en 1971, voir ci-contre). Vous avez dit que ce film était celui que « vous aviez toujours voulu faire », qu’il était, en quelque sorte, le film de votre vie.

Tu veux dire, comment je voulais le faire ou avec qui je voulais le faire ?

Et bien les deux.

Là, tu triches. Continue et je vais te dire « ta gueule ».

« J'ai envie de te répondre : va voir le film, motherfucker »

Bon, alors comment vous-êtes vous débrouillé pour faire ce film ?

Tout est dans le livre que j'ai écrit (également intitulé Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, ce livre fait le récit du tournage. Il a été publié en 1996 – ndlr). Tout est noté et expliqué. Ne sois pas paresseux. Lis ce livre, tu auras toutes les réponses.

Mais nous allons le lire. Bref, ce film est-il celui dont vous êtes le plus fier ?

Mais lis le putain de livre ! Fais attention, je ne vais pas faire le boulot à ta place !

Mais j'aimerais bien que vous m'en parliez maintenant, là !

Écoute : je suis le putain de boss, ici. Regarde-moi dans les yeux. Lis ce putain de livre et tais-toi ! Je possède tout, ici. Je n'ai plus rien à écrire. J'ai tout fait. Arrête de parler, sinon va te faire foutre. Ce n'est pas personnel. J'essaye juste de t'expliquer qui je suis. Tu me poses des questions compliquées et tu veux des réponses simples...

Mais non…

Fuck you ! Lis le putain de livre ! Lis le putain de livre !

Alors, comment résumeriez-vous l'histoire ? Il ne s’agit pas de vous faire répéter ce que vous avez déjà écrit, mais plutôt de dégager de nouvelles pistes de réflexion, de saisir de manière spontanée ce que vous pouvez dire de votre film, de voir si certains souvenirs vous reviennent subitement en tête…

Mais lis le putain de livre ! Cherche ! C'est moi le patron ! Tu comprends ? Tout est dans ce livre ! C'est tout. Et si tu n'as pas d'autres questions, et bien bois ta putain de bière (rires). Si j'avais été plus jeune, je t'aurais mis un coup de pied au cul, tu sais ?

Bon. Passons à un autre sujet. Vous qui avez initié une certaine forme de musique black, faite de jazz et de soul, qu'avez-vous pensé de l'émergence du rap à l'orée des années 1990 ?

C'est moi qui ai inventé le hip hop. Avant, les chansons noires-américaines ressemblaient à des vieux cantiques, pleines de « lord » et de « misery ». J'ai changé tout ça. Si vous demandez à tous ces rappeurs qui leur a donné l’inspiration : ils vous donneront mon nom et ma musique. Vous voyez Earth Wind And Fire ? Ça, c’est moi. En plus, ma musique avait également quelque chose de super dangereux. C'était une musique très politique. Malheureusement, aujourd'hui, les gens vont vers ce qu'il y a de plus idiot : les types parlent des filles qu'ils baisent, ils se la jouent. Mais ils ne parlent plus des problèmes dont souffre la société. Ils ont perverti ce que j'ai essayé d'ébaucher. Tiens, voilà une chose sur laquelle je veux bien insister à propos de Sweetback : ce film était putain de politique ! Lorsque je l’ai sorti, j’ai cessé, aux yeux d’Hollywood, d’être le bon nègre, le bon bamboula.

Pourriez-vous préciser en quoi le film était-il « politique », justement ?

Ecoute fiston, quand tu parles avec moi, ne me pose pas de questions idiotes. C'est comme si tu me demandais pourquoi je respirais. Bah alors ? Franchement, je crois que tu ne veux pas savoir ce que je pense. Vraiment…

Si, si, dîtes-moi.

Tu es sûr ?

Oui.

Ok, motherfucker, arrête de me poser ces questions sinon je vais vraiment te casser les dents ! Tu comprends ? Tu comprends, putain ou pas ? Arrête de me poser des questions de merde. Fais ça ailleurs. Arrête de faire ça ici, putain ! Je peux être cool, mais si tu la joues comme ça, je vais te péter les dents motherfucker  (il s’avance et montre son poing serré, les yeux grands ouverts) ! Je n'aime pas ça ! Tu comprends ? Fais attention...

« Ok, motherfucker, arrête de me poser ces questions sinon je vais vraiment te casser les dents ! Tu comprends ? »

Melvin Van Peebles dans Sweet fumant son cigare, 1970

Melvin Van Peebles dans Sweet fumant son cigare, 1970

Je vous le redis, l'idée n'est pas de vous faire répéter les choses, mais juste de donner de la perspective au travail que vous avez réalisé il y plus de trente ans… Peut-être, également, que votre opinion sur le film a changé depuis toutes ces années...

Rien n'a changé.

Il s'arrête, demande à ce que l’on prenne un livre dans sa bibliothèque. On lui tend sans y prêter attention. Il l'ouvre et se met à lire, en chantonnant. En français.

« Il n'a pas encore vingt ans / Il ne connaît pas ses parents / On l'appelait Toto Laripette / À la Villette…/ Il était un peu sans façon / Mais il était joli garçon. C'était l'plus beau / C'était l'plus chouette / À la Villette…(extrait d’À la Villette du chansonnier français Aristide Bruant - ndlr). Tu me poses des questions...Tu sais, parfois les gens passent comme ça, parce qu'ils ne savent pas voir ce qui les entoure. Mais si tu prends le temps de voir, là, c'est différent. Vais-je courir ? Vais-je me battre ? Moi, dans ma vie, je me suis battu.

Mais entre courir et se battre, il doit y avoir d’autres options. Peut-être que l’on peut-on parler, non ?

Oui, on peut parler. Mais si tu veux que l’on parle, il ne faut pas me poser des questions à la con. C'est la condition. Il faut poser des questions directes. Avant que tu sois né, une ou deux fois par semaine, à Paris, on trouvait un corps dans la Seine. Mort. Un Algérien. Et à chaque fois les gens se demandaient – naïvement -  ce qu'il s'était passé. Mais il fallait arrêter d'être con ! C'était les flics ! Quand je suis arrivé à Paris, les flics n’arrêtaient pas de m'emmerder : ils me prenaient pour un algérien. « Papiers ! », qu’ils me criaient ! Ils étaient très durs, ils me pointaient dessus leurs mitraillettes. Mais quand ils réalisaient finalement que j'étais américain, ils devenaient soudainement gentils : « Vous êtes américain ? Mais c'est formidable ! Vous savez, on n'est pas raciste ». Bref, il faut arrêter d’être con.

Reparlons un instant de musique : vous avez composé vous-même la bande originale de chacun de vos films.

Oui. Quand j'étais plus jeune, mes potes de couleur étaient tous musiciens. Ils voulaient tous m'aider sur mes films. Mais à chaque fois qu'il s'agissait de faire les choses, plus personne n'était là. Du coup, je me suis mis au piano de mon côté. Je me suis amusé à pianoter et c'est comme ça que j'ai commencé à « composer ». Je me suis inventé un système chiffré pour retenir les notes. Et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais changé de façon de faire. J'ai toujours tout fait comme ça. Personne ne m'a jamais rien enseigné. Je compose mais je ne joue pas, hein.

Et vous chantez aux côtés des musiciens de votre groupe.

Oui, et je leurs dis quoi faire. Mais je ne peux pas jouer avec eux. « Fermez-là et jouer ça », que je leur dis. Et ils obéissent. Et ils adorent !

© Keith Sirchio

© Keith Sirchio

Vous avez fait beaucoup de choses sans vraiment avoir de référence. Vous n'avez pas fait de films en vous inspirant de quelqu'un, vous l'avez fait parce que vous aviez envie de le faire. Pareil pour les livres. Cela dit, il n'y a pas d’artistes que vous aimez, dont vous avez pu vous inspirer ?

Ce n'est pas très compliqué. Il n'y en a qu'un. Je le vois tous les matins, quand je vais me brosser les dents. Il est toujours là. C'est moi.

C'est ce que je pensais.

Putain, je m'en fous du reste. Ouais. Tu sais, si je m'étais posé des questions, je n'aurais rien fait. Voilà encore une histoire. Ma mère était une charmante dame. Elle ne m'a pas parlé pendant vingt ans. Elle ne me pardonnait pas d’avoir quitté mon boulot de postier à San Francisco. Pour elle, c'était un job stable. Elle avait tort. Enfin, elle avait tort pour mon cas. Tu sais ce qui est stable pour moi ? Le danger. Voilà ma stabilité. J'aime ça.

Et qu’avez-vous dit à votre mère, vingt ans plus tard ?

Rien, elle est morte (rires et grognements). Sir, vous voulez tout savoir de ma vie ? Moi, je n'ai qu'une réponse à donner à vos questions : « je ne savais pas qu'elle était mariée ».

Et que « le pont était ouvert »…

Exact !

Par Raphaël Malkin avec Pierre Labrunie

Photos Vincent Desailly

et DR