Metek : musicien et rôdeur

Par Grégoire Belhoste - Photos & vidéos : DR

Metek : musicien et rôdeur
Par Grégoire Belhoste - Photos & vidéos : DR

Il y a quelques jours, le rappeur français Metek sortait son premier album. À 35 ans. La dernière étape d’un parcours bouillonnant et chaotique. Portrait d’un rappeur tout terrain, de la rue aux salons bourgeois, de la prison aux maisons d’édition.

Le rappeur Metek est un garçon sûr de lui, confiant. Le long d’une carrière brinquebalante, le neveu de Jean-Jacques Goldman n’a jamais baissé les yeux à l’heure de croiser les meilleures gâchettes du rap hexagonal, du vieux Ill des X-Men à Booba. Metek a toujours été persuadé d’être l’un des leurs. « Je suis convaincu d’avoir un énorme potentiel », lâche-t-il tout-de-go. Avant d’ajouter, après un souffle : « Si j’étais né à New York, je ne serais pas là où j’en suis. » C’est-à-dire inscrit dans une boîte d’intérim. Lunettes noires, ventre bedonnant et tignasse bouclée façon footballeur des années 1970, c’est dans un bistrot parisien que Metek – Manuel Goldman pour l’état civil – se raconte. À bientôt 35 ans, celui qui aurait pu devenir l’un des meilleurs rappeurs de sa génération vient seulement de sortir son premier album. Pourquoi si tard ? Sur la voie du succès, « Tek » a risqué plus d’une fois la sortie de route.

« J’ai le karma d’un ticket de loto perdant »

Sinueuse et ponctuée de coups d’éclats, la conversation du rappeur est à l’image de sa vie. Lorsqu’on l’interroge, Metek passe du coq à l’âne dans une langue mêlant un français châtié à des bribes de slang. En vrac, ce jour-là, dans les méandres de son esprit « ouvert comme une porte pétée » : Platon, Chief Keef, la performance de Matthew McConaughey dans Le Loup de Wall Street ou encore la futilité du concept de « street-crédibilité ». Son parcours, comme le reste, Metek le raconte façon puzzle, chaque pièce éclairant d’une lumière nouvelle sa réputation d’artiste extra-particulier. Libéré de toutes contraintes, son rap détonne, part dans tous les sens, ne ressemble à rien de connu : si l’écriture est travaillée, souvent imagée, l’interprétation, elle, a quelque chose d’intense, presque animale. Comme si Metek jouait sa vie à chaque morceau. Tenu en estime par le milieu hip hop, le rimeur reste pourtant inconnu du grand public, la faute à une carrière en dents de scie, partagée entre le rap, le cinéma et la littérature, entrecoupée de peines de prison et d’excès en tout genre. Un parcours chaotique qu’illustre parfaitement son premier album, sobrement intitulé Riski. Au programme : douze titres à l’image de leur auteur, par moment presque fleur bleue, d’autres fois franchement hallucinés.

Le fantôme du père

1979. Manuel Goldman naît d’une mère guadeloupéenne et d’un père intellectuel juif d’extrême gauche. Bandit révolutionnaire et frère aîné du chanteur Jean-Jacques Goldman, le paternel, Pierre, est resté dans les mémoires comme une icône rebelle des années 1970. Parti combattre aux côtés des guérilleros vénézuéliens, condamné à perpétuité pour un double meurtre puis innocenté après sept ans d’emprisonnement, Pierre Goldman a écrit pour Libération et Les Temps Modernes, la revue de Jean-Paul Sartre. Honni des groupuscules d’extrême droite proches de la police française, l’écrivain controversé est mort assassiné en pleine rue, dans de mystérieuses circonstances, six jours avant la naissance de son fils. De cet épisode tragique, Metek conserve une haine tenace envers l’État français, coupable à ses yeux d’un meurtre qui n’a cessé de le hanter. Trente-cinq ans plus tard, le fils Goldman déserte les urnes et méprise La Marseillaise.

« Mon père, c’était un livre »

Dans ses textes, Metek multiplie les références au paternel. Son nom de scène fait figure d’hommage au défunt père : encore adolescent, alors qu’il traîne devant un lycée du nord de Paris, on le traite de « sale métèque », une insulte essuyée par son père des années plus tôt. Par goût de la provocation, le gamin s’approprie le juron. De son géniteur, le rappeur hérite par ailleurs d’un attrait prononcé pour le romanesque et les mots qui sonnent. « Mon père, c’était un livre », résume le trentenaire. Pas n’importe quel livre : Les souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, une autobiographie écrite lors de ses années d’incarcération. Un témoignage brûlant, lu et relu par Metek depuis le plus jeune âge et devenu au fil des années une sorte de manuel de savoir-vivre.

Album "Riski", sortit en Mai dernier

Album "Riski", sortit en Mai dernier

Si Pierre Goldman passait des nuits entières à écouter de la musique cubaine, son fils voue, lui, une passion au hip hop, un genre qu’il découvre au collège. « Au début des années 1990, c’était ce qu’il y avait de plus “ hot ”. À l’école, les zulus en baskets sans lacets avaient l’air de piger un truc que les autres n’avaient pas pigé. » Une cousine lui fait découvrir NTM, il délire sur les kids de Kriss Kross et dévore Get Busy, le fanzine « interdit aux bâtards ». En cinquième, Metek écrit son premier texte de rap. Depuis, il ne s’est jamais vraiment arrêté. À force de rapper, l’adolescent se fait repérer par ATK, un collectif hip hop indé bien connu des scènes parisiennes. Cyanure, l’un des fondateurs du groupe, se souvient de la forte impression laissée par ce teenager accro au hip hop : « Il avait un côté nonchalant et une écriture particulière, assez poétique... On sentait qu’il avait écouté beaucoup de rap américain et qu’il comprenait les lyrics. » Déjà bilingue, le nouveau venu connaît son rap yankee sur le bout des doigts et se rapproche des jeunes gens doués qui formeront l’éphémère super groupe Time Bomb. Au collège, il se lie d’amitié avec Étienne, le petit frère d’Ill des illustres X-Men, lui aussi métisse, lui aussi tchatcheur. « Avec Manuel, on passait des heures et des heures à freestyler. À cette époque, même parmi les rappeurs, il y avait peu de vrais fanatiques de rap, Metek, lui, en faisait partie. » Déterminé, l’ado forme Les Refrés à l’âge de 16 ans. En 1996, ce groupe à géométrie variable sort le maxi vinyle L’Or Noir, dont est tiré un morceau éponyme devenu un hit underground. Un autre maxi ainsi qu’un album suivront, mais le succès n’est pas au rendez-vous et le groupe finit par se séparer.

Pigiste tout terrain

Metek n’a pas vingt ans mais sa nature curieuse le pousse déjà vers d’autres horizons. Grâce à son ami journaliste Jean-Pierre Seck, il rejoint peu à peu le monde restreint de la presse hip hop. Comme tant d’enfants du rap, Metek rêve des États-Unis et comprend que le journalisme s’avère un moyen idéal pour voyager et rencontrer ses idoles. Manuel apparaît dans un premier temps en tant que chroniqueur dans l’émission Sang d’Encre animée par Seck sur la radio Generations, puis devient pigiste pour L’Affiche, le mensuel de référence des cultures urbaines. « Comme Metek était bilingue, je l’ai fait entrer dans le magazine pour qu’il traduise les paroles des rappeurs américains. À cette époque, Internet n’existait pas, il fallait éclairer les gens sur ces textes obscurs », explique Seck, alors rédacteur en chef adjoint du magazine. Et d’ajouter : « Dans mon équipe, je ne voulais pas uniquement des journaleux, je voulais aussi des artistes. » Metek se prend au jeu et son talent d’écriture lui permet d’intégrer ensuite la rubrique rap US de Groove, un autre magazine spécialisé.

« À New York, j’ai vendu des poèmes à côté de Times Square, j’ai rencontré LL Cool J et Noreaga »

À plusieurs reprises, son job de pigiste le conduit à fouler le sol du pays de Tupac, où il découvre que tous ses confrères ne partagent pas son goût insatiable pour le rap américain. Souvenirs : « Je me rappelle d’un concert à la Nouvelle Orléans. On était arrivé là-bas avec une délégation de journalistes français. DMX et les mecs de Ruff Ryders ont joué puis il y a eu une longue pause avant Cash Money [label historique de La Nouvelle Orléans qui a notamment révélé Lil’ Wayne au grand public, ndlr]. Tous les journalistes  se sont barrés à ce moment-là. Tu te rends compte ? Cash Money, putain ! » Fasciné par ce qu’il voit outre-Atlantique, Metek est prêt à tout pour vivre son aventure américaine. Début 1999, il profite d’un voyage de presse à New York pour ne pas prendre de billet retour. Si un tel pèlerinage aux origines du hip hop n’a rien de surprenant pour un rappeur hexagonal, Metek le vit à sa façon, intense. Le voyage initiatique se transforme alors en errance déglinguée. « J’avais une vision romantique de la vie et j’étais “ sous produits ”. C’était avant le 11 septembre, c’était la street life. Je n’avais nulle part où dormir alors j’ai dormi un peu partout. J’ai vendu des poèmes à côté de Times Square, j’ai rencontré LL Cool J et Noreaga, j’ai même croisé Jay Z dans les couloirs de Def Jam. On vivait dans un clip. » Si le mystère plane encore sur ces « trucs de fou », ses proches s’accordent sur un point : après plusieurs mois d’aventure new-yorkaise, Metek revient dans un sale état. 

La petite vingtaine, déjà journaliste et rappeur, Manuel croit entrevoir un nouvel horizon à son retour en France. Épuisé par ses péripéties américaines, son salut passera désormais par le cinéma. Metek s’imagine bien scénariste, voire acteur. En 2003, il tente donc le concours de la Femis, l’une des meilleures formations pour apprentis cinéastes en France. Pour la plus grande fierté de sa mère, elle-même documentariste, le jeune touche-à-tout réussit les épreuves écrites et se retrouve à l’oral devant le jury de la prestigieuse pépinière. Dix ans plus tard, Metek rit jaune lorsqu’il raconte l’épisode : « Ils m’ont demandé mon film préféré. Comme un con, j’ai répondu Le Parrain. Mauvaise réponse. J’aurais mieux fait de dire Jacques Tati...». La mort dans l’âme, plus don Corleone que monsieur Hulot, Metek dit adieu à ses rêves de scénariste. Le jeune homme passera toutefois différents castings dans le courant des années 2000, convoitant notamment un petit rôle de taulard dans Un Prophète, le polar de Jacques Audiard. L’anecdote qui suit illustre à merveille les différentes facettes de l’insaisissable Metek : fraîchement sorti de prison, le néo-comédien pense avoir ses chances, mais son audition se solde par un refus. Motif invoqué : sa « tête de gentil » ne correspondrait pas au rôle. Las, Metek finit par prendre ses distances avec le cinéma français.

Les bouquins et le micro

Triste résultat de ces années de vache maigre, Metek sombre alors peu à peu dans la « ride ». La « ride », c’est la vie dissolue : sortir tous les soirs et se débrouiller tant bien que mal pour payer des bouteilles dans les clubs les plus côtés. À cette époque, l’éditrice et artiste plasticienne Safia Bahmed-Schwartz croise le chemin de celui qui deviendra son ami : « On sortait tout le temps, on claquait de l’argent, on ne pensait pas au lendemain... J’hallucinais, j’avais 19 ans et je me suis parfois retrouvée avec Manuel dans des soirées au beau milieu du 6ème arrondissement. » Pour assurer son nouveau train de vie, le jeune homme finit par tomber du côté obscur. Metek commet une série de braquages. Entre 2006 et 2011, il passe à plusieurs reprises par la case prison. « J’ai adoré », lâche le rappeur sans une once de second degré. « En prison, je me sentais enfin à ma place. Je faisais du sport tous les jours, on m’appelait “ Rambo ”. Je lisais aussi beaucoup : Céline, Michel Foucault, Françoise Sagan. »

« J’ai un esprit ouvert comme une porte pétée »

Lorsqu’il ne ride pas jusqu’au petit matin, Metek tente de s’accomplir en tant qu’artiste. Sa pulsion créative le pousse naturellement vers la littérature. « À la moitié de ma vingtaine, je réalise que je n’ai rien fait dans le rap. Rapper, c’était associé à la ride, au vagabondage... Je voulais arrêter ces conneries et écrire un roman. » Après plusieurs textes inspirés par les rappeurs new-yorkais Nas ou Notorious B.I.G., Manuel Goldman et sa plume affûtée finissent par décrocher une avance pour un roman à venir chez l’éditeur Leo Scheer. La littérature, ce fan de Kery James et de Michel Houellebecq la conçoit comme un rapport à la formule. Trouver la phase ultime, celle qui s’enfoncera profond dans votre crâne. « Le pouvoir, c’est le langage. C’est ce qui fait que Booba est au top, faut pas chercher plus loin. » Chez Metek, rap et littérature s’avèrent être deux mondes indissociables.

Ainsi, en 2011, le jour même de sa seconde sortie de prison, Safia Bahmed-Schwartz contacte Metek. L’éditrice finit son livre sur Booba et propose à son ex-compère de ride de lui pondre un texte au plus vite. Le lendemain, Metek envoie un pavé de 10 000 signes sur sa relation avec le boss du rap français, croisé à plusieurs reprises  dans les sillons de l’underground parisien quelques années plus tôt. Un morceau de bravoure cru et sincère dans lequel il ne s’épargne pas. Entre autres fulgurances : « De toutes les excuses qui servent à expliquer pourquoi je ne suis pas riche et célèbre, il y en a une qui s’appelle Booba. Car s’il est le meilleur rappeur, c’est que je ne le suis pas. [...] Nous étions des métisses. Les Noirs américains nous inspiraient. Ils étaient nous, dans une autre dimension. Quant à moi, je refusais de n’être qu’un métèque barbotant dans une province de l’Amérique perdue entre l’Espagne et l’Allemagne. » Tout est là : l’orgueil, la vulnérabilité et le style. Metek retrace sa carrière de fantôme du rap français, que personne n’a jamais vraiment écouté mais que tout le monde respecte. « Lorsque j’ai parlé de Metek à Booba, j’ai lu dans ses yeux qu’il savait très bien de qui je parlais. Il y avait de l’affect, comme si je lui parlais d’un codétenu... », se souvient parfaitement l’éditrice de Booba, le livre.

« Le pouvoir, c’est le langage. C’est ce qui fait que Booba est au top, faut pas chercher plus loin. »

Contre toute attente, la littérature redonne le goût du rap à Metek. Si le roman attendu par les éditions Leo Scheer ne sera jamais achevé, cette parenthèse littéraire lui permet toutefois de renouer avec son premier amour, le hip hop. Avec ses potes d’enfance Tony Lunettes, Waslo Dilleggi et Emotion Lafolie, celui qui se fait désormais appeler Riski Metekson fonde en 2010 le groupe Noir Fluo, un quatuor de rappeurs fantasques qui n’a rien d’un cercle de poètes disparus. Leur premier titre « Le Produit » ne tombe d’ailleurs pas dans les oreilles de n’importe qui : lorsque paraît cet ovni, le tout jeune Lucien glandouille dans les bureaux d’un label à la mode pour les besoins d’un stage de troisième. Son tuteur hallucine devant ces trois minutes de rap mongol aussi jouissif que régressif. Il charge illico le stagiaire de prendre contact avec le groupe qui buzze. Un mail est envoyé. Si Noir Fluo ne signe pas sur le label, l’essentiel est ailleurs : avec ses 140 000 vues sur Youtube, le titre a frappé les esprits.

Dans la foulée sortent d’autres morceaux marquants, dont l’excellent « Poison » à la guitare FM digne de l’oncle Jean-Jacques et aux paroles vénéneuses : « Je suis en amont avec mon poison », fredonne Metek au refrain. D’autres maisons de disque contactent le groupe, mais les négociations capotent systématiquement. Les vieux démons rodent encore et toujours. « Parce qu’on fumait et qu’on ramenait des meufs dans les loges avant nos concerts, le bruit a circulé qu’on était ingérables », soupire-t-il aujourd’hui, avant de dégainer l’argument massue : « Et ODB sous crack, tu ne l’aurais pas signé sur ton label ? » En définitive, les gaillards de Noir Fluo sont des punks en Cortez et Dickies noirs, des stoners ayant fini par dépasser la trentaine, de sacrés revanchards qui n’ont plus rien à perdre. Metek le sait pertinemment : « Je vais t’avouer un truc, je suis un grincheux... Le Jean-Pierre Bacri du rap. »

Vingt ans d’escapades artistiques et presque autant de rendez-vous ratés n’auront finalement pas entamé le feu sacré qui anime Metek. Celui qui avoue avoir « le karma d’un ticket de loto perdant » reste un authentique passionné, un mec prêt à traduire entièrement l’autobiographie de Jay Z ou à s’enthousiasmer sans réserve devant Kaaris. Après avoir pris les détours les plus improbables, Metek se verrait bien accéder enfin aux portes du succès, où quelques connaissances l’attendent. Parmi elles, un certain Joke. Quelques mois avant de devenir la nouvelle coqueluche du rap français, le jeune homme résumait la situation en un tweet, de la façon la plus limpide qui soit : « Metek devrait être une superstar. »

« Ils m’ont demandé mon film préféré. Comme un con, j’ai répondu Le Parrain. Mauvaise réponse. J’aurais mieux fait de dire Jacques Tati...»

Par Grégoire Belhoste

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