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Hommage à ODB : La revanche d'un corps

Par Yacine Badday - Photo Vincent Desailly à Brooklyn et DR

Hommage à ODB : La revanche d'un corps
Par Yacine Badday - Photo Vincent Desailly à Brooklyn et DR

Sa folie intriguait les tabloïds et réjouissait les fans. Mais personne ne se doutait du calvaire que son esprit endurait. Neuf ans après sa mort soudaine, que reste-t-il aujourd’hui d'Ol’ Dirty Bastard, ce rappeur qui a co-fondé le Wu-Tang Clan et que la postérité malmène ? Au moins une chose : le souvenir halluciné d’un personnage hallucinant.

Sur la fin, ODB boitait. Sur scène, il bavait. Lors de ses concerts, il laissait un autre rapper à sa place tandis qu’il restait seul dans un coin, à murmurer dans sa barbe ou à tourner la tête vers ses épaules pendant de longues minutes. « Same Boring man, same boring life », répondait-il quand on lui demandait de parler de son quotidien. Il mixait la coke, le crack et les médicaments prescrits pour endiguer ses troubles schizophrènes. Après sa sortie de prison, en 2003, l’ex clown fou du Wu-Tang avait signé chez Roc-A-Fella, le label de Jay-Z, pour un album qu’il avait peiné à finir. Son émission de télé-réalité, « ODB On Parole » avait été annulée à sa demande, au bout d’un numéro. Et puis, ce jour de novembre 2004, ODB a séché un concert de retrouvailles avec le « Wu ». À la place, il s’est rendu, au 36 Chambers Studio de New-York. Quelques heures plus tard, les secours le trouvaient en position fœtale sur le sol, inanimé.

Neuf ans plus tard, ODB fait partie de l’histoire ancienne. Contrairement à Tupac, sa résurrection récente sous forme d’hologramme scénique n’a ému personne. Son dernier album, Ason Unique, n’est jamais sorti. Et y a-t-il quelqu’un qui en ait quoi que ce soit à faire ? Tout au plus évoque-t-on son nom dès qu’un rappeur - Kanye West, Gucci Mane, ou encore DMX - déconne en public. Mais, à défaut de nouveaux éléments, on ne sait toujours pas qui était Russell Tyrone Jones. Voilà pourquoi, aujourd’hui, l’homme n’est qu’un illustre oublié. Difficile en effet de définir ce personnage qui portait en lui une envie d’autodestruction mêlée à un indéniable appétit de vie. Une drôle de formule qui fait de sa courte existence un lent suicide jovial et poisseux, inexorable aussi, avec un sourire aux lèvres.

ODB (au fond à droite) & le Wu Tang Clan

ODB (au fond à droite) & le Wu Tang Clan

« Le public voyait ODB comme un clown mais je le considérais comme un businessman » - Steve Rifkind, fondateur du label Loud (Wu-Tang Clan, Mobb Deep etc…)

Né en 1968, Russell Jones avait été un gamin sage, élevé par ses deux parents, chose plutôt rare, dans les projects de Brooklyn. À l’adolescence, il avait suivi de près l’apprentissage des Five Percenters, une branche ultra stricte de la Nation Of Islam. Puis il avait découvert le rap et créé un groupe, All In Together Now, avec deux de ses cousins brooklynites, les futurs Rza et Gza. Un trio qui servira de base au futur Wu-Tang Clan. Aussi, lorsque Rza démarchera les labels pour signer le Wu, c’est ODB, encore lucide, qui l’accompagnera. Guidé par Rza, le groupe prit d’assaut la scène rap des années 90. Malgré des apparitions réduites sur le classique du Wu, Enter The Wu-Tang : 36 Chambers, ODB est devenu l’une des stars du crew. Grâce à son talent musical ? Jaime Lowe, elle, en est convaincue. Dans sa biographie d’ODB, « Digging For Dirt », la journaliste rapproche même son style peu commun du génie littéraire de l’auteur James Joyce. « Dans sa musique, ODB utilise du charabia, des onomatopées, pour transmettre des émotions. Il peut communiquer rien qu’en répétant ‘Shimmy Shimmy Ya’ et enchaîner avec des schémas de rimes plus complexes ! Comme Joyce et le post-modernisme en général, il mêle parfaitement les différents niveaux de langages », indique Jaime Lowe. En tout cas, le don inné d’ODB à l’heure de performer fait l’unanimité. Sur disque ou sur scène, le rappeur s'interrompt pour hurler, bafouiller ou murmurer mais surprend toujours par la vibration parfaite de sa voix, telle la version malsaine d’un crooner des années 40.

Aussi, lorsque le Wu passe aux albums solos, le « Return to the 36 Chambers » d’ODB est vite certifié disque d’or. Quasi-expérimental, il ne comporte presque pas de morceaux structurés. Pour tout dire, on a là plutôt l’impression de passer une heure en studio avec un ivrogne qui joue avec les boutons de la console, avant de chercher un endroit où gerber. Car s’il se bute déjà au whisky et expérimente avec les drogues, le crack ne l’a pas encore chopé. Sa folie est encore gérable. Mieux que ça : elle est marketable et tout le monde (proches, médias, labels) traite avec complaisance ses excentricités. Pour les caméras de MTV, il va collecter des chèques d’allocations familiales en limousine. À une Mariah Carey ravie, il inocule sa première piqûre de street-crédibilité avec le hit « Fantasy ». De son côté, le photographe Daniel Hastings se rappelle d’un photoshoot troublant avec le Wu-Tang : « ODB est arrivé avec cinq heures de retard. Il a hurlé, insulté les autres membres. Puis il a balancé une bouteille de vin à travers la pièce. Et les autres membres ont à peine réagi, sans vraiment le prendre au sérieux ». Aussi, malgré ces tensions, c’est aussi ODB qui va interrompre la cérémonie des Grammy's Award en 1998, monter sur scène sans être invité, arracher le micro des mains de Wyclef et crier « Wu-Tang Is For The Children ! » à des millions de téléspectateurs abasourdis. Nouveau coup d’éclat médiatique qui cache le début d’une déchéance fatale.

« Je suis allé chercher Tupac et Biggie dans une autre dimension. Ils vivent sur mes épaules maintenant. C'est juste que vous ne pouvez pas les voir », ODB (1997)

Vers 1997-1998, les addictions du rappeur empirent, sa production musicale se raréfie et sa parano gonfle. Selon ses proches, il commence à avoir des hallucinations. À un journaliste, il se plaint : « Un hélicoptère me suit où que j’aille. Partout, je vois le même Homme Blanc dans un camion. Il me fixe. Tous les jours, ce sont les mêmes voitures. Le CIA et le FBI veulent ma peau. Si je meurs, sachez-le, c’est la CIA qui m’a tué. » Blessé par balle à plusieurs reprises, il fume tous les cailloux à sa portée, se balade en gilet par balles, initie une course poursuite en voiture avec les flics de New York, fait des bébés (il en aura treize, de six femmes différentes). Et entre deux assignations à comparaître, il sauve une petite fille coincée sous un camion et lui rend visite à l’hôpital incognito.

Perdu pour le monde mais pas pour l’industrie du disque, il enregistre « Nigga Please », son meilleur album. Eloigné du Wu-Tang, ODB est encadré par les Neptunes et Irv Gotti (producteur de sons pour Jay-Z, DMX ou Ja Rule). Mercenaires surdoués, ces beatmakers agencent les performances intenses d’ODB dans des formats plus classiques, comme on tenterait de mettre la foudre en bouteille. Ils aboutissent à des réussites comme « Good Morning Heartache », une poignante reprise de Billie Holiday, ou le single « Got Your Money » qui révèle Kelis. Sans oublier la grande réussite de l’album, « I can’t wait », sorte de version sous acide du générique de L’Homme qui valait trois milliards. En l’écoutant, on imagine alors le corps potelé d’ODB sur le billard, qui se convulse après une énième overdose. Jusqu’à ce que des électrochocs le réveillent et qu’il se redresse, un épi sur le crâne pour rugir « Oh Baby, I can’t wait ! », tout impatient qu’il est de retrouver la joyeux bordel de son existence. Dans cette performance hallucinante, ODB trépigne, répète la même phrase jusqu’à ce que son cerveau fonde, met toute sa vie dans trois petits mots. Il n’a jamais chanté ce morceau en public. Et d’ailleurs, à la fin de sa vie, ODB se souvenait-il seulement l’avoir enregistré ?

En 2000, quand « Nigga Please » sort, ODB est en désintox imposée. Deux mois avant le terme de sa cure, il s’évade. Nouveau happening : malgré sa cavale, il rappe trois morceaux lors d'un concert du Wu avant de prévenir une foule médusée : « Je dois y aller, les flics sont à mes trousses ». Il est arrêté trois semaines plus tard, dans un Mc Do de Philadelphie, en train de signer des autographes à des mômes. Le processus d’oubli peut commencer pour ODB qui disparaît alors des tabloïds et des esprits. Malgré des délits mineurs (possession de drogue, violation de conditionnelle), il se retrouve à Clinton, une prison haute-sécurité, réservée aux criminels violents.

Fondu au noir. Il est libéré de prison en 2003. Quand on lui demande de résumer son incarcération, il dit qu’il a « protégé ses arrières et regardé des cartoons ». En prison, seuls les fantômes de Tupac et Biggie postés sur ses épaules lui ont tenu compagnie. Ils lui remontaient le moral, le prévenaient quand la CIA voulait sa peau, lui disaient qu'il serait bientôt en paix. Ça n'a pas été tout à fait vrai. Une bagarre lui a laissé une sale blessure à sa jambe. Les médecins l’ont gavé d’antidouleurs et psychotropes. Abruti, diminué, il a grossi. Il donne vaguement le change à sa sortie, sans envie ni entrain. « Quand je l’ai interviewé en 2003, il m’est apparu déprimé, apathique. Sa carrière ne l’intéressait plus. », explique la biographe Jaime Lowe. C’est donc peu après qu’ODB a repris le crack. Peut-être pour retrouver la flamme qui l’avait rendu légendaire ? Ou pour cesser de parler au ralenti, de sentir son cœur battre un fois sur deux ? Peut-être qu’il voulait se sentir à nouveau immortel et oublier ce drôle de sentiment qui l’étreignait au réveil : l’ennui.

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Ce soir-là, dans le studio d'enregistrement, alors qu'ODB était seul, un homme en costume est venu lui rendre visite. « Je vous connais », a lâché Russell. Et pour cause, c'était le fameux Homme Blanc du camion qui l'avait suivi partout des années auparavant. Ce dernier n'a rien dit ; il a simplement tapoté les têtes des deux rappeurs miniatures sur les épaules d'ODB. Avec un sourire, il a glissé une mallette au sol. Elle contenait toutes sortes de drogues. Lorsqu’ODB a tenté de lui répondre, l'Homme Blanc avait disparu, comme par magie, emportant avec lui les deux seuls amis du rappeur. Ne restait que la mallette. Laissé seul avec ce trésor inespéré, ODB a hésité, réfléchi puis a avalé un sac entier de cocaïne. Ça arrangeait bien son corps qui lui avait très clairement signalé qu’il ne voulait plus faire de bébés ou soulever des camions ni se faire tirer dessus tous les quatre matins. Dans un monde idéal, Russell Tyrone Jones serait bien reparti pour un tour. Mais non, à seulement 36 ans, usé et éreinté, son foutu corps n’était pas d’accord. Alors ce soir-là, ODB est mort.

Par Yacine Badday

Photos : Vincent Desailly & DR