Oxmo Puccino : Artiste, roi sans carosse

Par Oscar Coop-Phane - Polaroid par OC-P, portraits par Vincent Desailly.

Oxmo Puccino : Artiste, roi sans carosse
Par Oscar Coop-Phane - Polaroid par OC-P, portraits par Vincent Desailly.

Article réalisé en Novembre 2012.

Au long des quelques quinze piges qui forgent aujourd'hui le dur de sa carrière, Oxmo Puccino s'est petit à petit donné l'image d'un maestro des mots, champion des rimes et des entre-lignes, créateur de sens et de sensation au bout du lexique. Amoureux du texte, le bonhomme est un poète qui déclame autant qu'il rappe. Ainsi, pourquoi ne pas lui refourguer dans les pattes un type de sa facture pour le raconter ? Le tout baigné dans un récit au long cours, comme un jour il se mettra sûrement à en écrire.

Précisément, voilà l'idée : caler dans les basques d'Oxmo Puccino, un jeune auteur qui ne connaît pas vraiment son œuvre mais dont la plume tentera de faire voir un personnage et un univers tout frais, délesté des scories journalistiques usuelles. Pour redécouvrir Oxmo en quelques sortes, lui dont les airs et le style sont si mouvants depuis le temps.

C'est le prix de Flore 2012, Oscar Coop-Phane, qui s'est collé à l'exercice. Ce golden rookie de la littérature française a sorti son deuxième livre en février 2013, Demain Berlin. Le temps d’une fin de semaine, le jeune Coop-Phane s'est donc calé dans le sillage du rappeur parti en tournée d'un bout à un autre de la France. Voilà le récit d'un voyage, comme un extrait instantané et divagué de la tournée 2012-2013 d'Oxmo.

Bus tour

Bus tour

Appelons-la Marie – elles s’appellent toutes Marie. Marie est jolie. Elle est blonde, elle est pâle. Elle est sensuelle surtout. Il y a quelque chose dans son regard, dans son corps, dans ses seins, son goût, l’odeur de sa peau – il y a quelque chose, dis-je, qui happe tout à fait. Marie doit être habituée à ce qu’on l’aime de toutes ses forces, de tout son sang. C’est une fille qui vous transperce les os.

Marie, je la connais ; on se voyait il y a quelques années. Je ne veux pas l’aimer, ça me ferait trop mal. C’est une collectionneuse. Tant que je ne l’aime pas, ça ne me dérange pas d’être un type parmi les autres – un type chez qui elle dort, comme j’ai ces filles chez qui je dors. Si je l’aimais, je deviendrai fou à coup sûr, fou de ne pas pouvoir la saisir.

J’ai retrouvé Marie ; on ne s’était pas vus depuis longtemps. Le Beaujolais nouveau est arrivé. On a bu quelques verres. On a mangé des escargots aussi. C’est toujours mauvais le beaujolais ; on en boit, c’est comme ça. Elle était jolie avec ses lunettes rondes, son manteau écossais et ses jambes droites. Un air de dactylo ; Catherine, voyons, nous ne pouvons pas, vous êtes mariée. Au comptoir, on s’est embrassés. C’était bien. J’avais envie d’elle. Tenir une fille dans son genre entre ses mains, ça n’arrive pas si souvent. On est allés dans un bar puis dans un autre. Le beaujolais c’est vraiment dégueulasse. Un Picon ? Oui, prenons un Picon. On est rentrés chez moi. On a baisé joliment je crois. Marie avait un train à huit heures. Moi, à quinze heures trente, je retrouvais Marc le manager d’Oxmo.

Marc ressemble au type de Bref, cet acteur dont j’ai oublié le nom. Il a l’air sympathique, il mange son McDo dans le métro. À Jaurès, on a rejoint son pote Matthieu. Lui aussi est manager. Lui aussi est sympathique. Je ne sais pas s’il mange dans le métro. On a roulé tous les trois vers Rouen, dans une petite voiture blanche, la voiture de Matthieu. Il y avait du brouillard ; on a discuté.

J’ai posé quelques questions sur la tournée, la carrière d’Oxmo Puccino, la salle où nous allions, le 106. Je connaissais bien le nom du rappeur, mais c’est à peu près tout, à part un ou deux clips que j’avais regardés la veille sur YouTube. Parfois, on ne parlait pas, parfois je n’entendais simplement pas ce qu’ils disaient puisque j’étais assis à l’arrière et que dans la petite voiture blanche, les à-coups de la route font vibrer les sièges et les banquettes, les vitres et les portières.

Depuis que je suis gamin, j’aime faire de la route ; il y a quelque chose de mélancolique et d’entraînant à la fois, les pointillés du trimard défilent, en cadence, on s’en va, droits, fiers, vers cet horizon que l’on ne perçoit pas. La sociabilité tolère les silences en voiture, puisque l’on est en mouvement, comme si l’on courait sans effort ; on ne fait rien et pourtant, on est actif ; bon dieu, on voyage ! Laissez-nous faire ; il y a quelque chose de son destin que l’on prend en main quand on prend la route ; laissez-nous faire comme l’on demanderait de nous laisser vivre.

J’ai regardé par la fenêtre, j’ai pensé à Marie, ce texto qu’elle m’avait envoyé une heure plus tôt, j’aurais préféré rester dormir à Belleville. Belleville, c’est chez moi. J’aurais bien voulu dormir avec elle aussi, sentir sa peau me chauffer le ventre, ses mains sur ma nuque, ses cheveux dans mes yeux. Mais j’étais content d’être ici, dans la petite voiture blanche, puisque le week-end commençait, puisque j’avais un goût d’aventure, un petit goût  tapi juste là, au coin de la gorge. Marie, je dormirai avec toi en rentrant. Pour l’instant, je roule. On est arrivés à Rouen. Le brouillard toujours, mais cette fois en plus, la nuit, une nuit grise de bord de mer. Rouen, ce n’est pas si loin du Havre, on sent comme une ambiance de port industriel, ces villes que l’on étudie en géographie, au lycée, quand on parle des containers qui s’empilent sur les cargos.

On a trouvé le 106, on s’est garés. J’ai pensé à tous ces lieux qui portent le nom de leur numéro de rue, tous ceux-là qui ont suivi le bar 25. Le froid m’a saisi les jambes, des chevilles au bas des cuisses. J’ai fait quelques pas autour de la bagnole, comme quand j’étais môme et qu’arrêté à une station service, mon père me disait de me dégourdir. Je me suis dégourdi ; j’ai allumé une cigarette aussi. Devant la salle, on a retrouvé Julien. Il était dix-sept heures trente. Julien, c’est le régisseur général, sur ses épaules reposent toutes les contingences. Il a le regard franc, un peu fuyant pourtant, mais franc tout de même. Marc m’a prévenu, Julien, c’est lui qui s’occupe de tout.

Bonjour Julien. Je m’appelle Oscar. Ah, c’est toi. Tiens, prends ton passe. Ils sont dans les loges, je vais te présenter. Le passe, c’est le sésame, cette carte que l’on s’accroche autour du cou avec la petite lanière en tissu. C’est le passe des salons du livre, des conférences de presse, des congrès pharmaceutiques. On ne sait jamais très bien si l’on doit le porter en collier ou si l’on peut le fourrer dans sa poche. Julien, lui, le porte au cou.

On est entrés dans la salle. Cette grande salle toute vide, aux murs noirs, au plafond exagérément haut. C’est mélancolique une salle de concert sans public, comme une boîte de nuit quand elle ferme. Ces lieux-là ne supportent pas l’absence ; il leur faut la foule, cette énergie, les corps qui se heurtent, les bras qui se lèvent, une odeur de transpiration, quelques cigarettes qui s’allument en douce, ça et là, la bière qui se renverse des gobelets, tout cela, quand la fête bat son plein.

Quelques types discutaient au milieu de la pièce, devant ces grosses consoles mystérieuses, des centaines de boutons et de fader qui doivent régir le son – l’acoustique comme ils disent – et les lumières. On m’a présenté. C’est Oscar, il va venir avec nous pendant deux jours. Oui, dans le tour bus. J’ai essayé de retenir leurs prénoms, mais je n’y arrive jamais. Tant pis, je me rattraperai plus tard, quand quelqu’un les appellera.

On a fumé une clope dans la salle vide, on a parlé un peu de cette salle nouvelle, le 106, une salle qu’ils ne connaissaient pas. Oui, c’est pas mal, l’endroit est plutôt joli. Et puis, on attend du monde, alors… J’ai pensé que j’avais oublié ma serviette, qu’il faudrait bien que je prenne des douches pendant ces deux jours. Allez, on verrait bien. On est montés dans les loges. Je ne savais pas à quoi m’attendre, je n’ai jamais été backstage comme on dit. Un ascenseur, des couloirs, c’est toujours comme ça, où que l’on soit, ai-je pensé. Tout autour de nous, il n’y a que des ascenseurs et des couloirs, à perte de vue. Des escalators, parfois. Et l’on se déplace, en file indienne.

Cette fois-ci, dans les couloirs, une puissante odeur d’herbe. De l’herbe grasse, l’herbe qui fait rire comme on disait à l’école. Je ne fume plus vraiment. Je ne sais pas, un jour, quelque chose m’a dérangé dans le chichon, ces canapés que l’on déforme, l’angoisse de faire la queue dans un McDo bondé, puisque l’on a faim, que les gens nous regardent, que ce moment ne passe jamais, on est coincé là, à attendre son Big Mac, quand les minutes sont des heures. L’odeur venait de là, une pièce à part, une pièce où l’on fume. La loge, c’était un peu plus loin, au bout du couloir. Avec Marc, on est entrés. Tout le monde l’a embrassé. Moi, on m’a serré la main.

Il y avait JB, le batteur. Bras forts, jeans G-Star. Côme, le batteur, bottines et futal serré. Pierre-Luc, claviériste, Ray-Ban et chemise bleue, Édouard, le guitariste, salopette et barbe brune. Et puis Oxmo, le maître des lieux, bien installé dans le canapé, massif, fort, quelque chose d’impressionnant dans le regard. Le salaud, il a du charisme. Marc m’a présenté. J’étais un peu perdu, je me suis assis, j’ai fumé une cigarette. Je fume toujours quand je ne sais pas quoi faire, autant dire que je fume beaucoup. On a parlé un peu, de mon bouquin, des jours qui allaient venir. Le programme, ce soir Rouen, demain Rumilly et mardi, Paris, le Bataclan.

Paul était là aussi. Paul s’occupe des lumières. Il m’a proposé une bière. Je me suis senti adopté. Tous ces types avaient l’air bien sympathique. Ils me proposaient une bière, ils me mettaient à l’aise. C’est toujours étrange d’intégrer un groupe, on ne sait pas trop quelle place on pourra prendre. Je sentais que cette fois-ci, ce se ferait plutôt naturellement, il y a des trombines comme ça qui inspirent confiance.

J’ai remarqué qu’il y avait des serviettes pliées un peu partout. Il y a des salles de bain dans les loges. Des salles de bains avec des serviettes propres. Ça déconnait un peu. Il y avait comme une ambiance de surboom, ces fêtes que l’on organisait au collège. On attend les invités. Tu penses que Mathilde va venir ? On rigole et puis l’on se sert, il y a des mini Mars, des mini Twix et des Car en Sac. Les bières sont bien empilées dans le frigo. Chouette, ça va commencer. Viens Oscar, on va diner. Ok, je vous suis. Je savais que j’aurais dû bouffer moins de mini Mars. C’était comme un self, une grande salle en face de la loge. Plein d’entrées, du fromage ; on choisit son plat, saumon ou canard. Canard, je crois, je ne sais plus, j’ai pris du saumon…

Je me suis assis à côté d’Oxmo. On a parlé bouquins et écriture. Ce texte de Guitry qu’il m’a fait découvrir. L’esprit de Paris. C’est un beau texte, je le conseille. J’ai tout de suite senti que l’on parlait de la même chose, qu’Oxmo aimait les mots, qu’il vivait pour les exposer – les exploser – comme l’on dit d’un tympan qu’on l’explose et d’un tableau qu’on l’expose. Il a récité quelques phrases de Guitry, en s’appuyant sur certains termes, d’une manière si précise, si juste, que l’on pouvait sentir que ce texte l’accompagne depuis longtemps, que lorsqu’il est seul, il le love probablement entre ses paumes et le caresse pour en ressentir la force.

Un verre de vin puis l’on est allés fumer dans la petite pièce de l’autre côté du couloir. Édouard parlait de ces jeux de 64 et de Super Nintendo qu’il avait achetés dans l’après-midi. Chez Cash. Cash Converters ou Cash Express, je ne sais plus. Il m’a expliqué que c’était son truc, dans chaque ville de province, avec Oxmo, ils se rencardent la veille pour savoir où est le Cash le plus proche et ils vont y faire un tour, lui pour les jeux démodés, Oxmo pour des DVD – en noir et blanc hein.

On a bu du whisky japonais. Je connais, on en vend pas mal dans le bar où je bosse.

Il y avait cette atmosphère d’attente. On ne sait pas trop quoi faire, on fume, on boit. Dans vingt minutes, oui, dans vingt minutes. Je me sentais stressé, la petite angoisse qui monte. Les musiciens, eux, avaient l’air plutôt calme ; l’habitude peut-être, je ne sais pas. Édouard m’a dit qu’il était simplement excité, qu’il allait pouvoir essayer des trucs nouveaux sur sa guitare, des trucs auxquels il avait pensé aujourd’hui.

Paul est arrivé avec une petite pile de gobelets en plastoc. Il nous a comptés. Dix. Il a rempli dix petits verres avec la bouteille de whisky. Julien m’a expliqué – normalement, c’est du rhum, mais là, ils n’en avaient pas.

On a tous trinqué en désordre, en se prenant dans les bras, en se regardant dans les yeux. FUNKING SHOW. FUNKING SHOW. Tous, les uns avec les autres, l’un après l’autre, FUNKING SHOW. On a coulé le verre d’un trait et on est partis vers l’ascenseur, comme à la guerre. Quelques lattes encore sur un joint et on y va ; la salle murmure. Ça commence. FUNKING SHOW.

C’était la première fois que je voyais le concert. J’avais demandé si je pouvais me mettre sur la scène, bien à l’abri des regards, là-bas, sur le côté, derrière les rideaux. Des lumières bleues, rouges, vertes. Oxmo chante ou rappe, comme on voudra. De la fumée, des stroboscopes. Une énergie démente. J’ai senti mon téléphone vibrer, entre le « Cactus de Sibérie » et « Pam Paname ». Marie, encore toi ? Chouette. Merde… Je crois que j’ai envie de redormir avec toi. Moi aussi Marie, moi aussi, mais là je suis sur la scène, je ne vais pas te répondre tout de suite. Ne le prends pas mal surtout.

Je me suis replongé dans le concert. Funking show, vraiment. Je ne connaissais pas la plupart des titres, et pourtant, je me suis fait prendre, j’ai senti les sons me traverser les os, la peau qui se soulève, tout ça, les frissons, la foule. Dès que je pouvais apercevoir le visage d’un des zicos, j’y lisais toute la joie qu’ils avaient à jouer, ce pied incroyable qu’ils prenaient. C’est passé vite, très vite. Oxmo a une phrase dans ce genre-là, c’est toujours si rapide quand c’est bon. Ils sont sortis de scène. Le public en voulait encore. L’éternel rappel. On a à peine fumé une cigarette et ils y sont retournés, sur la scène ardente. Trois titres. Trois titres et puis s’en vont.

On s’est retrouvés dans les loges. J’ai repensé à ce que disait Oxmo sur scène, songez au bienfait que ce fut, ce mal que vous n’avez pas fait.

Comme il le voulait, il a donné un sens à l’existence de cette salle. Que les mots vivent, qu’ils se cognent contre les murs, contre les fronts. Moi, avec mon petit livre, je ne peux assommer personne. Dans la loge, on a fumé des joints. J’y ai repris goût. Je me suis senti calme, apaisé, comme si j’avais bien accompli mon travail. Marc est parti. Allez, je te laisse avec les autres. Mozart m’a conseillé de prendre une douche avant que l’on reparte. On s’est tous lavés, puis on est partis vers le bus.

À ce moment-là, on était tous un peu éméchés. On a rigolé. Édouard jouait de l’ukulélé avec Paul. J’ai pensé qu’ils n’arrêtaient jamais, qu’à peine sortis de scène, ils chantaient encore, ils frottaient les cordes, ils battaient la mesure. C’est ce qui est chouette avec ces types là, la musique les fait vivre, ils ne peuvent pas y mettre un terme.

On s’est assis autour des deux petites tables au « rez-de chaussé » du bus. Huit sièges. On a fumé encore, on a bu quelques bières. J’avais la même sensation qu’à ces fêtes où l’on se retrouve dans la cuisine, à l’écart du monde, avec quelques types bien poilant que l’on a rencontrés un peu avant. J’ai voulu répondre à Marie ; je n’avais pas d’idées. Il y a des messages comme ça qui ne viennent pas. On voudrait trouver les mots. Mais le problème de ces mots-là, c’est qu’ils se trouvent, ils ne se cherchent pas. 

Oxmo est parti se coucher, à l’étage. Je savais que je n’allais pas tarder. Je suis allé pisser. Je me suis dis que c’était marrant de pisser dans un bus en marche. J’ai mis un bon moment à trouver la chasse d’eau puis je suis revenu. Ils jouaient tous de la musique, avec l’ukulélé, une guitare et des applications d’iPhone.

Mika, le régisseur m’a dit dans quelle couchette je pouvais dormir. Ils m’ont tous conseillé de pieuter dans le sens de la route. À l’étage du bus, il y a la chambre d’Oxmo sur la gauche et un petit couloir sur la droite. Des deux côté du couloir, tout du long, des couchettes, une en haut et une en bas. Je suis allé au fond à droite, couchette du bas comme me l’avait dit Mika. Je me suis installé. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas enlever mon futal une fois allongé – l’espace est trop petit. J’ai répondu à Marie. J’ai cru que j’allais bouquiner un peu et puis je me suis endormi.

Je me suis réveillé assez tôt. J’ai eu envie de fumer. C’est toujours comme ça quand je me lève, j’ai besoin d’une clope. Normalement je la fume dans mon lit, la tête me tourne et je me rendors un peu. On n’a pas très envie de fumer dans une couchette. Je suis sorti et je suis descendu.

J’ai fumé. Ce que c’est bon. J’ai bu un Coca. J’ai écrit un peu dans mon calepin, histoire de ne pas oublier ce que j’avais vu. Mika est arrivé. Je me suis dit que la clope le gênerait peut-être, comme ça, dans le bus, à huit heures du mat. Il a commencé à rouler, je me suis dit que la clope ça ne le dérangerait pas tant que ça en fin de compte. On a parlé un peu. Il m’a préparé un café. J’ai tout de suite compris que c’était un rituel. Mika est le premier levé. Les autres arrivent par à-coups. C’est lui qui prépare des cafés pour tout le monde. Oui, ça doit se passer comme ça tous les matins. Les capsules Nespresso, c’est sa tâche.

Le chauffeur conduisait. Le jour était levé déjà. Pour lui, la journée finirait bientôt, quand on serait arrivé à Rumilly. Tout le monde est arrivé doucement autour de la table. On discutait comme on le fait le matin, dans une maison de location, avec de longs silences. Les pensées s’éveillent, les yeux clignent. Il n’y a pas de gêne, on sort tous de la même torpeur, une nuit sous le même toit. Une heure de route encore. Rumilly.

Gare de Rumilly

Gare de Rumilly

Le bus s’est arrêté. On est sortis sur le parking de la salle. Une jeune femme, Céline je crois, nous a accueillis. J’ai ressenti une petite fierté pousser en moi quand j’ai compris qu’elle croyait que je faisais parti de la bande. Petit déjeuner, citrons pressés, à côté des loges. Je ne me souviens plus de quoi on a parlé. Le chauffeur du bus était là. Il avait l’air fatigué. On le croise à peine. La nuit, quand on dort, il conduit et le jour, il dort à l’hôtel. Une tournée en solitaire.

Avec Mozart et Oxmo, on a décidé d’aller se balader un peu ; tiens, on ferait le marché. C’était un jour comme ça, il fait un peu froid mais le soleil brille, on a envie de fumer les mains dans les poches et de se promener, au marché. On s’arrêtera même acheter la presse et si le cœur nous en prend, on bouffera des croissants en terrasse. Les rues de Rumilly sont courtes. Il y a quelques artères étroites, des magasins qui bordent les trottoirs. Des opticiens, des tabacs et des coupe-tifs. La province somme toute, mais un peu grise par ici, puisque les pierres sont ternes, que les rues sont désertes.

On a fait le tour, un bien petit tour. On a acheté la presse et des clopes pour les copains – oui, les copains, à ce moment-là c’était les copains, grâce à Céline. Le marché n’était pas bien grand, quatre étales disposés ça et là, en rectangle, sous les arcades. On a goûté les fromages ; on en a acheté pour les autres, pour l’apéro. Dans la rue, quelques types arrêtaient Oxmo. Monsieur Oxmo, une photo s’il vous plaît. Avec mon fils. Merci pour tout ce que vous faîtes. Merci, merci. Et Oxmo, de répondre gentiment, de sa plier aux exigences de ses fans, puisqu’il n’a pas l’allure discrète, puisqu’un type comme lui, dans les rue de Rumilly, ça se remarque.

On est revenus. Dans le tour bus, pas dans les loges. Le bus c’est un peu la maison, le seul ancrage ; quand on zone, on s’y retrouve. Et puis dans les loges, Céline nous a dit qu’on ne pouvait pas fumer, alors…

On a déjeuné. J’ai hésité à prendre une bière. Pas bien longtemps, non, mais comme un scrupule qui me chatouillait. Allez, une bière, comme en vacances, et puis il y avait une machine à pression… Je suis allé dans les loges pour charger mon téléphone. Oxmo était seul avec son ordinateur. Je ne te dérange pas. Non, viens, je suis sur Facebook.

Je me suis assis. Il m’a parlé de mon bouquin, ce prix que je venais d’avoir. Il m’a dit de faire attention à tous ces types qui rôdent autour des artistes. T’es comme une plante, et eux, tout ce qu’ils veulent c’est pomper ta sève pour faire du fric. Ils profitent du fait que t’aies des trucs à dire car ces trucs là peuvent se monnayer et qu’il n’y en a pas beaucoup des types qui ont des trucs à dire. Alors il y a toute une armée de mecs qui chassent les plantes comme nous, pour les saigner. Faut pas rentrer dans leur jeu ; toi, t’es pur, alors tu ne le vois pas, mais ce sont des salauds, ils vont tout faire pour te vider et de balancer après. Tu verras, tu peux perdre des potes aussi.

Moi, après mon premier album, je passais à la télé et tout, et mes potes, ils croyaient d’un seul coup que j’étais devenu millionnaire, que je crachais sur le quartier, tout ça. Tu perds des potes et il y a des connards qui rôdent, mais c’est tellement bon de ne pas rentrer dans le chemin. On a la chance de faire ce qu’on aime, on ne travaille pas. T’imagines, toi, travailler, je veux dire, tous les jours, dans des bureaux, dans des usines. Non, tout sauf ça. Je préfère zoner. Alors si tu peux vivre de ton art, faut foncer. Parce que c’est quand même une putain de vie, l’éclate, oui, je m’éclate. Tous les jours. Tu me fais envie avec tes histoires de bouquin. J’ai toujours voulu faire ça, moi. Un jour je le ferai. Quand je pourrai, je le ferai. Un bouquin pour enfant, et puis un roman. Un journal aussi, j’ai tellement de notes, des centaines de pages. Il faut tout organiser, tout relier. Sur Paname, les années d’avant, et puis maintenant. Tout ce que j’ai vu, toute cette scène qui n’existe plus et puis la relève, parce que les nouveaux, ils arrivent. Regarde-toi, t’as quoi, vingt-trois balais. Allez, t’en fais pas, la route est longue mais elle est bonne.

Je suis sorti de la loge, je sentais qu’Oxmo devait se retrouver seul un moment. J’ai repensé à ce qu’il me disait, cette sagesse en lui, grand type bien baraqué, qui a dû en prendre dans la tronche, qui s’est cogné aux autres, à lui-même.

Le boulot a commencé à ce moment là pour les copains. Les balances. Il faut régler les lumières et le son. Chacun y va de sa petite note, dans la salle vide. Je les ai regardés un moment puis j’ai décidé de sortir. À Rumilly, on ne peut pas fumer dans la salle déserte. Je suis sorti, il faisait beau. Enfin, j’ai pu chausser mes lunettes de soleil. Elles sont belles, elles sont rondes, comme la monture de Marie. J’ai envoyé quelques messages, à Marie, à Julia aussi, une belle Allemande que je vois. Je me suis senti un peu coupable de leur écrire la même chose et puis ça m’est passé. J’arrête tout, je me consacre au hip hop. Marie et Julia sont plus habituées à me voir écouter de la cold wave. 

J’en ai eu marre de cloper sur le parking ; bon dieu, il faisait beau. Je suis allé me balader dans Rumilly. Les mêmes rues courtes. J’ai acheté des jeux à gratter et je suis entré dans un bar, comme à Paris. Ici comme à Belleville, on vit dans l’espoir que la vie ne soit pas simplement ce qu’elle est. C’est pour ça que j’écris, c’est pour ça que je joue aussi. Est-ce pour cela qu’Oxmo chante ? Oui, je crois bien.

Au comptoir, j’ai gratté mon Cash. Dix euros. Allez, c’est toujours ça, même si la vie reste ce qu’elle est. Bonjour. Vous avez du Picon ? Oui, vous voulez un peu de citron avec ? Ah, un connaisseur ; oui, du citron, je veux bien. Le barman parlait tuning, cette sono qu’il avait installée dans sa tire. Ma bagnole c’est une salle de concert. Quelques petits vieux au comptoir l’écoutaient, en buvant des kirs. Tu comprends, j’ai dû passer les câbles de l’avant à l’arrière, comme ça, sous les pédales. Ç’avait l’air d’être du boulot tout ça.

Un moment, ils ont parlé moto. J’ai saisi l’occasion. Des motos, j’en conduis. On a discuté un peu. Ces types étaient bien sympathiques, mêmes s’ils préfèrent les bécanes récentes, cette laideur dans la ligne après les années 1980. Je lisais La Vie de la Moto ; on a regardé les annonces ensemble.

Un autre ? Picon ? Oui, s’il vous plaît. Les autres, il ne leur demande pas ce qu’ils boivent, il connaît leurs habitudes. Allez messieurs, bonne journée. J’ai changé mon Cash. Deux autres. J’ai perdu. Je suis retourné dans le bus. Les picons et les joints cognaient, je ferais bien une petite sieste.

Dans les loges, comme la veille, mais cette fois, je me sentais un peu plus à l’aise. J’avais partagé avec chacun un petit moment. Je me sentais à ma place, légitime, un fauteuil où m’asseoir, un fauteuil que je ne prenais à personne.

Céline nous a autorisés à fumer. On ne s’est pas laissé prier. On a bu du vin, on a mangé le fromage du marché, pour l’apéro. Dîner. La machine à pression, toujours. L’heure tourne. Bientôt la scène. Cette fois-ci, on avait du rhum. FUNKING SHOW. FUNKING SHOW. OUH YEAH.

Ce concert, je l’ai regardé de la salle, à côté de Paul et de Freddy, derrières les grosses tablettes qui commandent le son et les lumières. J’ai découvert le vrai visage du concert, le visage qu’il offre au public. Putain c’est bon. On s’est retrouvés dans les loges. J’aimerais dire – comme d’habitude. J’ai parlé à Oxmo, l’écriture, tout ça. Ce type est un lettré. Eddy jouait de la guitare. Eddyp Purple comme ils l’appellent. J’ai senti qu’ils s’ouvraient tous à moi, JB, Côme, Julien et les autres. J’ai senti qu’ils m’aimaient bien. Que je les aimais bien aussi. On a rigolé un peu. J’étais ivre.

On est retournés dans le tour bus, comme toujours. Cette nuit, on roulerait vers Paname. Pam Pam Paname. Allez, à demain les amis. En me couchant, je me suis un peu emmêlé dans mes échanges de textos, Marie, Julia, avec un Bic Phone, ce n’est pas simple. Je crois qu’elles n’ont rien remarqué. 

Julien m’a réveillé. Oscar, on est arrivé. Quelques cigarettes dans le bus, les dernières. Un café aussi. On s’est dit au revoir. Comme en colo, à la fin, on sent que les copains vont manquer.

Je suis sorti du bus. Il flottait, à Nation. Et puis le métro, sa mélancolie, des flics partout dans la rame. Je sais que je les reverrai. Mardi, au Bataclan. Je suis rentré chez moi, la tête vide. Ce soir là, j’ai dormi avec Marie.

Par Oscar Coop-Phane

Photos par Vincent Desailly