Patrick Dils "J'ai toujours dormi comme un bébé"

Par Loïc H. Rechi et Raphael Malkin - Photos Vincent Desailly et archives

Patrick Dils "J'ai toujours dormi comme un bébé"
Par Loïc H. Rechi et Raphael Malkin - Photos Vincent Desailly et archives

Sur le quai de la gare, elle nous attend, le sourire aux lèvres, l’air un peu timide. Elle a le teint frais de la jeune fille en fleur, un peu mignonette avec ses petits yeux bordés d’un liserai bleu pimpant. Comme on a l’habitude de voir dans les aéroports à New York, Dubaï ou Acapulco, elle brandit une pancarte sur laquelle elle a griffonné nos noms au marqueur. « Bienvenue à Belfort » lâche-t-elle à la volée avant de nous conduire vers sa voiture. Au volant, sa mère nous attend. C’est que la demoiselle n’a pas encore passé son permis. D’ailleurs quand sa mère n’est pas là, elle doit compter sur « Patrick » pour l’emmener à la fac. Patrick comme Patrick Dils, son « chéri ».

En 1986, alors qu’il n’était qu’un ado discret, le genre de type plutôt collectionneur de timbres que de filles, Patrick Dils s’était retrouvé malgré lui embourbé dans une sale affaire de meurtres de gamins à coups de caillasses. Fébrile et très naïf, il avait fini par faire des aveux en pensant qu’on le laisserait rentrer chez lui ensuite. Le top départ pour une erreur judiciaire.

A 44 ans, l’un des ex-détenus les plus connus de France a refait sa vie. En toute quiétude, il la partage aujourd’hui avec Anaïs, dix-huit piges, une petite normande rencontrée via Internet. L’idylle numérique ne suffisant rapidement plus, elle l’a rejoint dans son pavetar niché au cœur d’un petit bled des environs de Belfort.

Entre l’écran plasma, la moto et le coupé sport, on peut avoir le sentiment au premier coup d’oeil que Patrick Dils est devenu un type un peu bling-bling. On peut aussi se demander si après quinze piges passées au placard sur la base d’une erreur judiciaire, on en ferait pas soi-même autant? Mais au premier contact avec le bonhomme, on sent que l’on n’a pas à faire à un flambeur. Détendu, des pantoufles aux pieds, il nous indique le chemin de sa terrasse en teck, non sans avoir l’hospitalité de nous proposer un verre de Jean’s Cola ou une petite orangeade.

Patrick Dils est un type plutôt simple et discret, qu’on sent tout de même habité par une confiance inébranlable. Bien calé derrière sa table en plastique, le gaillard a toujours la même gueule pâle et anguleuse que l’on avait quitté un soir d’avril 2002 sous des flashs crépitant à l’annonce de son acquittement par la cour d’assises des mineurs du Rhône. Une décision de justice qui mettait fin à un long calvaire carcéral.

Pendant quinze ans, le gamin devenu adulte a pris cher pour rien. Il en tire aujourd’hui l’expression dure d’un homme qui s’est forgé entre quatre murs. Et il a beau dire qu’il n’a de ressentiment à l’égard de personne et qu’il est parfaitement serein, cela ne l’empêche pas de se crisper et de tressaillir quand on le pousse à se replonger dans son passé. Bardé voire blindé de sales expériences, il tonne à l’envie, toise son auditoire, impose sa vérité. Sa rhétorique est implacable. Par moment, Patrick Dils fait carrément les questions et les réponses lui-même, toujours pour mieux faire transparaitre sa force. Le gamin frêle et effacé a vécu. Patrick Dils, l’homme, ne transige pas avec son histoire et ses détracteurs. Une gorgée de Jean’s Cola, magnéto.

« Je n’en ai jamais voulu à personne »

Quels sont vos premiers souvenirs d’enfermement? Vous êtes placés en garde à vue pour la première fois, le 1er octobre 1986, à peine quelques jours après le double meurtre pour lequel on vous soupçonne...

Vous savez, l’enfermement, on ne le perçoit qu’à partir du moment où on est entre quatre murs. On ne le ressent pas dans les locaux de la police judiciaire. Le ressenti que l’on peut avoir lors de la garde à vue et des différents interrogatoires des policiers, c’est une sorte d’oppression mais surtout de la fatigue, de la lassitude et de l’incompréhension. Moi, je ne pouvais rien faire, d’autant plus qu’à l’époque, je ne savais pas qu’on avait l’obligation de me remettre dehors au bout d’un certain temps. Je ne connaissais absolument pas mes droits. Et donc forcément, le rapport qui s’est créé entre eux et moi était l’illustration totale de l’oppression exercée par l’autorité et le monde des adultes. Ce sont deux pressions qui sont énormes pour un ado de quinze ans comme moi à ce moment-là. J’avais l’impression d’être dans un autre univers.

À l’issue de cette garde à vue, vous êtes déféré devant une juge d’instruction et vous êtes mis en détention provisoire. Vous êtes incarcéré pour la première fois. À l’époque, vous êtes décrit comme un garçon fragile. Comment trouvez-vous votre place en prison ?

Ma place, je ne l’ai jamais trouvée. Quand je suis entré en prison, j’avais complètement oublié ce qui s’était passé avant. Ce que je recherchais sur le moment, c’était la tranquillité et le calme. Je voulais me reposer. Ce qui a été le plus frappant, c’est quand j’ai ouvert la cellule et que j’ai vu cette pièce de dix mètres carrés... J’ai été pris de claustrophobie. J’ai eu le besoin d’aller à la fenêtre et de chercher de l’air. [Il mime le geste] Je n’oublierai jamais cette impression de confinement total. J’avais peur d’étouffer, de manquer d’air. C’est presque plus impressionnant que de se rendre compte que l’on n’est plus maître de sa liberté.

Vous étiez traité comment ?

À votre avis ? En prison, il y a une hiérarchie qui place tout en bas le meurtrier d’enfants. Il n’y a rien de pire pour les autres détenus. Je suis entré avec cette étiquette collée dans le dos. J’ai été pris en grippe tout de suite. Ça a commencé par des insultes balancées depuis les fenêtres d’autres cellules. Ces insultes, on ne peut pas les éviter, on ne peut rien faire contre elles. Et puis, il y avait ces regards... C’était frustrant et blessant. Et encore plus dans la mesure où j’étais innocent.

Quel genre de regards ?

Du genre de ceux qui vous fusillent sur place. Si les types qui s’asseyaient en face ou à côté de moi à la cantine, avaient pu se retrouver seul avec moi, ils m’auraient tabassé à mort sur place. Un meurtrier d’enfants n’a pas le droit de vivre normalement en prison, il est là pour en chier et pour crever.

Des dispositions spéciales avaient été prises à votre égard, pour éviter ce genre de situation ?

À l’époque, j’ai fait toutes les cellules de l’infirmerie. Puis j’ai été placé dans le quartier des majeurs parce que les mineurs avaient la réputation d’être encore plus violents. Au final, la seule chose positive dans ma situation est que l’on m’a donné la permission de démarrer un travail en prison. J’ai très vite intégré les cuisines et je me suis retrouvé également installé dans une cellule avec des types qui bossaient en cuisine puisque nous avions des horaires spécifiques par rapport au reste de la prison.

Votre procès a lieu en janvier 1989. Vous êtes alors condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité. C’est la première fois dans l’histoire judiciaire française qu’on file une telle peine à un mineur...

J’étais dans un état lamentable pendant le procès. Je souffrais d’une rage de dents terrible et je n’avais pas vraiment reçu de soins pour la traiter. Quand la sentence est tombée, je l’ai accueillie sans vraiment la comprendre. Je n’ai pas vraiment réagi. Si j’ai pleuré, c’est juste parce que j’avais enfin l’occasion de voir mes parents pour la première fois depuis longtemps.

Vous aviez fait des demandes pour les voir en prison auparavant ?

La demande avait été faite à de nombreuses reprises par le biais de mon avocat. Mais elle avait toujours été refusée catégoriquement. La juge d’instruction avait émis l’hypothèse que ma mère était coupable de complicité, parce que le lendemain du double meurtre, elle avait lavé mes vêtements. Ma mère aurait donc fait une lessive pour dissimuler les preuves de ma culpabilité. Dans ce cas-là, pourquoi ne pas être allé au bout de ce raisonnement en incarcérant ma mère? Quand on a posé la question à la juge pendant le procès, elle a répondu qu’elle n’avait pas voulu pousser plus loin son investigation pour ne pas causer plus de problèmes au sein de la famille Dils. C’est assez incompréhensible comme réponse.

Sa première arrestation en 1986

Sa première arrestation en 1986

Vous êtes alors transféré à la prison de Fresnes, pour être soumis à des examens psychologiques afin de savoir quelle centrale ou quel centre de détention serait le mieux adapté pour vous. Et il s’avère que votre profil ne correspond absolument pas à une centrale parce que vous êtes trop fragile. Pourquoi, selon vous ?

Dans les centrales, il y a des gros durs, des types qui ne se laissent pas marcher sur les pieds. La prison est un monde impitoyable, c’est la loi de la jungle, c’est le plus fort qui gagne. Si j’avais été en Centrale, on m’aurait bousillé. L’administration pénitentiaire a donc cherché à veiller un minimum à ma protection je pense. J’ai donc terminé au centre de détention de Toul dans l’Est, tout simplement parce que c’est la prison la plus proche de là où habitaient mes parents à l’époque.

Nouveau centre et donc nouvelle ambiance. Vous sentez une attitude différente de la part des détenus et des matons à votre égard ?

Absolument pas. Par contre, les conditions de vie sont différentes. Les maisons d’arrêt, – d’où je venais donc – sont comme une usine, une sorte de gare de triage où l’on étudie les cas des prisonniers qui sont en attente de jugement et de libération. Les gens sont enfermés du matin au soir, à part pour la promenade. En centre de détention, ça change. On peut aller en promenade beaucoup plus longtemps. Il y a des activités qui peuvent nous occuper toute la journée si on le souhaite et puis en fin de journée, de 17h à 19h, les portes des cellules sont ouvertes. C’est un battement où l’on a l’impression d’être un peu libre de nos mouvements. On peut bouger d’une cellule à l’autre ou d’un bâtiment à l’autre, au sein du centre.

Vous êtes donc obligé d’évoluer au milieu des autres détenus. Comment ça se passe ?

Tout de suite, je suis connu comme le loup blanc. Forcément, dès qu’il y a un nouveau, tout le monde est au courant, on sait tout de son pedigree. Et puis le premier sujet de distraction du détenu, c’est le « qu’en dira-t-on », les rumeurs sur les autres détenus et les railleries. En prison, on cherche toujours, d’une certaine manière, à trouver pire que soi-même, pour être un peu plus à l’aise. Savoir que son voisin de cellule a fait pire que soi, ça rassure, on se dit qu’on n’est pas si mauvais. Alors quand je suis arrivé au centre, j’étais forcément au centre de toutes les attentions.

Vous avez des souvenirs des tous premiers instants passés dans cette nouvelle prison ?

Il y a un détenu dont je me souviens tout particulièrement. J’ai été amené à le côtoyer parce que l’on travaillait tous les deux en cuisine. Ce type était assez franc du collier avec moi. Il me disait que je ne sortirai jamais de prison, vu ce pourquoi on m’avait condamné. Il n’hésitait pas non plus à me faire des leçons de morale. Moi, je ne le connaissais pas et je ne voulais pas savoir pourquoi il était incarcéré, ça ne m’intéressait pas. Et un jour, sans le savoir, j’ai appris la raison pour laquelle il était en détention. Ce n’était pas vraiment mieux que moi - enfin je veux dire par rapport à ce que l’on me reprochait d’avoir fait. C’est là que j’ai compris qu’en prison, les détenus ont un besoin irrépressible de se déculpabiliser par rapport aux autres.

Les surveillants se comportaient comment avec vous ?

C’est comme pour n’importe quel corps de métier. Il y avait des matons qui étaient peu scrupuleux dans leur travail, qui n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour toucher un salaire à la fin du mois. Et puis, il y en avaient d’autres, au contraire, qui étaient tout à fait respectables et bossaient dur pour faire du mieux possible leur travail. Certains étaient vraiment hors pair. J’ai le souvenir d’un surveillant qui, juste avant sa mutation pour le Sud, est venu me rendre visite dans ma cellule et m’a lâché « Ta place, elle n’est pas ici, elle est dehors. Tu transpires l’innocence gamin ! Et ce n’est pas parce que je pars d’ici que je ne vais pas te suivre. Un jour je te verrai à la télé, et tu seras innocenté et libre. Je te suivrai au loin, mais je te suivrai. Il est quasiment certain qu’on ne se reverra jamais mais j’aurai toujours une pensée pour toi. »

Condamné pour le meurtre de deux enfants, vous êtes donc en bas de l’échelle des détenus, vous êtes stigmatisé par la majorité d’entre eux. Cela se traduit de quelle manière ?

J’étais constamment aux aguets, sur le qui-vive. En fait, je ne suis pas passé trois fois en cour d’assises, j’ai passé quinze ans de ma vie aux assises. Tous les jours, je devais m’expliquer et me défendre contre ceux qui me disaient qu’il n’y avait pas de «fumée sans feu». Sans arrêt, sans arrêt... Je répétais à longueur de journée que je n’étais pas monté sur le talus, que je n’avais jamais vu les enfants, que si j’avais avoué, c’était sous la pression des policiers au bout de trente heures de garde à vue.

Vous êtes stigmatisé au point d’être menacé physiquement même... Comment cela se passe-t-il ?

Les détenus ont un côté prédateur. C’était donc au moment où je me retrouvais seul, à l’heure de la douche par exemple. La douche, c’était un moment terrible. Je me retrouvais littéralement nu face aux autres, sans défense. Il y avait une peur constante, à un point tel que je me demandais si je devais aller me laver ou pas. Parfois, j’attendais le moment où mon codétenu partait au parloir pour me déshabiller dans la cellule et me laver avec l’eau du lavabo.

Pouvez-vous nous parlez de la violence dont vous avez été victime ?

C’est très simple. D’abord on m’a testé pour voir à quel point j’étais faible. Cela a donc commencé par des insultes. Comme je ne répondais pas vraiment, ça voulait dire que j’étais fragile. Une aubaine pour ceux qui voulaient me racketter. On me prenait mes cantines et si j’avais des fringues qui sortaient un peu du lot comme un beau survêt’, et ben j’avais juste mes yeux pour pleurer. Les détenus venaient dans ma cellule et ils se servaient. Je ne pouvais rien faire. Et puis comme une sorte de suite logique, je me suis fait tabasser dans les douches avec la chaussette et le savon. Ça fait mal mais ça ne laisse pas de traces. J’ai aussi pris des coups avec une serviette mouillée et torsadée. Dans les côtes, croyez moi, ça ne fait vraiment pas du bien. Et on en est arrivé un jour au viol. Ca a été crescendo en fin de compte.

Les viols se sont répétés pendant au moins un an, en 1992 je crois. À cette époque, j’avais la hantise de croiser ceux dont j’étais le souffre-douleur. J’en suis même venu à me demander si, à un moment, ce n’est pas moi qui avais aguiché mes violeurs. La victime que j’étais s’est transformée en appât, mon corps appartenait aux autre détenus, libres à eux d’en profiter comme bon leur semblait. J’avais beau me laver, me relaver et me purifier, quelque part, ça ne servait à rien. Et puis, la honte s’est installée. Je me sentais inférieur, comme un moins que rien et je n’avais personne avec qui en parler. Je ne pouvais même pas porter plainte, c’est du domaine de l’impossible en prison! Là-bas, personne ne vous écoute. J’ai donc fermé ma gueule jusqu’au bout...

Au bout d’un moment, vos « bourreaux » ont arrêté de vous violer. Pourquoi ?

Et bien parce que certains de mes codétenus ont eu le courage de dénoncer ces actes et leurs auteurs ont été transférés dans d’autres centres. Mais ils n’ont jamais été condamnés pour ce qu’ils m’ont fait.

« On ne s’endurcit jamais assez en prison »

Il y a donc quand même certains détenus qui vous ont soutenu. Vous êtes-vous rapproché de certains d’entre eux ?

Je suis tombé sur des gens qui ont pris le rôle de protecteur, de chaperon, qui faisaient attention à moi et me protégeaient vis à vis de ceux qui voulaient m’emmerder. Du style « si tu veux toucher au gamin, t’auras d’abord affaire à nous. Alors maintenant, tu passes ton chemin et tu le laisses tranquille. Les seuls qui seront amenés à juger Patrick, c’est les gars des assises. » Des détenus comme ça, j’en ai rencontrés quelques uns. Ça m’a beaucoup aidé de savoir que je pouvais compter sur des gens en prison. J’ai pu soufflé un peu. Et puis, ça m’a également donné l’occasion de parler d’autres choses que de l’enfermement. J’ai pu m’ouvrir l’esprit en échangeant avec ces mecs.

Par exemple ?

J’ai rencontré une personne qui avait fait les Beaux Arts et qui m’a appris les bases du dessin et de la peinture. J’ai également rencontré quelqu’un qui était passionné d’arts manuels. Grâce à lui, j’ai acquis une certaine finesse dans l’art plastique – j’ai pu réaliser des lampes, des sculptures en argile et des Tours Eiffel en allumettes. J’ai touché à tout. Tout ce que je pouvais faire, je le faisais, tout était bon à prendre. Grâce à ces gens, j’ai aujourd’hui beaucoup de cordes à mon arc. J’ai acquis une vraie richesse, au delà du simple CAP de cuisinier que j’ai passé en prison. Si je le veux, je peux désormais me réorienter vers la reliure et d’autres travaux manuels.

Entre votre incarcération et votre première demande de révision en 1990 – une demande qui a été rejetée – receviez-vous des courriers et des visites ?

Mes parents et mon frère sont venus me rendre visite régulièrement, ainsi que d’autres membres de la famille et quelques amis. Mais au final, j’étais quand même bien seul. Entre mon arrivée en centre de détention et la réouverture du dossier dix ans plus tard, ça a été une totale traversée du désert. Les gens ne comprenaient rien, ils n’en avaient rien à foutre, ils m’ignoraient. Pour eux, c’était clair et précis, si Dils avait été condamné, c’est qu’il était coupable. C’était une affaire classée, point barre.

Lorsque l’on est incarcéré pour une très longue durée comme dans votre cas, est-ce que l’on pense plus à tenir le coup et à essayer de trouver un moyen de supporter sa situation ou bien on essaye coûte que coûte de prouver son innocence ? Est-ce que finalement la vie et le quotidien en prison ne prennent-ils pas le pas sur votre dossier ?

Absolument pas. Justement, la seule chose qui m’a vraiment aidé à tenir le coup chaque jour, c’était le fait de me battre pour prouver mon innocence. Si j’avais été effectivement coupable, après tous les sévices que j’ai vécu, j’aurais baissé les bras...

Mais sentez-vous quand même à un moment que vous vous installez dans une espèce de routine quotidienne en prison ?

Oui, bien évidemment. Et d’une certaine manière, heureusement. Une routine dans ce cadre-là, ce n’était pas quelque chose de négatif, c’était même plutôt sain. Ma vie était vraiment réglée et cela m’a permis de ne pas déraper. Je dormais huit heures chaque nuit donc je n’avais aucun problème de sommeil. Je n’avais pas à prendre de médicaments comme beaucoup d’autres détenus. Je travaillais la semaine et j’avais droit au parloir le week-end. Tout était calé. Je gardais bien en tête la notion du temps, en ayant des petites perspectives hebdomadaires. Et puis travailler me permettait d’apprécier et de vraiment savourer mes temps de repos et de loisirs. Je ne gambergeais pas trop grâce à ça.

À quoi ressemblait cette fameuse routine ?

J’ai travaillé pendant sept ans comme pâtissier dans les cuisines du centre de détention. Je devais donc me réveiller tous les matins entre six et sept heures pour préparer le petit déjeuner des détenus puis leur déjeuner. J’avais une pause en début d’après-midi et je reprenais vers seize heures pour servir le repas du soir. Ensuite, pendant les périodes creuses, j’avais d’autres activités. Il y a d’abord eu l’art plastique: la peinture, le dessin et les créations personnelles. Et puis dans un second temps, comme j’ai été viré des cuisines parce que je trafiquais de l’alcool artisanal, j’ai été placé dans un atelier de reliures. J’y ai appris à travailler les livres et les ouvrages anciens, ça m’a vraiment passionné. Et avec ces nouvelles connaissances, je me suis lancé dans de nouvelles créations. Mais au final, les journées sont assez basiques en prison. On bosse puis on vaque à ses occupations personnelles, on s’occupe de son linge, on fait le ménage dans sa cellule puis on se fait un petit plaisir en allant boire le café chez un «collègue» puis chez un autre. Et le week-end, on regarde des films ensemble. En prison, j’avais vraiment une sorte de vie artificielle.

Mais cette routine évolue-t-elle quand un doute sur votre culpabilité commence à émerger ?

Cet élément nouveau a fait tilter les gens qui se sont dit que, peut-être, les juges s’étaient trompés sur mon cas. Ça a tout ravivé. C’est comme lorsque vous mettez une étincelle dans un feu et que les flammesse mettent à jaillir. À ce moment, la situation s’est soudainement inversée. J’avais été, pendant un temps, un assassin, voire le pire des monstres, et voilà qu’il y avait désormais un doute sur tout ça. Les gens ont changé de regard sur moi. Il y en a même qui ont eu l’audace de me dire qu’ils n’avaient jamais douté de mon innocence, mais qu’avant ils ne pouvaient pas venir vers moi à cause du regard des autres. Ceux-là, je ne me suis pas ouvert à eux. Je leur disais: « Passe ta route mon gars. Tu m’as ignoré, et bien continue à m’ignorer. Moi, j’ai rien à faire avec toi. Ce n’est pas maintenant que j’ai besoin de toi, c’était avant. Passe ton chemin. » En prison, il y a plein de profiteurs.

Vous êtes-vous endurci en prison ?

Oui mais on ne s’endurcit jamais assez en prison.

Cela passe-t-il bien avec vos codétenus ?

Oui, on avait choisi d’être ensemble, on nous y avait autorisé. La pénitentiaire n’est pas tenue de le faire, car on peut imaginer que ça permette d’organiser des trafics par exemple. La pénitentiaire est un système assez vicieux qui pense toujours au pire. Je me souviens qu’on m’avait raconté que c’était mettre un loup dans une bergerie. Comment peut-on dire des choses pareilles? L’un était un grand braqueur et l’autre c’était moi. Si l’on souhaitait être ensemble, ce n’était pas parce que le loup avait choisi de me manger mais seulement parce qu’on avait des affinités. On avait peut-être des passions en commun, qui puissent permettre de faire avancer le temps plus rapidement. Je me suis lié d’amitié avec certaines personnes. Cela peut paraitre contradictoire, mais sur quinze ans de détention, il m’est arrivé une dizaine de fois, peut-être un peu moins de faire des nuits blanches. Pourquoi? Parce que je n’avais pas assez de temps pour faire tout ce que j’avais envie de faire. Quand on est passionné par certaines choses, et que de surcroit, votre collègue est passionné par les mêmes choses, ça arrive qu’on se dise « Attends, on va pas s’arrêter maintenant ! »

Mais que faisiez-vous ?

À cette époque, on faisait des maquettes en 3D. Ça avançait tellement bien, que pris dans la chose, il arrivait qu’on ne veuille pas s’arrêter. Même avec un braqueur.

Avez-vous encore des contacts avec ces gens-là ?

Non, je n’ai plus aucun contact avec aucun détenu. Non pas que c’était mon souhait. Simplement c’est extrêmement dur de garder des contacts. Encore faut-il que les gens soient réceptifs et eux-mêmes libres, ce qui n’était pas forcément le cas à l’époque. Et puis dans un second temps, garder des contacts avec quelqu’un en détention, ce n’est pas forcément évident. Aujourd’hui, j’aimerais beaucoup retrouver Pierre Lefebvre, qui a été – en dehors d’un ami – une sorte de coach. Cet homme m’a préparé à ma troisième cour d’assise alors que j’étais détenu à Reims. Très honnêtement, sur le moment, je ne savais pas pourquoi il était en prison. Même s’il me l’avait laissé entendre, ça ne m’intéressait pas, je ne voulais pas le savoir. Il m’avait toujours dit « Moi je suis pas innocent, moi je suis coupable, mais simplement, je ne méritais pas tout ce qu’on m’a reproché. » Il est venu témoigner au procès qui se tenait en Lyon en ma faveur. J’espère qu’aujourd’hui il est libre, mais à l’époque, comble de la malchance, quand j’ai été libéré, lui a été transféré à Toul, là où j’ai passé la majeur partie de mon temps. Et quand on sait que par la suite, quatre-vingt surveillants de la prison de Toul ont porté plainte contre mon ouvrage, il était inconcevable pour moi de demander le permis de correspondre avec lui, en sachant pertinemment que le courrier ne serait jamais arrivé jusqu’à lui.

Pourquoi les surveillants ont-ils porté plainte ?

Ils ont porté plainte pour diffamation contre mon ouvrage, parce qu’ils n’ont pas admis que je décrive ce que j’avais vécu et subi au sein de la détention à Toul, c’est à dire le viol. Pour eux, j’ai affabulé et je n’ai jamais été violé, parce que si ça avait été le cas, j’aurais porté plainte. Comme je vous l’ai expliqué, on ne porte pas plainte à l’intérieur d’une administration pénitentiaire, c’est inconcevable. Déjà faire aboutir une plainte quand on est libre, c’est la croix et la bannière, alors imaginez-vous, un seul instant en prison. Le procès a eu lieu à Paris, et j’ai gagné. Ils ont fait appel et j’ai gagné aussi.

En 1997, l’hypothèse d’un Francis Heaulme, potentiellement présent dans les environs de Montigny-les-Metz au moment du meurtre apparaît. Quatre ans plus tard, en 2001, votre condamnation est annulée, mais on ne vous innocente pas pour autant. Un nouveau procès est organisé, au terme duquel vous êtes de nouveau condamné, douze ans après le premier procès. Que ressentez-vous à ce moment- là ? En voulez-vous à quelqu’un ?

Ah mais je n’en veux à personne. Je n’en ai jamais voulu à personne et encore aujourd’hui, je n’en veux à personne. Ce n’est pas une image que je donne de moi, c’est ma façon d’être. Mais à l’issue de ce procès, mon incompréhension est totale. À mes yeux, il n’y avait pas trente-six façons de me condamner. Soit on m’innocente et je suis immédiatement remis dehors. Soit on me déclare coupable, sans excuse de minorité – puisqu’on me considère comme un majeur – et c’est la perpétuité. Ou alors, dernier cas de figure, on me considère coupable, et vu mon jeune âge à l’époque, l’excuse de minorité joue et on me condamne à 20 ans. Or, qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils m’ont condamné à 25 ans. Pour moi, c’est une peine qui n’existe pas, une peine bâtarde. Mais il fallait bien me condamner à quelque chose. Si on me condamnait comme la logique l’aurait voulu, à 20 ans, sur la base d’une culpabilité établie, j’étais susceptible de sortir quasiment tout de suite, car j’avais déjà passé quasiment quinze ans en prison. Cela était inconcevable. Et me condamner à perpétuité, avec l’apparition de Francis Heaulme, ça faisait un petit peu trop. Mais là où ça devient encore plus terrible, c’est que l’avocat général, qui représente le ministère public, demandait lui-même l’acquittement. Celui qui était là pour m’accuser, pour défendre la population disait « Matériellement, à mes yeux, monsieur Dils n’a pas le temps nécessaire pour pouvoir commettre le double meurtre dans l’affaire de Montigny. Je demande purement et simplement son acquittement. » Et après six heures de délibéré, on revient avec une peine bâtarde ?

Quelque part, j’ai réussi à me créer une vie confinée dans une bulle. Bon, bien évidemment, j’ai été éclaboussé de toutes parts comme je vous l’ai dit, mais je trouve que, par ailleurs, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai réussi à me fondre dans la microsociété qu’est la prison. C’est également ce qui m’a permis de tenir le coup. Ça a plutôt bien marché, voyez, aujourd’hui, je ne garde pas vraiment de séquelles de ma vie en prison. Je ne suis pas sous traitement, je n’ai pas besoin d’être suivi, je vais très bien, je vais vers les autres, enfin bref, je suis bien inséré.

Vous faites donc appel de cette condamnation et suite à celui-ci, lors de votre troisième procès, il y a eu cette construction médiatique disant « Patrick Dils arrive avec un nouveau look, il s’est coupé les cheveux, a rasé sa moustache... »

Rah ouais. Alors ça, il faut arrêter. Comment peut-on se permettre de parler de moi alors qu’on ne me connaissait pas ? Je me souviens d’un gros titre, je ne sais plus dans quel canard : « Le Dils nouveau est arrivé ». On me compare à quoi là? A un beaujolais nouveau ? Je suis un être humain à part entière. Alors pourquoi plus de moustache? Faut essayer de comprendre un petit peu. Je ne me suis pas levé un matin en me disant, « Tiens je sais pas quoi faire aujourd’hui, et si je me coupais la moustache ? » Non. Si je me suis coupé la moustache, c’est qu’il y a une raison bien précise. N’oublions qu’avant, j’étais en centre de détention, où l’on a beaucoup plus de loisirs et d’opportunités. J’avais donc droit à mes petits ciseaux pour tailler ma moustache. Revenant en maison d’arrêt, mes ciseaux ont été confisqués. Donc plus moyen de tailler cette moustache. Et solution radicale, il fallait raser. Quand mes codétenus sont revenus de la promenade, ils m’ont dit : « Patrick, qu’est-ce que t’as fait ? Ecoute, on ne sait pas ce que tu as changé, mais tu ne touches plus à rien, c’est parfait ». Je leur ai dit que je m’étais rasé, et ils m’ont conseillé de ne plus la laisser pousser. Et les cheveux alors, pourquoi des cheveux plus courts? Concours de circonstance! Mon coiffeur n’était ni plus, ni moins, que Pierre Lefebvre dit le papi. Or un jour où il me coupait les cheveux, on a rigolé, il s’est raté et m’a laissé un escalier. On avait pas d’autre solution que couper plus court. Et la troisième chose qui avait changé dans mon aspect, ces lunettes qui n’étaient pas adaptées à mon physique? Eh bien là, c’était mon souhait. J’ai une vue extrêmement fragile de par la couleur de ma peau et de mes cheveux. Mais quitte à perdre la vue, j’avais décidé que je n’irais pas dans cette nouvelle cour d’assises avec une paire de lunettes. Je ne voulais pas qu’on puisse dire « Dils se cache derrière des verres et n’ose pas affronter le regard de ses détracteurs ». Ce n’était donc pas « Le Dils nouveau est arrivé », c’était un concours de circonstances qui a fait que je suis apparu sous une image différente.

Et votre quotidien a changé durant cette année entre le deuxième et le troisième procès ?

Un tout petit peu. Le regard n’était plus le même. Je ne dis pas qu’on venait spontanément vers moi, mais il y avait un peu plus d’indifférence, moins d’agressivité. Et puis il y avait cette complicité avec le père Lefebvre, qui m’a coaché en fait. On a travaillé énormément en cour de promenade. On a parlé à voix haute, il a pris les rôles des personnages qui pouvaient s’élever contre moi. Parfois, il me disait : « Ne réponds pas comme ça, sinon tu vas te faire piéger ! Ne sois pas impressionné parce qu’ils ont des robes rouges ou noires. Prends tes mots à toi pour t’exprimer. Et surtout, montre et dis qui tu es, et tu verras ça passera comme une lettre à la poste ». En ce sens, il n’a pas eu tort dans son raisonnement. Par contre, entre faire ce briefing dans une cour de promenade ou en cellule et se retrouver devant la cour d’assises, ça n’a évidemment rien à voir. Un jour, en bas de page de l’un de ses courriers, il m’écrivait : « Patrick, pour le troisième procès, on n’a pas d’autre solution que d’avoir trois avocats. » Moi, tout de suite, je me suis que ce n’était pas possible, qu’on trouverait jamais l’argent pour payer un troisième avocat. Je m’étais emporté tout seul dans la cellule. Sauf que je n’avais pas tourné la page. Et en arrivant sur le verso, il avait écrit : « Patrick, bienvenue au barreau, le troisième avocat, c’est toi. Dorénavant, je ne veux plus que tu sois spectateur de ton procès, mais acteur. Il faut que tu puisses nous aider en étant actif. Il faut aussi que tu arrives à être toi-même ». Cette lettre a été un élément capital.

Pierre Lefebvre, vous coache quotidiennement, votre avocat vous demande de l’assister... Mais aviez-vous déjà l’aisance orale qui est la vôtre aujourd’hui ?

Absolument pas. Je l’ai acquise avec le temps, à travers toutes les conférences que j’ai données. Peut-être quatre-vingt ou quatre-vingt-dix en neuf ans. J’ai été  confronté à tout type de public: des gendarmes, des personnes âgées, des universitaires, des collégiens... Il faut s’adapter aux gens. Et personne ne peut me trahir, personne ne peut me mettre en porte-à-faux, car ce que je raconte, c’est ma vie. Je n’ai peur de personne, et quand je donne des conférences, je ne suis pas là pour me justifier mais pour offrir une expérience de vie. Je me souviens de ce jeune d’une vingtaine d’années un jour, qui semblait issue des banlieues, mais avec une culture importante. En voyant les photos des cellules, il me dit « Mais vous étiez dans une colonie de vacances ! Il n’y a rien qui fasse penser à une cellule. Vous aviez tout quoi ! » Je lui ai répondu « Colonie de vacances ? Je ne peux pas vous empêcher de penser ce que vous voulez, on vit dans un monde libre. Mais je ne vous cache pas que votre réponse me déplaît. » Je suis passé à d’autres questions, mais sa remarque m’avait tellement déplu que je suis revenu vers lui. « Ecoutez, je ne veux absolument aucun malentendu entre vous et moi. Maintenant je prends à témoin l’amphi. J’aimerais que vous veniez avec moi aux toilettes. Rassurez-vous, il ne s’agit en aucun cas d’une proposition malhonnête, je vous demande simplement de me suivre. » Alors c’est du lard, c’est du cochon, on dit oui, on dit non. J’imagine qu’il avait ses potes à côté de lui ou sa copine, toujours est-il qu’il ne s’est pas dégonflé et m’a suivi. On est allés aux toilettes ensemble, c’était quelqu’un de très poli et courtois. Arrivés dans les toilettes, je lui dis : « Ecoute, je t’en prie, rentre. » Je l’ai laissé entrer, mais je ne l’ai pas suivi, j’ai fermé la porte et j’ai enlevé la clenche. Evidemment il a essayé d’ouvrir la porte mais il n’a pas réussi. Le temps qu’il réagisse, une seconde ou deux se sont écoulées. Moi je suis reparti en courant, je suis remonté derrière mon estrade et j’ai repris ma place. Je me suis dit : « Celui-là, plus jamais il va revenir dans l’amphi parce qu’il se sentira humilié. » Et absolument pas. Non seulement il est revenu dans l’amphi, mais en plus de cela, il est venu sur l’estrade, m’a serré la main et il m’a dit « Merci, j’ai mesuré la conséquence de ce que vous m’aviez expliqué avant. » Car vous pouvez avoir tous les DVD du monde, une robinetterie en or, la chaine hifi, etc. mais quand il n’y a pas de clenche à la porte et que vous ne pouvez pas sortir, vous n’êtes pas maitre de votre liberté.

Votre position de « Patrick Dils, acteur de son procès » vous pousse-t-elle à parler en public des sévices subis en prison ?

Absolument pas. Dans une cour d’assise, quand un témoin s’avance pour faire une déposition, le président et les assistants lui posent des questions, puis l’avocat général, les avocats de la partie civile et enfin les avocats de la défense. Or, au tout début, au moment où on a fait dresser le tableau de ma personnalité, mon avocat s’est retourné vers moi et m’a dit : « Heureusement que je te connais et que je te suis depuis quinze ans, parce qu’avec tout ce que je viens d’entendre... Je te félicite Patrick, chapeau, tu as enfin parlé, tu as enfin ouvert ton cœur et montré qui tu étais. Mais honnêtement, ça ne me suffit pas. Tu m’as juré de dire toute la vérité alors j’aimerais bien entendre TOUTE la vérité. » A ce moment-là, la pression a commencé à terriblement monter car je voyais bien où il voulait en venir, ce qu’il voulait entendre. A ce moment-là, la salle n’est plus à huit clos. Il y a le public. Ma famille est là. Et ce que je vais être obligé de dire, ma famille ne le sait pas. Et il va me pousser à bout pour que je dise les choses.

En aviez-vous déjà parlé à quelqu’un avant ?

Absolument pas. L’histoire du viol, je la lui avais confié quelques jours avant parce qu’il avait bien senti mon mal-être. Il s’est demandé toute la nuit précédant le procès s’il fallait en parler ou pas. Il l’a fait, et je pense qu’il a pris la bonne décision. Il fallait en parler. Il m’a poussé hors de mes gonds, et j’ai fini par dire tout ce que j’avais subi. Je me souviens très bien de la réaction de la partie civile qui a été : « Ah ! Dils sort une nouvelle carte de sa manche pour essayer d’émouvoir les jurés ». Si ça ne tenait qu’à moi, je n’en aurais jamais parlé, et je n’en parlerais même pas aujourd’hui. Je l’aurais gardé au fond de moi-même parce qu’honnêtement, ça n’aurait rien changé, ni à la situation de l’époque, ni à celle d’aujourd’hui. La seule différence, et c’est pour ça que je suis content de l’avoir fait, c’est que cela peut aider à réveiller les esprits et montrer que la prison, ce n’est pas : « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et qu’il ne se passe jamais rien derrière les murs. Non, c’est une micro-société, et ce qui se passe dehors, se passe également à l’intérieur. Le fait d’en parler, si ça peut aider les autres, faut pas se gêner, faut le faire.

 

Vous êtes donc acquitté au sortir de ce procès. Quelle est votre première pensée, quel est votre premier geste ?

De par le côté gigantesque de la chose, le côté rarissime pour ne pas dire unique, je ne suis pas maitre de la situation. Je ne peux pas dire que je ne peux pas faire ce que je veux, je crois que le verdict tombe aux alentours de 20h20. Il y a une pression médiatique tellement lourde qu’on va chercher le directeur de la prison de Lyon, on va demander la présence du comptable, afin qu’on prépare tous mes papiers et que je puisse sortir le jour même. Je quitterai la prison de Lyon aux alentours de 22 ou 23 heures. On va m’escorter vers une maison confidentielle dans la banlieue très proche du centre de Lyon.

Quel a été votre premier acte d’homme libre, une fois que la pression médiatique est un peu retombée ?

Ça n’a pas été tout de suite. Mais quelques semaines après, quand je me suis retrouvé vraiment seul, seulement avec ma famille ou des amis, de pouvoir dire « Aujourd’hui c’est moi qui paie ma tournée ou qui paie à manger… » Cela peut paraitre dérisoire aussi, mais c’est la première fois où je reçois du courrier que j’ouvre moi-même. Et non pas du courrier d’avocat, mais du courrier d’amis ou de soutiens. Et ce courrier, personne d’autre qu’eux ou moi, ne l’avait lu. Ce sont des privilèges dont on ne peut pas mesurer la conséquence tant qu’on n’en a pas été privés. Pour vous, ouvrir votre courrier, c’est normal. Mais quand on en a été privé pendant quinze ans, retrouver le sentiment de faire les choses soi-même, c’est important.

Et la différence entre le moment où vous rentrez en prison en 1987 et que vous en ressortez en 2002… Envisagez-vous alors des changements de décors, d’habitudes ?

Pour moi, il n’y a pas de différence. Quinze années se sont écoulées, mais on avait la télé, les infos. Ma famille venait me voir au parloir, me tenait informé. Je n’ai pas vraiment senti de décalage. Même au niveau des voitures, parce qu’à l’époque, je n’avais pas le permis. Certains disent que les voitures ont évolué, mais pour moi ça ne changeait rien. Je n’ai pas appréhendé la situation, je l’ai vécue comme quelque chose de naturel, comme une continuité.

Comment se sont déroulées les démarches pour retrouver un travail ?

C’est simple. Je suis sorti un mercredi et le mardi suivant je travaillais. Ce sont mes avocats qui m’avaient trouvé un travail. C’était un souhait de ma part. J’aurais pu me dire qu’après toute cette galère, je voulais passer un peu de temps avec ma famille, en vacances, pendant quinze jours ou un mois. Mais non, je voulais montrer à tout le monde que j’étais comme tout le monde. Je voulais avoir un travail, payer mes factures, profiter de mes vacances au moment venu et puis voilà. Je ne voulais pas être montré comme quelqu’un qui se la pète. Non. Je voulais être comme tout le monde.

Toujours le même travail qu’aujourd’hui ?

Non. J’ai travaillé en région parisienne pendant trois mois comme magasinier cariste. Les conditions étaient particulières. J’avais un appartement dans la société même et j’étais avec mon frère qui avait tout quitté à Montigny les Metz pour venir m’épauler. Malgré tout, ça n’a pas suffi. Je n’étais pas bien du tout. La prison c’est le côté noir, et Paris, c’est le côté blanc. C’est l’opposé, ça bouge trop vite. Pour moi les gens ne savent pas vivre. Le portable d’un côté, le casse-croûte de l’autre tout en marchant en même temps. La vie, ce n’est pas ça. J’ai failli péter un câble. Mon avocat m’a alors trouvé le travail que j’occupe aujourd’hui, au même poste depuis huit ans. Et je m’y sens parfaitement bien.

Donc finalement, venir vivre à Belfort a fini par faire office de tampon pour vous, entre la « quiétude carcérale » et la folie parisienne ?

Ouais. Il me fallait aussi un univers dans lequel je me sente bien, dans lequel je puisse parfaitement me ressourcer. Aujourd’hui, j’ai le projet de partir, mais ici je ne me sens pas oppressé. J’ai un travail, des activités, des loisirs et des amis. Une vie normale. Et Paris, pour moi, ce n’était pas une vie normale. Dans un premier temps, on m’a trouvé une chambre dans un foyer de jeune travailleur. C’était une copie conforme de la prison. Ensuite, on m’a trouvé un appartement à proximité de la société, et j’ai fini par acquérir cette maison.

L’une des missions de la prison est d’aider à la réinsertion des détenus...

(Il lâche un petit rire sarcastique puis coupe) La réinsertion, on la fait soi-même. Moi j’ai compté que sur moi, mes amis et ma famille proche. J’avais une détermination à la réussir. Il n’y avait rien qui me faisait peur, et encore aujourd’hui, rien ne me fait peur. Si en face de moi j’ai une montagne et que je n’arrive pas à la gravir, je vais la contourner. Et quand je trouve une porte fermée, je me dis : « Mon gars, tu ne sais pas ce que tu loupes, à côté ils vont m’ouvrir, eux, et ensuite c’est toi qui va t’en mordre les doigts. » Mais ce n’est pas la haine ou la rancœur qui font avancer. Aujourd’hui, je suis heureux dans ma vie professionnelle et affective. J’ai en permanence des projets, et je vois l’avenir avec le sourire, et du bonheur plein le cœur.

« La réinsertion, on la fait soi-même »

Considérez-vous la prison comme une parenthèse ?

C’est une parenthèse dans la vie. La prison n’a pas détruit ma vie. On m’a volé quinze ans de ma vie.

Mais avez-vous utilisé ces années en prison pour vous former ?

Bien sûr. Je dois être parmi les rares détenus à pouvoir vous dire que la prison m’a permis de grandir et d’évoluer. Mais attention, c’est parce que je n’avais pas le choix. Je ne voulais pas m’encroûter ou m’enfoncer. La seule façon était de réagir et construire ma propre identité. J’étais un enfant quand je suis rentré en détention. Même pas un ado ! Un enfant complètement introverti. Aujourd’hui je suis un adulte complètement extraverti qui n’a plus peur du contact avec les autres, qui est prêt à construire des projets et aller de l’avant.

Vous disiez qu’en prison, vous avez dû subir des années de regards très pesants parce qu’on vous considérait comme coupable. Puis on vous innocente, et d’une certaine manière, vous remontez la pente. Mais en vous confrontant à la vie civile, après toutes ces années, n’avez-vous pas eu l’impression de devoir gravir une nouvelle montagne ?

Absolument pas. Effectivement, je suis sollicité à gauche et à droite. Et je ne parle même pas des médias et des plateaux de télé, mais des gens qui me reconnaissent, m’arrêtent. J’ai reçu énormément de messages d’encouragements et de sympathie.

Et personne n’a plus de doute sur votre innocence ?

Ça, je ne peux pas vous répondre. Mais en tout cas, personne n’a eu l’audace ou le courage, jusqu’à ce jour de venir me trouver et me dire « Vous, monsieur Dils, pour moi, vous êtes coupable. » Jamais ! Maintenant des gens qui le pensent, ça, il y en a beaucoup, j’en suis convaincu. Je suis sûr que vous, dans votre quotidien, il y a des gens qui vous apprécient et d’autres qui ne vous apprécient pas du tout. Quand vous avez une idée en tête et que vous la menez jusqu’au bout, cela suscite toujours des jalousies. Mais il n’y a pas besoin d’avoir fait quinze ans de prison pour subir des moqueries, des jalousies ou des inimitiés. Pour moi ces gens ne sont pas intéressants.

Pensez-vous que votre innocence ait été suffisamment appuyée dans l’opinion publique ?

Elle l’a été, mais pas assez clairement j’estime. On a su faire confiance à la Justice quand elle m’a condamné, alors pourquoi ne pas lui faire confiance quand elle m’a acquitté. Si un tel jugement a été rendu, c’est qu’il y avait des éléments.

Considérez-vous que l’Etat a encore une dette envers vous ?

L’Etat n’a plus de dette puisqu’il m’a indemnisé [NDLR : un million d’euros] avant de passer à autre chose. Je pense que l’Etat a quand même, d’une certaine manière, fait son travail puisque j’ai eu cette indemnisation.

Et cette indemnisation, est-ce une démarche de vos avocats ?

Forcément, il faut la démarche des avocats. L’Etat n’est pas venu vers moi. Ce sont mes avocats qui ont monté un dossier visant à appuyer la demande d’une certaine somme. Ensuite c’est au tour de l’Etat de l’étudier et de rendre des conclusions et un verdict. Si ça convient, c’est très bien. Dans le cas contraire, on continue.

Et concernant le mécanisme mis en place, ont-ils racheté vos années de prison en fait ?

Oh vous savez, c’est très compliqué. Un million d’euros, un euro symbolique... On peut calculer une réparation sur un salaire de base, sur quinze années. Mais comment voulez-vous calculer un préjudice physique ou moral ? Cela ne se calcule pas. Eux ont essayé de le faire, mais ils sont de toute façon complètement à côté parce que ça ne se calcule pas. Si on était venu me trouver, si on avait eu l’audace de me dire « Monsieur Dils, que peut-on faire pour réparer cette erreur ? », très honnêtement, j’aurais demandé l’euro symbolique. Mais en revanche, j’aurais demandé quelque chose d'inconcevable : que tous les gens qui ont eu affaire à moi, de près ou de loin, vivent et subissent, ce que j’ai vécu et subi. Et là on aurait pu dire qu’on est quitte.

Et avez-vous eu des témoignages de sympathie marquants ?

Bien sûr. Il y a eu notamment cette chanson avec Garou. Encore très récemment, il y a des gens qui sont venus sur le site que ma chérie m’a fait et qui ont fait une espèce de slam. Et avec Garou, ce n’est parce que je m’appelle Dils. C’est parce que j’ai eu le courage d’aller vers les autres. J’ai participé deux années de suite, dans l’ombre, à la tournée des Enfoirés. J’étais là en tant que bénévole. Je n’ai jamais touché d’argent et j’ai même perdu dix jours de salaire. En étant en cuisine, j’ai eu l’occasion de côtoyer les artistes. J’ai été touché par Garou parce que c’est quelqu’un dont j’apprécie les chansons, notamment une « Seul. » Qui n’a jamais été seul au moins une fois dans sa vie ? Moi j’ai été seul quinze ans de ma vie. J’ai eu la chance qu’on me le présente. Il a demandé si j’étais un artiste. Alors j’ai répondu que non, je n’étais pas un artiste et que j’étais quelqu’un qui avait été condamné à quinze ans de prison pour rien. Une amitié s’est créée, certes éphémère, mais tout est bon à prendre dans la vie. La seconde année, je lui ai offert mon livre et lui m’a dit « Tiens Patrick, dans mon prochain album, j’ai une chanson qui s’appelle “ La Justice ”, je serais très honoré si tu pouvais participer au tournage de mon clip. » Moi j’étais ravi, c’était une nouvelle expérience, pas donnée à tout le monde. On est rentrés chacun chez soi puis un jour il m’a appelé et m’a dit « Pour le clip ça tient toujours, si t’es ok, c’est parti. » Je ne savais pas trop comment ça allait se passer. Ils ont pris tout en charge, et la semaine suivante, j’étais à Montréal. Je l’ai revu deux ou trois fois par la suite, encore récemment, en début d’année, à l’un de ses concerts à Metz. Je n’ai pas ses coordonnées personnelles, mais par le biais de personnes interposées, s’il donne un concert, je peux le rencontrer.

Et vous avez créé une fondation et donné des tonnes de conférences aussi…

Les conférences, c’était un souhait de ma part. Je voulais en parler, apporter mon expérience de vie. Je voulais que les gens dehors apprennent à prendre soin de leur liberté, car la liberté c’est comme la santé. Je me sens très à l’aise devant deux comme cinq cent personnes. Je n’en aurais jamais marre parce que c’est ma vie. Le jour où j’arrêterai, c’est parce qu’on ne me sollicitera plus. C’est une thérapie. Je n’ai pas besoin d’aller voir un professionnel pour parler de ce que j’ai vécu. Et pour l’association, c’est pareil. Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant qu’il fallait que je fasse un truc pour les enfants. C’est quelque chose qui est en moi depuis pas loin d’une vingtaine d’années. Je ne savais pas comment faire, ni comment m’y prendre pour faire quelque chose de positif. Et ce n’est pas parce que j’ai été condamné par rapport à des enfants, mais simplement parce que l’enfance est quelque chose de pur. Les enfants viennent tous au monde sur la même base. Il n’y en a pas des meilleurs ou des moins biens. J’avais souffert à l’école et j’ai voulu faire quelque chose pour ceux dans la même situation. Mon association se prénomme Louvie – ce sont les initiales de Livre OUvert d’une VIe d’Enfants. Elle a pour but de venir en aide aux enfants en échec scolaire. En dehors de cette association, je suis également le parrain de cœur d’un petit enfant qui se prénomme Dylan et qui vit avec ses parents sur Dieppe. Il est atteint d’une tumeur au tronc cérébral et à travers mes conférences, je suis toujours là pour en parler et faire connaître sa maladie.

Aujourd’hui, près de dix ans après votre libération, avez-vous avez encore des flashs de votre vie en détention, des scènes qui vous reviennent ?

Absolument pas. J’ai toujours dormi comme un bébé, même en détention. Je n’ai jamais pris de cachets pour dormir, ni là-bas, ni ici. Je n’ai aucun problème avec mon passé, je ne suis pas hanté. Ça fait partie de ma vie. C’est là, c’est présent mais ça ne m’empêche pas de vivre et d’être heureux. « On ne s’endurcit jamais assez en prison »