Une photo, une histoire - Bob Marley : Un match de foot parisien entré dans la légende

Par Alexandre-Reza Kokabi

Une photo, une histoire - Bob Marley : Un match de foot parisien entré dans la légende
Par Alexandre-Reza Kokabi

Une photo, une histoire - Bob Marley : Un match de foot parisien entré dans la légende
 

Le 10 mai 1977, Bob Marley et les Wailers entament l’Exodus Tour par un concert au Pavillon Baltard de Paris. Les crampons toujours à portée de main dans leurs sacs de voyage, ils disputent un match de foot à chacune de leurs escales. Philippe Paringaux et Jean-Louis Lamaison, du magazine Rock & Folk, sont conviés à la partie parisienne. Ils se souviennent de cette rencontre et d’une blessure presque anodine de Marley, élevée en point de départ des problèmes de santé de celui qui a popularisé le reggae et le rastafarisme. 
 

De gauche à droite : le bassiste du groupe Bijou, Philippe Dauga, Bob Marley, Philippe Paringaux, Jean-Louis Lamaison et Marc Legendre, de Rock & Folk. Crédit Claude Gassian


LA PHOTO
 

9 mai 1977, entre la Seine et l’hôtel Hilton, à Paris. Philippe Paringaux fait ses premiers pas sur le terrain stabilisé légèrement mouillé. Le ciel est gris, la pluie fine vient humidifier ses gants de gardien usés par les foots du samedi entre collègues. Quelques heures plus tôt, le secrétaire de rédaction du magazine Rock & Folk a été invité par l’attachée de presse d’Island, la maison de disques de Bob Marley, à compléter l’équipe des Wailers, le temps d’un match, avec des musiciens et d’autres journalistes de la presse rock parisienne. Dans chaque ville où ils passent pour leur tournée, les reggae- men ont pris l'habitude de jouer au foot contre des locaux. Ponctuel, Paringaux est le premier de l’escouade à arriver et découvre en avant-première ses adversaires du soir : les Polymusclés, une sélection de joueurs – relativement « connus » – issus du show-bu- siness français, parmis lesquels le chanteur Herbert Léonard. Le gardien s’approche pour échanger quelques passes, avec son pull rouge et son jogging Adidas, nettement moins harmonieusement appareillé que les adversaires du jour qui paradent dans un bel ensemble vert. Quelques plats du pied sont enchainés, un tir file à côté. « Va chercher ta merde », entend Paringaux dans son dos. Un commentaire d’un des Polymusclés visiblement bien aimable. Le journaliste ne dit mot, récupère le cuir et, pas rancunier, engage la discussion. Ce qu’il en ressort ? La plupart des joueurs d'en face ne savent pas qui sont les Wailers ou Bob Marley.

Philippe Paringaux : « Cinq minutes après cet échange, une horde de rastas dépareillés ont débarqué de l’hôtel Hilton, à cent mètres du terrain. Leurs accoutrements étaient hors du temps, ils fumaient leur dernier spliff, bonnets vissés sur la tête. Cette curieuse troupe de Jamaïcains avait les yeux rougis et était emmenée par Bob Marley, le plus petit de tous. Il nous a salué sobrement, réservé mais souriant, avant de se diriger vers le ballon en trottinant. Je me souviens avoir tourné la tête et avoir vu les Polymusclés se regarder, petits sourires en coin. L’air de penser que face à ces “ clodos ”, l’affaire allait vite être pliée. »

LE MATCH

Devant une dizaine de spectateurs – membres de la tournée, journalistes deRock & Folk ou compagnes et enfants des joueurs –, les Wailers ne font qu’une bouchée des Polymusclés. Bob Marley brille par ses déplacements, vif comme une sourisau poste d’ailier gauche. En attaque, Alan« Skill » Cole, le meilleur ami de Marley, un ancien international jamaïcain, ne souffre d’aucun complexe au moment de finir le travail, devant le but. Les deux frères Barett, Carlton et Aston « Family Man » – surnom glané en raison de sa considérable progéniture –, respectivement batteur et bassiste des Wailers, sont associés en défense centrale. Les rock critics s’accrochent physiquement et tirent la langue pour aider tant bien que mal leurs partenaires, à l’image de Jean-Louis Lamaison, aligné au poste de latéral droit. En face, les Verts sont loin d’avoir le niveau des Platini & co et prennent le bouillon.

Philippe Paringaux : « Après chacune de mes interventions, quand j’avais le ballon en main, Aston “ Family Man ” Barrett débarquait près de moi et me disait “ Gidebolman ! ” J’ai compris ensuite qu’il me disait en fait “ Give the ball man ! ” Je la lui donnais même s’il était marqué, sinon il s’énervait. Il me faisait un peu peur, avec ses yeux rouges ! Et il s’en sortait très bien tout seul, à coup de dribbles, alors que les autres se précipitaient pour lui prendre le ballon à quelques mètres du but. »

Jean-Louis Lamaison : « Barrett n’arrêtait pas de traverser le terrain, montait, redescendait ! Quand on pense au paquet de ganja qu’il devait s’envoyer avant et après... Moi, j’étais carbonisé et j’ai dû sortir à la mi-temps alors que je n’avais sûrement jamais dépassé le milieu de terrain... »


LA BLESSURE

Les Wailers et les rock critics l’emportent finalement six buts à un, et ce, malgré la rallonge de dix minutes demandée par les Polymusclés, vexés de perdre contre pareils énergumènes. Au terme de ce match, vers 23 heures 15, cela fait déjà bien longtemps que Bob Marley a quitté ses partenaires. À la trentième minute, lassé de voir passer le chanteur comme un courant d’air à chacun de ses débordements, un défenseur des Polymusclés au marquage s’est énervé et a envoyé un tacle assassin à Bob : ses crampons ont terminé leur course sur le gros orteil de la star jamaïcaine. Le chanteur s'est finalement relevé avec peine. Il a connu bien pire : une tentative d'assassinat six mois plus tôt. Atteint de sept balles lors d’un attentat à Kingston, il avait tout de même joué son concert deux jours plus tard. Sur le terrain, il grimace puis s’arrête finalement sur la touche, retrousse son jogging bleu indigo et enlève sa chaussure.

Philippe Paringaux : « Sa chaussette était imbibée de sang et son ongle décollé. Il a été accompagné au Hilton pour consulter un médecin qui s’est occupé de le soigner et lui a fait une piqûre antitétanique. Il est revenu une trentaine de minutes plus tard et s’est placé derrière mon but. Il m’encourageait, chantait et dansait avec la troupe, c’était assez amusant. Sa blessure était déjà pratiquement oubliée. C’était un accident de foot et pas une blessure gravissime non plus. Il ne s’était pas cassé la jambe ! »

Jean-Louis Lamaison : « La partie a continué normalement, c’était une blessure comme il en arrive tous les jours sur les terrains de football. Le lendemain, au concert, tout était normal. Bob Marley sautillait, dansait avec son énergie formidable. Je suis allé voir plusieurs fois les Wailers, mais ce concert était vraiment particulier, avec une touche plus rock. Le groupe venait d’intégrer Junior Murvin, leur nouveau guitariste. »

BOOMERANG

En 1980, le match paraît déjà loin pourses protagonistes et ses spectateurs. Oublié par les uns, il est devenu une anecdote racontée avec fierté pour les autres. Un jour de fin d’été, Bob Marley, en plein footing à Central Park dans New York, s’effondre et perd connaissance. Il est immédiatement conduit à l’hôpital le plus proche pour passer un examen aux rayons X. Le verdict : cinq tumeurs, trois au cerveau, une aux poumons et une autre à l’estomac. Il n’en touchera mot à son entourage, jusqu’à ce que son état de santé ne lui permette plus de cacher la réalité : l’artiste est mourant. Son dernier concert a lieu à Pittsburgh, le 23 septembre de la même année. Quelques mois plus tard, le 11 mai 1981, Bob Marley s’éteint à Miami, quatre ans presque jour pour jour après le match, emporté par un cancer généralisé.

Philippe Lamaison : « Quelques semaines après sa mort, je suis tombé sur un article qui parlait d’un match de football, sans précisions, qui aurait été le point de départ de ses problèmes. De fil en aiguille, ça c’est transformé en : “ Le match de foot à Paris, avec des journalistes français ”. Ça me paraissait absurde puisque j’y étais ! Je peux vous assurer que ce soir-là, on est rentrés chez nous, pas du tout inquiet pour l’avenir de Marley ! »

Deux grandes hypothèses sont alimentées, depuis et autour de sa mort, avec toujours un lien direct avec ce jour de mai 1977.

L’hypothèse rationnelle : Mal soignée, la blessure à l’orteil de Bob Marley s'est infectée et au fur et à mesure des concerts, détéroriant l’état de son pied. Chris Blackwell – producteur des Wailers et fondateur de la maison de disque Island – a alors emmené Bob Marley chez un spécialiste d’Harley Street, à Londres. Son pied a été analysé. Le verdict : on lui a trouvé un mélanome malin, un cancer très dangereux. On lui a prescrit une amputation urgente, mais sa tournée et son entourage – la religion Rastafari interdit toute amputation – ont retardé l’opération. Devant l’urgence de la situation, l’intervention a finalement été acceptée, mais pas l’ablation de l’orteil.

L’hypothèse du complot orchestré par Babylone : Les États-Unis auraient considéré Bob Marley et ses convictions comme une menace pour leur système. Le chanteur de « Redemption Song » refusait de fermer les yeux sur les inégalités sociales, prêchait la paix et soulevait le tiers-monde face à Babylone, soit l’Occident. Pour beaucoup de personnes, y compris l’entourage de Bob Marley, le médecin qui a soigné sa blessure, le soir du match, aurait été envoyé par la CIA. Il lui aurait injecté des cellules cancéreuses en même temps que la piqûre antitétanique. Entraînant les conséquences que l’on sait.

Philippe Paringaux : « Il est certain que c’est ce jour-là que ses problèmes de pied ont commencé. À cause d’un gros con, lassé de le voir passer entre ses jambes, qui l’a massacré. Mais le reste... c’est de l’ordre de la légende. Bob Marley était tellement déifié ! Ça servait un peu sa cause de dire qu’il avait été assassiné par Babylone, qu’il n’était pas un type mort d’un cancer comme ça arrive tous les jours. Ça en faisait un vrai martyr du coup. Après, qui sait, peut-être qu’un jour, on apprendra que... »
 

ÉPILOGUE


Quelques années après le match, Philippe Paringaux est devenu rédacteur en chef de Rock & Folk. Il vit aujourd’hui à l’Île de Ré, où il écrit et traduit des livres sur le rock. Jean- Louis Lamaison, lui, a fondé Nice Fellow en 1991, une société de doublage de film dont il est le directeur artistique. Le match, disputé en 1977, est toujours présent dans leur vie, notamment au travers des amis de leurs enfants, qui se targuent d’avoir un père qui a joué au football avec Bob Marley. « Je suis lié à cet événement, concède Paringaux. Il n’était pas si extraordinaire, mais on en a fait un monstre. Au cours de ma vie, on m’a plus questionné sur ce match que sur mes rencontres de rock critic. » Pour Lamaison, bien que moins visible sur l’image, le topo est le même : « Cette photo a voyagé dans le temps et j’ai souvent été sollicité pour l’évoquer. Mais ce match n’était pourtant pas si exceptionnel, au-delà du plaisir de jouer avec les Wailers ! » Quant à l’homme qui a blessé Bob Marley, « impossible de se rappeler de qui l’a blessé, confesse Lamaison. Vous savez, on jouait contre une équipe de gens du show-business, mais en réalité on n’en connaissait quasiment aucun... » Une chose est sûre, il n’a pas pris de carton rouge et s’est trouvé bien plus tranquille sur le terrain après la sortie de cet adversaire jamaïcain bien trop vif.
 

Par Alexandre-Reza Kokabi