Le portfolio de la semaine : Plastic Spoon de Mr. Yoshi

Propos recueillis par Marc Bonomelli

Le portfolio de la semaine : Plastic Spoon de Mr. Yoshi
Propos recueillis par Marc Bonomelli

Les gens de Muirhouse ne sont pas nés avec une cuillère en argent dans la bouche.  Dans cette morne banlieue du nord d’Edimbourg en Ecosse, marquée par la pauvreté la came et les coups durs, on fait plutôt brûler son héroïne au creux de cuillères en plastique. En 1993, le livre Trainspotting, adapté plus tard au cinéma par Danny Boyle, campait le quotidien âpre de jeunes junkies du quartier. Sur les traces de l’auteur, le photographe américain Yoshi Kametani s’est rendu sur place. Sa série Plastic Spoon est le résultat de quatre années passées à côtoyer les jeunes habitants de Muirhouse.  C’est un récit d’amitié qu’il livre aujourd’hui. 

Tout ce que je savais d’Edimbourg, avant de m’y rendre pour rejoindre mon ex-copine, venait de Trainspotting. Petit, j’étais fasciné par ce livre. J’ai donc décidé d’aller à Muirhouse pour voir dans quel environnement l’auteur Irvine Welsh avait grandi.  Au départ, je voulais vérifier si la fiction était similaire à la vraie vie, dans le simple but de satisfaire ma curiosité.

Je suis d’abord allé me promener dans le quartier pour prendre en photo les immeubles, les paysages, les objets jetés dans la rue. Rapidement, des gens sont venus me demander ce que je foutais là. J’étais le seul mec avec un appareil photo, et comme je suis typé asiatique, ils pensaient que j’étais un touriste égaré. J’ai expliqué mon intention, et ils ont eu l’air heureux qu’un Americain s’intéresse à Muirhouse. Parmi eux, il y avait Garry, avec qui j’ai sympathisé. Il m’a fait connaître ses amis, qui m’ont fait connaître les leurs, et ainsi de suite. Du coup, j’ai rencontré de manière naturelle toutes les personnes qui apparaissent sur Plastic Spoon. Et la plupart de ces personnes sont devenues des amis. 

Leur argot est exactement le même que celui de Trainspotting. Et, si le livre est évidemment romancé, les mêmes problèmes de drogue et de violence frappent encore le quartier. Cependant, Plastic Spoon n’est pas un énième sujet sur la drogue ou la violence. Cette série photographique parle avant tout de la relation d’amitié que ces personnes et moi avons forgée pendant quatre ans. Avec elles, j'ai découvert qu'il y a de la vie à Muirhouse. 

Quand j’ai rencontré Garry, dont le père s'est suicidé, il essayait d’arrêter la drogue. A la place de drogues de rue, il prenait des drogues légales, comme le diasapam, un tranquillisant musculaire, ou la méthadone, un substitut à l’héroine - Garry soutenait qu’il est plus difficile de se sortir de la méthadone que de l’héroïne. Sur la photo du milieu, il est avec sa femme et ses deux fils. 

Ces gosses ont entre treize et quatorze ans. Quand je les ai rencontrés, ils étaient en bande de dix. Ils ont commencé à me faire les poches et m’ont tout piqué, sauf ma carte d’identité. Puis l'un des gamins me l'a volée est s’est enfui. Après quoi le « leader »  du groupe lui a couru après et a récupéré ma carte. Il s’appelle Stuart, c’est un garçon très intelligent, calme mais plein d’esprit, soit tout le contraire d’un suiveur. C’est probablement la raison pour laquelle les autres gamins le respectent. Il avait l’air de bien m’aimer. Du coup, tous les autres sont devenus mes potes. Ils ont tous entre treize et quatorze ans, c'est d'ailleurs au même âge que j'ai commmencé à expérimenter la drogue et l'alcool. 

Ces enfants volent du cuivre dans des immeubles abandonnés pour se faire de l’argent. Ils me rappellent moi-même : à leur âge je courrais dans tous les sens, en foutant le bordel partout sur mon passage. Je ne pense pas qu’ils soient de mauvais gars, mais ils vivent dans un environnement touché par des problèmes tels que la drogue, la violence, le manque de soutien et d’éducation.  Les parents de certains souffrent d’addictions à l’alcool ou l’héroïne. 

Les enfants faisaient de Muirhouse leur terrain de jeu. Ils escaladaient les immeubles et sautaient d’un toit à l’autre. Je pense qu’ils ont vu des gamins plus âgés faire la même chose pour se mettre hors de portée des flics. Les jeux spécialement construits pour les enfants restent déserts, car ils préférent courir autour du quartier et explorer les immeubles abandonnés. 

Voilà Jordan et la porte d'entrée de son appartement. Il dit souvent : « Si tu vis à Muirhouse, tu dois t’attendre au pire » C’est un mec doux, mais très sensible. Un mot de travers et il devient fou. Mais si t’es sympa avec lui, il est adorable. A cause de cette sensibilité, il se bat très souvent, ce qui lui vaut de nombreux ennemis. Une fois, un gamin qu’il connaissait à peine s’est pointé chez lui. Vu qu’il était cool, il l’a laissé entrer. Mais le gosse a un peu trop forcé sur la bouteille et a commencé à lui manquer de respect. Jordan lui alors a botté le cul pour le mettre dehors. La semaine d’après, le gosse a appelé ses potes et, à une heure avancée de la nuit, ils sont tombés sur Jordan dans la rue. D’où l’oeil au beurre noir. 

Cela dit, la violence concerne surtout les adolescents les plus âgés. J’ai vu quelques bagarres et du sang dans les couloirs des immeubles, mais rien de vraiment grave. Ce sont surtout les gangs qui se battent, pour des affaires de drogue. Personnellement, je ne me suis jamais senti en danger. Tant que tu ne t’impliques pas dans leur business, tout se passe bien. 

Ce mec, en revanche, a réellement frôlé la mort : il a reçu des coups de couteau dans l’estomac, et a rampé jusqu’au poste de police, avant d’être envoyé in extremis à l’hôpital. C’était la veille de Noël. Il avait eu le malheur de tomber sur un type appartenant à un gang de Pilton - le quartier en face de Muirhouse - avec qui il s'était déjà embrouillé. Les gangs de Pilton et de Muirhouse entretiennent des rivalités violentes. 

Voici Joe, un ancien dealer. Il vivait dans l’immeuble en photo au dessus du portrait. Après un deal qui a mal tourné, il a été poignardé et a été obligé de quitter le quartier. 

Lui, c’est Mikey, un bon ami. J’ai passé Noël avec lui. Il venait juste de sortir de prison. Il était détenu à cause d’une histoire de bagarre. Vu qu’il fait des black-outs, il ne veut plus boire d’alcool. Au lieu de quoi il fume de la weed, ça le maintient au calme. Il a troqué un vieux Dirt Bike 125cc contre un plant de weed, j’ignore où il a obtenu la moto.  Il se passionne aussi pour l’élevage de pigeons ; celui qui est perché sur sa tête est son préféré. Il shampouine les plumes de ses onze oiseaux avec une coloration pour cheveux ; il soutient que ce traitement les rend magnifiques. Les pigeons et la weed l’aident à se sentir mieux. L’ironie du sort, c’est que ces deux activités paisibles, la culture de cannabis et l’élevage d’oiseaux, lui font risquer la prison et l’expulsion de son appartement. 

Le dispositif de relogement est une des raisons pour lesquelles il y a tant d’immeubles abandonnés à Muirhouse. Bill fait partie de ces gens qui ont quitté le quartier. Le gouvernement lui a donné de l’argent et un nouveau lieu de vie avant de démolir son immeuble. Le problème, c’est que cela sépare les familles et les communautés.  Muirhouse est juste à côté de l’eau,  c’est un vrai paradis pour l’immobilier ; bientôt ce seront les riches qui vivront là. Cette politique déplace juste les problèmes du quartier vers un autre lieu, que les nantis et les touristes ne pourront pas voir.  En somme, le Muirhouse de Trainspotting est en train de disparaitre. 

Photographies par : Yoshi Kametani