Le portfolio de la semaine : "Beauty Recovery Room" par Ji Yeo

Propos recueillis par Mehdi Karam

Le portfolio de la semaine : "Beauty Recovery Room" par Ji Yeo
Propos recueillis par Mehdi Karam

"En Corée, on va se faire opérer comme on va acheter une paire de chaussures"

Avant de partir pour New York et de devenir une photographe reconnue, Ji Yeo est née et a passé son adolescence en Corée du Sud. Durant sa scolarité, à l'âge où les préoccupations  sont généralement innocentes, ses ami(e)s pensaient déjà à corriger leurs "défauts physiques". Via sa série photographique "Beauty Recovery Room" qu'elle a débuté en 2009, la photographe nous démontre la face cachée de ces cliniques de chirurgie esthétique, véritablement démocratisées à Séoul.

Il ne s'agit pas tellement du corps en tant que tel, mais plus de l'obsession qu'ont certaines femmes concernant leur apparence. L'une des raisons principales de cette hantise : la société, dont l'influence sur l'estime que les gens ont d'eux même est cruciale. De quoi faire les affaires des chirurgiens esthétiques, créateurs de la "beauté idéale". 

Je viens de Corée du Sud. Ici, la chirurgie s'est démocratisée. Peu importe la conversation, peu importe la chaîne de télévision que vous regardez, vous ne pourrez pas échapper au sujet de la chirurgie plastique. J'ai passé toute ma scolarité ici. De l'école primaire au lycée, j'ai vu cette quête permanente du moindre défaut physique se transformer en névrose nationale. Dès l'adolescence, filles et garçons ne se pardonnent rien. Le moindre détail, la moindre asymétrie dans le visage devient source de mal-être. 

 

De nos jours, ne pas avoir eu recours à la chirurgie est source de reproches et peut entraîner une certaine marginalisation. Si tu as le nez un peu trop haut, les yeux un peu trop petits, les gens ne te lâcheront pas. Ils ne comprennent pas comment quelqu'un avec un "défaut" physique peut vivre avec et ne pas aller le faire corriger.

À propos de la série "Beauty Recovery Room" :

Tout s'est passé à Séoul. Je ne saurais pas donner le nom des différentes cliniques où je me suis rendue, car la ville en compte d'innombrables. Ici comme partout, la chirurgie esthétique coûte très cher, mais reste "abordable" comparé à d'autres pays, comme les États-Unis. En Corée, la transition entre lycée et université est souvent synonyme de retouche physique. Les gens entrent dans la vie active et veulent donc s'offrir un nouveau visage, synonyme de réussite. La demande est si forte que les instituts font même des promotions, voire des packages : si tu te fais retoucher les yeux, le menton et le nez en même temps, tu auras une réduction de 30% sur le prix initial. 

Pour moi, il était vraiment important de montrer les rouages de cette recherche de la beauté. Toutes ces photos ont été prises post-opérations. Ces images de femmes retouchées, dont la correction n'a pas encore pris effet sont tabou. Elles ne sont pas censées être dévoilées avant d'être belles. La plupart du temps, les gens se contentent d'un simple avant/après, comme si le résultat était immédiat, magique. Quand j'ai moi-même voulu avoir recours à la chirurgie, je n'ai pas réalisé le procédé. Je me disais "je vais être belle en faisant de la chirurgie". Mais j'ai vite réalisé que je ne savais rien de ce qui se passait réellement dans ces cliniques. Les gens ne se montrent que lorsqu'ils s'estiment parfaits, sans aucune cicatrice ni marque de chirurgie. Mon travail vise à révéler la face cachée de la chirurgie plastique. 

Le plus difficile fut l'accès aux salles de convalescence. Mon dieu que c'était dur. Étant donné ce que je vous ai dit précédemment, vous vous doutez bien qu'il n 'a pas été facile de trouver des femmes qui accepteraient d'être photographiées lors de la phase transitoire entre ladite "mocheté" et la prétendue "beauté idéale". Cela m'a pris beaucoup de temps, de nombreuses annonces auxquelles personne n'a répondu. La seule chose que je pouvais offrir en retour était un service. La plupart des femmes qui ont accepté d'être photographiées sont allées dans ces cliniques de leur propre chef, avec leurs propres moyens, sans aucune aide de leurs familles ou d'amis. Je les ai donc accompagnées du début à la fin, de la prise de contact à l'opération. Je faisais office de taxi, leur achetais leurs médicaments et leur faisais parfois à manger. 

La chirurgie esthétique entre dans ce processus de recherche du bonheur, or sur mes photographies, ces femmes ont l'air tristes. Je les ai prises 3 ou 4h après opération, alors que l'anesthésie se dissipait presque totalement. Elles étaient encore en pleine souffrance. Cette douleur n'était que physique, car lorsque j'échangeais quelques mots avec chacune d'entre elles, elles étaient comme excitées, impatientes de découvrir leurs nouvelles vies. Le crédo cliché "il faut souffrir pour être belle" n'a jamais été aussi adapté. Ces femmes se font un mal fou dans le seul but d'être plus jolies. 

Je ne connais pas ces femmes personnellement. J'ai choisi volontairement de prendre des inconnues car les gens ne veulent généralement pas que l'on sache qu'ils ont eu recours à la chirurgie, et prendre des amies à moi aurait été tout sauf discret. Après coup, j'ai eu de nouvelles de certaines d'entre elles, notamment la jeune femme dans la chambre bleue. Elle n'avait pas vraiment de gène à rester en contact avec moi car elle n'avait jamais dit à sa famille ni à ses amis qu'elle allait se faire opérer. D'un autre côté, elle ne voulait pas vraiment me parler car je lui rappelais son passé, aujourd'hui révolu. Elle vit une vie différente avec une apparence différente. Cette jeune femme a eu recours à 16 opérations en 6 mois. 

C'est également elle sur la photographie dans le lit. Elle venait de subir une augmentation mammaire. Quelques semaines auparavant, elle se faisait liposucer le ventre. Un mois après notre rencontre, elle se faisait cette fois liposucer les bras et les jambes. Deux semaines plus tard, elle a encore eu recours une liposuccion ainsi qu'à une retouche du menton. Et avant tout ça, elle avait déjà fait refaire deux fois ses yeux et son nez. Elle était pour ainsi dire vraiment obsédée par la chirurgie esthétique.

Concernant la photographie de la femme assise sur le fauteuil en bois, les avis divergent. Malgré son apparence calme et paisible, cette femme a eu une reconstruction mammaire et souffrait le martyr. Elle n'arrivait même pas à s'asseoir seule et avait besoin d'assistance ne serait-ce que pour se relever. Je n'ai bénéficié que de très peu de temps pour faire cette photo, car cette femme avait vraiment besoin de repos. 

Pour "Beauty Recovery Room", j'ai reçu de nombreux avis, pas toujours favorables. En 2009, la chirurgie était déjà popularisée en Corée, mais pas autant qu'aujourd'hui. À l'époque, les gens n'assumaient pas d'y avoir eu recours, c'était un sujet tabou, bien qu'il fut déjà évoqué en permanence. On parlait volontiers des opérations d'autres personnes, mais jamais des siennes. Par conséquent, lorsque j'ai débuté le projet, les gens étaient vraiment choqués. Ils étaient surpris, non pas par les bandages ou le sang sur les photos, mais par le fait que j'expose des choses qui sont censées rester cachées. On ne comprenait pas pourquoi j'avais pris ce genre de photos tout simplement car elles montraient de la laideur. Elles ne représentent pas quelque chose d'agréable à voir, mais démontrent la vérité. 

Elles sont le portrait caché de la femme coréenne. 

Photos par Ji Yeo.

Propos recueillis par Mehdi Karam .