Le portfolio de la semaine : ''The Dwarf Empire'' par Sanne De Wilde

Propos recueillis par Marc Louis Bonomelli

Le portfolio de la semaine : ''The Dwarf Empire'' par Sanne De Wilde
Propos recueillis par Marc Louis Bonomelli

En 2009, un milliardaire chinois en plein élan de philanthropie a créé, dans la province de Yunnan, un parc à thème un peu spécial : au « Dwarf Empire », les acteurs et les employés sont des personnes de petite taille.  Du temps où l’internet n’y avait pas encore fourré le nez, Sanne De Wilde est partie en éclaireur. La série photographique rapportée par la photographe belge interroge notre rapport à la différence physique. Récit de l’intéressée.

Kang Xiangwei, 36 ans, et He Enyan, 31 ans, célèbrent leur union.

Kang Xiangwei, 36 ans, et He Enyan, 31 ans, célèbrent leur union.

Quand je suis tombée sur une photo du « Dwarf Empire », il n’en existait presque aucune sur le web. Fondé en 2009, le parc était en effet quasiment neuf lorsque j’ai décidé de m’y rendre, en 2011. A l’époque, j’étais particulièrement intéressée par les zoos humains, un thème à propos duquel j’écrivais d’ailleurs beaucoup. L’expression « zoo humain » fait penser aux expositions coloniales du siècle dernier, mais je pense que c’est encore un phénomène très actif dans nos sociétés modernes. Sur une base quotidienne, cela fait écho à la TV réalité, au voyeurisme médiatique, et à la manière dont les gens font face à la différence d’autrui. En somme, des endroits comme le « Dwarf Empire » existent aussi dans notre culture. Je voulais montrer quel genre de vie menaient ses habitants, explorer leur diversité.

Mais là-bas, j’ai compris que la réalité est bien plus complexe, parce que ces gens vivent dans un environnement totalement étranger au notre. On ne peut pas comparer : leurs situations, leurs vies et leur culture sont différentes.

Avant de partir, j’ai essayé de me préparer du mieux possible, mais les informations en ligne sur le parc étaient rares. Si bien que mon entourage me disait que la direction aurait déjà mis la clef sous la porte quand j’arriverais ! J’ai pourtant fini par trouver quelqu’un en Belgique capable de communiquer par téléphone avec le management, puis j’ai planifié un séjour de deux semaines en Chine, exclusivement consacré au projet. Cela dit, il restait toujours très difficile d’imaginer ce que je trouverais sur place, dans un pays où je n'étais par ailleurs jamais allée.


Le parc n’est pas aussi spectaculaire qu’il y parait sur les photos. J’ai voulu faire ressortir les couleurs, comme pour un monde féérique. La réalité est plus morne : les tons sont gris, et en dehors des périodes de vacances – quand les touristes viennent en masse –, les lieux sont calmes et vides. Kunming, la ville la plus proche, se trouve à une heure et demie de bus. La plupart des employés doivent voyager de longues heures pour retrouver leurs familles vivant éparpillées dans la Chine. Nombreux sont ceux à souffrir de cet isolement.


Le jour de mon arrivée, le manager m’a présenté aux 77 personnes de petite taille qui vivent et travaillent dans le parc. J’ai donc informé tout le monde que j’étais là dans une optique bien différente du touriste lambda qui vient le temps d’une courte visite pour prendre quelques photos du show avant de s’enfuir. Tout le monde savait donc qui j’étais et pourquoi j’étais là. J’ai senti qu’ils ont vu en moi une amie plutôt qu’une ennemie. Et j’ai passé beaucoup de temps avec eux, notamment, dans leurs logements, qui ne sont pas accessibles aux touristes.

Les deux premiers jours, j’étais accompagnée d’un traducteur mais je n'ai pas tardé à décider de faire les choses par moi-même. Pour mes photos, j’ai communiqué avec mes sujets de manière très intuitive : par le regard, le sourire, et les gestes. Aussi, ma série inclut leurs propres photographies et points de vue.


 


Le travail des nains consiste à prendre part au spectacle qui se joue deux fois par jour. Ils s’occupent également de la vente des tickets, de petites boutiques, ainsi que de l’entretien du parc et de ses alentours. Si certains d’entre eux peuvent chanter ou interpréter un rôle, ce rôle ainsi que les costumes et les chansons, leur sont imposés. Ils ne peuvent pas choisir d’accepter ou de refuser ces décisions, à la différence d’un acteur professionnel. Du coup, ils « sont dans le show », mais le show ne se base pas sur leurs propres qualités. Ce qui est assez triste, car ils ne peuvent pas montrer le meilleur d’eux-mêmes.


Voici l’Empereur, l’un des premiers à être venu au parc pour y travailler. Il vit dans un village près du parc avec sa femme et ses deux enfants. C’est aussi une de seules personnes qui porte ses costumes toute la journée, alors que les autres se changent généralement après chaque spectacle.

Là-bas, tout est compliqué et contradictoire. Quand j’ai demandé pourquoi des hommes portaient des robes de princesse, ils m’ont tout simplement répondu : « Nous sommes trop petits pour interpréter des soldats. » Comment peut-on être trop petit pour quelque chose dans un endroit consacré aux petites personnes ? Je ne pense pas qu’ils se sentent abusés par le management pour autant, mais davantage par la façon d’agir des touristes.


Les employés de petite taille confiaient avoir eu une enfance et une adolescence difficile. C’est au cours de ces périodes de la vie qu’une personne réalise sa différence. Aussi, ils sont nombreux à avoir perdu leurs parents : à cause du manque d’aides sociales, la mortalité est plus haute en Chine que dans nos pays occidentaux.
 


Chen Minjing, le riche businessman à l’origine du parc, souhaitait faire « quelque chose de bien » pour les gens de petite taille, en bâtissant un lieu où ils pourraient travailler, gagner de l’argent pour leurs familles et être en sécurité. Malheureusement, les touristes ne sont pas toujours respectueux de leur dignité, ils manquent souvent de politesse et prennent des photos d’eux sans demander d’autorisation. Un jour de forte fréquentation, je me souviens que les employés étaient contraints de se cacher pour fuir des touristes trop envahissants.

 


Les gars de la sécurité passent beaucoup de temps avec les employés de petite taille ; ils se connaissent très bien. Cette fille ne ferait jamais ce qu’elle est en train de faire sur la photo avec un touriste !


Quand les gens du public voient mes photos des chambres, ils s’écrient souvent : « Oh, c’est horrible ! Ils doivent partager leurs chambres, ça a l’air vraiment insalubre ! » Peut-être. Mais dans le même temps, de nombreux Chinois vivent dans des conditions semblables. Et si le salaire au « Dwarf Empire » nous parait une misère en Occident, il représente une belle somme comparée à la norme chinoise.
 


C’était assez frustrant de ne pouvoir échanger de conversations avec les habitants du « Dwarf Empire », mais les images et les moments que nous avons partagés étaient vraiment forts. Un soir, nous sommes allés en ville, faire un karaoké. Je suis incapable de traduire en mots le feeling de la soirée, et je n’ai pas publié d’images là-dessus. Tout ce que je peux dire, c’est que c’était un grand moment.
 


Sanne De Wilde expose sa série « The Dwarf Empire » au Petit Espace à Paris, jusqu’en juillet 2014 

Propos recueillis par Marc Louis Bonomelli