Le portfolio de la semaine : "Monrovia Animated" par François Beaurain

Propos recueillis par Mehdi Karam

Le portfolio de la semaine : "Monrovia Animated" par François Beaurain
Propos recueillis par Mehdi Karam

« C’est ici que nous a mené l’amour de la liberté ». 

Telle est la devise nationale du Libéria, premier pays libre d’Afrique. Outre son appellation symbolique, le Libéria était autrefois également le symbole de la réussite africaine : hôtels de luxe, cinémas et terre natale du premier ballon d’or africain, Georges Weah. Regrettable qu’aujourd’hui l’image du pays se résume aux enfants soldats, la précarité et l’ebola. À Monrovia, la capitale, les locaux sont pourtant loin de se laisser abattre et sont fidèles à ce qui fait leur essence : on fait de la musique, du business et on s’exalte à l'Eglise évangéliste. L'artiste visuel François Beaurain dévisage en une série de Gifs l'insouciance d’un Libéria heureux. Son travail va à l’encontre des clichés et autres idées reçues au sujet d’un pays avec lequel l’histoire n’a pas toujours été conciliante.

Pour Snatch, le photographe français revient sur son épopée libérienne, du rap-game local aux prêtres en transe.

Honnêtement, j'ai commencé à faire des gifs un peu au hasard. Ça faisait déjà pas mal de temps que je faisais des photos dans les quartiers de Monrovia, puis en les faisant défiler sur mon appareil elles ont commencé à s'animer, et de fil en aiguille... Je me suis un petit peu inspiré d'Erdal Inci, un artiste turc qui fait du très bon travail.

Pour la série Monrovia Animated, j'ai créé mes gifs à partir de vidéos, et me suis surtout imposé quelques règles, afin de conserver une certaine régularité dans le projet. La plus importante était de ne jamais créer d'images saccadées, car c'est typiquement le genre de truc qui donne mal à la tête. D'où les vidéos, et non pas les photos. Deuxième règle, ne filmer que des locaux, que j'aurai rencontré dans la rue. C'est cette contrainte qui a été la plus enrichissante pour le projet, mais également la plus contraignante. Le Libérien, au premier abord, répondra négativement, par réflexe. Parce que je suis blanc, parce que je prends des photos... Le premier contact n'est pas totalement négatif, mais généralement défensif. Mais très rapidement, lorsque tu montres aux gens ce que tu fais, que tu leur parles, ils finissent par accepter avec le sourire. Les femmes en revanche étaient souvent plus timorées, plus pudiques, et ça se comprend : va expliquer à des mères de familles ayant toujours vécu dans un bidonville que tu es là avec tout ton matos pour les photographier et faire des gifs... Néanmoins, c'est cet échange et cette proximité avec les habitants de Monrovia qui ont donné cette nuance d'intimité au projet.

C'était lors de mon dernier jour au Libéria. J'ai fait un sprint de prises de vues... Pour la petite histoire, je voulais rencontrer et photographier LA star du rap locale qui était d'accord mais n'avait pas réussi à joindre son manager, et qui m'a donc décommandé à la dernière minute... Je me suis donc retrouvé dans la rue, déçu. Et au même moment, un type que je ne connaissais pas m'aborde et me demande ce que je fais. Ce mec était en réalité Mr. Smith Lib Money, une autre figure du rap Libérien. 

Les gifs ci-dessus tournent autour du thème de l'évangélisme. Le Libéria est grosso modo une colonie Américaine, et contient un nombre incalculable d'églises évangélistes. Elles ont toutes des noms plus incroyables les unes que les autres, et se livrent à une guerre commerciale, à coups d'affiches placardées partout dans la ville, avec un nouveau slogan chaque jour. Ils ne manquent pas d'inventivité à ce sujet. J'ai fait ces gifs pour illustrer cette omniprésence de l'affichage commercial dans la ville. Le dernier jour, je suis entré dans l'une de ces églises, c'était assez impressionnant. On devine un peu l'ambiance, avec ces deux prêtres qui se donnent la réplique, c'est limite théâtral. Ils sont en transe et se livrent à une réelle performance scénique. La religion prend une place énorme dans la vie des Monroviens. D'ailleurs, avant de s'appeler Monrovia la ville s'appelait Christopolis, d'où le nom de l'église (ndlr : Church of Christopolis).

Voici un tout autre aspect de la vie à Monrovia. Il y a deux monnaies, le dollar  US et le dollar Libérien (ndlr: celui que le mec est en train de compter). Ces deux monnaies servent à acheter deux types de provisions différents. L'Américain servira à acheter les produits importés ainsi que le riz. Ensuite, tout le reste de l'économie se fait en dollar Libérien. Du coup, on retrouve un changeur de monnaie tous les 5 mètres. Les Libériens ont des manières très ostentatoires, ils adorent montrer qu'ils ont de l'argent, flamber. L'argent a vraiment une importance cruciale dans la vie des locaux. C'est un phénomène culte, il y a d'ailleurs une chanson nigérienne qui l'illustre assez bien, c'est Chop My Money (traduisez "dépense mon argent") qu'on entend partout dans la capitale. 

Le parasol, c'est l'élément indispensable de quelqu'un qui veut commencer un business au Libéria. il va s'installer dans la rue, protégé de la pluie et du soleil. Et pour symboliser son small-business, il va s'abriter sous un parasol. Et donc, les locaux étant de bons marchands, la ville est clairsemée de milliers de parasols. C'est pour ça que j'ai choisi d'illustrer cet objet emblématique en plusieurs gifs. J'ai également choisi ce modèle multicolore car c'est le plus répandu, celui que l'on voit partout. C'est limite devenu un élément du paysage Monrovien. 

Les gens n'ont pas l'accès à l'eau potable ni à l'électricité, là ces enfants se douchent au puit. Il y en a un tous les pâtés de maison, ils sont publics et tout le monde s'y lave. Ils sont limite devenus des lieux sociaux, des lieux de rencontre. J'ai choisi des enfants déjà car la population est jeune, 50% des Libériens doivent avoir moins de 25 ans, facilement. Les enfants sont très disponibles, amusés par les gifs, donc facile à convaincre.

J'ai fait ce gif principalement car les médias "sensationnels" adorent venir au Libéria et le décrire comme une zone de guerre, pauvre et négative. Ce sont des images qui nuisent énormément à la population locale. D'ailleurs, quand je suis arrivé sur place, j'ai lu ces magazines. J'étais effrayé à l'idée de sortir de chez moi. Plus tard, j'ai rencontré des gens de ces médias lorsqu'ils sont revenus au Libéria afin de récolter des scoops sur l'Ebola. Ces journalistes sont très peu appréciés, voire détestés. Ils faussent l'image du pays. Ce gif vise à montrer l'image d'un Libéria en pleine reconstruction, la guerre est finie, il n'y a plus d'enfants soldats. Comme partout ailleurs, les seuls enfants armés sont armés de pistolets en plastique. Ce gif est une dédicace à ces journalistes affamés de sensationnel, qui passent pas plus de trois jours sur place et pensent tout savoir du pays. C'est dommage, car le Libéria est en plein renouveau, et cette image mensongère fait fuir investisseurs et touristes. 

Le pays regorge de ruines datant de l'ère passée. Celui-ci, c'est un bâtiment assez particulier. Un réel symbole pour le Libéria, qui dans les années 70 était le pays montré en exemple comme une réussite, au même tire que la Cote D'Ivoire. Des pays ou l'économie est stable, où l'industrie se développe. L'Hôtel Ducor est le premier établissement de luxe du pays, c'était un 4 ou 5 étoiles dans les années 60, et il est resté en service jusqu'un 1999. Il a fermé pendant la guerre, et n'a jamais réouvert. La rumeur dit qu'ils pensent le réaménager. Le bâtiment est impressionnant car il est posté sur une colline au dessus de la ville et fait 8 étages. Il fait penser à un donjon qui règne sur la ville. Il est un peu le symbole du "rise and fall à la Libérienne". C'est la ruine qui témoigne de l'époque de l'âge d'or du Libéria, où il y avait des théâtres, des cinémas... Tout ce que l'on a du mal à imaginer aujourd'hui.

 Il est devenu tristement inconcevable que le pays ait pu autant briller à une époque. 

Propos recueillis par Mehdi Karam.

© Photos : François Beaurain