Le portfolio de la semaine : "Scavengers : Adventures in Treasure Hunting" par Jenny Riffle

Propos recueillis par Marc Bonomelli

Le portfolio de la semaine : "Scavengers : Adventures in Treasure Hunting" par Jenny Riffle
Propos recueillis par Marc Bonomelli

Il y a le gars Riley, d’allure et d’âme un peu punks qui, à 32 piges, na pas renoncé à son rêve de gosse : déterrer un trésor. Entre deux journées de taff, lAméricain sarme de son détecteur de métaux, de son sens de lobservation et dune sacrée dose de patience, et sen va trainer ses guêtres dans des décharges à la recherche de la perle rare.  Sil na toujours pas fait fortune, le « scavenger »  sest constitué un véritable musée personnel, composé de ses découvertes. Son cabinet de curiosités, son Univers.

Et puis il y a Jenny, sa petite amie photographe. Fascinée par la quête somme toute tarée de son mec, Jenny se fait à la fois le témoin et la conteuse romantique des aventures de Riley.

En quelque sorte, tous deux sont habités par la fureur de la chasse aux trésors. Pour lun, ce trésor idéal est fait de millions de dollars. Pour lautre, cest un trésor composé de clichés précieux.

Jenny Riffle raconte.

J’ai rencontré Riley il y a 10 ans par le biais de mon frère, soit cinq ans avant d’entamer le projet Scavenger : Adventures in Treasure Hunting. Nous vivons  maintenant ensemble à Seattle. Avant de décider de mettre la focale sur lui, je faisais des portraits de mes amis, et de plusieurs amis à eux.

Petit, Riley était fan des aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn, les  personnages du romancier Mark Twain. Ces histoires l’ont tellement inspiré que lorsqu’à onze ans il a reçu un détecteur de métaux en cadeau, il s’est mis à trainer du côté des vieilles décharges de la région de Washington, la ville près de laquelle il a grandi. Il rêvait de mettre la main sur un trésor comme ses héros.

Aujourd’hui, à 32 ans, Riley travaille dans l’immobilier, mais il consacre une grande partie de son temps temps libre à chasser des trésors. À la moindre occasion, il sort pendant des heures pour mener ses fouilles dans toutes sortes de lieux, comme des maisons abandonnées ou de vieilles décharges. 

Il garde certaines de ses trouvailles et décore ainsi notre appartement.  On a un tas de trucs ! Mais si l’objet peut être vendu, il le vend sur Ebay, sinon, il le garde pour lui. Il a déjà trouvé de l’or, de l’argent et différents métaux précieux, ainsi que des bijoux et des pièces anciennes. 

Dans Scavenger j’aime à présenter Riley comme un personnage, une sorte  d’aventurier  mythique,  car les gens peuvent s’approprier ce personnage, le ramener à leurs propres histoires, leurs souvenirs et aux livres qu’ils ont lus.

Si dans la vie, il ressemble à ce personnage à bien des égards, j’ai décidé de ne pas montrer les aspects les plus personnels de son identité. Vu que je suis sa petite amie, je le connais très bien. C’est un gars très avenant et excentrique par exemple. Ce travail n’est pas vraiment sur qui il est, mais plus sur le personnage qu’il devient.

Dans Scavenger en effet, Riley devient ce personnage qui croit en l’existence du coffre rempli d’or sous l’arc-en-ciel. Je pense que tous les enfants partagent une semblable vision naïve du monde. Quoi que je fasse, c’est ce sentiment que j’ai de Riley quand il cherche des trésors. S’il passe tant de temps muni de son détecteur, s’il fouille avec un acharnement dont je suis incapable, c’est parce qu’il n’a jamais cessé de croire en la possibilité de trouver un trésor de grande valeur.  Et ça n’est pas mon cas : j’aimerais y croire, mais je n’y crois pas. Cela explique pour beaucoup ma fascination à son égard.

Je pense que tout un chacun peut être habité par la fureur de la chasse au trésor. Ce projet photographique sous-tend cette idée.  Dans sa quête, Riley peut ne rien trouver comme il peut trouver un million de dollars.  C’est statistiquement possible.

L’une des raisons qui m’a poussé à faire une série sur Riley, c’est qu’il se sape toujours quand il part à la chasse aux trésors. Il choisit lui-même ses tenues, ce n’est pas moi qui lui demande de porter telle ou telle pièce. Il s’habille surtout avec un mix de vêtements qu’il a collectés au fil des ans, notamment dans des fripes.  J’ai pris cette photo à Dead Horse Bay, communément appelée Bottle Beach, durant l’hiver 2010, du temps où Riley et moi vivions à Brooklyn.  Au XIXème siècle, le site abritait des usines de traitement de cadavres de chevaux de calèches, et de nombreux ossements d’animaux ont été jetés dans la baie. Plus tard, quand les voitures ont remplacé les chevaux, l’endroit est devenu une décharge, on y trouve tout d’un tas d’objets laissés par l’eau sur la plage. Nous allions à DHB une fois par semaine. C’est dans Brooklyn, mas nous mettions deux heures pour y accéder, parce qu’il faut prendre le métro jusqu’à la fin de la ligne avant de prendre le bus.

Quand nous avons aménagé à Seattle, Riley s’est renseigné sur internet à propos des trésors que la région pourrait abriter. Il a découvert que dans les années 1870, un riche bucheron vivait sur une île dans le coin. Après sa mort, de nombreuses personnes ont tenté de retrouver le magot de deux cent mille dollars de pièces d’or qu’il s’était constitué. Sans succès.  Du coup, Riley a tenu à tenter sa chance à son tour, sans plus de résultat.

C’était dans notre appartement à Brooklyn, en 2009. Riley était en train d’examiner s’il y avait des pièces rares parmi les vieilles qu’il avait exhumées.   Il est capable de  passer des heures à les examiner. Quand j’ai vu la luminosité de la chambre, j’ai immédiatement voulu prendre une photo. Mais Riley m’a dit qu’il accepterait de se laisser prendre uniquement si je le laissais fumer. J’ai cédé…

Ces cuillères en argent viennent de Bottle Beach, elles ont pas mal de valeur. Avec le temps, Riley est devenu très pointilleux, alors qu’au départ, il ramassait tout ce qu’il trouvait joli. Il est devenu difficile à satisfaire concernant ce qu’il collecte, parce qu’il a déjà tellement de trucs qu’il cherche désormais des objets vendables. La part des revenus tirés de sa passion est une petite partie de ses revenus mais ce sont quand même des revenus complémentaires. Certaines personnes vivent peut-être de cette passion mais tu es réduit à vivre très simplement si tu essaies de gagner ton agent uniquement avec cette activité.

Je voulais créer une référence à la carte aux trésors, et revenir à la littérature, aux histoires, aux souvenirs d’enfance. Dans toutes les histoires sur les trésors que je lisais dans mon enfance, il y avait une carte au trésor. Cette carte est en fat une carte de ma collection, parce que j’adore chiner, particulièrement les cartes et les vieilles photos. Cette photo est une mise en scène. En vrai, Riley utilise Google Map.

Riley porte parfois sur lui ses trésors. Tu peux voir sur cette photo une petite chaine qu’il a trouvée dans une vieille décharge, ainsi qu’un médaillon.

Voici des vieux jouets qu’il a trouvés dans la décharge, et c’est un bon exemple de la manière dont il les dispose dans notre appartement. Il crée ainsi ses propres tableaux narratifs. Je pense que la façon dont il agence tout ça est inspirée des histoires qu’il a a lues sur la chasse au trésor.

Riley est passionné de  vieilles voitures américaines, classiques. Voici un parc de démolition de voitures américaines des années 60 et 50, et même des années 40. Il aime aller trainer là-bas. Lui aussi conduit une vieille américaine, une 1974 Dodge Dart Swinger.

C’est une autre décharge publique. Au lieu de se trouver sur la plage comme à Dead Horse Bay (New York), celle-ci est située dans un vieux parc à Seattle. Il entre dans ce parc clandestinement, quand personne ne peut le voir. Et puis il creuse. C’est illégal, tu n’est pas censé creuser dans ce parc, et c’est dangereux, il peut y avoir des éboulements.

A Dead Horse Bay, inutile de creuser, la plage est jonchée de déchets. Il suffit de marcher et de scruter le sable. A chaque fois, on rentrait avec des poignées de billes, il y en a partout ! C’est encore là que Riley a débusqué ce vieux pistolet rouillé. Le genre d’objet gorgé de valeur, d’histoire et de mystère. Tu te demandes : « Quel genre de personne a jeté un pistolet dans une décharge, quelle sorte de crime a t-il commis ? »

Je pense que les humains ont toujours été intéressés par le passé, sur qui nous avons été. C’est quelque chose de mystérieux : nous ne sommes pas totalement certain de l’histoire, mais nous avons des pistes. C’est finalement assez fun d’enquêter sur le passé, de trouver des objets que quelqu’un d’autre a laissés plusieurs dizaines d’années plus tôt.

Fin d’une journée de fouilles à Dead Horse Bay.  Riley rentre avec deux sacs bien pleins.  J’ai travaillé sur ce projet pendant 5 ans. J’aime faire des photos où il y a du vrai mais aussi de la fantaisie, de la fiction. J’aime entremêler réalité documentaire et narration fictive, de sorte que les images puissent nourrir l’imaginaire des gens.

Photos par Jenny Riffle 

Propos recueillis par Marc Bonomelli