Le portfolio de la semaine : "Tel Aviv Beach" par Gillian Laub

Propos recueilli par Marc-Louis Bonomelli

Le portfolio de la semaine : "Tel Aviv Beach" par Gillian Laub
Propos recueilli par Marc-Louis Bonomelli

Photographe new-yorkaise, Gillian Laub publie en 2007 son livre Testimony, recueil de portraits et témoignages d’Israéliens, juifs ou arabes, et de Palestiniens touchés par les secousses géopolitiques de la région. En marge de ce projet applaudi par la critique, l’Américaine a trainé guêtres et objectifs sur la plage de Tel Aviv.  Ce qui au départ n’était qu’une simple ballade de santé s’est soldé par un surprenant kaléidoscope photographique. Car, le long de cette bande sableuse bordant la Mer Méditerranée, se massent et se prélassent, comme pour une trêve inespérée, des communautés disparates qui ont plutôt l’habitude de se mettre des bâtons dans les roues. Pour Snatch, l’auteure de la série Tel Aviv Beach revient sur son travail. 

Quand j’étais en Israël en 2002 pour travailler sur mon livre Testimony, la plage de Tel Aviv ne faisait pas partie de ce projet. C’était simplement un lieu où j’aimais me promener pour respirer et m’évader entre d’intenses journées de travail : c’était presque une thérapie. 

Pourtant, j’ai vite réalisé que sur cette bande de plage, diverses communautés étaient représentées. En ceci qu’au sud, la population arabe de Jafa vient nager, tandis que le nord est occupé par les Juifs religieux. Il y a également une « plage gay », ainsi qu’une zone pour les touristes. Cette répartition rappelle une forme de ségrégation, mais il y a un endroit — mon favori — qui est vraiment mixte : là, Juifs et Arabes se partagent le sable. 

La plage de Tel Aviv est loin d’être la plus belle du monde, mais elle est unique en son genre. Israël est un pays intense, encore et toujours plongé dans une sorte de tourmente politique. La plage est le seul endroit où le pays peut vivre et respirer. Les vibrations sont palpables. On a le sentiment que tous les problèmes de la vie et de la politique fondent — littéralement, vu la chaleur — lorsque les gens s’y rendent.

Chaque jour, j’allais donc marcher sur la plage de bout en bout. Comme tout photographe, j’adore regarder, observer et écouter : en fait, je suis une « regardeuse » professionnelle. Et chaque jour, je voyais les mêmes gens, encore et encore. Du coup, je suis allée voir les personnes qui me semblaient intéressantes, pour simplement leur proposer de les photographier. Je prenais ces portraits uniquement parce j’aime en faire, sans autre but que de saisir de belles images et de transmettre cette effervescence et cette vie dont j’ai été témoin là-bas. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai réalisé qu’ils pouvaient constituer un vrai angle de travail. 

La plupart des photos de la série Tel Aviv Beach sont des portraits, mais d’autres ont été saisies sur le vif.  Je me renseignais sur le nom, l’âge et le lieu de naissance de chaque personne photographiée. Et plus de la moitié d’entres elles ne sont pas nées en Israël. Je trouve fascinant d’écouter leurs histoires d’immigration, cela aide à raconter l’Histoire d’un pays et de son peuple.

Oxana a fui l’Ukraine dans l’espoir d’une vie meilleure en Israël. Quelques années après son arrivée, elle a survécu à un attentat suicide… mais un accident de roller l’a paralysée deux ans plus tard. Elle ne regrette pas de s’être expatriée et elle affirme qu’elle aime son pays d’adoption. Tout comme les deux émigrés du Soudan [ci-dessus au centre, ndlr], parce ce qu’ils ont l’impression d’être des stars de rap là-bas. Les Israéliens originaires du Soudan échangent leurs noms de naissance contre de nouveaux noms qui sonnent plus hébraïques, afin de se sentir appartenir à la « tribue ». Quant à Ayala, qui a quitté l’Ethiopie à l’âge de deux ans, elle disait qu’elle était impatiente de commencer son service militaire.

Ces deux hommes sont absolument tous les jours à la plage pour jouer au matkot [jeu israélien de raquettes de plage, ndlr]. J’adore les observer : ils semblent rentrer dans une sorte de transe avec cette balle ! La seule fois où je les ai vu s’arrêter, c’était lorsqu’ils m’ont autorisée à les prendre en photo.

J’ai rencontré Aliza en 2002 lors d’une cérémonie commémorative. Elle a servi dans l’armée pendant 18 ans et trois de ses amis ont été fait prisonniers puis tués au Liban. Je suis restée en contact avec elle et nous nous voyons très souvent. Elle apparait sur la couverture de mon livre Testimony. Pour Tel Aviv Beach, je voulais la prendre en photo dans son endroit préféré, à côté de la plage.

Lee a pris part à la révolte des tentes [mouvement de protestation d’étudiants israéliens contre les prix de l’immobilier en 2011, ndlr], et j’adore l’expression de défiance sur son visage. Lee voulait juste faire une ballade sur la plage pour prendre l’air frais après une semaine à dormir dans une tente plantée dans la rue. 

Voici Moses, il reste chaque jour jusqu’au soir pour chercher des pièces et des bijoux enfouis dans le sable.

Lior faisait le trajet depuis Eilat pour venir à la plage de Tel Aviv, qui est sa préférée. Ce qui est assez drôle, puisque Eilat est une énorme destination touristique connue pour ses plages. Lior est superbe — comme beaucoup de femmes israéliennes — et j’adore voir ces hommes ne pas la quitter des yeux.

Shlomi avait fait la route depuis Jerusalem. Il expliquait qu’il venait à la plage pour pouvoir réfléchir et penser en paix.

Où ailleurs dans le monde un gars fumerait sa houka avec un masque à gaz lors d’une permission au cours de son service militaire ? C’est à la fois absurde et drôle, mais ça reflète une triste réalité. Du temps de la photo, une menace de guerre nucléaire planait sur Israël, si bien que chaque famille s’équipait de masques à gaz. 

Jazz et Lenny sont de vraies jumelles. Leurs parents traversaient une période très difficile dans leur vie quand la photo a été prise. Elles répétaient que marcher sur la plage et nager au coucher du soleil étaient les seules choses qui les aidaient à survivre.

J’aurais aimé connaître le nom de ce garçon. C’était en 2002. Tandis que la nuit tombait, il est arrivé de nulle part en s’adressant à moi en arabe : il voulait vraiment que je le prenne en photo. J’ai donc fait un polaroïd, et à l’instant où j’allais lui donner le cliché il s’est enfui en courant, presque en titubant. Comme j’avais tout mon matériel sur le sable, je ne pouvais pas le poursuivre. Ça me tue de ne pas savoir qui il est, parce qu’à l’époque où je bossais sur mon livre, chaque portrait était accompagné du témoignage de la personne. Je voulais tellement l’inclure à l’intérieur que j’ai circulé à travers le pays avec une copie de l’image, à demander dans chaque village arabe si les gens le reconnaissaient. Sa présence est comme une métaphore de ce pays : fier mais vulnérable.

Propos receuilli par Marc-Louis Bonomelli.

Photos : Gillian Laub