Le portfolio de la semaine : "The Crimea Sich" par Maxim Dondyuk

Propos recueillis par Etienne Breil

Le portfolio de la semaine : "The Crimea Sich" par Maxim Dondyuk
Propos recueillis par Etienne Breil

Jusqu’en 2013, le camp ouvrait deux semaines chaque été pour accueillir de jeunes cosaques. Les cosaques, c’est ce peuple slave disséminé aux quatre coins de l’Europe de l’Est qui a fait de l’entraînement à la guerre un mode de vie. Les pensionnaires ont entre 7 et 16 ans et sont formés au combat, au tir, à l’escalade et plus largement à la survie. Toujours un AK-47 en bandoulière, ces petits hommes nouveaux se sont entraînés devant les objectifs de Maxim Dondyuk, un photographe ukrainien.

Jusqu’à l’essoufflement, il les a suivi dans les coupe-gorges et les sentiers boueux du sud de l’Ukraine. Il a vu leurs petites mains alertes manier fusils et machettes. Au coin du feu, il a affronté avec eux la rudesse de la péninsule. Mais à l’écouter, quelque soit la guerre qui se prépare, la jeunesse l'emportera toujours.

Je suis allé trois fois au “Crimea Sich”. La première fois, c’était en 2010 mais je n’étais resté qu’une journée. Puis il y a eu 2012 et enfin 2013 où cette fois, j’y ai passé deux semaines. C’était d'ailleurs dernière saison du camp puisque, depuis l’été 2013, il est fermé à cause de l’annexion de la Crimée et du conflit entre l’Ukraine et la Russie. C’est vraiment un camp de vacances hors du commun. Là-bas, quelques militaires russes – des anciens de l’armée rouge ou du KGB, ils n’ont jamais voulu me dire vraiment – forment de jeunes cosaques à un certain nombre de disciplines militaires. Les recrues viennent en majorité de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.

Ce camp n’est pas ouvert à tout le monde. Les quelques dizaines de jeunes qui y viennent font partie d’une élite et sont depuis leur plus jeune âge formés au combat et à des exercices physiques rigoureux. Il ne faut pas croire pour autant que ce camp n’est qu’un simple camp d’entraînement. Comme le rappelle souvent l'un des cadres du “Crimea Sich” : « Si nous les formions qu’à tuer, sans apport spirituel, ils ne seraient tous que de banals assassins et pas des défenseurs de la mère partie. »

Ils courent tous les jours, plusieurs kilomètres. Ce groupe de jeunes était en retard sur un autre groupe plus âgé. Cette photo est forte car sa composition, son exposition montrent leur mouvement, leur fatigue aussi. Pour moi, ce qui est primordial ce sont les émotions. Celles du spectateur, bien sûr. Mais aussi les miennes, celles du photographe. C’est pourquoi je les accompagnais dans toutes leurs activités. J’ai vécu avec eux pendant deux semaines. Je ne vois pas comment j’aurais pu ne pas courir avec eux, c’est ce que je faisais quand j’ai pris cette photo et c’est ce qui la rend forte.

Pendant cet entraînement, je les accompagnais aussi. Après avoir grimpé de quelques mètres au dessus du sol, je me suis posé et j’ai regardé ce jeune escalader. Il n’était pas assuré pendant qu’il grimpait et quand je l’ai vu se hisser jusqu’à cette embouchure lumineuse, j’ai pris la photo. Cette image est très métaphorique et chaque personne pourra y voir un symbolisme différent je pense.

On voit ici deux ados en train de pratiquer ce qu’on appelle le “kadochnikov”, cette technique de combat au corps-à-corps que pratiquent l’élite des Spetsnaz en Russie. Les gradés qui les encadrent ont participé à de nombreuses guerres – en Afghanistan notamment – et c’est une sorte d’héritage qu’ils gardent et qu’ils transmettent aux jeunes aujourd’hui. C’est un art martial très technique, très fin et qui vise à utiliser la force de son ennemi contre lui.

Au bord de ce lac, on pourrait croire qu’ils étaient en train de s’amuser, de prendre du bon temps. En fait, ils étaient là pour s’entraîner. Ils devaient traverser le lac en simulant une poursuite avec des ennemis. Tout ça avec leurs armes. Ils devaient nager avec leur AK-47 et les transporter jusqu’aux montagnes sur l’autre rive où un autre entraînement les attendait.

Là, c’était vraiment un moment de repos. Ils en avaient assez peu à vrai dire, pas plus d’une ou deux heures par jour après le déjeuner. C’est une autre réalité de ce camp qui  rappelle leur condition d’enfant en dépit de leur formation très stricte à la guerre. Humainement, on ne peut pas empêcher un enfant de jouer, même au “Crimea Sich”. Concernant les échecs, ça peut faire cliché culturel mais pour eux c’est quelque chose de très commun.

Avant l’annexion de la Crimée par la Russie, je n’avais pas mis cette photo dans la série car je ne comprenais pas le sens qu’elle avait. Ça ne se remarque pas tout de suite mais les jeunes cosaques que l’on voit sont en fait dans une église orthodoxe (les cosaques le sont en grande majorité, Ndlr) en ruines – les deux portraits religieux accrochés au mur en témoignent. C’est eux qui m’avaient demandé de les prendre en photo. C’est pour ça qu’elle paraît assez jouée, assez préparée. Mais pour moi, elle évoque plutôt la préparation de ces jeunes à la guerre qui allait bientôt éclater. Avant la guerre en Ukraine et les événements de la place Maïdan, personne ne faisait vraiment la différence entre les cultures russes et ukrainiennes. Pareil pour les églises orthodoxes russes et ukrainiennes qui paraissaient assez proches, c’est ce que montre cette photo. Aujourd’hui, tout a changé. Eux, à l’époque, ils se prenaient juste pour des croisés modernes sans vraiment tout comprendre.

Elles ne sont que trois ou quatre filles chaque année au camp. Celles-ci étaient en train de s’entraîner au sniper. Ce sont des entraînements qu’elles font dans les montagnes qui surplombent le camp. Elles tirent alors à blanc sur le camp en contrebas et le but de l’exercice pour les autres jeunes est alors de les débusquer. Ces deux jeunes filles viennent depuis plusieurs années au camp et il ne faut pas s’en faire pour elles, elles ne se privent pas pour donner la réplique aux garçons et même les cogner un peu à l’occasion. Celle que l’on voit à droite est d’ailleurs la fille de l’un des encadrants du camp, autant dire qu’elle est rodée.

Cette photo, c’était une sorte de jeu pour moi. Je voulais cacher ce qu’il s’y passait. Je voulais qu’elle évoque le mystère. Il y a plusieurs éléments qui attirent l’œil.

L’adolescent au premier plan, déjà. Sa machette. Et aussi les crêtes en arrière. Mais ce qu’on voudrait le plus voir est caché.

En réalité, il était simplement en train de couper du bois. Il était de corvée ce jour-là. C’est quelque chose que les jeunes faisaient à tour de rôle pour faire du feu. Il y a un roulement instauré entre les différentes tâches. Par exemple, un autre groupe devait s’occuper du repas. Sur ce point-là, ils sont complètement autonomes et ne reçoivent aucune aide des encadrants. Ça explique pourquoi cet adolescent le fait avec autant de hargne.

Il y a une troisième corvée que les enfants doivent assumer. Toutes les nuits, les enfants devaient faire des rondes en patrouille de quatre pour défendre le camp. Les officiers, eux, faisaient des simulations d’attaques sur le groupe de garde pour voir comment ils réagiraient. Comme on peut le voir, le garçon qui tient la lampe torche est vraiment très jeune. Il a l’air intrigué, effrayé par quelque-chose. Lorsque j’ai vu ça, plutôt que de suivre son regard, je me suis rapproché de lui et j’ai pris la photo.

Comme tous les enfants, il a peur dans le noir. C’est ce que montre cette photo, je pense. Même si ces enfants ont une formation au combat peu commune, qu’ils sont déjà de jeunes soldats, ils restent des enfants.

C’était à l’aube. Tous les jeunes dormaient encore dans leurs tentes sauf celui qui se réchauffe près du feu qui, lui, vient de terminer sa patrouille nocturne. Mais sa tâche n’était pas encore terminée. En effet, les responsables de la veille de nuit doivent aussi se charger de réveiller le camp. C’est ce qu’il s’apprête à faire avec son arme braquée vers le ciel. Juste après que j’ai pris la photo, il a tiré et tout le monde s’est levé en vitesse.

Sans le petit tireur au premier plan, ce cliché aurait eu l’air féerique et apaisé avec l’arc-en-ciel. Mais il est bien là et je pense qu’il montre qu’il n’y pas de repos ici, que la tension est permanente. Je n’ai pas franchement réfléchi à ça quand j’ai pris la photo. Mais avec le recul, je pense que cette composition incarne très bien l’esprit que j’ai voulu insuffler à ma série. Là-bas, la jeunesse et l’innocence cohabitent avec la violence et l’abnégation.

C’est la photo qu’ils prennent à la fin de chaque saison au camp, après les deux semaines d’entraînement. Cette fois, c’est moi qui l’ait prise il y a un an et demi. On y voit toutes les jeunes recrues, avec leurs encadrants et même le pope orthodoxe du camp. C’est l'une des dernières photos que j’ai prises avant mon départ du camp. Ils y étaient tous ensemble, tous rassemblés, aussi bien les cosaques pro-ukrainiens que les pro-russes. Les bannières des différents peuples cosaques flottaient toutes ensemble. Mais depuis, la guerre a éclaté et le camp a été fermé. Certains d’entre eux ont peut-être participé à l’annexion de la Crimée quand d’autres essayaient de la défendre. Aujourd’hui, une telle photo serait impossible.

Photos par Maxim Dondyuk.

Propos recueillis par Etienne Breil .