Les rivières pourpres de Moby Dick - Portrait

Par Raphaël Malkin – Photo Vincent Desailly et DR

Les rivières pourpres de Moby Dick - Portrait
Par Raphaël Malkin – Photo Vincent Desailly et DR

À 69 balais, le vieux rockeur cabochard Dick Rivers fait toujours partie du paysage. Par-delà les saisons et les railleries, le chanteur en impose encore auprès du public. Mais comment cet homme est-il toujours là ?

Ni vu, ni connu, à l’ombre du show business, Dick Rivers chemine et trottine encore et toujours d’une scène à l’autre. Tranquillement. Ses tournées se jouent à guichets fermés, d’une salle des fêtes à l’autre, de Palais des Sports en Palais des Glaces. Florange, Bonneval, Villeneuve-sur-Lot, Paris, si la route est longue et sinueuse pour le vieux crooner, elle déroule un tracé sans embuche, avec l’horizon à perte de vue. Quant aux DVD retraçant ses récentes performances live, ils s’affichent tous sur le podium des ventes des grandes surfaces. Traînant dans son sillage, ses quelques cinquante années de carrière, Dick Rivers, cet homme sans âge, a le succès immortel. Un joli pied de nez à l’attention de ces bataillons d’oiseaux moqueurs toujours prompts à agiter le fanion de la ringardise lorsqu’il s’agit d’évoquer le cas de l’Oncle Dick. Pour ceux-là, parmi lesquels on trouve une bonne partie des générations juniors, Rivers est au mieux un vieil épouvantail à la carrière périmée si jamais il en eu une un jour, au pire un rockeur fantoche qui aurait juste réussi à taper l’incruste sur les devants de la scène. Mal leur en a pris donc, vu le tonnerre de hourras qui poursuit Dick le long de son tour de France. Aussi, si le loustic fait aujourd’hui salle comble, c’est qu’il peut compter sur des cohortes bien ordonnées de fans aussi sexagénaires que lui. Chaque concert charrie son lot de fans qui suivent Dick Rivers depuis ses tout débuts sous les néons il y a près d’un demi-siècle. La présence de ces vieux de la vieille qui débarquent parfois en Cadillac sixties aux concerts, vient rappeler à ceux qui l’avaient oublié, et indiquer à ceux qui ne le sauraient pas encore, combien Dick Rivers ne sort pas de nulle part et combien même il mérite une petite place au chaud du côté du panthéon de la musique hexagonale. Sérieusement.

Paris-Texas

Rien ne sert d’y aller par quatre chemins, la seule raison pour laquelle il faut rendre grâce à Dick Rivers d’exister, c’est parce que le luron fait partie de ceux qui ont importé et installé le rock’n’roll en France. Rien que ça. Pour comprendre l’affaire, il faut ainsi remonter dans le temps, en 1961, lorsque Dick Rivers se met à surfer sur la tendance, accompagné par son groupe, les Chats Sauvages. Dans le sillage de Johnny Hallyday ou encore d’Eddie Mitchell et de ses Chaussettes Noires, Dick Rivers, 15 piges alors, et son combo, terrassent les foules à coups de textes à la simplicité hyper efficace façon « J’ai les genoux qui craquent » ou « On s’aime mais tu m’as quitté alors reviens ». Dick et ses Chats ont des bottes et la banane, roulent en Cadillac et dégainent un twist facile, portés par l’esprit d’Elvis Presley et Gene Vincent les maîtres d’outre-Atlantique. « Le son des Chats a interpellé toute une génération qui n’avait rien à se mettre sous la dent à part Gilbert Bécaud et Dario Moreno », indique Hervé Mouvet, co-auteur de La belle histoire des groupes de rocks français dans les années 60. Surtout, à une époque où la jeunesse était encore bien pressurisée par les patronages et le scoutisme, le rock des Chats Sauvages, mais aussi des autres totems de l’époque, souffle un vent de liberté qui donne une bonne occasion aux minots de se défouler façon danse de Saint-Guy.

Justement, dans le genre, Dick Rivers est un as : sur scène, le dandy rockeur saute comme un cabri et bondit comme une sauterelle, il claque des doigts et se déhanche à grosse gouttes ; « Il avait une vraie gestuelle, il se roulait par terre en rythme et avec classe. C’était du jamais-vu. », se souvient le photographe « supporter de Dick » Jean-Louis Rancurel qui documente les scène du chanteurs depuis ses débuts. En plus de cette « gestuelle », Dick Rivers électrise son public en le couvrant d’une voix rauque impeccable, voltigeant sur les riffs de guitare pour finir par piquer en falsetto à la manière des meilleurs crooners du Tennessee et du Texas. « Ses interprétations et ses intonations sortaient de la variété », se rappelle Jean-Louis Rancurel. « Dick était habité par Elvis Presley. Il avait le style et l’attitude. Il avait le truc. », résume de son côté André Cécarelli, éphémère batteur des Chats Sauvages. Parmi les concerts mémorables du groupe, on peut notamment retenir celui donné au Concert Pacra, boulevard Beaumarchais à Paris : sur une scène circulaire de music-hall où avaient pour habitude de jouer les rois de l’accordéon et les chanteurs de bal, les Chats ont foutu le souk. « Il y avait un orchestre qui s’est retrouvé complètement perdu quand le groupe est arrivé sur scène. Il y avait une rage incroyable, on était tous déboussolés », se remémore Jean-Louis Rancurel avant de citer également le show au Palais des Sports de Paris : « Là, la température est tellement montée que le concert est parti en bagarre générale. Je crois que ce sont des blousons noirs qui étaient venus en découdre. » Face aux blousons noirs qui jouent aux caïds à Paname-Ville, Dick ne se laisse pas faire. Alors qu’il n’est pas invité au Golf Drouot, le temple du rock et haut lieu desdits blousons noirs, le chanteur vient poser devant la salle pour des photographes le point levé en signe de contestation. « Dick Rivers était un peu considéré comme un personnage anti-système, c’est ce qui a aussi forgé sa légende à l’époque », éclaire Hervé Mouvet.

L’épopée des Chats Sauvages s’arrêtera finalement au bout de deux ans : fin 1962, Dick se fait la malle et lance sa carrière solo. Le vrai début de sa carrière, a-t-il toujours dit. Tout seul, le chanteur fait d’abord dans la country et la ballade, se laisse un peu pousser les cheveux à l’heure des Stones puis replonge dans le répertoire pionnier d’Elvis et de Buddy Holly. Il joue en Angleterre pour des émissions de télé, rencontre Lennon et McCartney, voyage aux États-Unis et croise Elvis et Jimi Hendrix qui l’adoubent. Il s’installe au sommet, le quitte puis revient, bien installé sur la scène musicale française. Un parcours grâce auquel il s’est donc constitué un corps et un cœur de fans qui, aujourd’hui encore, le suivent partout, seuls garants d’une histoire – et d’un mythe – que peu de gens nés après les années 1970 connaissent véritablement.

Les rivières de bite

La vie est injuste : malgré son pedigree de matou, Dick Rivers souffre clairement d’un manque de reconnaissance de la part du public. Pire : on le classe dans cette triste catégorie de figures dépassées par le temps et la vie. Un peu ringard, un peu has-been. D’abord parce que la musique proposée par le chanteur n’a jamais vraiment collé à l’esprit du moment depuis les années 1970. Fier étendard d’un rock traditionnel, Moby Dick a pendant longtemps continué à faire montre d’adresse dans l’exercice de la voix chevrotante à rebours de toutes les tendances tout en s’appuyant sur des textes au fond bien foireux façon « Où est caché le pilote ? » Hervé Mouvet souligne d’ailleurs que « Dick Rivers n’a rien pondu d’incroyable, n’a pas eu de grands succès commercial dans les années 1980 ou 1990 ». Et puis il y a les santiags, les chemises de cow-boys, la toison en forme de banane, ce look d’une autre époque qui a finit par faire de Dick Rivers un bonhomme tout folklorique, un chanteur en carton hyper-caricatural. Un côté un peu bidochon consolidé par la farce d’Antoine de Caunes et de son Didier l’Embrouille, ce personnage toute en beauferie et autoproclamé « plus grand fan de Dick Rivers » présenté sur le plateau de Nulle Part Ailleurs dans les années 1990. De fait, dépassé et vampirisé par sa caricature, Dick Rivers s’est petit à petit fait snober par une partie des médias. Ainsi, Michel Drucker et Laurent Ruquier n’invitent jamais le chanteur sur leur plateau. « Ruquier pense que je suis un escroc, que je suis une farce du rock avance Dick Rivers mais c’est parce que ce type a une culture musicale très primaire. Il ne connaît pas mon œuvre. »

Bien calé dans son grand salon, couvé du regard par les photos mettant en scène les apothéoses de sa carrière, Dick Rivers s’affirme aujourd’hui comme « le garant d’une culture rock » et tant pis pour ceux qui n’arrivent toujours pas à le comprendre. Face à ceux qui le taxent de ringard, le vieux bougre répond qu’il s’en fout, affirmant avec véhémence avoir toujours été fidèle au rock, vieille maîtresse à laquelle il voue une passion et un culte éternel depuis qu’il s’est fait « foudroyer comme Bernadette Soubyroux à Lourdes » par Elvis et son « Hearbreak Hotel » alors qu’il n’étaient encore que ce petit gamin prénommé Hervé, fils de boucher à Nice. En clair, Dick Rivers n’a rien d’un rockeur postiche, il a le rock dans le sang et la chair : « Mon look a toujours été le même, je ne me suis jamais déguisé. Jamais, jamais, jamais. Je mets des bottes de cow-boy depuis l’âge de 13 ans et la première paire que ma mère m’a payée. Et aujourd’hui, je les fais fabriquer sur mesure chez Paul Bond, à Nogales, Arizona. De vraies Roll’s » dit-il insistant avant d’ajouter : « en fait, je crois que c’est la mode qui me rattrape : le jour où Madonna s’est mise à la jouée cow-boy, Mademoiselle Agnès de Canal Plus a dit que j’étais le plus branché ». Et de la même façon qu’il n’a jamais voulu changer de froc et de pompes, Dick Rivers n’a jamais imaginé faire autre chose que la musique qu’il aime : « Je n’ai jamais fait de choses par concession. Je suis le contraire d’un parti politique, je n’ai jamais retourné ma veste. Je n’ai pas fait de disco au moment où c’était à la mode, je n’ai jamais chanté que Jésus était un hippie à l’époque des baba-cool. » Une manière de prendre ses distances avec son ancien compagnon de route Johnny Hallyday qui, lui, aurait assoupli son rock pour plaire au public. « Johnny a mis de l’eau dans son vin pour attirer un nouveau public. Dick lui a toujours voulu rester authentique, il a longtemps refusé de faire appel des compositeurs de variété et, ainsi, est resté plus niché » explique Hervé Mouvet. Cela dit, si l’authenticité de Dick Rivers l’a longtemps cantonné dans un rôle, ce n’est pas la seule raison qui explique la différence de parcours avec Johnny Hallyday. Si ce dernier est devenu une vraie rockstar, au contraire de Dick Rivers, c’est qu’il a « bien orchestré son image people ». Et le crooner enchaîne : « On a toujours tout su de ses mariages, de ses divorces, de ses séparations, de ses maladies. Et aujourd’hui, on en sait plus sur sa santé et ses problèmes financiers. Moi, je ne suis pas comme ça : si j’ai un bobo au doigt, je ne fais pas la couverture d’un journal. Je suis un type sans fard, mes amis sont des garagistes et des cultivateurs. Je n’ai pas d’intérêt pour les médias à sensation. » Non, au lieu de faire un spécial Vivement Dimanche et la couverture de VSD, de Paris Match, de Gala et de Voici en une semaine, Dick Rivers est plutôt du genre à faire une petite session acoustique pour les Grosses Têtes de RTL.

Rebrancher la vieille branche

« Attention avertit Junior Rodriguez, le batteur qui accompagne l’ami crooner en tournée, Dick Rivers est quelqu’un de très moderne. C’est le premier à nous avoir parlé de l’Iphone 5, il est très en pointe. » Effectivement, s’il traîne encore sa vieille dégaine, Dick Rivers n’est pas non plus ce type figé dans le temps. Ainsi, la musique qu’il présente aujourd’hui en tournée ne ressemble plus exactement au rock qui a fait sa légende. Depuis maintenant quelques années, le chanteur a ouvert son répertoire pour aller fouiner du côté de la variété bien sentie, grâce aux bons offices d’auteurs aux nez plutôt fins comme Matthieu Chedid, Benjamin Biolay, Mickey 3D ou encore Joseph d’Anvers.  La musique de Dick Rivers est aujourd’hui plus moderne, plus balancée, plus sophistiquée même : « Pour son dernier album, Mister D, Dick, nous a demandé que l’on fasse quelque chose qui ressemble au blues du générique de la série True Blood. On y a même ajouté des samples de bruits d’aspirateurs et ça lui a plu » raconte Junior Rodriguez. Et quand vient l’heure de se caler sur la musique, cette fois, l’attitude est moins caricaturale. « On n’a plus affaire au Dick Rivers d’il y a vingt ans, ce n’est plus le même personnage : il ne se déhanche plus comme Elvis, il ne part plus dans des vibrato. Le chanteur est plus sobre, on a vraiment essayé de gommer les exagérations qui étaient inhérentes à son style » indique Jean Fauque, le célèbre parolier d’Alain Bashung qui a également travaillé sur Mister D.

Logiquement, les nouvelles variations du chanteur ne plaisent pas trop à ses aficionados de la première heure.  « Les mecs de mon âge sont les plus critiques aujourd’hui. Ils ne sont pas très évolutifs : ils  sont scotchés sur ce que je représentais dans les années 1960, sur le personnage de mes débuts. En fait, je crois qu’ils sont plus ancrés sur une époque que sur ma musique. Je leur ai dit ce que je pensais. Ils doivent composer avec mon évolution. Je ne reviendrai pas en arrière » tonne Dick Rivers. C’est un fait : le Dick 2012 n’a rien d’un vieux pirate nostalgique de l’Ancien régime, des yéyés et de l’ORTF. « Si l’on m’appelle pour faire un concert ambiance Nostalgie, je refuse. Je n’aime pas ce genre de barnum, il y a un petit côté Jacques Martin que je n’ai pas trop » dit-il. Au final, ce qui lui importe, c’est qu’on le raccroche au temps présent, qu’on le « rebranche » et ainsi qu’on le déleste de sa peau de ringard même s’il ne le dira jamais explicitement. Un exercice pas évident quand dans la seconde qui suit le chanteur veut également s’imposer comme le tenant d’une culture rock originelle. En fait, à chaque fois que Dick Rivers évoque ses évolutions et son horizon, le voilà qui se fait rattraper par le temps d’avant.  Encyclopédique, documentaliste, le chanteur aime raconter sa vie. « Avec les jeunes que je croise, je me retrouve toujours à parler à un moment ou un autre des vieux contes de l’Oncle Dick. J’ai eu la chance de rencontrer des gens musicalement et humainement extraordinaires. J’ai toujours une histoire, une anecdote à raconter. J’aime ça, il y a un côté pédagogique » lâche-t-il en souriant. Et l’on ne pourra jamais se plaindre d’écouter le bonhomme, quelle que soit la musique qu’il fait aujourd’hui. Dick Rivers a quand même été nommé citoyen d’honneur du Texas, par George W. Bush quand celui-ci était encore gouverneur de l’État sudiste. Un titre qui vaut toutes les légitimités du monde, voire même l’immortalité.

Par Raphaël Malkin – Photo Vincent Desailly et DR