Portrait : Moda du Ministère A.M.E.R, le rappeur trappé

Par Raphaël Malkin - Photographies D.R

Portrait : Moda du Ministère A.M.E.R, le rappeur trappé
Par Raphaël Malkin - Photographies D.R

Le 22 septembre, les rappeurs Stomy Bugsy et Passi exhumaient le corps de leur Ministère A.M.E.R. pour célébrer le vingtième anniversaire de leur deuxième et dernier album en date, l’ultime 95200. Une sortie en forme de consécration, climax d'un parcours le long duquel un personnage aura fait un pas de côté fatal. Dans l'aventure Ministère A.M.E.R. figurait également un dénommé Moda. un rappeur aujourd'hui oublié et dont l'histoire s'enchevêtre avec celle du rap français.

Vingt ans, tout pile. En 1994, deux lascars débarqués du pôle nord de la banlieue parisienne prenaient d’assaut l’avant- scène avec la sortie d’un album intitulé 95200. Fiers représentants de leur code postal, les zazous Passi et Stomy Bugsy, réunis sous l’étendard du Ministère A.M.E.R., chahutèrent le confort collectif qui, jusque-là, se plaisait à circonscrire la musique rap dans un enclos zoulou où il s’agissait uniquement de bouger la tête en souriant. Avec leurs titres, « Flirt avec le meurtre » et, surtout, «Un été à la cité» et« Brigitte, femme de flics », Passi et Stomy se muaient en ministres plénipotentiaires d’unrap du tonnerre. Si, dans un premier temps, il a inscrit les rappeurs du Ministère sur l’échiquier médiatique, bien aidés par les réactions outrées de députés et de flics en sueur, 95200 a ensuite fait office de rampe de lancement parfaite pour les futures carrières solos de Passi et Stomy, prêts à dévorer les premiers plans mainstream et à collectionner les disques de platines. Mais ce Ministère-là ne comptait pas dans ses rangs que les seuls Stomy et Passi. À l’image de bon nombre de groupes mythiques inscrits ou non au panthéon de la musique populaire, des Beatles à Pink Floyd en passant par N.W.A., le Ministère A.M.E.R. a lui aussi connu un schisme. Au départ, le groupe était composé d’une palanquée de sous-portefeuilles : Passi, Stomy et d’autres, parmi lesquels le dé- nommé Moda, rappeur lui aussi. Un personnage souvent inconnu, et pourtant indissociable de la carrière du Ministère.

De ce Moda, on ne sait pas grand-chose. Tout juste doit-on se contenter de cette image qui orne le premier maxi du Ministère sorti en 1991. À gauche des deux rappeurs emblématiques du groupe, on découvre un minot à la posture altière. Fort, presque leader. Sûrement leader. Caché derrière ses lunettes noires, le fameux Moda était déjà un personnage secret. Depuis son départ, peu savent ce qu’il est devenu. Comme d’autres, Moda est aujourd’hui considéré comme un fantôme qui hante les mémoires du landerneau rap, une créature mythologique disparue dans les fossés qui jalonnent la route si dangereuse qui mène au succès total.

Pour leur concert du 22 septembre dernier célébrant les vingt ans de la sortie de 95200, Stomy et Passi ont souhaité réunir tous ceux qui ont participé à l’aventure du Ministère A.M.E.R. Moda inclus. « Tout le monde a sa place, et j’aimerais beaucoup que Moda vienne », expliquait cet été Passi. « Moda fait partie de notre histoire », ajoutait Stomy. Le premier a exhumé un vieux contact et tenté de joindre le rappeur disparu. Sans succès. De notre côté, après de longues recherches fastidieuses dans les bottins en ligne et un recoupement fébrile de profils, nous avons pu mettre la main sur le bonhomme. À la question de savoir si, plus de vingt ans après, il se sentait toujours l’âme d’un membre du Ministère, Moda a répondu tout de go : « Comme je le dis toujours, dans un plat appelé steak-frites, que tout le monde connaît, peut-on toujours appeler ce plat ainsi dès lors que l’on en retire le steak ou les frites ? Eh bien, pour moi, Ministère A.M.E.R. répond à la même logique : ce groupe a été formé selon une recette précise. Je ferai toujours partie de son histoire.» L’humeur était sèche. Comme un constat amer.

Moda, Passi, Stomy Bugsy

Moda, Passi, Stomy Bugsy

LE MEILLEUR

L’« histoire » évoquée par Stomy et Moda fait d’abord référence à une époque. Un moment teinté d’un romantisme spontané, celui de la naissance d’un mouvement, de l’éclosion d’une culture. C’est la fin des années 1980 à Sarcelles, une petite ville du nord francilien. Moda et Passi sont deux camarades de collège qui se retrouvent tous les mercredis sous les escalators du quartier des Flânades. Là où le sol est suffisamment glissant pour enchaîner les figures, là où l’on apprend à impressionner, défier l’autre. Danseurs, Moda et Passi rappent aussi. Alors, avec le beatboxer Gary X et un autre passionné de la rime, Hamed Daye, ils forment les T.A.B. (pour « The Athletic Breakers ») avant de se renommer A.M.E.R. Posse. Pour réussir, il faut être en bande. Le petit groupe se fait un nom et investit les scènes des environs. « Je me souviens d’un concert au Forum des Cholettes, à Sarcelles, se rappelle le rappeur Driver, originaire du coin. Moda avait une tête de jeune premier avec ses lunettes, mais il avait l’air d’être le chef. Il gérait ce qui se passait sur scène. Il avait un vrai charisme. » Porté par la fougue de Moda, le groupe se structure et s’étoffe. Débarque notamment un mec à lunettes venu de la ville voisine de Garges, un certain Kenzy, doux rêveur persuadé de pouvoir créer un jour un grand label de rap, ainsi qu’un jeune danseur du cru qui se fait appeler Stomy Bugsy.

DJ Desh, Passi, Marius (un ami), Moda (avec les lunettes), Stomy Bugsy, Gary X et Hamed Daye

DJ Desh, Passi, Marius (un ami), Moda (avec les lunettes), Stomy Bugsy, Gary X et Hamed Daye

Tous les week-ends, la petite bande répète à la MJC des Vignes Blanches et pose sur des instrus ficelées par DJ Desh, le seul type du coin à posséder des platines. Ensemble, ils façonnent un rap énervé, offensif, pétri de références qui dézinguent le système, de Malcolm X à Frantz Fanon. « Au contraire de bon nombre de groupes qui proposaient un rap festif, nous avions une vision politisée du rap, explique aujourd’hui Moda. Nous voulions crier à la France ce que nous vivions dans notre banlieue. Nous voulions mettre en relief le conditionnement que pouvait subir une communauté afin qu’elle ne sorte jamais d’un tracé auquel on l’a prédestiné.» Une vision claire, millimétrée, qui correspond au caractère du rappeur à l’époque. Quand Stomy Bugsy se souvient de quelqu’un de « très organisé, très studieux », Passi, lui, évoque un garçon « sérieux, intello ».Sous la nouvelle bannière du Ministère A.M.E.R, les garçons de Sarcelles crèvent l’écran et le micro. Invité dans les studios de Radio Nova, Moda ébouriffe son monde avec des phases farcies de double rimes tandis que ses potes vitupèrent en direct. Il faut les secouer pour rendre l’antenne. Bientôt, Kenzy, qui s’est imposé comme le manager du groupe, s’organise pour enregistrer leur premier maxi. Dans le petit studio de banlieue, le groupe applique une drôle de méthodologie. «Il y avait d’abord le système de la “ douane ”, explique Stomy Bugsy. Si quelqu’un arrivait sans texte, il devait d’abord se poser dans un coin et écrire. » « Ensuite, il y avait ce qu’on appelait “ la garde à vue ”, développe Passi. Si quelqu’un n’était pas bon derrière le micro, il devait rester jusqu’à ce que la prise soit bonne.» Moda, lui, n’est jamais la cible des gendarmes métaphoriques du Ministère: son exercice est toujours préparé, complet, maîtrisé. Il déboule avec des carnets remplis à ras bord de rimes qu’il n’hésite pas à refiler à ses camarades lorsque ceux-ci sont en rade ; au micro, il délivre ses textes sans accroc. « Moda était le plus technique du groupe, souligne DJ Ghetch, qui vient alors de rejoindre le Ministère. Il était aussi le plus à l’aise avec l’écriture et les mots. Il était le plus fort, il menait les autres.»

EGO TRIP

La sortie du maxi Traîtres, en 1991, déclenche une vague d’hystérie à Sarcelles. Pour la première fois, des jeunes portent haut les couleurs de la ville. Dans les rues, on se sent fier d’être du coin. Ils sont, de fait, des dizaines à se rameuter quand les caméras de M6 débarquent pour tourner un clip avec le groupe. Avec la diffusion de ce dernier, la France découvre la tambouille souffreteuse qui bouillonne dans ses quartiers: le clip de «Traîtres» est le premier du genre à mettre en scène des hordes de minois énervés brassant de l’air en bas des tours. Un exercice de style qui vaut au Ministère A.M.E.R. de se retrouver dans le viseur des Renseignements Généraux. Ce « succès » a aussi un autre revers. « Nous étions un groupe vindicatif et à l’époque, les maisons de disques préféraient plutôt le rap poétique façon MC Solaar », explique DJ Ghetch. Résultat : aucune maison de disques ne souhaite signer le groupe qui reste tristement moulé dans le bitume de son quartier.

Mc Solaar

Mc Solaar

L’époque est à la dispute. Moda et Kenzy, dont l’emprise sur le groupe devient de plus en plus nette, se chamaillent régulièrement sur la stratégie à adopter, sur la direction à prendre. Un conflit d’égo entretenu par une différence dont la symbolique ne parle qu’aux seuls initiés : Kenzy est affilié à la Secte Abdoulaye, un quartier de Sarcelles réputé pour être le plus dur et le moins docile de la ville. Pour Kenzy, pas question de se faire marcher dessus par un type d’un autre quartier. Quant à Moda, petit prince impétueux, impossible que qui que ce soit lui impose quoi que ce soit.

En 1992, un an après la sortie du fameux maxi, Mariano Beuve, le producteur du groupe, parvient à trouver un deal pour lancer l’enregistrement d’un album. Les débuts de cette nouvelle aventure sont chaotiques : Moda tire la gueule, Hamed Daye est parti tenter sa chance sur les terrains de basket et Stomy Bugsy vient d’être réquisitionné pour le service militaire sur une base de l’armée de l’air en Alsace. Après s’être fait passer pour un fou en avalant une plaquette de cachets, le rappeur finit par être réformé et rejoint sa petite troupe. Enfin une bonne nouvelle ? Las : après avoir enregistré quelques titres, Moda vrille. « Petit à petit, il s’est inscrit dans une démarche solitaire», se souvient Stomy. Le voilà un jour qui débarque au studio en agitant dans les mains un album des Little MC’s, un groupe en vogue à l’époque. Il apostrophe ses partenaires : « Les Littles MC’s m’ont dédicacé. Pas vous, je suis le seul ! » Une autre fois, il se frite avec Mariano. « Il m’a dit que sans lui, nous n’étions rien. Je lui ai donc dit que j’allais explorer le monde, pour voir ce que je pouvais devenir, raconte Moda aujourd’hui. Mes acolytes, eux, n’étaient pas chauds pour se séparer de Mariano mais ils m’ont exhorté de rester à tout prix.» Une version que contredisent ces derniers: «Il a voulu partir : on lui a dit qu’il n’avait qu’à partir, on n’allait pas le supplier », explique Stomy Bugsy. Passi : « Au bout d’un moment, à force de parler de tout ça, on a compris qu’il avait pris sa décision. Il n’avait plus envie ? Rien à foutre, on continuerait sans lui. On était fiers.»

Le ton du rappeur est placide, monocorde. Sans état d’âme. Une froideur, une virulence qui induit sûrement alors la prise de conscience d’une amitié, d’un amour déçu. En une décision, un claquement de langue, c’est un pan de vie qui vole en morceaux. C’est la fin d’une époque. À Sarcelles, l’annonce du départ de Moda se fracasse sur les murs comme un cocktail molotov. Les esprits sont en feu. « Les mecs étaient fous. C’était un vrai choc, personne ne comprenait. C’est à ce moment-là que l’on a réalisé que Moda était vraiment l’un des rappeurs préférés de la ville. Certains ont comparé ce départ à celui du Californien Ice Cube du groupe N.W.A.», rappelle le rappeur Driver. Au studio, la situation n’est pas simple à gérer. À ce moment-là, l’album est à moitié enregistré, avec plusieurs titres signés Moda. Pour ses compères, il n’est alors pas question qu’il apparaisse sur la tracklist : il leur faut effacer ses titres et ses couplets, et les remplacer. À deux semaines du rendu de l’album. « On était dans la merde, il a fallu tout refaire, explique DJ Ghetch. Stomy et Passi ont passé deux semaines non-stop au studio pour tout finir à temps. Ils rappaient sous Guronsan.»

DANS UN SOUS-SOL

Moda décide donc de tracer son sillon libre de tout marquage. Un état de fait correspondant au caractère d’un rappeur qui a toujours refusé de se soumettre. « Quitter le groupe était peut-être l’excuse qu’il me fallait pour recouvrer mon espace vital», dit-il aujourd’hui. Avant d’ajouter : « J’ai toujours marché seul. » Désormais sans contacts ni attaches, Moda décide d’accoster à Paris.

Un jour de 1992, il se présente devant le magasin Ticaret, dans le quartier de Stalingrad. L’enseigne s’impose alors comme la Mecque du rap français. Tenu par Dan, un ancien danseur reconverti en DJ et producteur, c’est ici qu’il faut traîner quand on est un b-boy et que l’on veut freestyler avec les meilleurs.

Le magasin Ticaret

Le magasin Ticaret

Moda connaît déjà Dan. Plus jeunes, les gamins du Ministère l’avaient tanné pour qu’il vende leurs tee-shirts siglés « AMER ». Ce dernier avait refusé mais s’était empressé de recommander ces jeunes chiens fous au producteur Mariano Beuve. Très vite, une alchimie prend forme entre les deux jeunes hommes. Sur ses platines, Dan façonne des productions rebondies, des ballades rythmées sur lesquelles Moda trouve un nouvel eden. Il renaît, plus détendu, plus cool. « Lorsqu’il m’avait indiqué avoir quitté le Ministère A.M.E.R., Moda m’avait expliqué autre chose, se remémore Dan. Il me disait : “ Je ne veux plus cavaler sur scène, je ne veux plus gueuler. Si je peux faire un concert sur une chaise de bar, ça m’irait. ”» Ensemble, Moda et Dan expérimentent et élaborent un premier corpus de titres où le rappeur joue avec les mots d’une voix claire. Il est loin le temps des coups de semonces bruyants. Cette fois, ce sont les images, les métaphores, les anathèmes qui comptent avant tout. Le style n’est pas sans rappeler celui d’un rappeur qui vit alors son apogée avec trois victoires de la musique successives : MC Solaar.

Moda, avec les lunettes

Moda, avec les lunettes

Pas vraiment un hasard alors lorsqu'en 1993, un certain Jimmy Jay, DJ de MC Solaar, présente une compilation dans laquelle apparaît un titre du duo intitulé : « Moda et Dan s’ennuient ». Un nouveau choc pour ceux qui n’avaient pas suivi le garçon depuis son départ du Ministère. « On s’attendait à le voir continuer dans une veine vindicative. Les gens étaient déçus, beaucoup détestaient », se souvient Driver. « Moda était bien moins incisif, il avait vraiment changé », lâche de son côté Stomy. Cela dit, le titre fait mouche pour beaucoup. Playlisté sur Radio Nova, il est racheté en édition par la maison de disques BMG. Avec l’argent de ce deal, Moda et Dan produisent les autres titres sur lesquels ils ont travaillé depuis un an et font presser un vinyle intitulé Ça se passe comme ça. Ce disque, le premier auto-produit dans l’histoire du rap français, s’écoule comme des petits pains dans les bacs indé, à Châtelet ou ailleurs. Moda et Dan enchaînent les concerts dans des petites salles, partent en Allemagne et jouent même au New Morning à Paris. Une autre partie de l’argent gagné est investie dans l’achat de matériel pour faire du sous-sol de la boutique Ticaret un véritable studio d’enregistrement. Désormais, les apprentis rappeurs ne viennent plus freestyler, ils viennent travailler.

En plus d’être une Mecque, Ticaret devient un graal. Entre les murs aux pierres apparentes du sous-sol de la boutique, on croise toutes les jeunes pousses du rap français : Kery James et DJ Mehdi, Les Sages Poètes de la Rue, ou encore La Cliqua. Sur le Web, dans une vidéo à l’image balbutiante tournée dans le fameux studio, on découvre un Moda présentant fièrement les jeunes rappeurs qu’il couve et forme. Parmi eux, un jeune stagiaire du magasin, assis en silence sur un canapé, le tee- shirt lâche sur son corps encore frêle. Booba. C’est dans le studio de Ticaret que la future star enregistrera son premier freestyle. « Avec Dan, Moda fédérait les jeunes. Il créait des interactions entre tous ces rappeurs. Il avait une vraie crédibilité. C’était Moda du Ministère A.M.E.R. Tout le monde le regardait avec de grands yeux. Moi, j’éprouvais une vraie fierté à me tenir à ses côtés », explique le rappeur sarcellois Driver, que Moda embarquait régulièrement avec lui à Paris. À l’époque, ce dernier renoue avec ses anciens compères du Ministère A.M.E.R. Kenzy passe de temps en temps au studio, Doc Gynéco, nouvel affilié de la bande, vient y faire écouter les prémices de son Première Consultation.

Doc gyneco

Doc gyneco

GÂCHIS

Moda suit de loin la sortie du deuxième album de Ministère A.M.E.R., 95200. «Mes anciens acolytes me l’avaient offert, cela m’avait fait plaisir, mais j’étais trop happé à l’époque par tout ce que je découvrais à Paris. Je crois que je fuyais, à tort probablement, la réalité du coin d’où j’étais sorti.» Surtout, Moda est concentré sur un nouveau projet : avec Dan, ils veulent faire fructifier le réseau de rappeurs underground qu’ils ont tissé en sortant une double compilation à grande échelle. Le projet est d’ampleur. Des discussions sont engagées avec la maison de disques Delabel. «Tous les rappeurs étaient excités par ce projet, se souvient Driver. C’était un tremplin incroyable pour nous tous.» Malheureusement, le projet finit aux oubliettes : à l’époque, Delabel est bien trop occupé à fignoler la sortie de la bande-originale du film La Haine... où figure le Ministère A.M.E.R. et son cultissime « Sacrifice de poulets », le morceau qui fera passer définitivement le groupe à la postérité. S’ensuit un nouveau coup dur pour Moda : alors qu’il a rendez-vous chez Sony pour discuter d’un éventuel contrat et d’un album, voilà qu’on lui ferme les portes au dernier moment. Dan : « Lorsque la chargée de projet a été avertie de notre arrivée, elle a lâché du coin de la bouche : “ Moda et Dan ? Je vous ai dit que je ne voulais pas les voir. ” On a appris plus tard qu’elle s’occupait de Stomy Bugsy... » L’album du duo, Thèse Anti-thèse, sort en 1996 dans la discrétion la plus totale (malgré l’impeccable «Me cherche pas» où l’on retrouve le Moda guérillero des premiers jours).

Tandis que Stomy explose avec son premier album solo appuyé par des poids lourds de l’industrie, que Passi suit la même voie et que le Secteur Ä imaginé par Kenzy s’impose comme le premier chapiteau rap de France, Moda stagne. La question qui tue : a-t-il fait une erreur en quittant le groupe quelques années plus tôt ? Aujourd’hui, il ne pipe mot. À peine consent-il à parler d’une « décision orgueilleuse » lorsqu’il évoque son départ soudain en 1992. Il ne dit rien, mais a dû y penser à un moment ou un autre : impossible de ne pas refaire l’histoire quand on a vécu son prologue. Enfin, pour ses anciens complices, les raisons de leur succès sont peut-être aussi à lire à l’aune du revirement de Moda. « Son départ est un mal pour un bien. Nous nous sommes rapprochés avec Passi, nous avons créé quelque chose de nouveau », explique Stomy. Sans Moda, le Ministère A.M.E.R. a peut-être des airs de steak sans frites. Ceci dit, le steak est peut-être mieux assaisonné.

En 1998, alors que Secteur Ä vit son climax avec le concert événement réunissant tous les artistes du label à l’Olympia, du côté de Stalingrad, Dan est contraint de mettre la clef sous la porte. Il réinvestit un petit studio dans le 19e arrondissement avec Moda, mais les deux hommes ne tardent pas à se séparer. Ils ne se reverront presque plus jamais. Même scénario avec le rappeur Driver : Moda voulait en faire son poulain attitré, il finira par couper les ponts. Comme si son instinct solitaire le rattrapait sans cesse. L’ancien du Ministère A.M.E.R. occupe désormais seul ce studio, loin d’être le théâtre d’une nouvelle frénésie version Ticaret. Le rap a changé d’ère : ce n’est plus un artisanat, et le « pignon sur rue » est devenu un concept obsolète. L’heure n’est plus à la bidouille, ni à la débrouille.

Au bout d’un certain temps, plus personne ne vient au studio. Moda doit remiser son matériel au placard. Il se marie, voyage. Il abandonne le rap. C’est une vie qu’il enterre. Aujourd’hui, ses anciens compères sont, sans exception, incapables de dire ce que Moda est devenu. Lui reste évasif. Il dit être parti à Londres, New York, Dakar avant de revenir à Paris. Il serait électricien. Et lorsqu’il pense à toute cette aventure passée, il ne s’autorise aucune émotion : « Mon époque est passée. Vous dire que je me couche et me lève avec le rap serait mentir. C’est la vie, c’est comme ça.» C’est comme ça, oui. Enfin, impossible pour quiconque a connu Moda, son style, sa manière d’amadouer les mots et le micro, de regretter que cette histoire, celle d’un type dont le simple talent n’aura pas suffi, n’ait pas pris une autre tournure. La carrière en étoile-filante de Moda est un gâchis, le reflet d’une réalité cruelle : sans réseau, sans cadre, rien n’est possible. Avant de terminer notre entretien avec lui, Dan, l’ancien compagnon du temps de Ticaret, a respiré un grand coup. Comme un soupir. Il a fermé les yeux et souri. Avant de lâcher de tête et de bon coeur une série de rimes, visiblement gravées à jamais dans sa mémoire. Celles de Moda, évidemment : « “ Mes parents me disent d’apprendre mes leçons par cœur / Moi, je voulais faire du son comme Maceo Parker... ” Mince, personne n’a jamais eu cette écriture. » Le 22 septembre, pour le fameux concert anniversaire du Ministère A.M.E.R., Moda n'était pas là.

Par Raphaël Malkin