1. Revenge mom contre le king du revenge porn

Revenge mom contre le king du revenge porn

Propos recueillis par Kevin Poireault / Photographies : DR

Revenge mom contre le king du revenge porn
Propos recueillis par Kevin Poireault / Photographies : DR
Revenge mom contre le king du revenge porn

Début juin, Hunter Moore, le fondateur de IsAnyoneUp.com – site notoire de revenge porn– était confronté à la première étape d’un procès qui devrait faire jurisprudence devant la Cour fédérale de Californie et l’envoyer quelques années à l’ombre. À l’heure où Google vient enfin d’accepter de retirer des recherches les résultats liés à des photos ou vidéos de nu diffusées sans consentement, Charlotte Laws, mère d’une victime, nous raconte comment elle s’y est prise pour faire tomber l’affreux Moore, elle toute seule, dans un travail de fourmi, générant dans la foulée l’un des débats sociétaux les plus importants de ces dernières années sur le Web.

C’était attendu depuis un moment, la nouvelle est venue par l’entremise d’un post de blog d’Amit Singhal, l’un des vice-présidents de Google : le moteur de recherche hégémonique s’est enfin décidé à nettoyer ses pages de toutes ces photos et vidéos de victimes, soit de hacking, soit d’amants et d’amantes éconduits qui ont un jour eu la sale idée de se venger en donnant à voir l’anatomie de l’autre à la face du monde ; sans le consentement du principal intéressé, cela va de soi. Depuis une dizaine d’années, le phénomène n’a cessé de s’amplifier, corrélation d’un certain nombre de facteurs, dont l’émergence des tubes, ces plateformes de libre mise en ligne de vidéos pornos. Ce mécanisme – particulièrement bien décrite dans La théorie de la tartine, le dernier roman de Titiou Lecoq – brise des vies, et c’est précisément face à ce tsunami que Charlotte Laws s’est élevée.

Pratique déjà odieuse sur le papier, le revenge porn a pris une toute autre tournure lorsque deux lascars, Hunter Moore et son compère Charlie Evens, ont décidé de créer un site dont le concept consisterait non seulement à mettre les vidéos et photos en ligne, mais aussi à communiquer toutes les informations personnelles relatives à la victime, ajoutant une dose de détresse à un bagage de souffrances probablement déjà bien assez lourd. Le site avait connu un succès assez conséquent, attirant autour de 350 000 visites quotidiennes. Il avait finalement été fermé en avril 2012 par le FBI, après qu’une jeune actrice, Kayla Laws, ait eu la mauvaise surprise de découvrir des selfies d’elle à poil, et la bonne idée de porter plainte plutôt que de payer les deux criminels. Et c’est là qu’entre en jeu Charlotte Laws, la maman. Sorte d’Erin Brockovich, elle s’était emparée de la mésaventure de sa fille pour devenir la porte-étendard d’une cause juste, exhortant sur Twitter toutes les victimes d’Hunter Moore à porter plainte. Alors que les audiences préliminaires du procès se sont tenues à San Francisco au début du mois de juin, Charlotte Laws vient de sortir Rebel in High Heels, un ouvrage pour raconter son combat. Inculpé pour quinze chefs d’accusation (complot, hacking, usurpation d’identité…), Hunter Moore a plaidé coupable. Son compère hacker Charlie Evens, lui, a fait le choix inverse. Résultat : le premier risque sept ans de prison et le second, quarante-deux.

Est-ce que vous nous raconteriez la genèse de l’histoire ?

En octobre 2011, ma fille avait pris une centaine de photos d’elle devant le miroir avec son smartphone et l’une de ces photos était topless. Elle s’était envoyée lesdites photos sur son adresse e-mail pour pouvoir les enregistrer sur son ordinateur sans intention de montrer la photo topless à qui que ce soit. Trois mois plus tard, le 1er janvier 2012, elle s’est fait hacker son adresse e-mail, et sa photo topless s’est retrouvée sur le site IsAnyoneUp.com neuf jours après. Ce site, dirigé par un certain Hunter Moore, était alors le plus célèbre site de revenge porn. Ils y avaient aussi mentionné son nom, la ville où elle habitait et un lien vers son compte Twitter. Elle l’a découvert alors qu’elle travaillait à mi-temps comme serveuse : une de ses amies l’a appelé et lui a dit qu’elle apparaissait sur ce site. Elle était super flippée. Elle ne pouvait pas quitter le boulot parce qu’elle était en plein milieu de son service, mais elle a tout de même pris le temps de m’appeler et de me dire ce qui s’était passé. Je n’ai jamais été en colère, et je ne lui en ai jamais voulu pour quoi que ce soit, mais j’étais très surprise parce que c’était la première fois que j’entendais parler de revenge porn.

Vous n’avez pas tardé à vous transformer en véritable « experte » du revenge porn…

J’ai parlé avec neuf avocats, mais aucun d’eux ne semblait avoir la moindre idée de ce que c’était, ni ne savait comment lutter contre ça. J’ai travaillé comme détective privé dans le passé, j’aime faire des recherches, enquêter sur des affaires, c’est dans ma nature. J’ai donc commencé à creuser, j’ai lu des articles, j’ai contacté des avocats spécialisés dans l’univers d’Internet. Bien qu’ils n’avaient aucune information sur le revenge porn, j’ai réussi à trouver des lois qui pourraient aller dans notre sens, dont le Digital Millenium Copyright Act (DMCA), qui était alors le meilleur outil pour essayer de retirer du contenu d’Internet. J’ai parlé à toutes les personnes autour d’Hunter Moore : la société qui hébergeait son site, celle qui s’occupait de sa cyber-sécurité, son avocat, les publicitaires qui travaillaient avec lui, l’endroit où travaillait sa mère. Oui, j’ai même essayé de joindre sa mère pour qu’elle puisse nous aider… J’essayais d’atteindre qui que ce soit qui était associé à lui dans l’espoir de lui mettre la pression. Son entourage lui disait : « Allez, retire cette photo, elle est en train de causer beaucoup trop d’ennuis ! » Mais il refusait catégoriquement. J’ai eu deux conversations téléphoniques avec l’avocat d’Hunter Moore mais je n’avais pas l’impression qu’il me prenait au sérieux. C’est pourquoi j’ai pensé que c’était important que mon mari, lui-même avocat, ait une petite conversation avec lui. Mon mari a finalement accepté. Au troisième appel, j’ai donc réussi à les faire discuter tous les deux. C’est là qu’enfin, la photo et les informations sur ma fille ont été retirées.

« C’était un véritable gourou, la communauté autour de lui utilisait les termes de Charles Manson : ils l’appelaient le “Père”, eux étaient les “Enfants”. Ensemble, ils formaient la “Famille”. »

Hunter Moore

Hunter Moore

Hunter Moore

Que saviez-vous d’Hunter Moore et de sa « communauté » ?

J’avais beaucoup enquêté sur Moore, j’avais lu toutes ses interviews, ses commentaires sur Twitter et sur Facebook. Sa vision du monde se résumait à « descendre les autres te rend meilleur ». Il disait : « Je n’ai aucune responsabilité dans tout ça. Ce sont d’autres gens qui font ces choses-là. Ce n’est pas ma faute s’ils publient ce type de contenus, c’est plutôt votre faute si vous avez pris une photo de vous à poil. » En plus, c’était un véritable gourou, la communauté autour de lui utilisait les termes de Charles Manson : ils l’appelaient le « Père », eux étaient les « Enfants ». Ensemble, ils formaient la « Famille ». Ses followers étaient vraiment dévoués, certains affirmaient qu’ils tueraient pour lui. Hunter Moore est un leader charismatique, et pas dans le bon sens !

Dès lors que vous avez eu gain de cause, qu’est-ce qui vous a motivée à vous lancer dans une croisade contre le revenge porn ?

Sur Internet, ces contenus sont dupliqués, ils ne disparaissent pas comme ça. C’était un danger pour ma fille et pour les autres victimes. Je savais que la moindre heure, la moindre seconde était importante pour commencer à tenter de retirer les photos afin d’éviter qu’elles ne soient reproduites. Mais le déclencheur, c’est quand ma fille m’a dit que l’une de ses amies s’était fait hacker et que ses photos s’étaient aussi retrouvées sur le site. Je me suis vraiment mise en colère contre ces méthodes. À cette époque, les médias ne voyaient le revenge porn que comme une affaire d’ex énervés. Or, les seuls cas que je connaissais étaient liés à un hacking. Plus tard, des journalistes ont interrogé Hunter Moore à propos du hacking, il niait tout en bloc : « Non, je n’ai pas besoin de hacker, ni qui que ce soit. Je reçois bien plus de contenu que je ne pourrais en utiliser ! » Pourtant, je savais que quelqu’un hackait des gens pour le contenu de son site. J’ai très vite découvert qu’environ 40% des personnes qui apparaissaient sur le site avaient été hackées, et que 12% avaient été victimes de Photoshop. Dès lors, je n’ai cessé d’enquêter, j’ai contacté les forces de l’ordre, le LAPD… Et au début, ils n’étaient pas très compréhensifs…

Vous êtes ensuite allée jusqu’à solliciter le FBI et vous les avez persuadés d’accepter l’affaire en leur rétorquant: « Vous aidez Scarlett Johansson quand elle se fait voler ses photos, mais pour les autres, il n’a plus personne ? » Comment vous est venue une telle punchline ?

Je savais qu’elle s’était fait hacker et que le FBI avait pris en charge l’affaire. Lorsqu’ils m’ont dit « envoyez votre déposition en ligne », je me suis doutée qu’ils n’allaient probablement rien faire pour ma fille. Je me suis donc permis ce commentaire car c’est injuste de se donner les moyens de régler le problème de quelqu’un parce qu’il est célèbre et d’ignorer les gens normaux. Il semblerait que mon argument ait marché puisqu’on m’a assurée que des agents du FBI viendraient chez moi. Pour que le FBI accepte de s’occuper d’une affaire, il faut en général que la victime ait perdu beaucoup d’argent ; or, ce n’était pas du tout notre cas. Nous n’avions même pas de frais d’avocat à payer, puisque mon mari est avocat. Mais comme j’avais les dossiers de toutes ces autres victimes, je pense qu’ils se sont rendus compte de l’ampleur de cette histoire qui impliquait probablement un vrai réseau de hacking. Ils sont venus chez moi environ trois semaines après le hack de la boite de ma fille. C’était la dernière semaine de janvier 2012, je crois. À ce moment-là, j’avais déjà localisé un grand nombre de victimes. J’étais en mesure de leur communiquer leurs noms, leurs emails et leurs numéros de téléphone et je pouvais même leur dire qu’ils avaient tous été hackés par la même personne.

Moore a dit qu’il avait vendu le nom de domaine de son site à BullyVille.com [des militants anti-harcèlements de toutes formes qui aident les victimes, ndlr] de son propre chef et que cette décision n’avait rien à voir avec le FBI. Vous en pensez quoi ?

Je n’y crois absolument pas ! Je suis sûre qu’il savait que les autorités n’allaient pas tarder à le forcer à fermer son site. Nous avions informé son avocat et le président de sa société de cyber-sécurité qu’une enquête du FBI était en cours. Ils avaient donc dû lui passer l’info. Et je sais qu’il avait très peur des forces de l’ordre. Mais vous avez raison, il a donné une version très différente : il a dit qu’il en avait marre de voir des photos de gens nus, qu’il n’en pouvait plus du contenu qu’on lui envoyait. Le mec de BullyVille, James McGibney, m’a raconté qu’il avait donné très peu d’argent à Hunter Moore pour racheter son site. Mais Moore adorait être dans les médias, il essayait toujours d’attirer le plus d’attention médiatique possible. Et les médias lui rendaient bien.

Justement, avez-vous contacté les médias afin de donner votre point de vue, votre vision de l’histoire ?

Ça a été mon premier réflexe ! Il y avait tous ces articles sur lui mais aucune des victimes n’était encline à venir témoigner car elles ne voulaient pas être associées à des photos d’elles nues. Lui, il postait sur Twitter des trucs comme : « Hey, je viens de faire une interview avec le Daily Beast » ou autres… J’ai donc appelé quelques-uns de ces journalistes qui l’avaient rencontré et je leur ai dit : « Je crois que vous venez de faire une interview avec Hunter Moore. Seriez-vous intéressé par l’autre côté de l’histoire ? Voulez-vous le point de vue des victimes ? » Ils étaient souvent d’accord, et du coup, dans quelques articles sur « le merveilleux Hunter Moore », vous aviez une petite phrase à la toute fin qui disait : « Au fait, les victimes sont vraiment contrariées » ou quelque chose comme ça… C’est comme ça que mon nom s’est retrouvé associé à cette affaire. Ses disciples savaient à partir de ce moment-là qui j’étais et j’étais devenue une cible pour eux.

« C’est là que tout a explosé : quelqu’un venait me harceler jusqu’à chez moi, je recevais de plus en plus de menaces de mort. C’est aussi là que le groupe des Anonymous m’a contactée et m’a dit : Ne vous inquiétez pas, on va vous protéger. »

Et c’est là que tout s’est accéléré …

Oui, quand Hunter Moore a affirmé qu’il ré-ouvrirait son site et qu’il y remettrait toutes les photos ainsi que l’adresse postale des gens qui étaient sur les photos – donc environ six mois après sa fermeture, vers la fin novembre 2012 – j’ai décidé de rendre sa propre adresse publique en la postant sur Twitter. Je la connaissais depuis assez longtemps et je l’avais déjà transmise à des avocats et aux victimes qui voulaient lui envoyer des papiers administratifs pour différents motifs. À ce moment-là, je me suis dit que ce serait un grand service pour beaucoup de gens de publier son adresse sur le Net. C’est là que tout a explosé : quelqu’un venait me harceler jusqu’à chez moi, je recevais de plus en plus de menaces de mort. C’est aussi là que le groupe des Anonymous m’a contactée et m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, on va vous protéger. » J’ai eu une conversation avec un gars qui était membre des Anonymous, il me donnait des conseils sur la manière de protéger mon ordinateur et il m’a dit qu’ils le poursuivraient dès le lendemain. D’ailleurs, apparemment, ils ont cracké son ordinateur et ont rendu publiques toutes ses infos personnelles, jusqu’à son numéro de sécurité sociale. Après ça, il s’est beaucoup calmé !

Dans une interview, vous avez dit que Charlie Evens, le hacker qui se faisait appeler « Gary Jones », vivait près de chez vous…

Oui, c’était une vraie coïncidence ! Kayla a grandi à Sherman Oaks [un quartier de Los Angeles, ndlr] et Charlie Evens est allé au lycée dans le même quartier, à deux pâtés de maison de chez nous. On passait devant cette école tous les jours pendant qu’il était en classe. La maison dans laquelle il vivait était à moins de deux kilomètres de la nôtre. Étant donné qu’il hackait des gens dans tout le pays et même à l’extérieur des États-Unis, c’était une vraie coïncidence que le hacker se trouve au coin de la rue ! En fait, j’avais déjà parlé à Charlie Evens au téléphone, mais à cette époque je ne savais pas qui il était. Croyez-le ou non, quand j’appelais les victimes une par une, je suis tombée un jour sur Charlie Evens – parce qu’il avait posté sa propre photo de lui nu sur le site. Donc je l’ai appelé pour savoir comment il était arrivé là. Mais il ne m’a jamais avoué qu’il avait posté la photo lui-même. Il m’a dit qu’il ne savait pas comment elle s’était retrouvée en ligne. Je ne lui ai pas révélé qui j’étais – je ne le faisais avec personne à ce moment-là, parce que je ne leur faisais pas confiance. Je n’avais donc aucune idée que c’était lui le hacker présumé. Ce n’est que plus tard que le FBI m’a dit : « Vous avez parlé à Charlie Evens au téléphone il y a deux ans ! » En plus, lui aussi se souvenait qu’il m’avait eue au téléphone. Ça aussi c’était très bizarre. Ma fille et lui avaient même des amis en commun sur Facebook, six, je crois.

Charlie Evens

Charlie Evens

Charlie Evens

Aujourd’hui, vous êtes toujours impliquée dans une campagne appelée « End Revenge Porn ».

Oui, c’est une ONG appelée The Cyber Civil Rights Initiative [« L’Initiative pour les Droits Civiques sur Internet », ndlr], je fais partie du comité de direction. Notre campagne s’appelle « End Revenge Porn », nous avons un site, endrevengeporn.org, sur lequel on retrouve de nombreuses ressources pour les victimes. Nous aidons les victimes grâce à une hotline et au Cyber Civil Rights Legal Project qui réunit un petit groupe d’avocats travaillant gratuitement pour les victimes. On collabore aussi avec les législateurs pour développer des projets de lois dans plusieurs États. C’est simple, aujourd’hui, soit j’arrive à rencontrer les hommes politiques ou au moins des membres de leur staff, soit je m’impose à eux d’une façon ou d’une autre. Actuellement, nous avons une loi contre le revenge porn dans dix-huit États, et je crois que le Texas est en passe de voter en faveur de la sienne. De plus, Jackie Speier, sénatrice californienne, est en train de faire passer une loi fédérale qui doit être votée cette année 2015. Il y a aussi d’autres pays qui ont adopté de telles lois, comme le Royaume-Uni ou Israël par exemple.

Propos recueillis par Kevin Poireault