1. Untitled Chapter

Rencontre avec Riff Raff : Un nigaud in Paris

Par Thomas Pitrel - Photo Vincent Desailly - Assistants Marc-Antoine Simoni, Morgane Le Cam, Arthur Letang

Rencontre avec Riff Raff : Un nigaud in Paris
Par Thomas Pitrel - Photo Vincent Desailly - Assistants Marc-Antoine Simoni, Morgane Le Cam, Arthur Letang

Si on l’écoutait, rien qu’en 2012, le rappeur riff raff aurait sorti plus de cent morceaux, inspiré James franco pour son rôle dans Spring Breakers, signé pour huit albums sur le label de diplo et on devrait aussi le considérer comme le jumeau de l’hyper acteur noir denzel Washington. comme il est venu faire un saut à Paris avec son crew au mois de mars, on l’a écouté. et le pire, c’est qu’on l'a cru. Parfois.

De son propre aveu, le réceptionniste de cet hôtel de la rue Saint-Maur, dans le 11e arrondissement parisien, n’a «jamais vu ça ». Il n’est plus un perdreau de l’année et accueille chaque semaine une poignée d’artistes se produisant dans les salles alentours, alors des cinglés, pensez bien, il en a croisé. « Et ne croyez pas que les plus connus soient les pires, la preuve. » Mais que s’est-il passé au juste ? « Ils sont rentrés au milieu de la nuit, complètement déchirés. Ils ont foutu un bordel pas possible.» Ce qu’ils ont fait exactement, il ne peut pas le dévoiler. Secret professionnel. Mais son angoisse de ne pas les voir descendre malgré deux appels dans leur chambre donne quelques pistes. « C’est dingue, quand on y pense, ce mec est inconnu et il se permet des trucs comme ça. Vous dîtes qu’il s’appelle comment ce rappeur ? »

Pas le temps de répondre, le bout du sac Louis Vuitton de Riff Raff dépasse déjà de la cage d’escalier, suivi de près par l’intéressé et ses deux acolytes. Un tee-shirt rose pour couvrir le caleçon qui dépasse largement de son jean, lunettes teintées de rouge pour jour de pluie et pupilles dilatées, Riff Raff salue en tendant le poing sans enlever sa casquette : « J’ai pas eu le temps de me coiffer. » Il parle peu et ne sourit pas. Peut-être est-ce à cause de sa gueule de bois, peut-être est- ce son état normal. Peut-être aussi que la gueule de bois est son état normal. Pour le transport jusqu’au lieu du shooting photo organisé cet après-midi, soit 1,7 kilomètres à pied, le texto de Ron, l’agent du rappeur, était clair : « Riff a demandé une sorte de véhicule de luxe. S’il vous plaît, PAS DE VAN.» Quelques secondes plus tard, l’animal pose son boule dans une Mercedes noire en grommelant qu’il préfère les Ferrari.

Poussé à travers la galaxie

Si le décalage est aussi évident entre son attitude et sa notoriété réelle, c’est que Jody Christian (son vrai nom) était une star dans sa tête avant même d’apparaître aux yeux du monde pour la première fois. C’était en février 2009 dans G’s to Gents, une émission de MTV censée transformer des gangstas en gentlemen, pour laquelle notre homme s’était présenté avec un voyant tatouage « MTV Riff Raff » dans le cou avant de se faire virer dès le deuxième épisode. Le maître de cérémonie avait alors jugé que le candidat était «uniquement là pour l’argent » et qu’il avait « des problèmes au-delà de ses capacités ». Lui, s’il refuse aujourd’hui d’évoquer le show parce qu’il « prépare actuellement sa propre téléréalité », il reste bien le seul à en avoir tiré un peu de notoriété.

Le pitch présenté à l’émission était simple : 26 ans, une chambre décorée comme une boîte de nuit, «a déjà déclenché une baston à l’école parce qu’il s’ennuyait» et s’inscrirait dans la catégorie «rappeur freestyle» sous le sobriquet facile de Texas Tornado. Difficile d’en savoir plus sur sa vie d’avant. «La première chose dont je me souviens dans la vie? Des couleurs néons, et d’avoir été poussé à travers la galaxie », élude Riff Raff. Un voyage intergalactique qui l’aurait fait atterrir à Houston. «Naître là-bas m’a appris à grandir vite. Vocabulaire étendu et nature aux alentours, tout le monde freestyle au Texas.» Selon les rares informations à disposition (celles qu’il distille en interview), il n’aurait pas été plus loin que la Junior Year, la classe dans laquelle on est censé être à 16 ou 17 ans outre-Atlantique. « À l’école je n’étais pas bon, j’ai été viré, se souvient-il. Il fallait trop d’attention, je n’arrivais pas à mettre mes mots en forme. Mais j’ai été un late bloomer (expression désignant littéralement et poétiquement une personne « à floraison tardive » – ndlr). Un jour, j’ai enfin été capable de prendre ce qu’il y avait dans ma tête pour en faire des lyrics. Aujourd’hui je peux écrire un album, voire une dizaine d’albums par jour. »

Sans aller jusque-là, il faut bien admettre que «Jody Highroller», l’un de ses mille surnoms, s’est mis au turbin dès sa sortie des studios de MTV, uploadant autant de vidéos sur YouTube qu’il compte de bling-blings débiles dans son impressionnante collection. Trip rap sudiste, mots mangés par les grillz que chaussent ses dents, egotrip décousu. «Billy Idol, Swisha House, Big Moe (respectivement un label et un rappeur de Houston), Madonna.» La musique qu’il écoutait dans sa jeunesse quand il ne brûlait pas les parquets de basketball veut à la fois tout et rien dire. On entend toujours un peu les mêmes commentaires sur ces rappeurs hyperactifs débarqués au milieu du game dans un rôle de bouffon à clochettes. Génies du buzz pour les uns, idiots utiles des anti-hip hop pour les autres. Que l’on soit dans un camp ou dans l’autre, on ne leur prête de toute façon que peu de crédibilité musicale, et leur durée de vie est jugée équivalente à celle d’un hérisson traversant une autoroute. Riff Raff est peut-être l’exception du genre. C’est qu’en fouillant bien dans la botte de foin de sa production (quatre mixtapes par an en moyenne), il n’est pas rare de tomber sur une aiguille à tricoter les tubes. Ce qui n’a pas échappé à certaines machines à coudre du milieu. 

L’être humain le plus viral du monde

Le premier flirt se fait logiquement avec le feu-follet Soulja Boy, lui-même découvert grâce à Myspace à 17 ans, avec qui il tourne rapidement les clips de morceaux plus-nonchalant-tu-meurs (« Rainbow », « Versace Bentley »). MTV Riff Raff va un peu vite en changeant son pseudo pour SODMG Riff Raff, du nom de l’acronyme du label du hitmaker, sur lequel il affirme avoir été signé. Le 12 juin 2012, sur son compte Twitter, Soulja dément pourtantenbloc:«RiffRaff n’a jamais vraiment été sur SODMG, il a menti et utilisé notre nom pour promouvoir sa merde. Tu nous dois de l’argent petite chatte, t’es une tête de bite. » À peine de quoi déstabiliser la cible de l’attaque: « Tout est cool. Je n’ai jamais eu de problème avec lui. On a discuté après cette histoire.» De toute façon, Riff n’a pas attendu cet accrochage pour rebondir. Il a déjà trouvé sneakers à son pied ailleurs. «Les membres de Three Loco étaient mes potes bien avant de rapper avec moi », explique-t-il sans préciser qu’il n’a sans doute pas rencontré par hasard les deux autres larrons de ce groupe fondé en 2011. Le beau-gosse crade Dirt Nasty était video-jockey sur MTV, le petit gros à tête et voix d’ado Andy Milonakis avait un show comique sur MTV. De quoi faire naître quelques suspicions quant à la responsabilité de la chaîne musicale américaine dans la genèse de Three Loco. Peu importe. Là où une telle association aurait fait perdre sa street-credibility à n’importe quel rappeur normal, elle a un effet à peu près inverse sur Riff Raff. D’abord, elle lui permet de mettre clairement l’étiquette « second degré » sur ses délires insensés, alors que l’option de la débilité légère ne pouvait pas être définitivement écartée auparavant. Mais surtout, le groupe lui permet de se lier avec le génial producteur Diplo qui, entre Major Lazer et ses dizaines d’autres projets en cours, avait encore un peu de place pour se lancer dans une nouvelle folie. Une poignée de concerts et d’extraits sonores début 2012, puis cette tuerie qu’est le clip de « We are farmers» au mois d’août, dans lequel les trois mousquetaires (Three Loco + Diplo D’Artagnan) machouillent des brins de paille, offrent des myrtilles à des fermières sexy et rappent sur un sample du jingle de la compagnie d’assurance Farmers Insurance (qui les obligera à retirer le clip du Web et à changer le nom du morceau pour « We are Llamas »). Avant, enfin, un premier EP 8 titres impeccable en fin d’année. Parcours sans faute.

Signé en solo (pour huit galettes, précise Riff Raff au milieu de ses habituelles élucubrations) chez Mad Decent, le label de Diplo, le rappeur s’anoblit par petites touches. Une vidéo avec le méga lyriciste de Queens Action Bronson par ci, l’annonce de son premier album pour juillet 2013 par là. Pour ce dernier, il annonce des collaborations en pagaille avec, en vrac, A$AP Rocky, Mac Miller, Skrillex, Snoop Dogg, Wiz Khalifa, sans que l’on puisse évidemment séparer le bon grain de l’ivraie. On parle ici d’un homme capable de vous assurer sans trembler du menton qu’il va toucher 25000 dollars pour son concert parisien alors que la somme est dix fois moins élevée. Ou de balancer au milieu d’une interview pour le canard hip hop XXL que, s’il devait être comparé à quelqu’un, «ce serait à la ceinture d’Orion», ou bien qu’il est «le nouveau Denzel Washington. Les gens pensent toujours qu’on est jumeaux quand on marche tous les deux dans la rue. » C’est ce genre de déclarations qui lui a valu les surnoms de « L’être humain le plus viral » par le site Gawker ou de « Mème humain » par le vénérable mensuel Esquire.

Freestyle et rail de coke

Riff Raff a d’ailleurs largement fait fructifier ce statut en surfant sur le buzz Spring Breakers. Après s’être fait successivement appeler Rap Game Larry Bird, Rap Game Bon Jovi ou Rap Game Picasso, Jody Christian pond un morceau intitulé « Rap Game James Franco » lorsqu’il constate que l’acteur va interpréter un rappeur gangsta qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Il parvient même à faire la couverture du magazine Sneeze en compagnie d’Harmony Korine, le réalisateur du film. Si on a l’outrecuidance de lui faire remarquer que Franco lui-même a nié s’être inspiré de lui pour le rôle (il aurait pris pour modèle Dangeruss, un rappeur de Floride dont il vient d’ailleurs de réaliser un clip), Riff Raff s’agite sur son siège : « Je n’ai même pas à dire quoi que ce soit, tu regardes la photo et tu vois qu’il est pareil. Quand les gens me voient ils pensent à James Franco, quand ils voient James Franco ils pensent à moi, ça s’arrête là. Quel autre rappeur a des tresses collées comme moi? Aucun!» Argument imparable.

Après le shooting, sur le chemin du retour, la berline noire s’arrête à un feu rouge de la rue Oberkampf. Riff ouvre sa portière et lâche un gros glaviot sur le trottoir. Il n’a pas été très chaleureux cet après-midi. Il s’est même enfermé dix minutes dans les toilettes du musée de la chasse «pour se changer», avant d’en ressortir habillé exactement pareil. Difficile de ne pas repenser à cette vidéo dans laquelle il tape une trace de coke sur des enceintes avant de poser un freestyle de huit minutes en tournant autour d’un lit sur lequel reposent quelques casquettes et chaînes en or. Une lueur s’allume pourtant dans ses yeux quelques instants avant de nous quitter, au moment d’évoquer le risque, inhérent à ce genre de démarche, de faire passer le style avant la musique. « Mais c’est exactement ça que je veux, tu as tout compris, s’enflamme-t-il, quasiment sérieux cette fois-ci. J’ai un grand esprit, un grand vocabulaire, un grand style, et je mets tout ça sous forme musicale.» Arrivé à bon port, il dodeline jusqu’à son hôtel en souriant. Débarqué la veille d’Amsterdam, il doit encore aller tourner une vidéo sous la Tour Eiffel avant d’assurer une heure de show sur la scène du Nouveau Casino. Dès demain, il part pour Londres avant de rejoindre Los Angeles, où il réside aujourd’hui. «Tu vois, la partie marrante pour moi c’est de faire du shopping, acheter des trucs, acheter des maisons, acheter des voitures, me marrer, vivre la vie, glisse-t-il avec un dernier check. Manger de bons plats, aller dans de bons restaurants, voir des femmes magnifiques, faire des spectacles. La musique, c’est juste ce qui t’amène à ça. C’est une porte donnant sur la vie que je veux vivre. Je ne serais jamais venu à Paris si je n’avais pas fait ces chansons. » Avouons que Paris l’aurait regretté. 

Par Thomas Pitrel - @Thomaspitrel

Vincent Desailly