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Rencontre avec Simon Pegg, nouveau comique d'Hollywood

Par Romain Blondeau - Photos & vidéos DR

Rencontre avec Simon Pegg, nouveau comique d'Hollywood
Par Romain Blondeau - Photos & vidéos DR

Dans le flot d’expat’ britanniques qui investissent le cinéma américain depuis des décennies, le cas de Simon Pegg détonne. Ancien petit geek de la télé devenu superstar avec la comédie zombie Shaun of the Dead, il s’insinue dans les plus gros blockbusters US du moment. Face à Tom Cruise chez Steven Spielberg, ou J.J Abrams, il s’impose comme l’une des nouvelles têtes comiques à Hollywood et voit sa cote grimper en flèche. Rencontre à la coule.

Rambo ?

Rambo ?

Nous sommes dans la province britannique en 1977. Un petit blondinet de sept ans passe le plus clair de son temps à la lecture de BD et la fréquentation de salles de théâtre amateur où se produit sa mère, sans se soucier du choc qu’il va vivre cette année-là. Comme des millions de kids enrôlés dans la grande armée geek, il découvrira un film-matrice, le genre d’expérience à vous changer une vie: Star Wars de Georges Lucas. L’enfant en question s’appelle Simon Pegg et, ce qu’il voit s’animer dans cette salle à ce moment précis, les Jedi, Sith, Anakin Skywalker, changera le cours de son existence, désormais placée sous le signe nerd des comics, de la science-fiction, du cinéma de genre et de l’humour qui tâche. Il souhaite alors devenir comédien, s’éprouve sur les planches de stand-up et part à Londres pour tenter d’en vivre. La télévision accueille ses premiers délires (les séries Asylum, Hippies, dans lesquelles il fait des apparitions), avant que la machine ne s’emballe: aux côtés de ses deux potes les plus fidèles, l’acteur Nick Frost (son buddy grassouillet) et le réalisateur Edgar Wright, Simon Pegg deviendra en quelques années l’une des valeurs sûres de la brit-télé.

À eux trois ils réalisent, écrivent et jouent dans une série culte, Les Allumés (Spaced), qui documente la vie de deux jeunes losers, avant de tourner leur premier long-métrage: Shaun of the Dead, une comédie zombie très drôle et très gore. Le succès est immédiat, le film est montré partout et nos trois larrons continueront à creuser la même veine (entre douce parodie et film de genre hyper efficace) dans Hot Fuzz et prochainement The World’s End (sortie en septembre 2013). Mais entre-temps Simon Pegg a vécu une autre vie: le phénomène Shaun of The Dead est remonté jusqu’aux États-Unis, où les studios se sont pris de passion pour ce jeune britannique au physique banal et à l’humour affuté. Il devient en quelques années la nouvelle coqueluche anglaise à Hollywood: J.J Abrams le recrute pour Mission Impossible 3 et son reboot de Star Trek, Steven Spielberg lui fait jouer le rôle tout trouvé de Dupont dans son Tintin, alors qu’il prête sa voix à L’Âge de glace 3. L’histoire du cinéma américain est pleine de ces stars britanniques éphémères, vite réexpédiées après quelques essais, mais chez Simon Pegg quelque chose résiste, qui nous dit qu’il pourrait bien être l’un des acteurs les plus cotés des prochaines années. En attendant d’ici juin la sortie du brûlant Star Trek Into Darkness, sa deuxième collaboration avec J.J Abrams, on a rencontré le bonhomme dans un hôtel cosy au festival de Gérardmer qui lui rendait un hommage précoce. Et s’il parle déjà très bien la langue de la promo américaine (tout le monde est beau et gentil et très pro), Simon Pegg n’en conserve pas moins sa singularité et son œil de geek passionné. Toutes ses manières de british, en somme.

Les collocs

Les collocs

Vous semblez avoir noué des liens privilégiés avec J.J Abrams depuis Mission Impossible 3 jusqu’au futur Star Trek Into Darkness. C’est un peu devenu votre pygmalion à Hollywood ou je me trompe ?

C’est un bon ami et mon premier supporter : il m’a beaucoup aidé dans ma carrière et plus précisément dans mon acclimatation à Hollywood. Quelques jours après la sortie aux États-Unis de Shaun of The Dead, il m’avait appelé pour me dire qu’il aimait beaucoup le film et qu’il souhaitait que l’on travaille ensemble. Je prenais ça comme une consécration soudaine venant d’un type que je considère comme l’un des meilleurs cinéastes américains, celui qui a débuté à la télévision, qui a inventé des concepts de séries hyper novateurs (revoyez Lost !) et qui a saisi exactement ce que le public contemporain désirait. C’est un auteur très talentueux, mais qui a aussi une vision aiguë de l’entertainment, des modes de consommation des films, de l’ici et maintenant de la culture pop. Si certains en doutaient encore, il vient d’être engagé pour tourner le nouvel épisode de Star Wars, c’est- à-dire l’un des projets les plus ambitieux et les plus sensibles à Hollywood, le blockbuster que des millions de fans vont guetter.

À propos de ce nouvel épisode de Star Wars, aucune annonce de casting n’a encore été faite par les studios. Ce serait envisageable de vous voir au générique, sachant que vous n’avez pas caché depuis des années votre haine du prequel de Georges Lucas, que vous accusez d’avoir ruiné la franchise ?

Ok, je l’ai écrit et répété en interviews : je déteste le prequel Star Wars. Je crois que j’aime tellement l’univers de la franchise que même si Georges Lucas avait été encore aux commandes d’un nouvel épisode et qu’il m’avait appelé, j’aurais probablement hésité. Mais lorsque j’ai appris que c’était J.J Abrams, soit l’un des cinéastes les plus compétents en la matière, la perspective de jouer dans le nouveau Star Wars est devenue tout de suite beaucoup plus excitante. Pour l’instant on ne s’en est pas parlés en détail et je suis incapable de vous dire ce qu’il compte faire. Peut-être voudra-t-il dissocier cette nouvelle franchise du reboot de Star Trek, et donc éviter d’y mêler les mêmes acteurs. Je suis en tout cas dans une situation étrange, je rêve de participer au projet mais je ne vais pas l’implorer de m’engager, donc pour l’instant je préfère me concentrer sur la sortie de Star Trek.

Simon et Nick dans ''Paul'' (2011)

Simon et Nick dans ''Paul'' (2011)

Le trailer de Star Trek Into Darkness est assez saisissant et annonce un film beaucoup plus dark que le premier, dans la lignée de Christopher Nolan. Vous avez ressenti cette évolution de la franchise ?

Pour le premier Star Trek, J.J Abrams voulait réintroduire la mythologie originale, présenter les personnages, l’univers et tous les grands enjeux. Maintenant il se permet plus de choses, le film est un grand ride qui risque de repousser très loin les limites du spectaculaire à Hollywood et les potentialités des blockbusters. Mais je ne préfère pas trop vous en dire, pas pour des obligations contractuelles, mais simplement parce que je n’aime pas cette idée très actuelle selon laquelle il faudrait à tout prix communiquer à fond sur un film. Ce n’est pas ma culture, je veux que tu attendes le film, que tu sois impatient, que tu le désires, et pas que tu arrives dans la salle saturée d’informations et d’images. Je me souviens que lorsque j’étais gosse, on allait au cinéma presque vierge, sans être inondé de previews, de trailers ou de rumeurs sur les films. La découverte de Star Wars par exemple a été un des moments forts de ma vie, je voyais un truc inattendu, totalement inconnu, qui a eu une influence majeure sur son temps.

Vous avez commencé à vous faire connaître à la télévision, notamment sur des shows assez cultes comme Spaced. Dès cette époque vous travaillez à trois avec le comédien Nick Frost et le réalisateur Edgar Wright, et vous ne vous quitterez plus. Comment s’organise cette collaboration ?

C’est une relation de vieux potes et de professionnels. On a joué et écrit des films ensemble, tout en réussissant à conserver un équilibre ténu entre l’amitié et le job. Mais il y a quand même une différence: avec Nick, c’est le bordel permanent; écrire ensemble devient très vite une expérience de dingue, les vannes fusent et c’est tout de suite le chaos. Avec Edgar, si on se met autour d’une table, c’est un peu plus studieux.

On distingue nettement une constante dans les films que vous avez tournés tous les trois, de Shaun of The Dead à Hot Fuzz, ce sont les nombreuses références à la culture pop et à des genres très précis...

C’est encore une fois avant tout une attitude de fan : on fait les films que l’on aimerait voir au cinéma. Pour chacun de nos projets, on s’inscrivait dans un genre très particulier (le film de zombie façon Georges A. Romero pour Shaun of The Dead; le film d’action comme Point Break pour Hot Fuzz), avec l’idée de le détourner à notre manière. Partir de références précises à des films, c’est un appel du pied aux fans, une façon de dire: ok, on n’a pas inventé ça, mais on va quand même tenter de créer quelque chose de nouveau. Il y aussi beaucoup de jeux sur les références à l’intérieur de nos films. Prenez le personnage de Danny (Nick Frost, ndlr) dans Hot Fuzz, c’est lui-même un addict de films policiers et toute l’idée est de s’amuser du déséquilibre qu’il peut y avoir entre ses fantasmes cinéphiles et la réalité, entre son idéal viril et bourrin et ce qu’il est vraiment : un simple mec peureux. Pour notre prochain film, The World’s End, nous avons, à l’inverse, tenté quelque chose de complètement original, sans références en tête. Et je peux vous dire que ce sera notre meilleur projet en commun, une somme de tout ce que nous avons fait auparavant en quelque sorte.

La femme à barbe est redevenue la femme à barbe

La femme à barbe est redevenue la femme à barbe

Je crois que vous n’aimez pas que l’on qualifie votre travail de parodique...

Non, en effet, la parodie suppose une lecture ironique des genres qui ne nous correspond pas du tout. Lorsque l’on fait Shaun of the Dead, on ne se moque à aucun moment des ressorts du film de zombies, que l’on prend très au sérieux. C’est une comédie dans laquelle apparaissent des éléments d’horreur parfois très premier degré.

En marge de ces collaborations, vous avez donc commencé en 2006 à mener une carrière en solo aux Etats-Unis. C’était une continuation naturelle pour vous d’aller travailler dans les studios US ?

Pas du tout, rien n’était planifié. J’ai toujours été très attentif à ce qui se faisait à Hollywood, mais je n’aurais jamais pu penser y travailler. La chance que nous avons aujourd’hui: qu’importe l’économie de votre film ou sa nationalité, il sera vu partout dans le monde et vous aurez toujours une possibilité d’être repéré. Après Shaun of The Dead, j’ai donc reçu pas mal de scripts des États-Unis, et j’ai pu tourner avec des cinéastes que j’admirais depuis tout gamin comme Steven Spielberg sur Tintin. Même si ça n’a pas conditionné mon idée de partir, il faut aussi dire que c’est de plus en plus dur de faire des films en Europe, de trouver l’argent nécessaire pour monter des projets ambitieux. Le cinéma américain n’est pas totalement épargné par la crise non plus, son marché se rétrécit, mais il est sauvé par les recettes d’exportation dans le monde, je pense notamment à la Chine ou la Russie.

''Paul'' (2011)

''Paul'' (2011)

Vous vivez aux Etats-Unis maintenant ?

Non je suis incapable de quitter la Grande- Bretagne. Il faut que je reste près de ma famille, j’ai une fille qui va à l’école mais je suis encore un gosse : je ne peux pas aller trop loin de ma mère. Et peu de films sont tournés aux États-Unis au final, ils se font au Mexique, en Europe, ou à Vancouver.

Ce n’est donc pas seulement pour les pubs que vous restez ?

Vous insinuez que je bois? Non je dois confesser que c’est mon secret le plus honteux en tant qu’Anglais : je fais des films très marqués par la culture des pubs, mais je ne bois pas du tout...

Comment vous expliquez qu’il y ait autant d’acteurs britanniques qui migrent vers Hollywood ?

Pour les studios américains, les acteurs britanniques ont ce double avantage d’être à la fois très familiers et complètement étrangers. Ils sont proches par la langue, et en même temps assez exotiques. Mais si vous regardez bien c’est comme pour les acteurs français qui arrivent à Hollywood, les Britanniques sont presque toujours contraints aux mêmes rôles : le bad guy ou le type comique.

Attrape-moi si tu peux

Attrape-moi si tu peux

C’est justement, entre autre, votre apport comique qui a rendu le dernier Mission Impossible : Protocole fantôme de Brad Bird, aussi rafraîchissant. Soudain la franchise est devenue plus légère, plus pop.

C’était surtout l’intention de Brad Bird : il venait du cinéma d’animation (Les Indestructibles – ndlr) et voulait pour son premier film live revenir aux fondements de la franchise Mission Impossible qui est à l’origine assez comique. Il y a quelque chose d’irréel et d’absurde dans ces histoires d’agents secrets lancés dans des missions perdues d’avance, et qui ont recours à des gadgets complètement fous. On a donc tenté de combiner le spectaculaire, l’action et tout ce qui fait partie de la série, avec une lecture un peu plus légère – mais pas ironique. Brad était très malin pour trouver cet équilibre, sur le plateau il me disait «Là c’est le moment de faire des vannes, lâche-toi», ou me calmait lorsque je partais trop en vrille. Je lui faisais une confiance maximale, c’est quand même un showrunner des Simpsons !

Avec Tom

Avec Tom

Le plus fort dans ce film est peut-être votre association avec Tom Cruise, qui est inversement dans le contrôle absolu. On a un peu de mal à vous imaginer sur un plateau avec lui à vos côtés...

Mais c’est parce que les gens se font une mauvaise idée de Tom Cruise, sérieusement. C’est bien sûr un acteur hyper professionnel, mais en même temps il est très généreux: lorsque vous travaillez avec lui, il vous propulse au meilleur de vous-même. Lui, c’est tout pour le job : il veut toujours faire quelque chose de spécial ou de surprenant; il prend tout au sérieux et cherche à atteindre un point de perfection. On a mal compris le personnage en réalité, cet investissement qu’il met dans chaque projet a été perçu comme une forme de pathologie ou de comportement obsessionnel. Mais il n’est jamais dictateur sur un plateau, il est juste incapable de laisser les choses sans contrôle. C’est ce qui le rend heureux. Et lorsque vous quittez le plateau, c’est un type marrant, complètement normal. Ce n’est pas non plus le Scientologue dingue qui essaie de vous convertir. Just a funny guy.

Une autre de vos collaborations marquantes a été celle avec Seth Rogen et Greg Mottola sur le film Paul. Soit un acteur et un réalisateur issus de la bande de Judd Apatow, qui n’ont a priori rien à voir avec votre forme d’humour. Comment s’est déroulée cette rencontre avec la comédie américaine ?

Ce sont des mecs cools et très talentueux, mais c’est une approche différente de la comédie. La façon dont je travaille avec Edgar nécessite beaucoup de préparation en amont: lorsque nous arrivons sur le premier jour de tournage, le script est déjà écrit, les vannes sont dans le marbre, les mouvements de caméra sont prévus... C’est une préparation millimétrée qui ne laisse au final que très peu de place à l’improvisation, alors que la team Apatow fonctionne à l’inverse, sur quelque chose de beaucoup plus libre et improvisé. Chez eux, ce sont des plans simples, des caméras fixes et des mecs drôles qui se lancent des blagues – presque du stand-up filmé. Avec Edgar on pense à l’inverse que la mise en scène doit elle-même participer à élaborer l’humour du film, que tout ne doit pas forcément passer par le dialogue. J’ai découvert ça avec Arizona Junior des frères Coen, où le moindre des mouvements de caméra joue un rôle dans la partition comique. Mais je ne dis pas que notre manière est la meilleure. Les acteurs ou réalisateurs de l’école Apatow sont pour la plupart très brillants.

L’histoire de la comédie US est constituée de cycles: les années 1990 ont eu Jim Carrey et les frères Farrelly, les années 2000 l’école Judd Apatow... Quelle peut-être la suite de l’histoire selon vous ?

Ce que je pressens, c’est que quelque chose de nouveau ne va pas tarder à apparaître. La comédie est une affaire de mode, ce n’est qu’une question de temps pour que de nouveaux codes et de nouveaux visages émergent. On va voir toute une génération arriver, de jeunes acteurs et réalisateurs qui auront grandi avec les films de Judd Apatow et qui inventeront leur propre langue, leur tendance.

Par Romain Blondeau

Photos & videos : DR